NAPOLÉON H
On assure que les cendres du jeune prince qui fut un moment Napoléon II vont être rendues à la France (i).
Celui qui, pendant quelques heures, en 1815, a été empereur des Français, bien que l'Autriche le retînt alors prisonnier, va venir retrouver, sous le dôme des Invalides, son illustre père; et tous
(i) Il faut bien dire cela dubitativement! Voilà trente ans et plus que cette nouvelle, toujours coiitrouvée, défraye les chroniques même les mieux informées. On ea parlait, comme d'une chose absolument décidée, en août 1866, et c'est à cette occasion que j'ai publié anonymement, dans le journal l'Evénement ( 1 1 août), une partie de cette courte notice.
Napoléon II
deux, séparés dans la vie par leur destinée, vont être enfin réunis dans la tombe ! Morts sur la terre de l'exil, tous deux n'auront trouvé le repos éternel, sur le sol de la patrie, qu'après avoir longtemps dormi, l'un sur un rocher perdu dans les mers, l'autre dans les funèbres caveaux qui servent de sépulture aux princes de la maison impériale d'Autriche !
Joseph-Charles-François-Napoléon, roi de Rome, était né à Paris, le 20. mars 181 1 . Toutes les fées bienveillantes furent convoquées à son berceau, toutes lui pfédirent les honneurs, les richesses et la puissance; pas une ne mit en doute l'éternité de sa grandeur ni le lustre de sa vie!
Et déjà, le 2 mai 18 14, moins de quatre ans après cette naissance entourée de tous les prestiges et de toutes les promesses , le jeune prince quittait la terre de France, qu'il ne devait plus revoir. En arrivant dans les États de son grand-père, l'empereur d'Autriche, son titre lui était enlevé, son nom était proscrit, tout ce qui rappelait la gloire de son père et l'humiliation de ses ennemis était soigneusement écarté, et le fils de Napoléon, le roi de Rome, devenait le duc de Reischtadt!...
Une patente impériale du 22 juillet 1818 (22 juillet!... ce fut aussi la date de sa mort I . . .) lui donna ce titre de duc autrichien, régla le rang et les armes du prince, fixa les honneurs auxquels il avait droit, et détermina sa position définitive comme membre de la famille impériale d'Autriche. — Mais de Napoléon, plus un mot! La patente impériale du 22 juillet supprime ce prénom glorieux dans l'énumération des noms du fils du grand Empereur, épouvantai! des monarchies I
Et cependant, quand il soupçonna quel homme, quel héros avait été son père, son âme de feu se réveilla comme d'un long assoupissement; quand il lut ses immortelles campagnes et qu'il comprit à quel degré de gloire et de puissance surhumaines il était parvenu, il lui sembla qu'il entrait dans un monde nouveau, oh une fantasmagorie prodigieuse faisait passer devant ses yeux éblouis une histoire gigantesque !...
Alors, malgré tous ceux qui l'entouraient, en dépit des précautions d'une police incessante, il voulut tout connaître. Il se procura et dévora en cachette tous les livres qui parlaient de Napoléon, et quand il sut combien il avait été grand, puis corn-
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bien on l'avait humilié, et enfin comme il était mort, il éprouva une haine immense contre ceux qui avaient consommé son martyre. Il s'indigna aussi de la suppression, dans ses noms, de celui qu'il regardait justement comme le plus enviable et le plus glorieux, et il le reprit hardiment, au grand jour, aux yeux de tous , pour s'en parer comme du trophée le plus éblouissant !
Comme son père, il aima le métier des armes; mais ce corps long et frêle dans lequel était enfermée sa grande âme ne devait pas résister aux exercices terribles auxquels il voulut l'assouplir. Devenu colonel du régiment Gustave-Wasa, il se mit bravement à sa tête, fut de toutes les cérémonies et aussi de toutes les fatigues, par quelque temps qu'il fît, quel que fût son mal, et quoi que les médecins pussent lui dire.
Il rêvait la gloire, il rêvait la guerre ! Il l'étudia dans les récits nombreux des batailles de son père, soit qu'il les lût, soit qu'il se les fît raconter. La carte de l'Europe sous les yeux, il suivait avidement la marche des combats avec le feu, l'enthousiasme et l'intelligence prodigieuse qu'il apportait dans tous ses travaux.
Il devait en mourir! Mais il y avait en lui une volonté de fer qui lui donna facticement la force de supporter jusqu'au dernier jour les dures épreuves auxquelles, dans son ardeur de flamme, il s'astreignait volontairement. Cependant il ne consentit à se mettre au lit que quand son affaiblissement fut tel, qu'il ne pouvait plus se tenir levé. Il comprit aussitôt qu'il allait mourir, et il n'eut qu'un regret en quittant le monde, celui de le quitter après avoir si, peu fait pour lui montrer qu'il était digne du grand nom qu'il portait !
. « Le 2 1 juillet (i), dans la matinée, les souffrances du prince devinrent si poignantes, il éprouva de telles angoisses, que, pour la première fois, il avoua à son médecin qu'il souffrait. Alors il manifesta un profond dégoût de la vie. « Quand donc se terminera ma pénible existence? » disait-il au milieu des tourments d'une fièvre dévorante. Dans cet instant même, Marie-Louise entrait; il eut la force de commander à son âme : avec un calme apparent, il répondit à ses demandes craintives qu'il
(i) Récit du comte Hartmann, l'un des officiers du prince, et qui fut témoin de ses dernières souffrances.
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était bien; il chercha même à la rassurer sur son sort. Pendant le reste du jour, quoique ses souffrances n'eussent pas diminué, il prit part à ce qu'on disait autour de lui, et parla plusieurs fois avec satisfaction du voyage qu'il devait faire en automne.
« Le soir, le docteur Malfatti annonça qu'il y avait tout à redouter pour la nuit suivante. Le baron de Moll ne quitta plus la chambre du prince, mais à son insu, car il ne pouvait supporter la pensée que quelqu'un restât de nuit auprès de lui. Pendant quelque temps il parut s'assoupir ; vers trois heures et demie, il se leva tout à coup sur son séant, et s'écria : « Je succombe!... je succombe K.. » Le baron de Moll et son valet de chambre le prirent dans leurs bras, cherchant à le calmer. « Ma mère ! . . . ma mèrel... )) s'écria-t-il. Ce furent ses. dernières paroles.
« Espérant d'abord que c'était une faiblesse passagère, le baron de Moll hésitait encore à aller avertir l'archiduchesse ; cependant, quand il vit les traits du.prince se fixer et prendre le caractère de la mort, il le confia au valet de chambre, et courut avertir la grande maîtresse de Marie-Louise et l'archiduc François, à qui le prince avait demandé
de l'assister dans ses derniers moments. Tous accoururent éperdus. Marie-Louise s'était cru la force de rester debout près de son fils expirant; elle tomba à genoux à côté de son lit. Le duc de Reichstadt ne pouvait plus parler : ses yeux éteints, se fixant sur sa mère, cherchaient à lui exprimer les sentiments que sa bouche n'avait plus la faculté d'articuler. Alors le prélat qui l'assistait lui montra le ciel : il leva les yeux pour répondre à sa pensée... A cinq heures huit minutes, il s'éteignit sans convulsions, dans cette même chambre du palais de Schoënbrunn qu'avait occupée en 1809, après Wagram, Napoléon triomphant ! »
C'était le 22 juillet 1832; Napoléon II venait d'avoir vingt et un ans !
On fit l'autopsie de son cadavre à Schoënbrunn, le 23 du même mois. En la lisant, on peut, eii quelque sorte, se faire une idée de l'extérieur physique du malheureux prince :
i( Le corps entièrement émacié ; la caisse de la « poitrine, en proportion du corps, étroite et lon- « gue; le sternum aplati; le cou long. La longueur « de son corps était de cinq pieds neuf pouces. »
Il eut des funérailles magnifiques, et voici l'in-
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scriplion qu'on peut lire, en latin, sur son tombeau dans les sombres caveaux de l'église du couvent des Capucins, à Vienne :
A l'éternelle mémoire de Joseph-Charles -François, duc de Reichstadt,
ûls de Napoléon, Empereur des Français, el de Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, né à Paris, le 20 mars 181 1.
Dès son berceau il fut salué Roi de Rome; il fut doué de toutes les facultés de l'esprit et de tous les avantages du corps. Sa taille était imposante, son visage paré de tous les charmes de la
jeunesse, ses discours pleins de grâce et ■ d'affabilité; il était remarquable par son instruction et son aptitude aux exercices militaires.
Il fut atteint par une maladie de poitrine ; la mort la plus déplorable l'enleva , au château de Scho'énbrunn, le 22 juillet i832.
Combien l'épitaphe qu'il avait lui-même préparée quelques jours avant de mourir avait plus de couleur et de poésie!...
Ci-git h fils du. grand Napoléon!
Il nacfuit Roi de Rome Et mourut colonel autrichien ...