CHAPITRE LI
Ceux qui avaient été condamnés avant nous étaient déjà partis pour Laybach ou pour le Spielberg, accompagnés d'un commissaire de police. Maintenant on attendait le retour de ce même commissaire^ pour qu'il nous conduisit nousmêmes à notre destination. Nous fûmes contraints d'attendre pendant un mois.
Ma vie alors était tout entière dans la conversation^ pour me procurer une bienfaisante distraction. Quelquefois Maroncelli me lisait ses compositions littéraires^ et moi je lai faisais connaître les miennes. Une autre fois je lus à la fenêtre pour Canova, Rezia et Armari^ V Ester d'Engaddi, le soir du lendemain, VIginia d'Asti.
Mais durant l'obscurité des nuits mon cœur frémissait et fondait en larmes; je dormais peu, et souvent pas du tout.
Je souhaitais et craignais en même temps d'apprendre comment mes parents avaient reçu la nouvelle de mon infortune.
Enfin je reçus une lettre de mon père. Quelle
DE SILVIO FELLIGO. i55
fut ma douleur en apprenant que la dernière lettre que je lui avais adressée ne lui avait pas été expédiée aussitôt , comme j'avais supplié Tinqui-: sif eur de le faire ! Ce père infortuné^ se flattant toujours que je sortirais sans être condamné^ prit un jour la Gazette de Milan, et y trouva ma' sentence. Lui-même me racontait cette cruelle circonstance, et me laissait à penser quelles angoisses avaient déchiré son cœur.
Oh ! comme au milieu des sentiments d'amour que je sentais au fond de mon âme pour mon père^ ma mère et toute ma famille, je frémissais d'indignation en apprenant que ma lettre n'avait pas été fidèlement envoyée ! Il n'j aura pas eu de malice sans doute dans ce retard; moi j'en supposais une infernale. Je crus y découvrir un rafiBinement de barbarie, un horrible désir que ce coup frappât lourdement sur le cœur de mes proches. J'aurais voulu pouvoir répandre une mer de sang pour venger cette exécrable inhumanité.
Maintenant que je juge sans passion, je ne la trouve pas vraisemblable. Ce retard n'eut pour cause sans doute qu'une grande négligence.
Furieux comme je l'étais, je frémis en apprenant que mes compagnons se proposaient de faire leurs pàques avant leur départ, et je sentis que je ne devais pas participer à leur bonheur, parce que je n'avais pas la volonté de pardonner. Moi, être l'occasion d'un pareil scandale !
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