CHAPITRE IX
Mon pauvre cœur I tu aimes si facilement et si ardemment! et à combien de séparations as-tu déjà été condamné! Celle-ci ne fut certainement pas la moins douloureuse , et je la sentis d'autant plus, que ma nouvelle chambre était fort triste : une mauvaise chambre, obscure, malpropre, avec une fenêtre garnie de papier au lieu de vitres, des murs souillés de barbouillages grossiersque je n'ose faire connaître ^ des inscriptions dans les autres endroits. Beaucoup faisaient connaître simplement le nom , le surnom et la patrie de quelque infortuné qui m'avait précédé dans ce séjour, ainsi que la date du jour funeste où il fut arrêté. D'autres présentaient en outre des malédictions contre les faux amis, contre le malheureux lui-même, contre une femme, contre le juge, etc. Quelques autres étaient Tabrégé biographique de la vie de leur auteur. D'autres contenaient des sentences morales. On y lisait ces paroles de Pascal (4) :
« Que ceux qui combattent la religion apprena nent au moins quelle elle est avant de la com- « battre. Si cette religion se vantait d'avoir une
(1) Pascril est un des philosophes chrétiens les plus distingués de son siècle. Tl adopta malheureusement les erreurs de Jansénius.
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c vue claire de Dieu, et de le posséder à découvert a et sans voile ^ ce serait la combattre que de dire a qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre c avec cette évidence; mais^ puisqu'elle dit^ au « contraire^ que les hommes sont dans les té* « nèbres et dans Téloignement de Dieu, qui s'est a caché à leur connaissance^ et que c'est mèpie le < nom qu'il se donne dans les Écritures : Dem a absconditm.,. (Dieu caché)^ quel avantage peu- « vent*il8 tirer^ lorsque^ ^^ns la négligence où ils c font profession d'être de chercher la vérité ^ ils c crient que rien ne la leur montre. » ( Pensées de Pascal, n« partie, art. 2.)
Au-dessous on avait écrit ces paroles du même auteur :
a II ne s'agit pas ici de l'intérêt léger de quelfl ques personnes étrangères^ il s'agit de nous- « mêmes et de notre tout. L'immortalité de l'âme c est une chose qui nous importe si fort et qui c nous touche si profondément, qu'il faut avoir « perdu tout sentiment pour être dans l'indifféc rence de savoir ce qui en est. » {Pensées de « Pascal, II* partie , art. 2. )
Une autre inscription disait :
a Je bénis la prison, parce qu'elle m'a fait conc naître l'ingratitude des hommes^ ma propre c misère, et la bonté de Dieu. »
A côté de ces paroles humbles et modestes étaient les plus violentes et les plus superbes imprécatioDs d'un homme qui se disait athée, et qui s'irritait contre Dieu, comme s'il eût oublié qu'il venait de dire que Dieu n'existait pas.
A la suite d'une colonne de pareils blasphèmes il 7 en avait une d'injures contre les lâches (vigliaccho) : c'est ainsi qu'il appelait ceux que le malheur de la prison ramène à la religion.
Je montrai ces lignes {lorriblesà un des seconds^ et je lui demandai quel en était l'auteur. « Je suis bien aise, dit-il , d'avoir trouvé cette incription; il y. en a tant, et j'ai si peu le temps de les chercher! »
Et sans dire autre chose il se prit à gratter le mur avec son couteau pour la faire disparaître.
a Pourquoi cela? lui dis -je.
— Parce que le pauvre diable qui l'a écrite fut condamné à mort, convaincu d'homicide prémédité; il s'en repentit, et me fit prier de lui rendre ce service.
— Dieu lui pardonne, m'écriai-je : quel homicide avait -il commis?
— Ne pouvant tuer son ennemi, il s'en vengea en tuant son fils, le plus bel enfant qui ait para sur la terre. »
Je frémis d'horreur. Peut -on pousser si loin la férocité? Et un semblable monstre tenait le langage insultant d'un homme supérieur à toutes les faiblesses humaines ! Tuer un innocent ! un enfant I
DE SILVIO PELLIGO. Jo