‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 12 sur 94 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Dans mon malheur, me disais*je, je suis encore heureux qu'on m'ait donné une chambre au rezde-chaussée, sur cette cour, où ce pauvre petit orphelin s'approche à quatre pas de moi , et. avec lequel j'engage une conversation si douce, à la manière des muets. Que Tintelligence humaine est admirable ! Que de choses nous nous disons par Texpression variée à rinfini des yeux et du visage! Gomme il sait composer ses gestes avec grâce quand je lui souris 1 comme il s applique à les corriger quand il s'aperçoit qu'ils me déplaisent l Gomme il comprend que je l'aime quand il caresse et qu'il regarde quelqu'un de ses compagnons! Personne ne s'en doute, et cependant, en me tenant à ma fenêtre, je puis être une sorte d'instituteur pour cette petite créature. A force de répéter sans cesse le muet exercice des signes, nous perfectionnerons le moyen de communiquer nos

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passées ; plus il s'apercevra que j'éclaire et déte» loppe son intelligence, plus il s'attachera à moi. Je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté ; il viendra me confier ses douleurs^ ses plaisirs, ses souhaits; et moi, je pourrai le consoler, Tennoblir, le diriger dans toute sa conduite. Qui sait si, en remettant de mois en mois la décision de mon sort, on ne me laissera pas vieillir ici? Qui sait si cet enfant ne se développera pas sous mes yeux et ne deviendra pas propre à remplir quelque emploi dans cette maison? Avec autant d'esprit qu'il parait en montrer, que pourra -t- il devenir? Hélas! rien, si ce n'est un excellent second , ou quelque chose de semblable. Ëh bien, n'aurai-je pas fait une bonne œuvre, si je puis lui inspirer le désir de plaire aux gens honnêtes^ et lui donner l'habitude des sentiments distingués et vertueux? Ces réflexions étaient très -naturelles. J'ai toujours eu beaucoup d'inclination pour les enfants, et la fonction d'instituteur m'a toujours paru sublime. Depuis quelques années je remplissais un semblable emploi envers Giacomo et Giulio Porro, deux jeunes gens de beaucoup d'espérance, que j'aimais comme s'ils eussent été mes enfants, et que j'aimerai toujours de même. Dieu sait combien de fois, dans l'horreur de ma prison, je portai ma pensée vers eux ! Quel supplice ce fut pour moi de ne pouvoir terminer leur éducation! Quels vœux aVdents je formai pour qu'ils pussent

rencontrer un second maître qui les aimât autant que moi I Quelquefois je me disais intérieurement :

Quelle affligeanle parodie ! au lieu de Giacomo et de Giulio, enfants ornés de tout ce que la nature et la fortune peuvent donner de plus flatteur et de plus brillant , j'ai pour élève un pauvre petit enfant sourd- muet ^ couvert de baillons^ et fils d'un voleur!... qui tout au plus pourra [devenir second, ce qu'en terme un peu moins honnête on nomme un sbire.

Ces réflexions me confondaient et me décourageaient. Mais à peine le cri de mon petit muet était-il parvenu jusqu'à moi , que mon sang circulait dans mes veines comme celui d'un père qui entend la voix de son fils. Ce cri et sa vue faisaient disparaître en moi toute idée de sa position abjecte. Et quelle faute y a-t-il de sa part s'il est privé de la parole et disgracié de la natuje, s'il est descendu d'un voleur? Une âme humaine à l'âge de l'innocence est toujours respectable. Ainsi je parlais^ et mon attachement croissait de jour en jour; il me semblait qu'il grandissait en intelligence, et je me proposais encore plus fortement de m*appliquer à cultiver et à ennoblir son esprit. ËQ roulant dans mon imagination toutes les vraisemblances et les possibilités^ je pensais qu'un jour peut-être je sortirais de prison^ et que j'aurais la facilité de mettre cet enfsfnt à l'école des

Sourds-Muets, et de lui ouvrir ainsi une carrière plus honorable que celle de sbire.

Tandis que je m'occupais délicieusement de son bonheur, un jour deux seconds vinrent me saisir.

« Monsieur change de logement.

— Que voulez-vous dire?

— Nous avons ordre de conduire Monsieur dans une autre chambre.

— Pourquoi?

— Un autre gros oiseau ayant été pris, et comme cette chambre est la meilleure..., vous comprenez.

— Je comprends, c'est la première station des nouveaux venus. »

Ils me conduisirent à la partie de la cour la plus éloignée; mais, hélas! ce n'était plus au rez-de-chaussée; je ne pourrai plus facilement m'entretenir avec mon petit muet. En traversant la cour, je vis ce cher enfant assis à terre, triste et abattu : il comprit qu'il me perdait. Un instant après il se leva et courut vers moi. Les seconds voulaient le chasser; je le pris entre mes bras, et pâle comme il était, je l'embrassai et l'embrassai encore avec tendresse, puis je me séparai de lui, dois- je l'avouer? les yeux remplis de larmes.

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