CHAPITRE LUI
Le matin 9 nous partîmes d'Udine aux premières laenrs de Taube. L'afTectneux Dario se trouvait déjà dans la rue^ enveloppé tout entier dans son manteau; il nous salua encore et nous suivit longtemps. Nous vîmes aussi un carrosse qui nous suivit Tespace de deux à trois milles^ dans lequel une personne faisait voltiger un mouchoir. Enfin il retourna en arrière. Qui était-ce? Nous ne fîmes que le conjecturer.
Oh ! que Dieu bénisse toutes les âmes généreuses qui ne rougissent pas d'aimer les infortunés! Ah ! je les estimais d'autant plus, que durant les années d'infortune je connus des lâches qui me renièrent, et qui crurent se distinguer en répétant des injures contre moi. Mais, grâce à Dieu , il y en eut peu, et le nombre des autres fut très- grand.
Je me trompais en pensant que cette compassion qui nous avait été prodiguée en Italie devait cesser quand nous aurions mis le pied sur la terre étrangère : Thomme vertueux est toujours le com* patriote des infortumés. Quand nous f Ames dans les régions de l'Illyrie et de TAUemagne, nous fûmes témoins du même spectacle que dans notre pays. Ce gémissement était universel : Arme Herm ! ( Pauvres Messieurs !)
i60 MÉMOIAUS
Parfois, en arrivant dans quelque pays, nos voitures étaient obligées de s'arrêter avant qu'o eût décidé où on logerait. Alors la population se pressait autour de nous, et nous entendions des paroles de compassion qui partaient vraiment du cœur. La bonté de ce peuple me touchait encore plus que la compassion de mes compatriotes. Oh ! comme je sentais pour eux de vifs sentiments de reconnaissance ! Oh I comme elle est suave , la compassion de nos semblables ! Comme il est doux de les aimer!
La consolation qui venait encourager mon âme
diminuait peu à peu mes sentiments de haine
contre ceux que j'appelais mes ennemis.
Qui sait, me disais -je intérieurement, si je
et voyais de près leur visage et s'ils vovaient le mien^
que je pusse lire dans leur âme, et eux dans la mienne; qui sait si je ne serais pas contraint d'avouer qu'il n'y a point en eux de scélératesse, i'^ comme eux de convenir qu'il n'y en a point en
^ moi î Qui sait si nous ne serions pas forcés de com-
i: ' patir à nos maux réciproques et de nous aimer?
Trop souvent les hommes ne se détestent et ne s'abhorrent que parce qu'ils ne se connaissent pas réciproquement. S'ils pouvaient échanger entre eux seulement quelques paroles, ils se donneraient une confiance aveugle.
Nous nous arrêtâmes un jour à Laybach, où Ganova et Rezia furent séparés de nous et conduits
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DE SILYIO PSLUGO. i$l
à la forteresse ; on peut fadlement comprendre ce que cette séparation eut de déchirant pour nous quatre.
Le soir de notre arrivée à Laybach et le lendemain, un monsieur qu'on nous dit être, si j'entendis bien, secrétaire municipal, vint nous tenir compagnie. 11 était rempli de sentiments d'humanité, et il parlait de la religion d'une manière pleine d'onction et de dignité. Je me doutai que ce pouvait être un prêtre : les prêtres, en Allemagne, ont coutume de se vêtir comme les séculiers. Il avait une de ces physionomies qui inspirent la confiance et Testime. J'eus de la peine de ne pou* voir lier plus ample connaissance avec lui , et je regrette d'avoir eu Tétourderie d'oublier son nom.
Qu'il me serait doux encore de savoir ton nom, vertueuse jeune fille qui^ dans un village de Styrie, nous suivis au milieu de la multitude, et puis, quand notre voiture dut s'arrêter quelques minutes, nous saluas avec les deux nJains ! Tu te retiras ensuite, un mouchoir sur les yeux, ap* puyée sur le bras d'un jeune homme à figure triste , qui semblait Allemand à sa blonde chevelure^ mais qui peut- être était allé en Italie, et avait aimé notre nation malheurf'use.
Qu'il me serait doux de savoir vos noms à chacun de vous^ respectables pères et mères de famille qui en difiërents endroits veniez auprès de nous demander si nos parents vivaient encore^
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et qui 9 sur notre réponse affirmative, paUssiez en vous écriant : Oh ! que Dieu vota rende bientôt à ces infortunés vieillards 1