‹ Mos prisons: ou, Mèmoires de Silvio PellicoChapitre 55 sur 94 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

Nous arrivâmes le iO avril au lieu de notre destination.

La ville de Brûnn est la capitale de la Moravie^ et le lieu de la résidence du gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie. Elle est située dans une riante vallée > et offre un certain aspect de richesse. Beaucoup de manufactures de draps y prospéraient encore, qui sont tombées dans la suite; sa population était d'environ 30,000 âmes.

A côté de ses murs, au couchant, s'élève un monticule , sur lequel s'appuie le triste château de Spielberg, autrefois résidence royale des seigneur de Moravie, aujourd'hui prison la plus sévère de l'empire autrichien. C'était une citadelle assez forte ; les Français la bombardèrent et la prirent au temps de la fameuse bataille d'Austerlitz (le village d'Austerlitz est à peu de distance). Elle ne fut pas rétablilB de manière à pouvoir servir de forteresse; mais on restaura une partie de l'enceinte qui avait été renversée. C'est là qu'on garde environ trois cents condamnés.

DE SILVIO PSLUGO. 163

pour la plupart toleurs ou assassins , les uns à la prison dure, les autres à la prisùn très-dure. ' Quand on subit la peine de la prison dure, on est obligé au travail; on porte une chaîne aux pieds, on couche sur des planches nues, et l'on reçoit la plus triste nourriture qu'on puisse s'imaginer. Le terme de prison très-dure signifie qu'on est enchainé d'une manière plus horrible, avec un cercle de fer autour des reins , la chaîne fixée dans la muraille, de façon qu'à peine peut-on se traîner autour de la planche qui sert de lit. La nourriture est la même, quoique la loi dise : Du pain et de teau.

Nous, prisonniers d'État, tous étions condamnés à la prison dure.

En gravissant la pente de ce monticule, nous jet&mes un coup d'oeil derrière nous pour dire adieu au monde, dans l'incertitude où nous étions si le gouffre qui allait nous engloutir vivants ne se fermerait pas à jamais sur nous.

Je paraissais tranquille à l'extérieur; mais intérieurement je rugissais. En vain je voulus avoir recours à la philosophie pour me calmer : la philosophie n'avait plus aucun motif sufiBisant pour moi.

Parti de Venise en mauvaise santé, je me trouvais extrêmement fatigué du voyage. Je souffrais de la tète et de tout le corps; j'étais dévoré par une fièvre brûlante. Le mal physique contribuait

164 MÉMOIBJBS

à nourrir mon indignation, et probablement mon exaltation aggravait le mal physique.

Nous fûmes remis au surintendant du Spielbergy et il inscrivit nos noms au milieu de ceux des voleurs. Le commissaire impérial , en partant^ nous embrassa avec émotion. < Je vous recommande particulièrement la docilité ^ Messieurs, nous dit-il; la plus légère infraction à la discipline peut être punie par le surintendant de la manière la plus sévère, d

L'acte d'écrou terminé, Maroncelli et moi nous fûmes conduits dans un corridor souterrain, où Ton nous ouvrit deux chambres obscures éloignées Tune de l'autre. Chacun de nous fut enfermé dans son cachot.

Page 1