CHAPITRE XLV
Mon unique pensée était de mourir chrétienne^ ment et sans faiblesse; j'eus néanmoins la tentation de me suicider, mais j'y résistai. Quel médte y a-t-il à ne pas se laisser exécuter par le bourreau et de faire sur soi-même l'office de bourreau? Pour sauver son honneur? Et n'est-ce pas un enfantillage de croire qu'il y a plus d'honneur à tromper le bourreau qu'à l'attendre de pied ferme^ quand il n'en faut pas moins mourir?
Quand même je n'aurais pas été chrétien, le suicide, en y réfléchissant, m'e&t semblé un plaisir insensé > une inutilité.
i 36 HÉMOIRES
Si le terme de mes jours est venu , me disais-je^ ne suis-je pas henrenx d'avoir le temps nécessaire pour me recueillir et purifier ma conscience avec les regrets et le repentir dignes d'un homme? Vulgairement parlant, aller an supplice c'est la mort la plus triste; en jugeant plus sagement, n'est-elle pas préférable à tant de morts qui sont causées par de longues et cruelles maladies, quand l'intelli* c gence est affaiblie et qu'elle ne permet pas d'oc-
^ cuper son âme à de hautes et saintes pensées?
^ La justesse de ce raisonnement pénétra si for-
c temént en moi^ que l'horreur de la mort, et de
cette espèce de mort, disparut entièrement de mon
• esprit. Je méditai beaucoup sur les sacrements l qui devaient me fortifie? pour ce passage solennel, l et il me semblait que j'étais assez bien disposé ■ pour en éprouver les salutaires effets. Cette élévai tion d'esprit que je croyais avoir, cette paix, cette
* indulgente affection à l'égard de ceux qui me dé-
j testaient, cette joie de pouvoir sacrifier ma vie à
î la volonté de Dieu, tous ces sentiments, les au-
I rais-je conservés si j'eusse été conduit au supplice?
: Hélas ! que l'homme est rempli de contradictions !
: Quand il croit être plus ferme et plus saint , c'est
< alors qu'il est sur le point de faillir et de pécher!
Si ma mort alors eût été digne. Dieu seul le sait,
je ne m'eslime pas assez pour l'assurer.
Cependant l'approche vraisemblable de la mort
fixait tellement mon imagination hur celte idée.
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que d^à la mort u^était plas paur moi une chose possible > mais assurée par d^infaillibles pressentiments. Aucun espoir de me soustraire à cette triste destinée ne pénétrait plus dans mon cœur, et quand j'entendais quelqu'un marcher ou des cle& retentir, je me disais : Courage ! peut-être vient'On me chercher pour me faire entendre ma sentence. Écoutons -la avec un calme plein de dignité, et bénissons le Seigneur.
Je méditais ce que je devais écrire pour la der* nière fois à ma famille, et particulièrement à mon père, à ma mère, à chacun de mes frères et à chacune de mes sœurs. En roulant dans mon esprit ces expressions d'affection si profondes et si sacrées, je m'attendrissais avec ime douceur infinie, et je pleurais, et ces larmes n'affaiblissaient pas la résignation de ma volonté.
Comment mon insomnie ne serait-elle pas re*venue ? Mais comme elle était différente de la première! Je n'entendais ni gémissements ni hres dans ma chambre ; je ne rêvais plus ni d'esprits ni d'hommes cachés. La nuit m'était plus précieuse que le jour, parce que je me concentrais plus pleinement dans la prière. Vers les quatre heures j'avais coutume de me mettre au lit, et je dormais paisiblement deux heures environ. Quand j'étais éveillé je restais encore au lit pour me reposer; je me levais vers onze heures.
Une nuit que je m'étais couché plus tAt qu'à
t2B. ICÉMOlJlEft
Fordinaire ^ j'afvsis à peiae donm on quatt d^heiiie qde je m'éTeillai, et je vis une Imar éclatâûte sur le mur en face de moi. Je craigins d'èti^e tombé dans mes délire» pTécédents ; mais ée que je Toy aïs n'était pas une illusion. Cette lumière Tenait par ma fenêtre située au nord, sous laquelle était placé mon lit.
Je saute à terre ^ je sai^s ma table > je la mets sur mon lit, j'y place une chaise et monte pardessus. Je vis alors un des spectacles les plus beaux et les pins terrible qu'on puisse imaginer «
C'était un grand incendie à une portée de fusil de nos prisons. H s'était déclaré dans les bonlaU'^ geries publiques 3 et il leiEl réduisit en cendres^
La nuit était très-^obsonre, de sorte qu^on YOytit se détacher parfaiitement sUr tin inlmensfe fcmd noir ces vastes tourbillons de flammes et de fumée agités par un vent furieux* De larges étincelles voltigeaient de toutes paris ^ et il semblait Qu'elles descendissent du del pressée^ comme les gouttes d'nne pluie abondante. La lagune voisine reflétait l'incendie. Je voyais navigimr en tons sens une multitude de gondoles. Je me figurais la frayeur , le danger des gens qui habitaient dans cette mai'son et dans celles qui Tavoislnalent. J'entendais de loin des voix d'hommes et de femmes qui criaient : Togninal M&malol Beppo! Zanze! Voilà que le nom de Zanse me retentit encore à l'oreille 1 il y en a dds milliei's à Venise; cependant je craignais
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qa» OB ne fAt celte dont le souvenir m'était si dotixl Pent^'ètre rinfottnnée était «elleli, peutêtre enveloppée par les fiammeâ! Oh! fd j'avais pu tâ'éohapper pour la délivrer!
Palpitant, frissonnant d'horreur, stupéfait, je reètai à ma fenêtre jusqu'au point du jour« Puis je descendis 5 le cœur plein d'une tristesse mor^ telle^ me figurant beaucoup plus de dommage qu'il n'y en avait réellement. Tremerello me dit qu'il n'y avait de consumé que les boulangeries et les magasins dépendants^ avec une grande quantité de sacs de farine.