‹ Mosaïque belgeChapitre 15 sur 16 · PAR LE COMTE LOIIS DE NASSAU · texte numérisé non relu

PAR LE COMTE LOIIS DE NASSAU

Lettre d'Antoine Borrenians, de Mons, à Jean Charpentier, Montais établi à Paris.

Mons. 29 décembre, 1572.

Après huit grands mois , mon vieil ami, c'est devoir de vous écrire , et ce serait plaisir aussi , si j'avais d'autres nouvelles à vous mander. Wais le présent est bien triste et l'avenir ne promet guères mieux. Encore suis-je tout aise d'avoir enfin pu saisir une occasion de vous parler à

cœur ouvert. Ma lettre est en bonnes mains, Lefebvre s'en charge. C'est un homme à nous et intelligent. Hier soir il était encore au Tict hnise. Il a eu l'adresse de se glisser le long des murs de la prison , au risque de se rompre le cou , et aujourd'hui , à nuit close , il sera sur la route d'Amiens. Bien lui en a pris. Depuis deux mois il était sous les verroux , chaque jour menacé de la corde. Et pourquoi? parcequ'il s'était avisé d'aller au prêche des huguenots pendant leur séjour ici. Le bon homme est aussi brave catholique que vous et moi , vous pouvez m'en croire ; mais vos excommuniés de français , pour allécher les gueux , faisaient chaque dimanche après leur office des distributions de pain et d'argent à la porte de l'hôtel de Naaft. Lefebvre , qui n'a jamais eu un sou vaillant , n'était pas le dernier au prêche , et le voisin Diericq , en lui échangeant ses deniers tournois contre un pot de bierre, ne s'enquerrai t pas s'ils venaient d'un juif ou d'un sarrasin. Eh bien , dans ce beau méfait, il y en avait assez pour le faire pendre ; d'autres l'ont été à moins , depuis que cet exécrable bélitre de Noir-carme est de retour avec ses brigands espagnols. Avant hier encore , on a décapité un pauvre diable pour avoir mangé d'un jambtui

des Ardennes un vendredi. C'était péché, sans doute , contre Dieu et la sainte mère église, mais qui méritait tout au plus quelques mois de gêne ou une vingtaine de coups de discipline. Enfin nous sommes dans des angoisses continuelles , entourés d'espions , mouchards et bourreaux , et mes pauvres vieux doigts tremblent en vous écrivant. Il faut pourtant reprendre courage, et, puisque je n'ai à moi que quelques heures, me hâter de vous expliquer comment nous sommes venus là. Vous n'oubliez pas le pays , et au railieumême dece grand Paris etdes événementsbien autrement étranges dont vous êtes témoin , tout ce qui regarde Mons vous tient toujours au cœur. Avez-vous reçu ma lettre des premiers jours de Mai, qui vous donnait avis des bonnes affaires qu'on vous préparait ici à vous et à la confrérie de Paris? Il s'agissait du centième, du vingtième, du dixième.... que sais-je?... Ce scélérat d'Albe, qui devrait être au fond de l'Escaut avec sa statue d'Anvers pendue au cou , aurait mieux fait d'établir tout de suite l'impôt de l'entier . nous étions ruinés plus vite et à moindres frais ; con^ cevez ce qu'était seulement ce dixième. Ce n'était pas le dixième de la valeur, mais le dixième de la vente. J'achetais un objet brut cent éciis ,

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par exemple ; il fallait en ajouter dix pour le fisc ; mettons qu'après l'avoir préparé , je le revendisse 130 au marchand forain, celui-ci en me le payant devait bailler treize écus au gabelou. Pour s'indemniser de ses avances , il le revendait au moins 136 au bourgeois ; et le bourgeois, outre le prix , payait encore pour son dixième près de 16 écus au roi d'Espagne. Voilà donc un objet vendu réellement 172 écus par un flamand à un flamand qui, s'il l'eut acheté à Cologne ou à Paris, même de troisième main, et en supposant un égal bénéfice pour les vendeurs , n'en eut déboursé que 132. Tout notre argent s'en serait allé trouver les Français et les Allemands. Aussi qu'arriva-t~il ? que nul ne voulait plus vendre , acheter ou brocanter. Chacun fermait son échoppe , et l'on disait qu'à Bruxelles , sauniers, boulangers, brasseurs, poissonniers, détaillants de toute sorte , en fesaient autant que nous , à la barbe du duc d'Albe qui , pour raviver le commerce , en allait faire pendre une soixantaine devant leurs portes.

Les choses en étaient là, quand un beau jour, le 23demai,il me semble encore y être, il méprit envie, au retour de la promenade , d'entrer à l'estaminet de Le Camus, sur la place d'armes,

pour apprendre des nouvelles. Vous connaissez, l'homme ; il a toujours senti son espagnol, u Eh bien! messieurs, disait-il, les affaires sont en bon train ; le peuple a des ennemis , mais il leur arrivera ce qui est arrivé à Jean Spellekens , l'homme à la verge rouge, et à ses deux acolytes, sur la grand'place de Bruxelles. On les pendra aussi. A votre tour, messieurs les maitres de cérémonie delà potence, à votre tour! et dans le fait, il y avait assez longtemps que ceux-là vexaient les honnètesgens. Allez, messieurs, fiez-vousen à son excellence le gouverneur, ajouta-t-il, en étant son chapeau, c'est la justice même. Elle veut se rendre agréable à son pauvre peuple , et. soyezen sûrs, tout ira bien.

« — Comment! si tout ira bien, reprit avec son rire de singe le petit bossu de la rue d'Havre , à telles enseignes qu'il n'y a pas huit jours, les poissonniers de Gand ont envoyé des saumons frais à Bruxelles. Eh bien ! ils en ont été quittes j)Our les remporter , ils n'ont trouvé personne dans toute la ville qui voulut les acheter : tout ira bien , oui ; mais c'est quand il s'agira de pendre.On peut s'en fier là-dessus à son Excellence, elle est toujours de l'avis de son digne compatriote, Vargas, un homme à-peu-près de ta force

sur le latin , papa Le Camus : heretici cremaverunt templa, at catholici nil fecerunt contra, ergo omnes debent patibulari. »

On riait encore de la sortie du bossu , quand cinq à six hommes entrèrent dans l'auberge : grands manteaux , chapeaux à larges bords , les bottines toutes poudreuses, l'air demi- soldat, demi-marchand. Il me semblait avoir vu quelque part une ou deux de ces figures , sans pouvoir précisément dire où. On poursuivit le discours sur les choses du temps , sur le dixième et le vingtième. « Ma foi , dit-un des voyageurs , jusqu'à présent les vins n'ont guères souffert des impôts , et j'espère bien que nous fei"ons affaire ici comme ailleurs. A propos , IM. l'hôte, à quelle heure ouvrez-vous vos portes à Mons? Nous avons là une douzaine de pièces à faire entrer en ville ; c'est fine tête de Bourgogne ; mais il fait dans la journée une chaleur étouffante, et nous voudrions profiter de la fraîcheur du matin. — Il est toujours bien cinq heures avant qu'on n'ouvre , répondit Le Camus, mais glissez-moi un ou deux caroius dans la main de notre portier : il entend à demi-mot, et quand les gonds de la jjorte de Rertaimont sont bien graissés, elle s'ouvre d'elleinèine. »

Tout en l'écoutant , je continuais à examiner attentivement mes étrangers, l'nn d'eux surtout, qui se cachait avec soin dans son manteau. Je reconnus , à n'en pouvoir douter, notre iiéraut-d'arraes , Antome Olivier, celui que nous appelons le peintre, «i Voilà du vin, me disje, qui pourra coûter cher aux Montois, et les camarades ont tout l'air d'en boire plus qu'il n'en vendent. Mais vogue la galère , et puisqu'on nous traite si mal, advienne que pourra. » Je ne communiquai ma découverte à personne , etme retiraibien résolu de me trouver le lendemain avant quatre heures à la porte de Bertaimont.

A quatre heures , deux ou trois de nos marchands de vin y étaient déjà. Ils s'approchent du portier, lui parlent à l'oreille ; la porte s'ouvre, et je vois entrer dix futailles remplies , non pas seulement de vin , mais comme je l'ai su depuis, de belles et bonnes arquebuses, sabres et espingoles. Chaque tonneau était double et en renfermait un autre où étaient les armes. Ces armes devaient être distribuées par Olivier et consorts aux partisans qu'ils avaient en ville; et ceux-ci, une fois armés, fesaient entrer Louis de Nassau, le frère du prince d'Orange. Quoique je ne me

doutasse de rien alors , je voulus cependant rester jusqu'à l'heure ordinaire de l'ouverture des portes. A peine cinq heures sonnaient, que les hommes à manteau de la veille se présentèrent pour sortir de Mons avec un assez bon nombre d'autres. Ils étaient armés d'arquebuses ; mais cette fois il n'y eut pas moyen de faire entendre raison au portier. Il dit à ces messieurs qu'ils devaient déposer leurs armes au corps-de-garde. Quelques-uns le firent, et entre-temps, les autres hâtèrent le pas et disparurent. Le portier m'ayant avisé : « monsieur le bourgeois , me dit-il , ces arquebuses là me sont suspectes. Vous avez été témoin de la chose. Vousplairait-il venir avec moi chez 31. le premier échevin. Nous saurons ce qu'il y a de mieux à faire. » Nous courûmes à la rue Quiévroy, ou demeure Chamart l'échevin. I! était encore au lit. Nous lui apprîmes la nouvelle. « Ne voilà-t-il pas une affaire bien importante, répondit-il, pour me réveiller si malin? Portez ces armes-là à l'Hôtel-de-Ville, il faudra bien que leurs maîtres viennent les chercher, et nous verrons quels sont ces compagnons de l'arbalète si pressés de tirer au blanc. Ce serait le duc d'Aerschot Itii-nièmc, le roi des arbalétriers, que je lui apprendrais à aller s'exercer de si

bonne heure! » Là-dessus notre échevin remet la tête sur l'oreiller et fait fermer la porte.

A peine sortions-nous de chez lui qu'au coin de la Place d'Armes nous rencontrons deu\ ou trois cavaliers , sabres nus , qui nous crient : vive la liberté ! à bas le dixième! <i Par Sainte- VVaudru ! l'avais-je deviné ? me dit le portier : nos arquebusiers ont fait entrer le loup au bercail. 1» Plus nous avancions , plus le tumulte augmentait ; on trouvait des soldats qui débouchaient de chaque rue comme par enchantement; de tous les côtés les bourgeois sortaient de leurs maisons; chacun demandait ou débitait des nouvelles; on n'entendait que des cris confus : « Les Français sont dans la ville , disait l'un; non , répondait l'autre , ce sont les gueux de mer avec Lumay ; ils sont au moins 3000; la porte de Bertaimont est prise; le portier est tué ; celle du rivage a été emportée d'assaut. »

Nous revînmes sur la Grand'Place ; elle était couverte de monde, et la confusion y était extrême. Les magistrats erraient çà et là tout effrayés , quelques échevins s'étaient barricadés dans l'Hôtel-de-Ville ; au milieu du peuple étaient quarante ou cinquante cavaliers tout au plus, et parmi eux notre ami Olivier le peintre,

et le comte Louis de Nassau , casque en tète et cuirasse au dos. Je le reconnus pour l'avoir vu autrefois à Middelburgb. Les soldats voulaient déjà escalader l'Hôtel-de-Ville, et l'on avait apporté des échelles , quand le comte s'écria : «t Non , messieurs, point d'escalade; nous sommes venus ici pour délivrer les citoyens de la servitude espagnole et abolir le dixième. Mes amis , nous ne voulons aucunement vous faire violence , ajouta-t-il en s'adressant à la multitude qui l'entourait. Y a-t-il ici quelque échevin ou assesseur ? i> Deux ou trois personnes avaient entrevu Descamps qui n'était pas médiocrement effrayé et cherchait à pénétrer dans l'Hôtel-de-Ville. «c Monsieur, lui dit le comte , je ne suis ici que pour le bien public. Vous n'avez rien a craindre ; et en témoignage que mon intention n'est point d'enlever les criminels à la justice, voici les clefs des prisons que je vous remets; présentez-moi à messieurs les éche vins. » Comment le comte s'était-il procuré les clefs , c'est ce que je n'ai jamais pu savoir. Il entra avec Descamps à l'Hôtel-de-Ville. II paraît qu'il demanda aux échcvins d'assembler la bourgeoisie, et leur déclara sa volonté d'apprendre au\ habitants pourquoi il était dans noire ville.

Le magistrat (1) promit de délibérer. Le comte s'éloigna avec ses soldats, et sortit par la porte du Rivage; mais ce ne fut pas pour longtemps.

On faisait courir le bruit, qui s'est vérifié, que le comte Louis de Nassau avait des intelligences chez vous avec Coligny et d'autres chefs du parti huguenot, et que les religionnaires avaient promis de soutenir son attaque sur Mons par de puissants secours d'hommes et d'argent. Le baron de Genlis était à la tète du renfort qu'on envoyait, et le comte n'avait quitté Mons que pour aller à la rencontre des Français et les ramener avec lui dans la ville.

Cependant Chamart, qui avait eu le temps de se réveiller, Moreau et les autres échevins, profitant du départ du comte, envoyèrent en hâte un courrier à Bruxelles, prévenir le gouverneur dece qui se passait, etsortirentdel'Hôtel-de-Ville.

(I) Ce qu'on nommait le magistral à Mons se composait du maire , de dix échevins et de cinq assesseurs, dont trois étaient greffiers et deux conseillers pensionnaires. Au reste, tout ce qu'Antoine Borremans dit dans cette lettre est conGrmé. jusque dans les moindres détails, non seulement par les historiens , mais aussi par les documents , la [jlupnrt inédits , conservés dans les archives de Mons et de liruxeiles.

Les voilà courant parmi les rues, criant qu'il fallait chasser ces étrangers hérétiquas et fauteurs d'hérésie, qui n'étaient venus que pour piller et ravager. Heureusement le bossu était aussi sur la place. >i Les chasser, cria-t-il , n'est pas le plus difficile, maintenant qu'ils sont dehors; mais nous serions bien les fils de nos pères d'empêcher de rentrer, si bon leur semble, des gens qui viennent exprès poui nous déli\Ter du duc d'Albe, du dixième et des alguaiils, comme il les appelle. » Le mot du bossu courut dans la foule. Chamart avait beau crier : » Appelez donc les compagnies bourgeoises , abattez les herses , sonnez le tocsin, haussez le pont-levis. » Personne ne bougeait; les compagnies n'arrivaient pas, le tocsin ne sonnait pas, les herses restaient levées. Enfin deux ou trois scribes de la maisonde-ville coururent à la porte de Bertaimont, et attachèrent les chaînes au pont-levis; il était déjà trop tard; les Français arrivaient au plein galop. L'un d'eux nommé Guitry de Cliaumont, à ce que direntensuite ses camarades, etqui montait, je me lerappelle,un joli })etit cheval arabe, lui donne de l'éperon dans le ventre et saute sur le pont à l'instant même que l'on commençait à le hausser : hpoids du cheval et <lu cavalier fait retomber le

pont, et environ deux outrois cents Français entrent avecluien ville. Ilsn'avaientpoint perdu de temps, car la sueur coulait de leur front, et leurs chevaux tombaient de fatigue. Ils traversèrent les rues encore pleines de monde, chaque cavalier ayant un fantassin en croupe. Nos Montoises admiraient surtout leurs écharpes blanches et la bonne mine du baron de Genlis, leur capitaine. Qui fut penaud en les voyant? ce fut Chamart, comme vous pouvez bien penser.

Je coupe court à d'autres détails pour vous dire que cette fois, le comte s'assura de l'hôtelde-ville , et se fit remettre les clefs des portes, arsenaux, magasins, etc. Le 26 au matin, il assembla le clergé, le magistrat et le conseil. Genlis parla d'abord ; il pria ces messieurs de ne pas prendre en mai sa présence ; que la France ne prétendait à aucune conquête dans les Pays- Bas , qu'il n'était que l'allié du comte de Nassau, travaillant avec lui à leur rendre la liberté. Le comte prit ensuite la parole ; dans son discours , déposé à notre greffe , il disait que la manière dont le magistrat , conseil et communauté de la ville agissaient à son égard, prouvait que ses intentions étaient mal connues ; qu'il protestait de sa soumission au roi , de son respect pour les

privilèges du pays et pour la religion catholique, qu'il prenait sous sa protection particulière. « Actuellement , ajouta-t-il , me demandez-vous pourquoi j'ai pris les armes , pourquoi je suis dans Mons avec des gens de guerre ? Direz-vous que mes actions démentent la fidélité que je professe envers sa Majesté? Je ne saurais penser que vous tombiez en telle erreur. Nul n'ignore les cruautés du duc d'Albe ; n'eussé-je d'autre but que d'en délivrer les habitants, certes j'agirais selon conscience et justice ; mais le renversement de cette tyrannie importe aux intérêts du roi ; car pour peu qu'elle dure , la révolte éclatera partout ; le peuple perdra tout amour, tout respect ; nous en voyons maint exemple. C'est contre d'Albe seul que je suis armé. » Il finissait par demander qu'Albe de Tolède fut déclaré par l'assemblée traître au roi , bourreau du peuple, indigne et déchu du gouvernement des Pays- Bas.

Si une pareille proposition eut été faite au railieu de la Grand'PIace , au lieu de 1 être au fond de l'Hôtcl-de-Ville , elle eut été reçue par acclamation, mais la plupart de nos échcvins, assesseurs et conseillers, tremblaient au seul nom du duc d'Albe. Un millier de Français, que Gcnlis

laissait dans Mons à son départ ne suffisait pas pour dissiper ces vieilles terreurs. On délibéra, on disputa , on débattit le pour et le contre longuement et cbaudement. Enfin, devant diner, on demeura d'accord des points suivants, savoir : que ceux qui se rangeraient de notre côté resteraient sous l'obéissance du roi avec l'exercice de notre religion catholique ; qu'ils seraient maintenus dans leurs privilèges et anciennes coutumes ; qu'ils ne seraient foulés ni par les soldats, ni par une occasion quelconque; qu'ils seraient déchargés de tous les impôts et subsides mis depuis la venue du ducd'Albe. Il fut déclaré, en outre, que ce duc et ses adhérents ne seraient plus obéis, ni réputés gouverneur et magistrats légitimes, et ce, à cause que ledit duc, à son arrivée, n'avait pas fait de serment au pays, ainsi qu'avaient accoutumé tous les autres gouverneurs , et parce que ses déportements envers les principaux seigneurs, gentilshommes, corps de ville et communautés , tendent à vouloir anéantir les coutumes et privilèges , si solennellement jurés par le roi son maître. Le lendemain 26, Louis de Nassau envoya à toutes les communes du Hainaut une relation de ce qui s'était passé , et plusieurs se rangèrent de notre parti.

Cependant nous supposions bien que le duc d'Albe ne tarderait pas à s'occuper de nous. Tous nos gros manufacturiers organisèrent des compagnies de volontaires, et nos ouvriers en laine se firent carabiniers. Ah! mon ami, comme le cœur vous bat, comme on se sent vivre, quand on voit ses parents , ses voisins , tout le monde autour de soi s'armer en hommes libres et combattre, comme disait notre régent de grande figure (1) , pi'o avis et focis. Je n'ai la mine ni l'humeur d'un lansquenet ou d'un gueux des bois . mais j'ai maudit souvent mes soixante ans et mes cheveux gris, quand je regardais notre jeunesse en ordre de bataille sur la Grand'Place , le brave Delesse, le drapier, à la tête. Il avait pourtant soixante-deux ans, lui, et il était toujours le premier, soit à Épinlieu, dont on a fait une forteresse, soit aux retranchements de la ville , où le bourgeois travaillait jour et nuit. Il l'a payé cher, il est vrai ; sa pauvre tète chenue a roulé sous la hache ; mais par ma foi, il est plus heureux que nous , il est mort en homme de cœur , en bon

(1 ) Autrefois les classes de laliii en Flandre, au lieu de se diviser enG", 5», 4<',elc. , s'appelaient petite figure.fîrandc figure, grammaiff, syntaxe , poésie, rhétorique.

catholique, et en vrai Montois. Quoi qu'en disent nos moines espagnols, le bon Dieu lui en tiendra compte.

C'est précisément un mois après l'entrée de Louis, le 2S de juin, que Frédéric de Tolède est arrivé devant la ville avec Noircarrae et Vitelli, à la tète de 24,000 Allemands, 6,000 reitres et 18,000 fantassins. Je ne suis pas assez docte en la tactique des sièges et batailles pour vous conter tout ce qui s'est passé. Ce que je sais , c'est que nous avons été serrés de bien près ; c'est que le baron de Genlis , qui revenait à notre secours avec 7,000 Français, a été trompé par ses guides, battu par Vitelli, dont au reste un bon coup de mousquet nous a délivrés , enfin pris et conduit à Anvers où Dieu sait ce qui l'attend ; c'est que le prince d'Orange ne fut pas plus heureux, et qu'il serait peut-être maintenant à Anvers avec le baron , sans sa petite chienne qui le réveilla en criant et en lui grattant le visage de ses pattes, une certaine nuit qu'un gros d'Espagnols étaient parvenus jusqu'à sa tente ; ce que je sais surtout , c'est que la bonté du comte Louis nous a perdus. Nous nourrissions des serpents dans notre sein ; à peine une résolution était prise que l'ennemi en était instruit. Ceci me rappelle

un trait auquel je ne puis songer sans rire , en dépit de nos maux. Nous voulions savoir ce qui se passait au camp espagnol et étions convenus que , pour éloigner tout soupçon , les dames de la ville s'y introduiraient sous prétexte d'y vendre des choux. Les Espagnols l'apprirent à temps, et pour toute peine coupèrent les robes de nos dames jusqu'aux genoux et les renvoyèrent ainsi en ville. J'ai toujours devant les yeux la mine saugrenue de la vieille dame Gaucher, la femme de l'avocat , faisant son entrée solennelle par la porte de Bertaimont, son panier de choux sous le bras, la jupe écourtée d'un bon pied, et la face toute rouge de honte et de dépit.

A dire sérieusement, si , au lieu d'une simple réprimande, on eut fait pendre l'herraite de Panizel , quatre ou cinq des pères Récollets et surtout Sivry et Potier qui communiquaient ouvertement avec les Espagnols , peut-être , malgré Frédéric de Tolède, et d'Albe, et Medina-Cœli , et les troupes fraîches qu'ils amenèrent avec eux , le comte Louis et le brave Lanoue, qui ont repoussé tant d'attaques , eussent conservé la ville.

L'indulgence est mainte fois mauvaise conseillère , et je pense toujours que c'est pour l'avoir

écoutée que force fut au comte de rendre Mons au duc d'Albe. le 21 septembre. Le 2-4, fut créée la commission sur le fait de la surprise de la ville de Mons. Elle se composa d'Antoine Lebrun et Philippe de la Same , conseillers ordinaires du roi , M* François Gauthier, licencié ès-droit et lois, Quintin Dupret, greffier féodal de la cour , Louis Carlier , greffier de l'audience, et Jean Longhchaye , greffier des enquêtes criminelles; Gille de Buzegnies fut le receveur des confiscations ; enfin , le président , vous l'aurez deviné , si vous ne le savez déjà , c'est ce scélérat de Noircarme , le grand bailli , l'incendiaire de Valenciennes , le bourreau de ses concitoyens. Je regrette que tous les noms des commis s'en aillent à nos descendants pour être maudits , comme ceux d'un Buzegnies, d'un Noircarme et de son âme damnée , le sieur Devaux. Les six premiers sont assurément de plats coquins ; mais Dieu me garde de leur faire injure à ce point de les comparer aux trois autres. J'eus l'occasion de me trouver, il y a quelques jours, en assemblée avec le moins pervers d'entre eux , Longhehaye. Il faut l'entendre conter ses mésaventures à rencontre de Noircarme. '; Si le procès est du tout instruit , avait dit ce juge félon ,

il faut passer de suite à l'exécution. » Les commissaires étaient bien de cet avis quand il s'agissait de gens ayant biens et terres au soleil et pignon sur rue ; mais pour les pauvres et simples, voire mendiants, ils penchaient à la clémence. On envoya donc Longhehaye consulter monseigneur de Noircarme sur le fait de ces derniers et de ceux qui n'étaient coupables que d'avoir porté les armes.

« J'avais commencé mon voyage avec quelque espoir , nous racontait Longhehaye , il m'avait été dit par le duc d'Aerschot à Bruxelles , par monseigneur de Bertaimont à INimèghe , par monseigneur de Haussi à Arnheim, que le duc d'Albe avait promis le pardon. Mais, arrivé au cœur de la Hollande , ce fut toute autre chose. A peine monseigneur m'eut vu , portant sous les bras les liassesdes papiers de procès et des lettres d'excuse des prisonniers , comme il était alors en pauvre état de santé : arrière, arrière, s'écria-t-il en grande furie, qu'appclez-vous prisonniers, des gens ayant porté les armes ? Je suis émerveillé de tels discours, et si je ne vous connaissais pour gens de bien , j'aurais opinion que vous avez eu les mains engraissées. J'ai écrit et recommandé aux commissaires de faire justice;

iUlei, beau sire, reportez tous vos procès, je n'en veux voir aucun ; c'est à vous que j'ai donné toutes les charges , et , de par Dieu et de par de tous les diables , monsieur , j'entends que l'on passe outre, tant au fait des carabiniers que de tous les autres. — Je confesse . ajoutait Longhehaye , que j'eus une si grande tristesse tant pour sa colère que pour sa maladie et pour le sort de ces pauvres hères , que la fièvre m'en prit avec grand mal de tête, qu'ont enlevés seulement de copieuses saignées. »

Puis il nous montrait les réponses de la main de Noircarme sur les diverses lettres : sur une où l'on proposait de permettre le retour dans la ville aux femmes qui seraient reconnues bonnes catholiques : Je ne le veux faire et je ne le peux : sur la demande si, pour les fugitifs et latitants , coupables de simple port d'armes et de hantises de prêche , il ne suffirait pas de tenir leurs biens saisis : j'entends que les devoirs se fassent contre les susdits, selon qu'il a été fait contre les volontaires et carabiniers. On lui expose dans une tierce que nombre de prisonniers sont gens de petite capacité , la plupart fort pauvres et chargés de femme et d'enfants, qui, au temps de la calamité , voyaient tous ouvrages cesser ; que

nombre de gens de cette qualité ont déjà été exécutés et qu'on pourrait les punir d'une autre peine; il a écrit à la marge : qu'on ne ni en parle davantage, ains que l'on procède contre eux selon que je l'ai commandé par mes dernières. J'ai vu toutes ces lettres de mes yeux. Aussi, depuis plus d'un mois, les condamnations , exécutions , confiscations se succèdent presqu'à chaque moment. Quelquefois en un seul jour dix , douze , vingt personnes sont pendues, brûlées, décapitées : tous les volontaires qu'on peut saisir sont exécutés , leur famille proscrite, leurs biens confisqués , malgré l'expresse parole du capitaine Molan , à l'époque de la capitulation. Plusieurs ont été condamnés seulement comme suspects de simple adhésion de cœ%ir, c'est leur mot. Au lieu d'arbres , ce sont potences et cadavres qui forment les allées de nos promenades. A peu près 380 proscrits sont parvenusà fuir. Parmi eux est notre ami Dubreucq le sculpteur , qui ne manquera pas du moins lui, d'être bien accueilli en tout pays.

Nous raisonnions avant-hier sur tout cela dans l'arrièrc-boutique avec quelques amis éprouvés et devant qui la langue peut se délier sans crainte: « Voilà donc , disais-jc , où aboutit toute cette algarade. Nous espérions échapper à la tyrannie,

et elle enest devenue plus âpre et plus poignante, et tout a été vain. » — «< Ne dites pas ainsi , nous répondit notre jeune correspondant de Rotterdam, Vandenberg, et dites plutôt que, si presque tout le nord a maintenant acheté sa liberté , c'est de Mons qu'il est débiteur. Après la Brielle prise par Lumay et les gueux de mer, le duc d'Albe allait tourner toutes ses forces contre la Hollande et la Zélande ; à la nouvelle de la prise de IMons , il s'est arrêté , craignant que les Français ne fussent pour nous. Vous savez que , dès qu'il l'a apprise , il est entré en grande colère , déchirant ses vêtements , jetant son chapeau à terre , maugréant Dieu et les hommes ; depuis il n'a plus songé qu'à Mons, et, pendant les quatre mois de siège , Harlem , Deift, Rotterdam et soixante- dix autres villes ont brisé le joug. La Hollande , Zélande, Gueidres, Overyssel sont libres. Mons est perdu , mais il a sauvé la chose publique. »

Mais pendant que je devise ainsi avec vous , Lefebvre m'appelle. Adieu, mon cher et vieil ami , et réservons-nous pour de meilleurs jours, s'il nous est donné d'en voir avant de nous rejoindre là-haut.

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Vî»e SIECLE»

Ces crtlés û Crurellce.

Août 1830.

La ville que j'habite est, depuis quinze ans , le rendez-vous des célébrités proscrites de tous les coins du globe. Pendant quinze ans , grande mortalis œvi spatium, dirait Tacite, Bruxelles a servi de refuge , de champ d'asile universel. A

chaque instant dans les promenades , au spectacle , dans les églises , on coudoyait une illustration. Le parc était semé de colosses politiques, et si les grands débris se consolent entre eux , jamais cité ne fut plus féconde en consolations. Les minorités révolutionnaires d'Amérique , d'Espagne, de Portugal , de Naples, de Piémont, y avaient leurs représentants ; et la France, qui pendant trente ans , fatigua l'hospitalité de toute l'Europe, n'avait eu garde de manquer à ce congrès de puissances déchues. Mais chez elle enfin ( et la légende de sa monnaie n'est pas menteuse, Dieu la protège!) , chez elle s'est levé ce soleil de liberté qui semble devoir éclairer tour à tour toutes les contrées de l'Europe. Nos vieux proscrits ont voulu s'y réchauffer , et les voilà qui s'envolent comme ces oiseaux voyageurs que rappelle , à l'approche de l'hiver , la tiède haleine du midi. Je me plais aujourd'hui , en voyant les afliches qui annoncent la vente de leur mobilier ou la location de leurs maisons , à me rappeler les moments que j'ai passés sous le toit de l'exilé , et l'intérêt si vif qui m'entraînait auprès d'eux , et les conversations si piquantes dans lesquelles, comme Napoléon , ils fesaicnJ de l'histoire, sans s'en douter, et mon désappoin-

tement , car on est aussi désappointé parfois , quand je ne trouvais qu'un homme là où mes lectures et le prisme des panégyristes m'avaient promis un héros.

Peut-être ces souvenirs , tout personnels , réveilleront-ils ailleurs quelque s3MTipathie et ne manqueront -ils point d'à-propos, maintenant que la plupart des exilés vont revoir ce merveilleux Paris , après lequel ils soupiraient si longtemps. Je rapporterai naïvement l'impression qu'ils firent sur moi , et si la vérité n'est pas toujours un éloge , ce n'est certes pas que je veuille rouvrir d'anciennes blessures ou insulter à la vieillesse et au malheur , mais nous avons marché si vite depuis quarante ans , nous sommes si loin de 92, qu'un siècle tout entier semble nous séparer de ces hommes.

Tout les attirait et les fixait à Bruxelles : la communauté de langue, de mœurs, d'habitudes, la beauté de la ville, le paysage si varié qui l'environne , les principes hospitaliers des habitants et du monarque. Si les Belges ont eu en effet contre le gouvernement néerlandais d'assez justes griefs pour devoir bannir les Nassau à perpétuité , les étrangers et surtout les victimes de la réaction de 181 5 ne pouvaient que louer et bénir.

Les vieux débris de la raontagne et la rédaction du Nain Jamie trouvèrent auprès du roi Guillaume une protection aussi décidée , une hospitalité aussi amicale que les exilés de Gand.

On cite de lui quelques mots remarquables. Barère , pour se mettre à l'abri des tracasseries de la police française, s'était donné en Belgique le nom de Roquefeuille. L'ambassadeur de France s'adressa , dit-on , au roi , pour obtenir son expulsion. <! Sire , Barère est à Bruxelles. — Cela se peut, répondit le roi, mais je l'ignore. — Mais, sire, il se fait appeler M. de Roquefeuille. — En effet, ce nom de Roquefeuille ne m'est pas inconnu ; quant à Barère , je n'en ai jamais entendu parler, n L'ambassadeur n'insista pas. L'anecdote sur Merlin est plus authentique et plus généralement connue. Fatiguée parla poursuite obstinée des agents du gouvernement français, l'administration néerlandaise avait conseillé à Merlin de se retirer en Angleterre. L'illustre jurisconsulte s'embarque , luais bientôt une tempête le rejette sur le rivage. Les obsessions de l'ambassadeur de France recommencent auprès du roi. « La mer me l'a rendu, répondit Guillaume , je ne le rendrai pas à la mer. "

Quelques exilés , certains jeunes Italiens entr'autres , ne se faisaient remarquer que par l'excellence de leur tenue et la perfection du nœud de leur cravatte. Fervents adorateurs de la mode, on les voyait papillonner sans cesse autour des fraiches fleurs d'Albion dont le Parc est diapré aux jours de travail , quand les consommateurs seuls ont le privilège de la promenade, et que les producteurs restent chez eux. On dit que César, méditant ses projets révolutionnaires, sepromenait nonchalammentdansles rues de Rome , la ceinture lâche et la robe parfumée. Je ne prétends pas que tous ces messieurs fussent des Césars; mais, pour être juste, il faut dire aussi que plusieurs réfugiés Italiens , le marquis de Prié, entr'autres, le comte \**''******^ M. C*****, etc. étaient des hommes éminemment honnêtes, instruits pour la plupart, consacrant leurs loisirs à des études et à des travaux utiles à l'humanité, sincèrement attachés à leurs principes , mais sans phrases et sans forfanterie. Ils necroyaient pas que leurs opinions exigeassent le sacrifice de cette dignité élégante et polie, inhérente à leur éducation et à leurs habitudes aristocratiques ; ils tiraient une ligne profonde de démarcation entre le libéralisme et un sans-

culottisme grossier ; leur utopie républicaine consistait à élever le peuple jusqu'à eus et non pas à descendre encore plus bas que lui. Peutêtre Sylla , en les voyant, se fut écrié comme jadis : « Je vois ici plusieurs Marins. i> Pour moi, dont la vue ne perce pas si loin, j'aimais mieux, je l'avoue, me rapprocher des Marius à physionomie plus tranchée et dans la contenance desquels se retrouvaient quelques vestiges de Minturne et de Carthage. Il y avait plaisir et profit à assister à la conversation de ces hommes pendant les longues soirées d'hiver.

Je me rappelle un jour que se trouvaient réunis le général Zaldivar, celui-là avait servi sous les Cortès d'Espagne; Guillaume Pepe, le Napolitain, qui prouva en 1821 que, pour mener à terme une révolution , bon vouloir, droiture et bravoure de soldat ne sulhsent point , et le libérateur du Pérou, San Martin. C'était à un bal , et ces trois figures brunes, velues, dominantes, celle de San Martin , surtout , si noble , si décidée , qui rappelle Dugommier et Kléber, tranchaient violemment sur le teint beurre-frais , lustré et léché des fashionables lîcigcs et Anglais. San Martin et Zaldivar s'étaient vus en Espagne ; la reconnaissance fût affectueuse ;

puis , dans une embrasure de fenêtre , chacun parla de ses combats, des succès obtenus , des fautes que l'on pouvait éviter, de la nature des lieux et du caractère des hommes. La langue française était souvent rebelle , mais elle finissait par se plier à la pensée 5 et alors l'étrangeté de l'expression, ou la fréquence du geste qui cherchait à la suppléer , ajoutait je ne sais quelle grâce à ces merveilleuses narrations. San Martin nous racontait, entre autres choses , son passage des Andes , lorsqu'il marchait à la délivrance du Chili. C'était un chant de VÀraucana. Les premiers corps de ses nègres et de ses mulâtres étaient parvenus avec lui au pied de la montagne , haletants, épuisés sous un ciel de feu; mais à mesure qu'ils gravissaient les rocs et perçaient les vieux bois des Andes , l'atmosphère se rafraîchissait , plus piquante et plus acérée à chaque pas, jusqu'à ce qu'enfin, arrivé au sommet , le général voyait, au milieu des rayons d'un soleil étincelant, ses nègres tomber morts de froid , cherchant en vain à aspirer un air déjà trop raréfié pour leurs poumons.

San Martin est, sans contredit, un des hommes les plus complets , pour parler comme nos habiles , que l'on puisse rencontrer : excellent

militaire, esprit élevé, caractère ferme, aussi bon époux , aussi bon père qu'un bourgeois , d'un abord franc , et qui attire irrésistiblement. On ne sait comment expliquer le repos auquel il s'est condamné dans toute la vigueur de l'âge et du génie.

Que d'anecdotes curieuses , que de faits inaperçus, que d'observations neuves sur la révolution française ne recueillait-on pas auprès des vieux conventionnels, des Chazal , des Ramel, des Merlin, des Mailhe, des Berlier, des Barère, et de tant d'autres moins connus ?

Berlier et Chozal s'occupaient beaucoup d'études historiques. Le premier travaillait sur César, traduisait les commentaires, étudiait l'état des Gaules avant , pendant et après la conquête romaine , le tout en amateur un peu pâle, mais avec une âme droite et qui cherchait le vrai ; le second portait plus haut son vol , il s'attaquait à la Bible , il demandait à chaque partie du livre sacré jusqu'à quel point elle était génuine , il fouillait , à la suite de notre sénateur Beytz , dans l'antique Egypte ; Chazal était un esprit ingénieux et original , mais systématique ; ce qui manquait à tous deux , c'était la science. Dans le cercle qu'ils avaient choisi, l'esprit et

la droiture ne suppléent pas à l'éruditiotl.

Un souvenir qui me revient à ce propos et que je ne veux pas laisser échapper. Qu'est devenu un exemplaire de la Bible qui avait appartenu à Robespierre et où des notes étaient écrites et des passages soulignés de sa main ? Cet exemplaire avait passé au conventionnel Courtois , chargé de l'examen des papiers de Robespierre après le 9 thermidor. Je sais qu'il se trouvait chez Courtois au moment de sa mort. Entre quelles mains est-il aujourd'hui ? C'est ce que mes recherches et mes questions n'ont pu m'apprendre. Il serait curieux de parcourir la Bible ad usum de ce digne M. de Robespierre.

Mailhe et Merlin... car je ne puis forcer ma langue à dire , avec le beau monde d'ici , le comte Merlin : qui se rappelle en France que Merlin est comte ? quelques-uns, dit-on, attachaient pourtant de l'importance à ces misérables hochets de la vanité impériale , les femmes surtout. Le plus boufiFon était S. A. S. le prince archichancelier de l'empire , qui disait à ses vieux collègues de la Montagne : i; Mes amis , quand nous sommes entre nous , appelez-moi tout bonnement monseigneur, » Le pauvre

liomme ! mais aussi est-ce bien vrai? Je le rends comme je l'ai pris.

J'étais curieux de voir Cambacérès; la tête pleine des anecdotes graveleuses et des burlesques caricatures de la restauration , je rencontrai un jour un vieillard respectable en perruque ronde et en habit marron, allant à sainte Gudule, notre cathédrale , près de laquelle il était logé. Un domestique le suivait portant un gros livre d'heures. Arrivé devant sa chaise , le vieillard s'agenouilla sur la terre nue , entendit la messe et resta plongé dans de longues méditations. On me dit : c'est Cambacérès. — Comment ! • c'est là!.. Il ne faut désespérer de rien.... A propos , j'en étais à Merlin et à Mailhe. Mailhe donc et Merlin se retranchaient dans leur jurisprudence. Mailhe , consulté de tous les points de la Belgique , de la France , et du fond même de l'Allemagne , aime la science comme on aime sa maîtresse ; les années n'ont rien refroidi de cette passion ; il semble même qu'il soit avocat avant d'être homme ; et ses clients le retrouveront à Paris tel qu'ils l'y avaient connu. Habituellement taciturne, à un petit couvert d'amis il se livrait; je l'ai entendu, à table, raconter, mais pv"iî une verve de vingt ans, mais en poète , en

vrai poète , les mille péripéties de la tragédie du 9 thermidor. J'ai vu applaudir bien des drames dans lesquels ni le fonds, ni la forme , ni l'action scénique , ne valaient l'improvisation de Mailhe à ce diner là.

Merlin est prodigieux ; à l'âge de soixanteseize ans il conserve toute la verdeur de la jeunesse. Endurci au travail , non-seulement il a dirigé la dernière édition de son Répertoire de Jurisprudence, et de ses Questions de droit, publiés en Belgique, mais il en a revu lui-même toutes les épreuves avec l'infatigable et minutieuse attention d'un correcteur consciencieux. Il y a du Voltaire dans cet œil de renard, dans cette figure sèche et anguleuse : le dos un peu voûté , la démarche rapide et afifairée.

Sièyes est vieux et maladif; il vivait fort retiré , je l'ai peu vu.

Un beau parleur, mais dans le bon sens du mot, c'était Ramel , verbeux, redondant, orateur de loge, mais spirituel et instruit, vous poursuivant d'un feu nourri d'anecdotes , on eut dit le facond Ulysse ,

Qui mores hominiim multorum vidit et uibes ; extérieur négligé , redingote gris de fer, culotte courte, bottes à la suvarow, habile financier

d'ailleurs, calculateur exact et difficile. Il me disait un jour que de tous les ministres des finances, celui dont les budgets étaient le plus artistement fabriqués et prêtaient le moins à la critique , c'était M. de Villèle. II ne m'a pas dit que ce fut le plus probe. Le plus probe de tous les ministres des finances a peut-être été le fameux Cambon. Que l'on lise, dans V Histoire de la Révolution, de M. Thiers, l'excellent chapitre qui traite de la fusion de toutes les dettes de l'Etat en une seule, sous le nom de tiers consolidé, et l'on comprendra quel magnifique éloge je fais de Cambon en disant : Cambon fut le créateur du grand livre de la dette publique, Cambon conçut cette opération-monstre et l'exécuta, Cambon était un homme économeet ennemi de toutexcès. et Cambon mourut pauvre.

On doit le reconnaître, la plupart de ces républicains étaient admirables d'abstinence et de désintéressement. Les types, sous ce rapport, étaient Cambon, Barère , Buonarotti , l'un des descendants de Michel -Ange , l'un des complices de Babœuf. Buonarotti, au milieu du 19° siècle, a dans les lois agraires et l'égalité absolue la foi robuste et ignare d'un ami de C. Gracchus; mais il était sublime quand, découvrant sa tête toute

blanche, il nous chantait la Marseillaise, aveo une harmonieuse voix d'Italien , un regard d'inspiré et de grosses larmes le long de ses joues.

C'était là le beau côté de ces hommes. Le sang avait pu rougir, mais jamais l'argent n'avait sali leurs mains. D'ailleurs il leur restait bien des préjugés que comprendrait à peine notre philosophique génération. Les vieilles haines de 94n'étaient pas mortes dans le cœur de quelquesuns; d'autres n'ont pas encore, aujourd'hui même, la pleine intelligence de leurs actes et des résultats qu'ils ont amenés. J'avais eu avec un conventionnel une petite discussion d'intérêt. Il paraît que j'avais tort , jjuisque nos arbitres nie condamnèrent; mais alors j'étais persuadé de mon droit, comme on l'est toujours, et je me plaignais vivement de ma partie à un de ses collègues, vieux puritain de la Montagne: n C'est votre faute , me dit-il , vous étiez prévenu ; vous saviez qu'il était Girondin. Girondins, Dantonistes , modérés, autant de fripons, gens qu'on peut voir dans le monde, mais avec qui il ne faut jamais faire d'affaires! »

Ces préventions de l'autre siècle nous font pitié ; mais, avouons-le, était-il donné à l'homme d'oublier à tout jamais ces haines d'anthropo-

phases, cette guerre d'extenuination , dont la tribune était le champ de bataille? i; Vous devez voir avec peine ici quelques-uns de vos anciens collègues, disais-je un jour à Chazal. — Non, me répondit-il, j'ai tout oublié et du fond du cœur; mais franchement, quand je me rappelle certains moments de notre révolution, je crois, sans amour-propre , qu'il y a peut-être quelque vertu à oublier. Par exemple , écoutez ceci. Plusieurs mois après le 31 mai, deux ou trois de mes collègues et moi , fatigués de ces jours sans repos , de ces imits sans sommeil , que nous passions à Paris, nous nous rendîmes au comité de Salut public. — Vous l'emportez, dit l'un de nous aux chefs de la Montagne, nous le reconnaissons; nous croyions servir utilement la patrie sur nos chaises curules : la majorité nous prouve que nous nous sommes trompés ; mais qu'il nous soit permis du moins de marcher aux frontières , de combattre et de mourir à l'armée. — Mourir à l'armée! répondit avec un sourire de cannibale un membre du comité, je crois que c'était Saint- Just, mourir à l'armée, vous, brigands! non, non ; c'est avec le bourreau qu'il faut vous battre ; c'est à la guillotine qu'il faut mourir! > Certes il est des paroles plus cruelles encore que les ao

lions, et qui , raèrae après trente-six ans , doivent peser bien lourd sur le cœur.

Quant aux remords , aux cauchemars , aux furies orestiennes dont quelques braves gens les supposent tourmentés, tout cela est fort poétique, sans doute . et le régicide de M. Ballanche peut y trouver de mystiques et sonnantes périodes ; mais, pour parler prosaïquement vrai, dans mes longues études sur les votants, je n'ai pu surprendre un seul moment de repentir, un seul mot de componction. Loin de là D'autres auront sans doute été plus heureux. Voici, à ce sujet, une anecdote curieuse et exacte surtout dans les moindres détails.

C'était par un beau soleil de septembre 1822 , sur les neuf heures du matin. Ma porte s'ouvre, et trois ou quatre jeunes Anglaises entrent l'une après l'autre. Vous savez, de ces figures fraîches, fleuries, blanches et roses, qui, dans une promenade, forment, de la cadette à l'aînée, une espèce d'escalier; puis venait la maman , puis le papa, une belle tète de vieillard droit et bien conservé. Je ne savais que penser de cette visite. On se place ; le père me remet une lettre ; je vois qu'un de mes amis de Londres me prie d'être à Bruxelles le ciceroneàn porteur, sir Richard Phil-

lips, imprimeur, journaliste et membre du parlement d'Angleterre. Après les premiers corapliraents , sir Richard me demande si je connaissais Barère, ajoutant qu'il désirait vivement le voir et causer avec lui. J'avais vu quelquefois Barère au spectacle, où il était fort assidu, mais je n'avais jamais été chez lui. Je m'informe de son adresse, et nous nous dirigeons vers la rue de la Montagne. La maison était de modeste apparence. Arrivés au second étage, nous frappons à une petite porte, et nous nous trouvons en présence du fameux rapporteur du comité de Salut public. Lui-même était venu nous ouvrir.

Barère est un vieillard de taille moyenne , maigre, le teint gris terne , l'œil vif, le sourire gracieux , d'une exquise politesse , de mœurs naturellement douces. Ce dernier point vous étonne , et pourtant rien de plus vrai. La peur seule l'a fait cruel , mais il est vrai qu'il pousse la peur jusqu'au fanatisme. Après la peur , la qualité qui le distingue par-dessus tout , c'est l'esprit. Il crée et approfondit peu ; mais il résume admirablement une masse d'idées en une seule phrase , et cette ydirase a presque toujours une physionomie à soi. Il n'embrassera pas les larges faces d'une question , mais il en saisira

avec un rare bonheur les pointes et les angles. Plusieurs mots de lui ne sont que trop fameux. Dès 1789 , il consignait sur le papier les événements dont il était témoin. On sait que dans la belle esquisse an jeu de paume iàe David, il est /eprésenté prenant des notes : eh bien ! il est resté depuis lors dans la même attitude. C'est un homme-registre. Ses mémoires, s'il en publie jamais, seront infiniment précieux; car il a eu le secret de plusieurs partis , et l'immense manuscrit de commentairespolitiques qu'il a. dit-on , déposé chez un libraire de Bruxelles, est un arsenal de pensées originales et piquantes. Dans ces dernières années, il s'est amusé à traduire de l'anglais les sonnets et poésies fugitives du Camoëns. Singulière. destinée des soupirs d'amour d'un jeune et tendre troubadour duTage, d'être traduits en aûglais par lord Strangford , cet âpre et rêche diplomate, et retraduits de l'anglais en français par Bertrand Barère ! Je souscris d'avance pour une version en allemand par M. de Metternich.

La chambre de Barère était un chaos de livres et de papiers épars; son mobilier , un mélange indigeste de pauvretés provinciales et de brillants débris échappés au naufrage des modes du

Directoire .Au fuiid du lit ù doubles colonnes, avec le Temps et sa faulx en cuivre doré, sur le bateau, on voyait un beau tableau italien des Amours de Léda, chaud d'expression et de couleur; sur la cheminée , un portrait de François I*"" , déjà vieux, qu'il prétendait être du Titien, portrait remarquable en ce que la figure du père des lettres est , sur cette toile , celle d'un brigand des Calabres, et qu'il est ressemblant , dit-on.

A peine étions-nous assis , qu'une dame d'une quarantaine d'années qui paraissait familière dans la maison , entra et vint se placer dans un coin de la chambre , qu'elle ne quitta plus. Il faut vous dire que Barère ne comprend point l'anglais parlé , et ne le parle pas ; que , d'autre part , sir Richard ne sait pas un mot de français. Il fut donc convenu que je servirais d'interprète. i( Dites à monsieur , me dit sir Richard , que je me présente devant lui avec les sentiments de vénération qui animeraient un vrai disciple de Jésus-Christ , s'il se trouvait face à face avec son maitre. — Monsieur dit qu'il se présente devant vous, etc. » Barère étonné d'un pareil compliment, hésitait à répondre. Son enthousiasme , refroidi par quinze années d'anxiété suivies de quiiiz»! ;umécs d'exil , ne pouvait se monter si

vite au ton de son fanatique interlocuteur. Ces deux: figures étrangères , ce dialogue par truclieman , ne contribuaient pas d'ailleurs à le réconcilier avec l'originalité de notre exorde ex abrupto. Cependant , au sérieux de la face de l'anglais , à l'impassibilité d'un traducteur juré , que je m'efforçais de conserver , il se remit assez pour remercier l'insulaire de la trop haute opinion qu'il avait conçue.... « Prenez garde , s'écria l'anglais en m'interrompant , ce n'est pas à l'individu Barère que cela s'adresse. Je le révère comme principe, comme représentant charnel d'une idée... — Monsieur vous révère comme principe , comme représentant, etc. )> Oh! cette fois je n'avais plus besoin de traduire la réponse. Les yeux de Barère . passant rapidement de l'un à l'autre de nous , signifiaient , avec un gros point d'interrogation : Etes-vous ici pour vous moquer de moi? Bientôt pourtant un dernier regard jeté sur l'anglais le rassura tout-à-fait. II supposa sans doute qu'il se trouvait avec un membre du club de la tête de veau ; je n'ose dire à ceux qui l'ignorent ce que c'était que le club de la tête de veau ; et la conversation devint franche et animée. On discuta le point de droit dans le fait du 21 janvier , les formidables exigences de

l'époque , la position de la France à l'égard des puissances étrangères , et celle des conventionnels à l'égard de la France et de leurs collègues. Enfin il fut convenu de traiter la question plus largement, et , à cet effet, de se réunir le surlendemain. On se sépara amicalement, et le lieii fixé pour l'entrevue fut le salon de David.

«( Savez-vous, me disait une jeune et jolie piétisledontle père aurait pu employer ses 200,000 livres de rentes à donnera sa fille une autre éducation , savez-vous pourquoi ce M. David dont vous me parlez est si laid ? — Parceque sa mandibule gauche est hors de toute proportion avec la droite. — Mais savez-vous pourquoi sa mandibule, puisque vous l'appelez ainsi, est enflée? — On m'a dit que dans sa jeunesse il s'était blessé avec un fleuret. — Vous n'y êtes pas ; vous sau rez , monsieur , que M. David a condamne Louis XVI à mort. — Oui; eh bien ? —Eh bien ! dès qu'il eut prononcé ce mot, la mort, à l'instant et par une punition visible de Dieu, sa joue enfla. » Prodigious! comme dirait Domenie Sampson. Et ce qu'il y eût de plus touchant, c'est que ce fut à David seul que Dieu réserva cette faveur, sur les 387 membres de la Convention qui avaient voté comme lui. Qui aime bien . châtie bien.

Je confesse qu icion n'est pas fort, en général, sur l'histoire de France. Le brasseur d'un de nos proscrits avait remarqué chez lui une fort belle épreuve du Serment du jeu de Paume, suspendue au mur du salon : i^ Qu'est-ce que cela ? demandat-il à mon ami. — Vous voyez, c'est lejeii de Paume. » Là-dessus, mon homme de contempler la gravure dans un profond recueillement ; et puis se retournant avec un soupir : «'. Avouez , monsieur, s'écrie-t-il , que cette passion du jeu est une chose bien terrible. Regardez toutes ces figures j n'ont-ils pas l'air d'une bande de possédés ? ces trois-là qui s'embrassent ne j)araissent pas trop mécontents de leur journée; mais celuici, — en montrant Mirabeau, — celui-ci qui serre les poings, comme s'il allait tomber en convulsion, je parie bien qu'il a tout perdu. » Historique, et vous le croirez sans peine, car on n'invente pas de ces choses-l;i.

Pour en revenir à David , nous étions chez lui le dimanche suivant, sur les dix heures. Paganel, Lejeune et Barère s'y trouvaient réunis. Le dernier avait sans doute prévenu ses collègues sur le caractère du personnage auquel ils auraient à faire. Nous fûmes reçus fort gracieusement dans l'atelier du peintre. Nous y remarquâmes un ex-

cellent portrait de Pie VII , le Bonaparte au mont Saint- Bernard, divers sujets raythologiques , enfin le tableau auquel David travaillait alors , et qui n'est pas son chef-d'œuvre : Mars désarmé par les Grâces. Sir Richard prit la parole. «Dites à ces messieurs que , trois ans après la mort de César, aucun de ses meurtriers n'existait, et que je suis enchanté , trente ans après la mort d'un tyran , de me trouver avec quatre tueurs de roi : But I am highhj pleased , thirty years aftcr the death of a tyrant, ta meet with four kingkillers. » Ces propres mots résonnent encore à mon oreille. Ces messieurs répondirent par une profonde inclination : l'étonnement semblait les empêcher de saisir la portée du singulier compliment qui leur était adressé. « Depuis que je suis au monde, ajouta l'anglais, je n'ai jamais rien mangé qui ait eu vie. » Et il disait vrai. Stricte pythagoricien , ce vieillard si vert et si frais ne s'était jamais nourri que de légumes. Il nous invita, dans un des premiers hôtels de Bruxelles, à un dîner où rien ne manquait en viandes et en poissons. Pour lui , une montagne de végétaux s'éleva sur son assiette; mais il ne toucha pas même à une aile de poulet. Sa famille, au reste, ne l'imitait pas. «1 Jo n'ai, disait-il donc, jamais rien mangé

qui ait eu vie; ainsi l'on ne m'appellera pas anthropophage ou buveur de sang. Eh bien ! messieurs , soyeï-en persuadés , si j'avais été à votre place , si je m'étais vu appelé à la haute mission de régénérer un peuple , et cela à la face de toute l'Europe , hurlant et grinçant des dents contre moi . j'en aurais fait autant et même plus que vous. — Croyez , monsieur , dit David , en mettant la main sur son cœur, que tout ce que nous pouvions faire, nous l'avons fait : notre conscience ne nous reproche rien, et la postérité nous rendra la justice de croire que nous avons rempli notre mandat tout entier, n

David était un véritable artiste dans toute l'étendue de l'expression : il avait le génie et aussi les passions et les ridicules de l'artiste. Admirable , quand il parlait peinture , enthousiaste de la beauté , il foudroyait d'avance , d'un style énergique et original , les sophismes aujourd'hui triomphants de l'école du laid; tirez-le de là , il tombait dans l'absurde. Une faculté d'artiste qu'il possédait à un haut degré, c'était d'avoir toujours présents à la mémoire les traits qu'il avait vus une fois. Le nom d'un personnage quelconque lui échappait-il ? il prenait son crayon , et pour peu que vous eussiez connu celui dont il

voulait parler . vous le nommiez à l'instant à la vue du croquis qu'il avait jeté sur le papier. D'autre part, une de ses manies était de vouloir passer pour excellent musicien. Nous nous plaisions au spectacle, à l'entendre raisonner musique : assurément les perruquinistes les plus déterminés eussent été des novateurs auprès de lui. Et pourtant : n Sans doute , disait-il quelquefois , je crois être un peintre passable, puisque tout le monde le dit; mais si j'avais cultivé la musique , si j'avais suivi le goût dominant qui m'y portait, c'est alors qu'on eut réellement vu tout ce que je pouvais faire. »

On sait que David mourut le 29 décembre 1 825. Le 19, déjà indisposé, il avait voulu aller au spectacle : on donnait le Tartuffe, il resta jusqu'à la fin de la pièce. Le passage de la chaleur de la salle à l'atmosphère glacée du dehors fut mortel ; depuis ce moment le mal empira, \g délire fut presque continuel; mais, qu'il conservât ou non sa présence d'esprit, sa conversation , ses gestes, ses mouvements avaient presque toujours rapport aux arts. Un de ses élèves l'étant venu voir deux jours avant sa mort, David lui donna des conseils sur un tableau auquel il travaillait. La chaleur qu'il mit dans ses observations le fa-

tigua bientôt, sa vol\ devint plus faible, au point qu'il lui fut impossible de parler plus longtemps ; mais il continuait à exprimer par la pose de son corps et de ses mains celle qu'il désirait trouver dans un des personnages du tableau. Le lendemain on lui apporta la gravure de Léonidas exécutée par M. Laugier. Cette vue le fit sortir de l'espèce d'assoupissement léthargique dans lequel il était plongé, n C'est bien , dit-il, approchez-la de moi, ma vue est déjà si faible. i' Puis, après l'avoir examinée, il la fit attacher contre un mur devant lui . et demanda qu'on roulât son fauteuil jusqu'à l'endroit où elle était placée. Ramassant alors le peu de forces qui lui restaient encore , il désignait avec le bout de son bâton les parties qui lui paraissaient dignes de remarque. Il s'anima peu à peu ; ses observations furent importantes et pleines de goût ; il retrouvait ces expressions vives et pittoresques que la nature inspire aux grands hommes en tout genre, quand ils parlent de l'art où ils excellent. Il demanda un crayon pour retoucher quelques figures qu'il trouvait papillotées, et où le graveur n'avait pas assez fait sentir la dégradation de la lumière. On l'exhorta avec instance à ne plus s'en occuper et à prendre du repos. Il se rendit aux prières de

ses enfants et de ses amis, et dès cet instant, il ne parla plus.

Quelques personnes ont prétendu que ses derniers moments à lui aussi avaient été troublés par des visions effrayantes, qu'il se croyait quelquefois sur un échafaud ou entouré d'individus qui le maudissaient. Ces absurdes récits sont démentis de la manière la plus formelle par toutes les personnes qui l'approchèrent alors. Ses visions au contraire étaient presque toutes riantes et agréables. L'homme de parti avait disparu depuis longtemps, pour faire place à l'artiste. S'il parlait encore de liberté et du rôle qu'il avait joué dans nos troubles , c'était moins par conviction que pour n'en avoir point le démenti. Il n'y avait eu aucune suite dans sa conduite politique , et quand il raisonnait des grands événements auxquels il avait pris part, on sentait qu'il n'y avait pas là de conscience , que d'autres l'avaient mis en scène, qu'il tenait à gloire d'y rester, mais sans comprendre l'intention des auteurs du drame ; qu'il s'imaginait devoir être grec et romain en politique parce qu'il l'était dans les arts, et qu'il n'aurait guère eu d'opinion si celle que les autres s'étaient faite de lui ne l'avait mis dans la nécessité d'en soutenir une.

C'était tout autre chose quand il s'agissait des arts ; il était lui-même alors ; ses idées coulaient de source et s'échappaient de son âme. Aussi dans le court délire qui précéda sa mort , ne rêvait-il que déclamation , musique ou peinture. Un jour il s'imaginait jouer une tragédie, il communiquait ses observations aux autres acteurs dont il se croyait entouré ; une autre fois les airs de Grétry , dont il avait été l'ami, résonnaient à son oreUle ; le plus souvent son imagination lui rappelait les belles formes que lui avait présentées la nature , ou les groupes des diflférents tableaux qu'il avait exécutés ou se proposait d'exécuter.

Dans la conversation avec sir Richard , il ne parlait que des fêtes, des chants, des pompes de la révolution. «Ah! monsieur, s'écriait-il avec enthousiasme , vous no pouvez vous faire une idée des merveilleuses processions, des brillantes cérémonies qu'amenait chaque jour : c'était de la magie , c'était la baguette des fées. La Raison et la Liberté traînées sur des chars antiques ; des femmes superbes, monsieur, la ligne grecque dans toute sa pureté ; de beaux jeunes gens en tunique , de belles jeunes filles en chlaniydc , et qui jetaient des fleurs ; et puis , à tra-

vers tout cela , les hymnes de Lebrun , de Méhul ,de Rouget de Lille.... » Et le voilà qui fredonnait la Marseillaise. Il lui était donné de pénétrer jusques là dans les mystères de la révolution. Cependant ses collègues attaquèrent plus vivement la grande question entamée deux jours auparavant. Pour aviver la discussion , je combattis leur avis , et tour à tour argumentant et traduisant , j'appris beaucoup dans cette matinée.

Cette conversation me poursuivit. Le soir j'entendais encore ce bruit de voix , je me croyais aux ides de Mars ; j'avais vu César, percé de vingt-trois coups de poignard , tomber aux pieds de la statue de Pompée. Et puis venaient de vagues pensées : le meurtre de César était-il un crime , ou un juste prix de ses forfaits? Ceux qui en ont pris sur eux la responsabilité, et qui furent à la fois , dans ce mémorable ])rocès , jurés, juges et bourreaux , méritent-ils l'exécration de l'univers ou doivent-ils être bénis par tout homme qui sent battre son cœur dans sa poitrine?

De plus en plus je quittais les bords de la Senne et les boulevards de Bruxelles, et mes préventions bonnes ou mauvaises : je ujc trou-

vais à Rome à la première veille de nuit. Le sénat se rassemblait au temple de Mars. Les pères conscrits accouraient pleins de terreur, de trouble et de joie. Frequentissima erat Ciiria. La grande cause de la liberté du monde allait se juger. Cicéron exposa les faits; il était désintéressé dans la question. Antoine se leva ensuite et accusa Brutus ; il avait assez d'esprit et d'éloquence pour une pareille cause. Mais quand Brutus lui répondit, on sentit que celui-là n'avait besoin ni d'éloquence ni d'esprit.

Quant aux trois discours prononcés dans cette occasion , je ne m'aviserai pas de les publier aujourd'hui ; le siècle , sous ce rapport , est par trop odieux et trop bien ignoble dans son intelligence de l'antiquité.

aswsaàsas aa^iîaaaiâsît?.

XIZe SIECU:. — 1851.

Un (Club.

(Fragment d'un drame non hislorique.)

[ La stèn» s» passe dans Phivcr de 1831 , par 50° 50' 50" lalit. K. et 2o 2' long. E.]

Le président. Citoyens, la séance est ouverte. L'ordre du jour est la discussion du veto royal. Quand la nation dit oui, le roi peut-il dire non ? Ou quand le roi dit non , la nation n'a-t-elle pas le droit d'aller son train , exactement comme

s'il avait dit oui? Voilà toute la question. Le citoyen f^aguelongue a demandé la parole; il l'a.

Le citoyen Vaguelongue monte à la tribune , tenant à la main un énorme cahier, et dit d'une voix claire :

Citoyens , la question soumise en ce moment aux délibérations de cette honorable assemblée est fondamentale dans son essence, pyramidale dans ses proportions, européenne dans ses ramifications. Je dis européenne ; ne croyez pas , en effet , que ma voix vienne se briser contre l'enceinte pariétaire de cette salle. Cette tribune a du retentissement en Europe. Vous êtes un grand peuple, et votre sœur, la France de Juillet, vous contemple. (Ecoutez! Ecoutez!) Pour donc traiter cette question en raison composée du carré de son importance , j'ai fouillé dans toutes les annales , je me suis saturé de recherches : je l'ai saisie enfin à la seconde de sa naissance; d'une main de fer je l'ai arrachée à son berceau, je l'ai traînée devant vous, et je la jette maintenant à vos pieds , toute palpitante d'actualité , toute grosse d'avenir ( L'orateur s'essuie le front).

Remontons d'un pas de géant à l'origine des sociétés , perçons les ombres nébuleuses qui les

enveloppent, prenons corps à corps l'homme sauvage dans les bois antédiluviens où il se nourrit de glands et de chardons comme Anvers

dont les bouches à feu menacent encore la liberté....

(Stupéfaction dans une partie de l'auditoire).

Une voix. Encore un fameux Malinois , celui-là !

M. F'aguelongue souriant : IMille pardons , messieurs.... citoyens, veux-je dire. Je m'aperçois à la minute d'une inconcevable hallucination. Je vous dirai que mou discours se compose de trois cahiers , chacun de cinquante pages. J'avais enveloppé chaque cahier avec sa première page , qui lui servait de chemise. J'avise maintenant que la première page du premier cahier sert de chemise au second , et que j'ai laissé ce premier cahier sur mon bureau. Je demeure à deux pas, la vingt-troisième maison au-delà du pont de Laeken. Si l'arjsemblée veut bien le permettre , je suis de retour à l'instant.

( M. Vaguelongtie descend de la tribune au milieu de rires bruyants et prolongés ).

Le président. Il me semble que l'on pourrait attendre jusqu'au retour de l'orateur pour reprendre la discussion. Si, entre-temps, quel-

qu'un des honorables membres avait une proposition à faire , il a la parole.

Un homme à figure rouge, gilet débraillé , se précipite à la tribune , et meugle d'une voix de taureau :

!Moi, citoyens, j'ai une motion à faire, et elle m'étouffe, ma motion. La patrie est sur un volcan, la liberté est aux abois! on calomnie les patriotes, on leur vomit l'ordure au visage! des tigres à face humaine, la lie de l'orangisme délirant nous accusent... de quoi ? citoyens, déboire du sang au lieu de bierre de Louvain, de manger des enfants tout crus! ah ! le jour de la vengeance viendra , et ce jour-là . si on mange quelqu'un tout cru, ce sera des orangistes, et ils ne l'auront pas volé. Des enfants tout crus ! qu'est-ce qui dit ça ? Des gens qui , quand nous faisions le coup de feu , suaient la peur dans leurs caves. Oui, ils croupissaient au fond de leurs caves. Je les ai vus dans leurs caves, moi qui vous parle ! Il est temps , citoyens , il est plus que temps d'en finir avec les aristocrates et les calotlins...

Un portier. Qu'é q'tu dis donc , muscadin ? Et V Union donc !

L'homme rouge. Ah! oui, V Union, tu as raison. citoyen. Cette fois-ri les calottins n'en sont

y)as. Mais il n'en faut pas moins couper les têtes de l'hydre ; une conspiration permanente est organisée. Mettons la ville en état de siège ; deux batteries de canon à chaque porte , relevons les barricades, couvrons la campagne de chevaux de frise...

Autre portier. Bah ! vous voulez dire de chevaux de brasseurs, de bons petits chevaux des Ardennes , à la bonne heure ; raais rien de la Frise, rien de la Hollande ;

Avec Nassau plus d'indignes traités.

Un goguenard. Bravo ! bravo! (Rire universel).

Llwmmerouge. Que signifient vos ricanements? Le citoyen ne m'a pas compris, mais son erreur prouve la pureté de son patriotisme. Je disais donc qu'il existe une conspiration flagrante ; c'est nous qu'on accuse de conspirer, et les seuls conspirateurs sont ceux qui accaparent les armes du peuple souverain ; les seuls corspirateurs, je le déclare , c'est la garde civique! Je propose de désarmer la garde civique, et les récalcitrants, hors la loi (Mouvement en sens divers)!

Le gogtienard. J'appuie la motion du préopinant. Mon voisin V^ensténe l'appuie aussi. Il a à vous

communiquer des révélations précieuses sur la conduite de la garde civique. J'engage.']/. T'^ensténo à prendre la parole.

31. Kensténo à la tribune (Profond silence). H imite avec ses bras et sa langue le bruit d'un tambour qui bat le rappel.

Rran , rran , rran , tan plan ; rran, rran, rran, tan plan. Eh! Jésus Maria ! c'est le rappel, qu'on dirait. Ah ! çà , mais voyez donc une fois, c'est donc une conspiration ! V'ià le brasseur qui sort de son ' staminet les poings su' les hanches : Gottferdom, qui' dit, qui diable! qui fait c'boucan là? c'est donc des conspirateurs. V'ià lel'boucherd'en facequimetla tête dehors de son établi: Saqueur Dieu! qui dit, qu'es donc qu'c'est qu'çà , qui' tambourine comm'çà , qui' dit , qu'i' n'fait pas encore jour : c'est donc des conspirateurs, qui dit. Eh ben , messieurs , voulez-vous savoir qu'est-ce qui fait c'chien d'tapage à réveiller les trépassés ? c'est la garde civique ! qu'est-ce qui patrouille toute la nuit comme si le diabe était en ville et les Prussiens avec ? c'est la garde civique ! Des conspirations , messieurs , ah ! ah ' des conspirations...

( Là-dessus M. Vensténo étend sa main toute plate 5 l'élève horizontalement à la hauteur de

ses lèvres , et poussant un souffle depuis le carpe jusqu'à l'extrémité du médius ) :

Eh ben ! des conspirations ! il y en a tout juste autant que dessus ma main (L'assemblée est au comble de la jubilation. )

M. Vensténo à un de ses voisins : Dis donc , Susque , ils ont tout l'air, que j'dis de s'ficher de moi , ou je n' sais c'que j' dis.

Susque. Eh! que diable, aussi, de quoi qu'tu t'mêles, Jefque ; laisse les pérorer tant qui voudront, et viens-t-en faire not'staminet.

M. J^an Lagchenhart. Messieurs , j'appuie le préopinant, et pour vous prouver le népotisme de la garde physique , je raconterai à l'honorable tribune ce qui m'est arrivé pas plus tard que ce malin. Tout le monde sait que je n'ai pas pu me trouver à la glorieuse instruction , puisque je garde la chambre depuis plus d'un mois , à cause du cornichon de la cheminée qui m'est tombé sur le tendron de la Chine. D'ailleurs mon propriétaire a établi chez moi un janissaire pour un malheureux terne dont je suis en retard. Je l'ai donc payé hier et j'ai pu sortir ce matin. J'entre au café. Il y avait à une table un garde physique , et à une autre un honnête monsieur, accoudé, les jambes écartées, pen-

sant à toute autre chose , il avait mis son parapluie entre. J'approche de ce monsieur, je demande une cigarre, et j'entame avec une conversation et une demi-tasse , à telles enseignes que j'avais demandé au garçon , par manière de rire, un bain de pied. En parlant de choses et d'autres, mon collègue s'avise de dire que la garde physique devrait mettre la main aux réverbères qu'on n'allume pas les trois quarts du temps, sous prétexte de la lune. Là-dessus le garde physique se jette sur lui , le prend par le collet de l'habit au lieu de par les sentiments, qu'il aurait dû faire. Vous concevez que je nie suis tiré de la bagarre, et que j'ai bien juré que je n'irais plus dans ce café prendre le mien...

Un Parisien, interrompant : Il a passé par Ste-Menehould, où il a mangé des pieds de cochon à la dite sainte.

Un autre farceur. Ou bien cet autre , tu sais. Un tel, chevalier delà Légion d'honneur, a celui de vous inviter à dîner ! Des vrais loustics !

Le Président : Les interrupteurs sont tout-àfait en dehors de la question. Citoyens, les accusations portées contre la garde civique sont graves; cependant nous avons envoyé un de nos rollègurs y)our jirendrc des informations et

savoir à quoi nous en tenir. Ses données ne cadrent point avec ce que nous venons d'entendre. 31. Chachafanfan est prêt à faire son rapport.

M. Chachafanfan. Messieurs , pour répondre à la confiance dont m'avait investi l'honorable bureau, j'ai commencé mon inspection par le corps-de-garde de l'industrie , desservi par ma légion. J'ai examiné le poste avec la plus grande attention ; eh bien ! dans ce poste auquel on jette si gratuitement l'accusation de tapageur , je n'ai trouvé qu'un tambour et quatre fusils dont un n'avait pas de chien. Oui, messieurs, il n'y avait que quatre fusils, et encore , comme j'ai l'honneur de vous le dire , un d'eux n'avait pas de chien. Quatre fusils, sans hommepours'en servir, ne sont pas déjà fort tapageurs, et à plus forte raison , quand l'un d'eux n'a pas de chien. Or, c'était réellement ici le cas , de ces quatre fusils abandonnés dans ce corps-de-garde , le troisième ,.... non, je crois plutôt que c'était le quatrième,.••• je me trompe, c'était le troisième, enfin peu importe , était dépourvu de son chien ; quand je dis corps-de-garde , je suis bien indulgent de donner ce nom à une chambre qui ne contient que quatre fusils dont un sans chien. Je continuai ensuite mon inspection; mais pour en

revenir au chien qui manquait à ce qualriènie... veux-je dire à ce troisième lusil....

L'hovime rouge. Le diable emporte l'impertinent bavard avec ces chiens de fusils et ses fusils sans chien. Au fait , la garde civique est coupable ou de tyrannie ou de négligence ; au fait , elle conspire sans cesse contre la souveraineté du peuple ; pour couper court à l'hydre des conspirations, citoyens, établissons de suite la république , la république une et indivisible ! On a calomnié la guillotine...

Une foule de voix. A bas le septembriseur ! à bas le Saint-Simonien ! à bas ! à bas !

Un homme à cheveux gras. Oui , mes frères , repoussons l'immonde Saint-Simonisme. On s'est servi du nom du collègue de St.-Jude, pour répandre une hérésie atroce et bien éloignée de la pensée de ce saint homme. Vous cherchez la meilleure forme de gouvernement ! Eh ! mes frères, est-il un pouvoir plus ancien et plus patriarchal que celui du pasteur sur ses ouailles? la Ste-Église... (Applaudissements).

Un monsieur bien mis. Oh ! l'on vous voit venir, mailre Tartuffe. Ne l'écoutez pas, messieurs. Imitez rexemi)lc de la France , qui a brisé à jamais leur joug. Faites plus , réunissez vous fran-

ckement à cette grande nation , que deux peuples faits pour se comprendre n'en fassent plus qu'un....

Un autre monsieur en cravate blanche. Un instant, monsieur. La nationalité avant tout. Nous étions Belges avant que vous fussiez Français, et l'on peut , sans la réunion , se mettre à l'abri du jésuitisme comme de 93. Notre histoire nationale nous trace notre conduite à venir. Notre terre est le berceau des communes. Une république fédérative avec un président

( Plusieurs voix. Vive de Potter ! d'autres voix : à bas de Potter ! un gros boucher s'approche de l'orateur et lui enfonce son chapeau sur l'occiput jusqu'au menton. )

Un homme à moustaches. Non , camarades. Point de président, point d'avocats et d'idéologues. Un monarque , un soldat. La civilisation n'est pas mûre pour une république. L'égalité fera le tour de l'Europe au pas de charge. Tout homme qui a le cœur bien pendu dans la poitrine n'a pas oublié la redingote grise et le petit chapeau. La famille de Vhomme est là. J'ai vu ce matin l'envoyé de S. A. le duc de Leuchtenberg...

Un épicier. Mais il faudrait savoir avant tout

si nos ambassadeurs en France ne vont pas une fois nous ramener le petit duc de Nemours, sa vei . J'ai lu dans V Emancipation...

Un autre épicier. Eh ! pourquoi aller chercher en France , quand nous avons chez nous tout ce qu'il nous faut, un brave homme qui s'est fait belge, qui loge chez nous , qui mange chez nous. Messieurs , je vous en donne ma parole d'honneur, le prince de Salm-Kirbourg a payé toutes ses dettes. Je connais son perruquier; il lui a remis hier 1 fl. SO pour un mois de barbe et une coupe, c'était la dernière.

Un industriel. Oh! si une fois l'on veut des hommes du pays , ce n'est pas de l'homme au perruquier que nous avons besoin. Ne l'oublie» pas , messieurs , des princes sont nés dans nos murs. ( Murmures sourds. ) Eh bien ! oui ! en dépit des murmures , je dirai ma pensée tout entière, S. A. R. le prince d'Orange

Un Malinois. Ah ! enfin ! le voilà lâché , le grand mot ! Ces autres qui vous parlent de gardes civiques ou physiques ou tout ce qu'ils voudront ! Ah! ben oui, par Dieu ! c'est bien de cela qu'il s'agit. Il s'agit d'une belle et bonne conspiration orangiste , rien que cela.

U TndnstrieL Les preuves! les ])reuves! il est

aisé d'accumuler ainsi d'ineptes calomnies contre les meilleurs citoyens. Mais les preuves sont un peu plus difficiles à fournir, et je défie celui qui m'a interrompu d'en articuler une seule.

Le Malinois. Vraiment, M. le fendant, j'en ai plus de cent , des preuves. Mais je n'en dirai qu'une et une fameuse , que je dis. J'étais la semaine dernière à Anvers ; la veille de mon départ j'ai été diner... là, à ce grand hôtel sur la place de Meir, chez chose, vous savez.... enfin , n'importe. Je vois entrer quatre officiers; un qui avait des épaulettes à graines d'épinard , le général chose , vous savez , enfin n'importe....

Plusieurs voix. Nommez , nommez-le !

Le Malinois. Eh ! parbleu ! c'est chose, on ne connait que lui , enfin , n'importe. Ces messieurs se mettent à table. Garçon , qu'ils disent , un potage au riz. C'est bien , ils mangent leur jiotage au riz. Après ils demandent des biftecks au cresson , ils mangent leurs biftecks : ensuite une anguille à la tartare, un vol-au-vent aux truffes, des perdreaux ; vous savez que c'est le temps des perdreaux maintenant , et il y en a de fameux perdreaux à cet hôtel chose sur la place de Meir. J'en avais demandé aussi, pour voir s'ils

valent mieux qu'à Malines. Après çà , ils demandent des choses , vous savez...

U Indtistriel. En vérité , messieurs , on abase de votre patience. Monsieur va nous donner le menu de toute la garnison. Je ne vois pas encore à quelle conspiration tout cela nous mène.

Le Malinois. Patience ; attendez un peu , M. mon neveu. M'y voilà. Enfin, ils demandent toute sorte de choses. Ah !... et puis du vin aussi, et du fameux , je vous réponds que ce n'était pas du vin de M. Audor.

Plusieurs voix. Après donc , la conspiration enfin! la conspiration !

Le Alalinois. M'y voilà , je vous dis. Au dessert, savez-vous ce qu'ils ont demandé? Je vous défie tous de deviner ce qu'ils ont demandé.

Le Goguenard. Parbleu! ils ont demandé des choses, vous savez, enfin n'importe.

Le Malinois. Pas du tout. Le général lui-même s'est mis à crier, sans rougir, sans se gêner, exactement comme s'il était chez lui , au milieu de ses Hollandais : «Garçon, des oranges! » Enfin à tel point que moi qui observais le garçon... il était stupéfié ce garçon.

( Ici les rires interrompus jusqu'alors recommencent de toutes parts ).

Une voix. Enfîn qu'en ont-ils fait de ces oranges?

Le Malinois. Vous allez voir. Le général chose en a pris une d'une main , de l'autre main il a pris un couteau, il a pelé cette orange amoureusement, avec délices, en riant; ils riaient tous au reste. Il y a mis du sucre , il l'a trempée dans de l'eau-de-vie , il l'a sucée , il l'a savourée ; tous les autres en ont fait autant. Mais voici qui est plus horrible, et qui prouve jusqu'à l'évidence l'intention de ces damnés hérétiques. Après avoir passé un bon quart-d'heure à manger ces oranges , en buvant et en ricanant , comme pour narguer les patriotes , M. chose , enfin, le général , a tapé comme un forcené de son couteau sur la table , et s'est mis à beugler d'une façon à casser les vitres : «Excellentes, ces oranges. Garçon, encore des oranges. !> Et vous direz, messieurs, que ce n'est pas là une conspiration, vous direz que ce n'est pas là le comble de l'impudence....

(Les éclats redoublent, l'hilarité de l'assemblée n'a pas encore été montée à ce point).

U Industriel haussant les épaules. Il est temps, messieurs , de mettre un terme à ces platitudes. Sans m'arrèter aux ridicules niaiseries de mon-

sieur , je le déclare, nous n'avons pas besoin de conspirer. La Uberté est assurée à toutes les opinions. Et pour moi, je n'hésite pas à exprimer la mienne. Le prince d'Orange est le roi que.... ( A peine ces mots sont-ils prononcés que le tumulte devient épouvantable. L'assemblée est en proie à la plus vive agitation. On entend de tous côtés, oui ! non ! à bas ! laissez parler ! à la porte les polissons'! à la lanterne l'orangiste ! le président ne cesse d'agiter sa sonnette. Au milieu du bruit, rentre M. t^aguelongve tout essoufflé et s'essuyant le front; il court à la tribune) :

Je suis sensible , messieurs , à la touchante unanimité de bienveillance qui vous a permis de patienter jusqu'à mon retour. J'en étais à l'homme antédiluvien qui se nourrit de glands et de chardons...

Une voix dans la tribune publique. Hi han ! hi han ! hi han !

Le président. Citoyen questeur , je vous prie de monter à la tribune publique et de la faire évacuer par le polisson.... le citoyen, veux-je dire , qui se permet de troubler nos délibérations d'une manière aussi inconvenante.

Le questeur en chapeau blanc et en carrick roux frappe le j;lancher de son gourdin , puis

monte à la tribune publique, regarde sous le nez et en silence tous les individus quila composent. Ces individus regardent de même le questeur sous le nez. Après quoi celui-ci redescend.

Le questeur. Citoyen président, il règne un ordre parfait dans la tribune publique.

Le président. J'engage l'orateur à reprendre son discours.

M. F'aguelongue. L'homme sauvage dans les bois antédiluviens où il se nourrit de glands et de chardons...

Deux voix dans lu tribune. Ui han ! hi han ! hi han !

Une partie de l'assemblée témoigne son indignation , d'autres éclatent de rire , des cris partent de divers points , des conversations particulières s'engagent de tous côtés.

Le président, après avoir longtemps agité sa sonnette , et désespérant de rétablir l'ordre : citoyens , la séance est levée.

Dans le couloir, pendant que l'assemblée se disperse ; Vinditidu A, prenant sous le bras l'individu B :

Eh ! bien , que pensez-vous de cet horrible charivari? croyez-vous que de ces éléments d'importance niaise, de discorde inconciliable, de fa-

natism e brut, de facéties inopportunes, il pourra jamais sortir quelque chose ?

L'individu B. Avez-vous jamais vu une des tempêtes qui tourmentent par intervalles notre lac Majeur? Le ciel est obscurci , les vents et les vagues mugissent et poussent à l'envi des sifflements étourdissants; alors l'écume, le sable , la vase montent du fond de l'eau à sa surface. Et puis le bruit s'apaise peu à peu , les derniers murmures de l'orage expirent en grondant, la vase redescend dans son lit , et le lendemain , quand le soleil rougit de ses premiers rayons la face tranquille et riante du lac , vous ne pouvez deviner d'où partaient les bruits épouvantables qui effrayaient vos oreilles , et ce qu'est devenue la bourbe impure qui repoussait vos regards. Vous auriez cru que tout le lac ne se formait que de cette bourbe , et elle n en était pourtant que la moindre partie, enfouie dans ses profondeurs les plus reculées.

L'individu A. C'est juste , mais quand pensezvous? —

Ils s'éloignent en causant.

aacDasaî^saa aa^icasassî^,

ZXZe SIECLE. — 181S.

£cd Uolontûirre Uogaur.

C'était, je vous l'assure, de singuliers régiments que les Volontaires Royaux , formés à Paris en 1815, et destinés à aller combattre Napoléon , ou, comme l'on criait alors par les rues, à ramener dans une cage de fer l'ogre de Corse

qui venait de débarquer au golfe Juan. La grande majorité des élèves de l'école de Droit et de l'école Normale, et un petit nombre d'étudiants en médecine formaient le noyau de ces corps. Une foule déjeunes gens, comme alors il s'en rencontrait tant dans la capitale , désœuvrés, amis du nouveau , impatients d'action , sans opinion politique bien prononcée, s'étaient réunis à nous, pour passer le temps , pour se mêler à quelque chose , pour rouler leur tonneau , comme Diogène à Corinthe.

Notre commandant en chef était le vieux Viomesnil , le type de ceux qu'on appelait en ce temps P^oltigeurs de Louis XIP^, excellent homme d'ailleurs ; pour ofHciers supérieurs , nous avions , soit de braves gens de la même farine , soit d'anciens militaires , bonapartistes pour la plupart , qui se gardaient bien de nous conduire à l'ennemi, et au fond ils n'avaient pas tort ; qui laissaient passer à leur boutonnière , dès le second ou le troisième jour , une petite fleur de violette, toujours grandissant, à mesure que l'aigle impériale poursuivait d'un clocher à l'autre son vol vers Notre-Dame.

La compagnie où je servais avec le grade de caporal ( il nie fut donné d'aller jusqucs-là ! )

était toute républicaine. Qui n'a été républicain une fois en sa vie? à vingt ans surtout , à l'âge où l'on est si bien dans un grenier. Qui n'a embrassé avec délices ces utopies de liberté, d'égalité, de suprématie exclusive du talent, illusions généreuses, ravissantes, mais illusions !.... oh! oui, bien décidément, surtout quand s'approche la quarantaine. C'était donc des cœurs de républicains qui battaient sous nos capotes de volontaires royalistes. Cela vous étonne, mais remarquez que nous nous étions bâti un petit raisonnement tout-à-fait ingénieux : — Napoléon et Louis XVIII, disions-nous, sont évidemment deux despotes, mais l'un est un génie trop complet pour n'être pas incorrigible , trop colossal pour que des nains de notre espèce puissent l'atteindre ; l'autre n'est qu'un homme d'esprit ; il a donné la charte; concédée ou non, elle n'en existe pas moins ; c'est elle qu'il invoque aux jours de détresse; d'ailleurs la leçon qu'il reçoit est assez rude. Courons au plus pressé ; délivrons d'abord la liberté de son plus formidable ennemi, au hasard d'examiner ensuite ce qu'il faudra faire du roi, s'il s'écarte du droit chemin.

Et là-dessus, nous entonnions à pleine gorge la Marseillaise et le Réveil du Peuple : nous re-

demandions les vers de Rouget de Lille et deChénier aux échos de Vincennes, où l'on nous avait casernes jusqu'à notre départ; les ingrats! ils les avaientoubliés. Ce n'était pas trop mal, comme vous voyez , pour des défenseurs du trône et de l'autel. Nos adversaires , les élèves de l'école Polytechnique, bonapartistes, comme nous étions bourbonnistes , chantaient les mêmes airs après le 20 mars, avec tout autant d'à-propos que nous. Je ne prétends blâmer ou justifier ni les uns ni les autres; ceci est tout bonnement de l'histoire. Le mot de république a toujours rallié , depuis quarante ans, toute la jeunesse de France. Je ne sais plus pourquoi.

Tant que nous fûmes à Vincennes. l'exercice commençait au point du jour, et ne finissait que vers le soir. La dernière évolution exécutée , tantôt l'un, tantôt l'autre, obtenait la permission d'aller passer la nuit à Paris. Heureux celui qui arrivait à l'heure du spectacle ! car alors le droit qu'à la porte on achète en entrant, nous l'obtenions à moitié prix. Et puis les gendarmes, ces tyrans de la queue turbulente des dilettanti qui oscillait en s'étoufTant dans les couloirs obscurs de Feydeau, les gendarmes avaient ordre de nous laisser passer les premiers. Tant il imj)or(ait à la

chose publique quenos plaisirs ne fussent pas gênés ! Concevez-vous le bonheur de ne plus faire queue, quand on a fait queue toutesa vie? Après le spectacle venaient les soupers patriotiques. Là , disparaissaient les centécus que la patrie, représentée par M. Guizot , alors secrétaire-général du ministère de l'Intérieur, avait destinés à escompter notre dévouement. Ces nuits où l'on ne dormait guères , se terminaient sur la route de Vincennes, et l'aurore, en se levant, avait la satisfaction de nous retrouver l'arme au bras, devant la porte de la grosse Tour.

Le 20 Mars fit évanouir en un instant cette vie de mouvement et d'indépendance. C'était une belle vie pourtant ! car elle succédait sans transition à la monastique réclusion d'une école pédagogique ; et nous avions vingt ans , et les joies du présent s'embellissaient de tous nos rêves dorés d'avenir et de liberté ! L'imperceptible minorité des royalistes purs suivit Louis XVIII en Belgique ; nous , nous rentrâmes dans la capitale par des chemins de traverse, pour aller reprendre tout bas , l'un sa classe , l'autre son scalpel, celui-ci son étude de notaire ou d'avoué, humiliés, désappointés , nous regardant l'un l'autre de cet air stupidement interrogatif , nii-

ironique et mi-confus , que j'ai rencontré ailleurs encore après une défaite sans combat, et qui n'a pas besoin de paroles humaines pour signifier : Eh bien ! notre expédition, qu'en ditesvous ?

L'ère de la république était remise indéfiniment. Ce temps si rapide m'a pourtant laissé quelques souvenirs. Le pain de munition et l'obéissance mécanique étaient choses lourdes et amères , mais nous savions les corriger avec des bouteilles de thon mariné , des tablettes de chocolat, des chants patriotiques et de beaux châteaux en Espagne.

La veille de mon départ , je me promenais au palais-royal avec un de mes amis , élève de l'école Normale , taille de cinq pieds onze pouces , la tête petite , les épaules larges , ferme sur les jarrets , en un mot , une charpente d'homme solidement établie. Il est accosté par un garde du corps :

— Eh bien ! voilà le four qui chauffe; et toi , que deviens-tu dans tout cela ?

— Je pars demain comme volontaire.

— Et après ?

— Après? je ne sais ; si je ne suis pas fusillé et que les affaires reprennent tout bonnement

leur cours . je reprends aussi ma chaîne , et avant un an d'ici, j'ai la perspective d'une sixiènae à Quiraper-Corentin ou à Brive la gaillarde. Mon ambition ne va pas plus loin.

— Fameux! parole d'honneur! Eh, mon cher, quand on est taillé comme toi, on n'est pas fait pour pourrir dans un égrugeoir. Car vos chaires de pédant , parole d'honneur! ça m'a toujours fait l'effet d'un égrugeoir dont vous êtes le pilon et dont vos marmousets sont les grains de sel. Suis mon conseil , fais toi plutôt garde du corps. Si tu veux , je te présente demain au maréchal. Nous sommes dans un moment où les gaillards coulés dans ton moule ne sont pas à dédaigner , parole d'honneur !

Allons, soit , dit l'autre , et va pour garde du corps.

Le lendemain il était enrégimenté dans la compagnie de Raguse. Un mois après , il était à Gand. Pendant les cent jours , il fut chargé de missions secrètes et délicates pour le faubourg S* - Germain et la Vendée. Il parcourut la France, déguisé en roulier , en charron , en maquignon , portant ses dépêches entre les deux semelles de ses souliers ferrés , et tenant toujours les gendarmes à distance . homme d'honneur au reste

et d'exécution. Quatre mois plus tard, il était attaché, en qualité de secrétaire du gouvernement, à M. de Montchenu , qui représentait la France à S'* Hélène, un monsieur que Napoléon appelait un imbécille , et qui avait une queue et des ailes de pigeon. Au bout de deux ans , on nous apprit qu'il avait épousé la fille du corajuissaire anglais ou autrichien auprès du prisonnier impérial. En 1821 , il était M. le Major, chevalier des ordres royaux de S. Louis et de la légiond'honneur. Qui sait où il peut être parvenu aujourd'hui? on a vu des choses plus étranges.

Un jour, pendant une marche forcée qui dura dix heures d'un seul trait , je ne sais plus où diable on nous menait , un de mes hommes s'arrêta vers la septième heure , vaincu de fatigue , déposa son fusil près de lui et s'assit sur le versant d'un fossé.

— Eh bien! lui dis-je , que faites-vous là? En avant, camarade!

— Caporal , me répondit-il , d'un ton de voix sério-bouffon , il n'est point de force humaine qui puisse m'arracher à cette place. La puissance locomotive est en révolte ouverte contre la volitive. Si je faisais vingt pas de plus, je courrais risque de perdre la conscience de mon moi.

Il fallait voir cette phrase philosophique . se fesant passage entre un schako de cuir et une capote bleu-sale, s'échapper de la bouche de... je ne le nommerai pas. Celui qui était alors un de mes hommes , a l'ait depuis , en quête d'un ministre , une autre marche forcée , mais dans une bonne berline, et au lieu d'un fossé boueux, il a trouvé , pour se reposer, un fauteuil de pair de France. 11 n'a pas perdu la conscience de son soi.

Je me rappelle aussi.... Mais c'est toute une histoire. Au fait , les nuits sont encore longues en février, et si vous n'avez pas aujourd'hui de soirée dansante . chantante ou buvante , nous pourrions fermer la porte , remettre une huche dans le poële , et je vous conterais cela.

Je venais de relever un poste , j'entrai dans la chambre du capitaine. Nous autres volontaires , nous étions familiers avec nos capitaines. Celui-ci était un homme d'une trentaine d'années, ancien élève de S*-Cyr, bon militaire qui avait servi en Allemagne et en Espagne , et qui n'attendait alors que l'approche de l'ennemi pour passer à lui avec armes et bagages; c'était la première fois qu'il s'en avisait , je vous en réponds. En cet instant, la lune dans son plein

s'échappait d'un nuage, pour être engloutie par un autre , et ne laissait voir entre ces deux masses noires prêtes à se fondre en une seule . qu'un croissant d'argent mat, comme la blanche prunelle d'un nègre.

— A quoi songez-vous donc , capitaine , lui dis-je , vous paraissez bien sombre ; cherchez vous à lire la-haut comment finira tout ceci?

— Parbleu ! répondit-il , le dénouement ne m'inquiète guères ; je le sais d'avance. Aussi n'est-ce pas lui qui m'occupe à présent. Mais cette lune Tenez, voyez-vous, elle a disparu Cette lune me rappelait une nuit pareille en Espagne. Oh ! une cruelle nuit !

Le capitaine passa la main sur son front. Puis, be retournant brusquement comme pour chasser une idée importune :

— Enfin !... fumons un cigarre , dit-il.

— Volontiers. Mais qu'était-il donc arrivé cette nuit-là ?

— Oh! c'est un amer souvenir , un souvenir de sang , un cauchemar, une fatalité qui me poursuit !

— Dites toujours, il y a peut-èlre du remède. Et puis quelque soit le passé, il vaut mieux en discourir que de l'avenir qui nous attend.

— Du remède , non. Mais vous le voulez , écoutez. Aussi bien , si nous ne nous voyous plus.... il y a tant de gens que je n'ai vu qu'un jour dans ma vie !... vous vous rappellerez le capitaine Delorme.

II disait vrai , le pauvre capitaine ! il partit le lendemain pour retrouver son ancien général, et trois mois après, le 18 juin, un boulet de canon le coupa en deux. Ce soir là , il s'assit, alluma son cigarre , j'en approchai le mien qui ne tarda pas à prendre feu , et quand nous fùroes sûrs de pouvoir les mener à bonne fin , il commença. Je ne réponds pas d'avoir retenu l'expression d'un récit qui s'est fait à bâtons rompus , je vous fais grâce des interruptions , et je conterai la chose à ma manière. Supposez seulement que c'est lui qui parle.

iTc Ucof.

En 1810, je n'étais encore que sous-lieutenant. J'avais obtenu un congé de quelques semaines, et j'allais le passer à Bordeaux auprès de ma mère que le départ du régiment avait si fort attristée un an auparavant. Je faisais route

depuis Madrid avec mon meilleur ami , le capitaine Duraont, dont la vieille expérience m'avait été utile en bien des rencontres. Dumont s'était attaché à moi, comme on s'attache à ceux qu'on oblige ; il s'était fait mon père , je ne sais pourquoi , par un instinct de bienveillance qui ne se démentit jamais. Moi, je m'étais habitué à cette paternité d'adoption , comme à une chose qui allait de soi , qui ne pouvait être autrement, qui n'exigeait même aucun retour de ma part, car elle lui semblait plus nécessaire qu'a moi-même.

J'étais pressé d'arriver à Bordeaux ; pour lui , quelques aflFaires l'appelaient à S'-Jean-pied-de- Port. Par égard pour mon impatience , au lieu de suivre le grand chemin qui mène de Roncevaux à S*-Jean , il crut gagner du temps en prenant une des innombrables routes de traverse qui coupent les Pyrénées de ce côté . et qui facilitent plutôt la contrebande que le commerce , car la plupart sont impraticables à un honnête homme pendant neuf mois de l'année. Malheureusement il se trompa de route , et nous voilà égarés dans un vallon. C'était , il est vrai , lin vallon admirable , resserré à sa gauche par un mur de rochers à pic dont la tête se perdait

dans le gris azur du ciel , et ombragé de châtaigniers centenaires; un poëte l'eut trouvé riche en inspirations. Pour nous, la poésie de paysage était ce qui nous touchait le moins en ce moment.

Nous étions harassés ; la nuit approchait ; et pour nous achever, nous voyions les nuages s'amonceler , nous sentions de larges gouttes de pluie tomber lourdement sur nos chapeaux , le vent nous chassait au visage des tourbillons de poussière.

— Diable! dit Dumont.

Un éclair large comme l'horizon lui coupa la parole en nous aveuglant. L'instant d'après , le tonnerre éclata avec un fracas épouvantable. Vous ne pouvez vous faire une idée d'un orage dans les Pyrénées. C'est un mélange de tous les bruits imaginables; ce sont , outre les sifflements ordinaires du vent et de la pluie, des pierres qui se heurtent et se brisent, des avalanches qui se détachent en grondant , des branches sèches qui éclatent , et surtout ce roulement perpétuel du tonnerre qui rebondit d'échos en échos dans toutes les directions ; vous l'entendez à droite, à gauche, en avant, en arrière ; vous êtes assourdi, étourdi ; point d'intervalle entre les coups , ils

semblent s'entasser l'un sur l'autre avec un re doublement de rage , et quand le dernier frappe votre oreille , le retentissement du premiei- y murmure encore.

Pourtant, nous marchions toujours.

— Vive l'empereur ! cria tout-à-coup Dumont, je vois là-bas une lumière , à droite , dans les arbres.

Nous hâtâmes le pas : l'orage s'appaisait. Nous arrivâmes bientôt à une espèce de hutte qui semblait bâtie de boue et de paille. La lumière s'échappait par les fentes de la porte. Je heurtai violemment. Au bout d'une ou deux minutes , une lucarne s'ouvrit sous le toit, et il y passa une tête de vieille femme à demi éclairée par une lanterne. On parle au val d'Aran et dans toute cette partie des Pyrénées, une manière de francoespagnol auquel nous étions habitués.

— Qui frappe ? cria la vieille.

— Deux voyageurs égarés et fatigués , répondis-je. Ouvrez, la mère, on vous paiera votre gite.

La vieille dirigea sur nous la lumière de sa lanterne.

— Mes bons messieurs, dit-elle , mon fils est porcher dans le val ; nos bêtes remplissent la

maison , et nous n'avons ni lit ni place pour coucher deux hidalgos comme vous. Mais poussez toujours à droite; vous n'aurez pas fait une demilieue que vous trouverez la maison de campagne de don José , l'ancien corrégidor. Il y est mort et enterré , Dieu ait son âme ! Depuis l'arrivée des Français, ses enfants sont à Irun, et il n'y a plus personne là , qu'on m'a dit. Allez, mes bons messieurs , vous y serez bien , et monseigneur St. -Jacques vous conduise.

Là-dessus, la lucarne se referma brusquement.

— Damnée bavarde! m'écriai-je....

J'allais insister, et cependant j'avais bien aperçu , se dessinant derrière la vieille , une large face de moine barbu , enveloppée d'un capuchon, dont les yeux étincelaient dans l'ombre presque autant que le canon brillant de la carabine qui se dressait à côté de sa tète. Mais Duraont , qui l'avait vue comme moi , me serra le bras , et me dit à voix basse ;

— Filons , Alfred ; le coquin est mieux armé que nous , et n'est peut-être pas seul. Quoique le château du corrégidor me soit suspect , j'aime mieux passer la nuit avec l'âme de don José qu'avec des vivants de cette espèce.

Nous reprîmes notre route, et, chemin faisant, pour nous distraire du mal-aise moral qui nous gagnait de plus en plus . grâce au désappointement, à la fatigue et à la faim , nous nous mîmes à causer des moines espagnols , des atroces histoires d'inquisition que nous racontaient souvent les afrancesados , des croyances de la Péninsule et de nos provinces du midi sur les âmes en peine, les revenants, les apparitions. Tout cela nous eût semblé fort bouffon partout ailleurs ; mais là . dans cette ténébreuse solitude, parmi ces montagnes et ces bois, nous ne trouvions plus le mot pour rire, et, en dépit de nous, il se glissait je ne sais quoi de sombre dans nos réflexions.

Les derniers murmures de l'orage expiraient au loin. La lune, toute semblable à celle d'aujourd'hui , parvenait à se dégager , par intervalles , d'un troupeau de nuages bruns qui couraient encore dans le ciel. A la faveur de ces lueurs blafardes , nous pouvions reconnaître notre route. Après environ une demi-heure de marche, nous rencontrâmes une grille à moitié brisée qui s'ouvrait sur une allée débroussailles, embarrassée de hautes herbes. Au bout de l'allée , était une maison d'assez bonne apparence , mais qui , en effet, paraissait abandonnée depuis

longtemps. La porte principale était jetée en dedans. Nous entrâmes dans la première salle qui se présentait à nous. Mais là , nous nous trouvâmes dans une obscurité parfaite. Heureusement le capitaine était un homme de ressource. Digne homme ! je le vois encore avec sa grave bonhomie , après avoir allumé un reste de bougie, remettre précieusement les trois dernières allumettes à tête rouge , dans la boîte d'un briquet phosphorique qu'il avait acheté à Rayonne, qui ne le quittait point, et dont il entretenait l'aliment avec une sollicitude toute particulière. L'inspection de notre nouvelle étape ne dura pas longtemps. C'était une salle assez vaste, dont les murs étaient presque entièrement dépouillés du papier blanchâtre qui les avait recouverts autrefois. Il y restait pour tout meuble une petite table et une vieille chaise.

— Parbleu ! la sorcière n'a pas menti , m'ëcriai-je, et pourvu que l'âme du corrégidor ne vienne pas nous demander des patenôtres, cette nuit se terminera , je l'espère, plus tranquille ment qu'elle n'a commencé.

— Quant aux revenants , répliqua Dumont , tu dois bien penser que je m'en soucie autant que d'un fusil sans chien. Mais je ne suis pas

aussi rassuré sur le camarade de la hutte. Ces coquins de moines sont les correspondants des bandes de guérillas et de contrebandiers qui rôdent toujours par ici , quand ils n'en sont pas les chefs. Aussi ne prendrai-je position qu'après avoir placé ma grand'garde , ou au moins une sentinelle. Écoute , tu vas dormir, tandis que je veillerai l'arme au bras , c'est-à-dire , le pistolet au poing.

■ — Allons donc , vous moquez-vous , capitaine? Je veillerai et vous dormirez ; à tout seigneur, tout honneur. Il ne sera pas dit qu'un fils prendra ses aises , tandis que...

— Eh bien ! soit , me dit Dumont en me serrant la main ; le rhum (car sa gourde de rhum ne le quittait pas plus que son briquet), le rhum et les cigarres te tiendront compagnie.

Il fallut me fâcher pour qu'il m'accordât de ne pas le réveiller avant trois heures.

— Attention surtout , me dit-il enfin , n'oublie pas que c'est une heure militaire ; pas une minute de grâce. Tu sauras pour ta gouverne qu'il est minait et demi.

— Bonne nuit, capitaine.

— Bon courage , mon ami.

Et le capitaine , enveloppé dans son manteau,

et couché à mes pieds sur le parquet, ne tardn pas à s'endormir profondément.

J'étais trop fatigué pour me promener dans la chambre , je craignais d'ailleurs d'éveiller Dumont. Je restai donc assis sur la chaise , le coude gauche appuyé à la table , et la main droite sur le pistolet , prêt à faire feu à la première alerte. Alors, comme il arrive en pareil cas, ma pensée oisive se promena sur toute ma vie. Je songeais à ma mère , à ma sœur que je reverrais toute grande , à une certaine Emilie de Cardagnac , mes premières amours, une vraie beauté bordelaise, aux longs cheveux d'un noir de jais, à l'œil humide et dévorant , que je n'avais fait pourtant qu'entrevoir dans nos bals, à travers les tourbillons de la danse. Je me voyais ensuite tombé de cette félicité domestique au milieu de l'école de S*. Cyr ; l'aridité des mathématiques, la brutalité de la discipline et les duels à coups de compas avaient succédé aux caresses maternelles et à notre douce vie de province. Puis venaient les combats de la Sierra IMorcna , les charges à la bayonnette contre les escadrons andaloux, et ces attaques de guérillas dans les ravins que les tableaux du général Lejcune représentent si fidèlement. Au milieu de tout cela reparaissaient

toujours et ce bon capitaine Dumont , et l'orage et le moine.

Autant que je puis me le rappeler, ces images diverses bondissaient à la fois dans ma tête; c'était un bourdonnement de fusillade et de contredanses, de tonnerre et de violon, un chaos de parfums, de soufre et de poudre. J'avais avalé machinalement près de la moitié de la bouteille Je rhum ; je jetai le bout encore allumé de mon second cigarre ; je me sentais étourdi ; ma pensée s'égarait de plus en plus ; un nuage flottait sur mes paupières qui se baissaient et se relevaient alternativement ; ce n'était ni la veille ni le sommeil , seulement les lignes de la muraille s'arrondissaient et se noyaient dans le vague ; le cigarre , échappé de ma main et qui se mourait dans un coin , me paraissait une torche flamboyante...

Tout-à-coup la porte de la chambre bailla doucement; c'était un cri grêle et plaintif qui me fit frissonner. Mes yeux se portèrent de ce côté , et je vis un moine se glisser par la porte entr'ouverte , un moine en robe brune , serrée d'une corde , comme nous en rencontrions si souvent , au teint hàlé , à l'œil gris et étincelant sous son capuchon. Je le voyais , je voyais

son ombre qui le suivait plus grande , se détachant en noir sur la muraille blanche ; et je ne sais quel pouvoir m'enchaînait sur ma chaise. L'homme arriva jusqu'à moi , si près , si près , que son haleine tiède me frôlait la joue , et j'entendis murmurer bien bas dans mon oreille.

— Alfred Delorme , venez, suivez-moi , il est encore temps.

En disant ces mots, il s'éloigne , et du doigt il me fesait signe de l'accompagner. Je sortis; nous traversâmes un jardin où je vis accrochés aux arbres et horriblement mutilés les corps de plusieurs soldats du régiment. Mon guide m'entraînait toujours ; il souleva une trappe, descendit uu escalier étroit et glissant , puis s'engagea dans un corridor qui semblait se prolonger à mesure que nous avancions. J'y respirais un air étouffant. A l'extrémité du corridor était une salle éclairée. Nous entrâmes. Je distinguai plusieurs officiers espagnols et anglais assis autour d'une table , et y)armi eux le moine de la hutte avec sa carabine debout près de lui. Devant la table était une grande cuve d'eau avec un entonnoir , et à genoux près de la cuve une jeune femme dont la longue chevelure noire flottait sur ses épaules. Je

sentis un affreux serrement de cœur, j'avais cru reconnaître M"® de Cardagnac.

— Voyez-vous, dit mon guide, c'est Rachel la Juive ; elle va subir la question de l'eau.

— Arrêtez, m'écriai-je , en cherchant à saisir Emilie qu'on entraînait, il a menti; cette femme...

— C'est toi qui mens , dit l'autre moine, cette femme est à nous , et si tu y touches , tiens , misérable !

En même temps il veut diriger contre moi le canon de sa carabine ; je préviens son mouvement, j'appuie mon pistolet sur sa poitrine , le coup part.... A ce bruit , j'éprouve une horrible secousse , tout avait disparu; j'étais debout, seul, dans l'ombre... C'était un rêve, monsieur, un épouvantable rêve, et j'avais tué mon ami!....

En finissant ce récit, le capitaine devenait tout pâle, la sueur lui coulait du front. Je fus appelé pour reconnaître une patrouille , je lui serrai la main avec attendrissement, j'eus peine à me rappeler le mot d'ordre Quand je rentrai , sa porte était fermée.

Le lendemain plusieurs de nos chefs avaient passéà l'Empereur. Parmi eux était Delorme qui, comme je vous l'ai dit , fut tué plus tard à Wa-

lerloo. J'aurais voulu pouvoir vous raconter ce qui suivit cet affreux réveil. Si la chose vous intéresse , demandez-la à l'auteur du. Lit de Camp. Il en sait là-dessus plus que moi.

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ce SIECI.E. — 1852.

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CONTE FAITTASTIQUE .

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Faist. Regarde-le bien. Pour qui preods-tu cet animal? Waosie. Pour un barbcl qui cherche la traça de son maître. Goethe. Fautt.

C'était une petite chienne noire , les pattesbrunes , une façon de terrier anglais. Depuis longtemps , elle me suivait et tournait autour de moi : j'étais entré chez un ami , et , après une longue visite , je l'avais retrouvée , couchée sur

le seuil , le nez en l'air, épiant mon retour comme l'acconiplissement d'une promesse.

Et d'abord , elle n'était plus jeune ; puis elle avait l'air besogneux , souffreteux , grelottant : le poil d'ordinaire si luisant chez ceux de sa race, grisâtre et souillé que c'était pitié : enfin, j'aime les chiens.

Nous échangeâmes un regard; l'hospitalité , cette vieille vertu qu'a tuée la civilisation , s'y peignait tout entière , éloquemment implorée d'un part , cordialement garantie de l'autre. Elle fut à ma porte aussitôt que moi. Réellement il y avait urgence ; l'animal affamé dévora tout ce qui lui fut donné.

Quand nous montâmes dans mon cabinet , la nuit était close. Tandis que je prends un livre , et qu'elle, guidée par son instinct olfactif, furète dans tous les coins , j'aperçus son collier que je n'avais pas encore remarqué , un collier de cuir tanné , avec une boucle et une petite plaque en cuivre. Là, sans doute, était son histoire ; car l'histoire d'un chien est , comme colle de bien des peuples , le nom de son maître. Et en effet , je lus sur le cuivre ces mots assez mal gravés : Le gênerai Béliard, pair de France.

Les larmes me vinrent aux veux.

Singulière destinée ! un homme qui roule douze à quinze ans dans l'orageux tourbillon des guerres impériales , qui , tout franc et tout rond , rencontre au bout de sa carrière , les routes tortueuses de la diplomatie, et s'envient enfin mourir bourgeoisement d'une apoplexie au parc de Bruxelles , paroeque son valet de chambre lui a fait faute un quart d'heure ; et personne après lui pour nourrir son chien !.... Excellent homme , d'ailleurs , aimé de tous, qui aura un monument , et ne laisse pas une obole à ses héritiers. C'est pourtant une belle chose qu'un monument , que ce public et durable hommage de la reconnaissance d'une nation , c'est une belle chose , et qui ne devrait être le lot que des génies vraiment supérieurs ! Or ce bon et brave Béliard

— N'était point un génie supérieur , n'est-ce pas ?

Je me retournai tout surpris. Qui avait parlé ? Mes regards parcoururent toute la chambre; rien ; silence et obscurité , car la lampe , voilée à demi par son chapeau de fer blanc, ne pouvait mordre de ses teintes blafardes les fortes ombres du fond de la salle.

Je sais bien que mon ami m'avait fait partager

un bol de punch , ce qui est tout-à-fait en dehors de mes habitudes ; qu'assis sur le maroquin vert de mon fauteuil , j'avais vainement essayé de reprendre un travail commencé le matin ; que les contours des objets allaient se fondant et s'efifaçant à mes yeux.... Si faut-il encore que les oreilles me cornent , ou que la chienne du général Béliard soit une seconde édition du barbet noir de Faust. Cette idée me saisit. Je regardai l'animal avec une sorte d'effroi , je m'attendais à le voir s'enfler tout-à-coup , se grossir en hippopotame et remplir le vide entre mon poêle et la fenêtre. De conjurations , je n'en savais pas une.

Pauvre bête ! elle ne songeait guères à mal. Elle s'était fait une manière de lit dans un coin du cabinet et dormait tranquillement. Où vais-je ra'imaginer aussi que cette bénigne figure est un masque à Méphistophélès ?

Dis-moi plutôt, coquette, quelle a été ta vie depuis la mort si soudaine de ton maître ? De longs jeûnes, des rcbufades, des coups peut-être. . . On voit bien que le général n'avait pas de femme pour te caresser de sa main , te consoler de sa voix ; pas même de maîtresse...

— Je le crois bien , il avait quitté la dernière

depuis seize ans ; je l'ai connue ; une

— Ah parbleu ! voilà qui est trop fort , encore la voix !

— Je me levai et j'allais procéder à une visite domiciliaire , quand tout-à-coup j'aperçus derrière la fenêtre deux grands yeu\ fixés sur moi. Ils paraissaient appartenir à une forme d'homme qui collait son nez à la vitre , et se soutenait de ses deux coudes sur la margelle extérieure du châssis.

Mon cabinet est au second ; sans être trop élevé , l'étage l'est cependant assez pour qu'un honnête homme , en tombant , puisse se rompre le cou. Cette chance de danger fut la première pensée qui me traversa l'esprit.

— Malheureux , m'écriai-je en ouvrant la fenêtre , vous allez vous briser les reins.

— Comment cela? répondit-il tranquillement, ne voyez-vous pas que mes pieds touchent à terre? ne vous inquiétez pas de moi; songez plutôt à votre livre qui vous a échappé des mains , et que voilà dans la poussière ; attendez , je vais vous le remettre.

En même temps , mon homme , rentrant en lui-même, se rabougrit au niveau du pavé, ramasse le livre, et, le tenant à lamain, s'élance tout

aussitôt jusqu'à moi. Ses pieds n'avaient pas quitté le sol ; à peu près comme ces diables noirs en fil élastique , qui serrent de jouet aux enfants de mon pays , et qu'on renferme dans une tabatière. Vous ôtez le couvercle pour prendre une prise ; au lieu de tabac , c'est le diable qui part et vous frappe le nez.

J'étais stupéfait.

— Mais qui donc êtes-vous, lui dis-je, et comment vous ètes-vous trouvé là ?

— Rien de plus simple ; en passant sous vos fenêtres , je vous ai entendu penser...

— Vous m'avez entendu....

— Penser. Qu'y a-t-il d'étrange là dedans ? Cela dépend de la perfection de l'appareil auditif. Or l'envie m'a pris de changer le monologue en dialogue, voilà tout : vos dramaturges font une si effroyable consommation de monologues , qu'ils m'en ont dégoûté. Au reste ce n'est ni d'eux, ni de moi qu'il s'agit , mais du général. Je vous disais donc que j'ai connu sa maîtresse.

Je tombais de surpris en surprise . mais le plus singulier, c'est que , en dépit de mesétonnementSjje commençais à me laisser aller au charme , et à me familiariser avec mon fantastique interlocuteur. Aussi lui répondis-jo le plus

naturellement du monde: — En effet; et. . . vit-elle encore ?

— Qui le sait ? Depuis quelque temps on en parle beaucoup. Mais où la trouver ? tous l'ignorent. La dernière fois que je la vis , elle était si pâle, si faible , que j'oserais à peine lui assurer six mois de vie. Elle n'est plus , il est vrai , de la première jeunesse. Elle était déjà fort âgée au moment de ma naissance , et, parmi mes ancêtres , il n'en est guères qui ne l'aient connue. Ainsi donc , si vous êtes curieux de la voir, descendez et faisons hâte.

— Pourvu qu'elle n'aille pas réclamer, comme son bien , la chienne du général.

— La chienne ! tout au plus si elle se rappellera son amant. Elle en a eu tant d'autres !

Je ne sais quelle fascination cet être exerçait sur moi , je descendis rapidement. Il m'attendait à la porte. Ce n'était plus le géant du second étage. A peine atteignait-il les fenêtres du rez de chaussée , il s'était fait à ma taille. En l'examinant , vous eussiez dit d'un industriel aisé ; tout son extérieur avait quelque chose de simple et de confortable à la fois , du linge blanc et fin, une ample redingotte , aussi scrupuleusement brossée que l'habit noir d'un anglais. II

portait trente à quarante ans ; un observateur sévère eut deviné, peut-être , dans ses mouvements , cette agitation sans but , unie au dégoût du présent et au besoin de fixité pour l'avenir , caractère des années qui suivent immédiatement une jeunesse orageuse et passionnée. Cependant le feu des yeux , la vaste capacité d'un front bombé au-dessus des sourcils, révélaient en lui un profond amour de l'humanité et l'ardente patience du génie , tandis que l'ironie familière aux êtres supérieurs rehaussait légèrement les deux coins de sa bouche. Il était facile de saisir toutes ces nuances , malgré l'obscurité de la nuit, car il avait à la main un gaz portatif qui , reflétant sur son visage une vive lumière , en accusait énergiquement les méplats et les ombres , comme fait la lampe du dessinateur sur le buste qu'il copie.

— Elle voyage sans cesse , me dit-il. Où peutelle être à cette heure?

— Cherchons en France.

— Oh ! elle n'y a demeuré que trop longtemps. J'espère bien qu'elle n'y rentrera plus.

— En Hollande , peut-être?

— J'y songeais ; mais ces marais , ces éternels brouillards, ces habitudes boutiquièrcs... non ,

le climat lui serait mortel, elle le sait bien. 11 n'y a réellement que trois pays en Europe qu'elle afiFectionne de cœur, la Belgique . la Lombardie et les bords du Rhin. A propos, on m'avait parlé d'Alger; Alger, au sol embaumé , au ciel étincelant, où viennent se marier toutes les richesses de l'Europe , de l'Asie et de l'Amérique , la terre des dattes et des olives , de la vigne et de la canne à sucre , du froment et du café , le grenier de la vieille Rome , la patrie des Jugurtha et des Barberousse , le nid de voleurs que nous devons changer en ferme-modèle ! qu'elle n'aille pas s'y impatroniser de nouveau.

— Mais vous êtes donc bien son ennemi? une femme âgée , malade —

— Montez le premier, s'il vous plait.

En même temps . je me trouvai couché au fond d'une voiture que la vapeur ne tarda pas à emporter à travers les chemins avec encore plus de rapidité que si elle avait été engagée dans les rails d'une route en fer, et la sensation d'entraînement , sans être moins énergique , était infiniment plus facile et plus douce.

Et nous allions , nous allions toujours!

iTc Dogagc.

J^aurais plaisir à connaître un pareil original* je l'appellerais monsieur Microcosme .

Goethe. Faust.

Pendant ce rapide voyage, mon surnaturel compagnon perçait tout de ses regards , saisissait de son ouïe les bruits les plus imperceptibles, s'élançait de droite et de gauche dans toutes les directions, sans paraître s'éloigner de moi.

Rien ne résistait, rien n'échappait à son infatigable activité.

— Progrès de l'intelligence , disait-il , association des intelligences ; tout était là. Longtemps ils ont cru le perfectionnement intellectuel ennemi du perfectionnement moral , longtemps ils n'ont vu dans l'action et l'union des forces que matérialisme et égoïsme. C'est qu'ils étaient à la naissance d'une ère nouvelle , ils vivaient d'une vie de transition. Le principe d'association s'étant fait jour à une période de sommeil presque universel dans les domaines de la moralité, a saisi la pâture toute matérielle qui lui était offerte , et ce premier aliment a jeté en lui je ne sais quel levain d'égoïsme. Mais bien évidemment tout cela n'était que transitoire , car l'essence même du principe se révoltait contre cette première et passagère manifestation. Qui affirme l'association , nie l'égoïsme ; qui affirme l'association, met le bien de chacun dans celui de tous comme le bien de tous dans celui de chacun , et à cet état de choses se rattache une haute pensée morale... Voyez la découverte et la diffusion des machines ; par elles , l'homme a cessé d'être machine lui-même , et d'être considéré comme tel par ses semblables. Voyez la vapeur! toute

physique dans son principe , elle était destinée pourtant à régénérer le monde moral ; elle apparut uniquement sous sa face matérielle, tant qu'on n'en fut qu'à la cause ; mais voici venir la sublime révélation des effets. Devant la vapeur tombent toutes les barrières qui séparaient les peuples; dans ces transmigrations incessantes, sous ce frottement continuel s'effacent toutes les aspérités individuelles et nationales. Les peuples s'appellent frères comme s'appelaient les rois . C'est ici le vrai triomphe de l'humanité. L'humanité ! encore enfant, elle a dompté les monstres Titaniens, les hydres, les Pythons, la fatalité des éléments; plus tard, elle a poursuivi l'immense et progressive exploitation de la terre , son bien , son patrimoine, que l'âme des mondes avait livrée non-seulement au bavardage oiseux de ses discussions, mais surtout à l'infatigable activité de son industrie. Arrivée à l'âge mûr, à la vieillesse peut-être , elle en prend le caractère moral , elle se retourne sur elle-même , elle triomphe de l'antagonisme et des mauvaises passions. La plus belle victoire est de se vaincre...

Pendant ces mots , les regards de mon guide semblaient plonger dans d'immenses profon-

deurs d'avenir , puis , subitement , et comme s'il fut descendu du ciel en terre :

— Voulez-vous partager mon repas? me dit-il. Il me présenta en même temps la moitié d'une

espèce de tablette de bouillon. La transition me parut un peu brusque , et il me sembla que mon compagnon de voyage était aussi excentrique dans son mode de nourriture que dans ses imaginations. J'acceptai cependant, et bientôt, je m'aperçus qu'à une saveur délicieuse, ce mets nouveau joignait la merveilleuse propriété de rassasier presque soudainement.

— Encore un problème , dit-il ; concentrer la plus grande quantité possible de substance nutritive sous le moindre volume possible. Il y en a mille de cette espèce. La vie est courte. En vain s'évertuera-t-on,àcoups desophismes, à réhabiliter et à exalter le corps; dormir, manger, ce n'est pasvivre.Le temps est un trésor commis aux mains de l'homme; les oboles en sont éternellement comptées; en ajouter une, en retrouver une, une fois perdue , voilà ce qui ne lui est pas donné : mais il n'en est point qu'il ne puisse placer à gros intérêt. Pareille usure est la moitié du génie.

Nous étions à Toulon que je me croyais à vingt

lieues de Bruxelles. Un bâtiment allait quitter le port; mais vainement j'y cherchai ces voiles qui se gonflent aux haleines des vents, ou ces noirs soupiraux qui exhalent au ciel le superflu de la vapeur; rien ne me révélait le principe moteur. Je ne fus pas étonné , car qui pouvait m'étonner maintenant? mais je contemplais avec une curieuse admiration ce navire inouï, qui , sans voiles , sans cordages , sans charbons , sans fourneau, tout pavoisé de brillantes banderolles , obéissait à la seule pression de l'air , nouvel esclave de l'intelligence humaine , comme le peuplier à l'aquilon , le flot à la rame, la cire au doigt, le tourbillon à l'aile de l'aigle.

Oh ! avec quelle indicible volupté nous volions ainsi , balancés à la surface des mers , nous pliant à leurs ondulations , comme l'habile cavalier à l'allure de son coursier , rendus , sans le sentir , de la vague à la vague. Le ciel était si pur, son b u profond semé de si étincelantes étoiles ! La nature entière semblait dormir , et l'équipage silencieux respecter son sommeil.

— Écoutez ! me dit tout-à-coup mon compagnon, nous approchons, écoutez.

— Je n'entends rien , lui répondis-je , à peine

le battement d'ailes de la mouette arrive-t-il jusqu'ici.

— En effet , répliqua-t-il , mais moi aussi je dirai à bien des oreilles humaines, Effeta.

Et il dit à mon oreille, Effeta.

Età l'instant raille harmonies, confuses d'abord, mais plus distinctes de moment en moment , me furent révélées. J'entendis les rapides mouvements du poisson qui fuyait , qui poursuivait sa proie, qui bondissait d'amour au fond de l'abîme , les molles syllabes du flot qui caressait le rivage, le bruit sourd du corail étendant ses bras dans la forêt sous marine et de la perle s'arrondissant dans sa demeure. Mais deux grandes voix dominaient toutes les autres.

— Eh ! bien , blanche Annidc , disait l'une , sommes-nous donc destinées à pourrir sur cette côte? J'aimerais mieux, pardiou! voir encore mes deux mâts renversés, la mèche de mon gouvernail fracassée, et huit boulets dans mes œuvres vives, comme il m'advintà ISavarin.Là, du moins, je me sentais vivre; mes six bonnes coronnades, les filles de mes flancs, grondaient autour de moi comme des chiens aboyants. Là on s'enivrait de poudre , de gloire et de danger. Mais ici c'est à

périr d'ennui, c'est à envier le sort d'un bateaubœuf.

— Goélette, ma fille, répondait l'autre voix , si tu regrettes Navarin et Trafalgar, je te plains; car Trafalgar et Navarin ne reviendront guères. L'honorable, je le prévois, ne s'écartera plus des eaux de l'utile, et la gloire du triomphe ne sera plus mesurée au péril de la victoire. Crois-en , jeune Daphné, l'expérience d'une vieille frégate; lesjoursdu ^ew^ej^r sont passés; et, endépitdes guirlandes qui parent son tombeau, ce Hollandais dont YAlcyoîie me contait dernièrement l'histoire, n'est , au dire de bien des gens, qu'un écervelé qui répondit noir à qui lui disait blanc, un chien enragé qui mourut en mordant les autres. La gloire , Daphné, sera pour ceux dont les flancs arrondis rapporteront les plus riches produits de thé ou de cochenille...

Ici un soupir goudronné déchira la poitrine de Daphné.

— La gloire sera surtout pour ceux qui courront l'univers, agrandissant les domaines de la science. A la Coquille et à V Astrolabe, à la Chevrette et à la Baijonnaise, à elles la gloire. Quant à nous, les fins voiliers, les chasseurs de pirates, les A'ieux loups de mer, en vérité , Daphné, nous

avons filé tout notre cable, et à moins qu'à S'-Jean-d'Acre....

— S'-Jean-d'Acre , s'écria mon guide. Mais en cfiFet , . . . comment n'y avais-je pas songé d'abord? Pilote , à S*-Jean-d'Acre !

A peu près comme vous dites : Cocher, à l'hùtel ; quand vous avez un hôtel et un cocher.

Et comme un cheval docile tourne sous la main de l'écuyer, le navire se courba pour se relever gracieusement et suivre sa nouvelle route.

Et la voix des frégates se perdait dans le vague, et les rivages d'Afrique fuyaient loin de nous.

Et nous allions , nous allions toujours!

iir.

£'2l»cmr.

Personne n'est assez fou pour préférer la guerre à la paix : car dans la paix les enfants eose%'elissent leurs pères , et dans la guerre , te sont les pères qui enterrent leurs enfants. Hibodots .

Oh ! l'Orient ! que de phrases sur l'Orient depuis tantôt quinze années ! que d'apostrophes au Narguilek et au Jambea, au Taïm et à l'Houkah ! que de kiosques rouges et verts, de croissants dorés, de blanches cigognes sur les minarets

blancs ! que de perles et de cachemires , de nuages d'encens et de bains tièdes qui retombent en vapeurs embaumées! que d'eunuques noirs, le poignard à la ceinture , de houris soyeuses , langoureuses, délirantes, aux bras nus, à la gorge nue , qui se tordent sous vos caresses en murmurant des mots mystérieux, ou qu'on jette aux Dardanelles cousues dans un sac ! que de torrents de poésie éblouissante, naïve, vaporeuse, peignée, fardée, depuis Byron jusqu'à nous!

Si bien qu'en approchant de l'antique Ptolémaïs, je m'attendais à être aussi lourdement désappointé qu'un philhellène classique qui tombe sans transition de l'Athènes de Périclès, à l'Athènes telle que nous l'ont faite vingt siècles et les Turcs.

Et pourtant je voudrais voir, mais bien voir l'Orient, l'étudier, l'analyser, le retourner dans tous les sens, avec loisir, avec amour, avant que Mahmoud le tue; car il le tuera bien certainement. Où sera l'Orient , demandait un artiste , quand les janissaires boiront de la bierre et mangeront des échaudés ? Où est-il maintenant qu'il n'y a plus de janissaires, et que le turban a fait place sur la tcto d'un bombardier au schako de

nos gardes civiques? Plaisante nation que les artistes ! Ils sacrifieraient la civilisation du monde à un de leurs fantasques rêves. Au fait, votre civilisation, est-ce une panacée, est-ce un poison pour les Turcs?

Question abstruse que nous n'avions pas le temps de résoudre, car nous étions au rivage. Mon compagnon avait avisé vers les dernières barraques du camp , à mi-côte d'une petite éminence, une tente solitaire. C'était là qu'il se dirigeait à grands pas , je le suivais en toute hâte. Nous courions à travers les renégats qui commandaient la manœuvre, les soldats cuivrés qui l'exécutaient, les chevaux arabes bondissants , à flottantes crinières ; nous enjambions les sanjiacs , les larges étriers, les cimetères recourbés, les étendards à une queue , à deux queues , à trois queues. Nous arrivâmes.

A la porte de la tente était assis un de ces vieux grognards de la garde , qui ne vivent plus que sous le crayon de Charlet. Une longue pipe reposait dans sa main. Dans l'intervalle de ses expirations fumivomes , il considérait avec un sourire railleur les évolutions des hommes cuivrés : mais ses sourcils semblaient aflFaissés sous le poids d'une peine intime , et ses noires pensées

l'enveloppaient si bien que nous entrâmes sans être aperçus.

L'espèce de chambre à coucher où nous nous trouvions alors offrait un spectacle singulier. Les murs étaient tapissés d'armes de toute forme, de toute grandeur , de toute époque. La longue lance macédonienne était suspendue près d'un fusil de calibre , l'épée lourde et droite des chevaliers du moyen- âge croisait le damas courbe etlégerdesSarrazins. Autour d'un buste d'Alexandre de Macédoine en marbre parien , je vis des médailles romaines , des portraits de Charles XIF, de Frédéric II , de Napoléon , de toutes les tailles et de tous les pinceaux , des plumes tricolores, un bâton fleurdelisé de maréchal de France , un crachat de l'aigle de Prusse , une grosse croix d'honneur en argent , des épaulettes , des dragonnes , un volume de Jomini... etc.

— Où sommes-nous , dis-je tout bas à mon introducteur? est-ce ici la demeure de cette inconsolable Contemporaine que M. Ladvocat a indemnisée de son immense veuvage par une immortalité brochée en 8 volumes in-S" ?

— Silence, répondit-il , elle nous a entendus. En effet mes regards se portèrent sur un lit de

fer au fond de la salle , et une femme na'apparût

soulevant sa tête de l'oreiller , pâle , aux grands yeux noirs , aux longs cheveux grisonnants.

Qu'elle avait été belle ! malgré le temps et la souflFrance, que de feu encore dans ce regard fier et presque farouche ! que de poésie et de passions dans tous ses traits ! Dans quel délire d'amour elle avait dû égarer ses amants !

Mon guide s'approcha d'elle ; ce n'était plus le même homme : tout son être exprimait je ne sais quel caractère grandiose , un rayon divin brillait sur son front.

— Femme, dit-il, Béliard est mort ; il est mort comme Rapp , comme Suchet , comme Masséna , comme Oudinot, comme tous ceux qui t'aimaient, que tu aimais. Écoute, femme , il te faut mourir aussi , car le ciel a souri à la terre , et ton arrêt est porté.

A cette voix , vous l'eussiez vue se dresser sur son séant, et écartant de la main les boucles épaisses qui cachaient son frout :

— • Qui dit cela , s'écria-t-elle? Béliard mort! tous morts! et moi mourir aussi! mourir maudite , délaissée , inconnue ! Non ! cela n'est pas, cela ne peut-être. Je suis immortelle !

Et me saisissant la main : Écoute, ajouta-t-elle, ton compagnon est un ingrat , c'est moi qui l'ai

bercé tout petit dans mes bras ; il me doit tout ce qu'il est , tout ce qu'il sera. C'était à lui à me ramener aux jours de ma jeunesse , j'avais droit de l'espérer au moins, et c'est lui qui vient me dire froidement : Ton heure a sonné ! Oh ! ma jeunesse ! qui me la rendra si belle , si brillante, si fêtée? qui me rendra mes amants si fiers et si braves , et mes savants et mes poètes, et mes autels, et mes prêtres qui dansaient en frappant le bouclierde la lance? qui me les rendra maintenant ? et pourtant ces jours dorés , je les avais retrouvés... Hier encore... hier!... Il y a vingt ans... Ah ! tu dis vrai ! la mort est là !

Et de chaudes larmes ruisselaient le long de ses joues.

— C'est lui qui m'a tuée! lui que j'avais préféré à tous , car lequel d'eux tous m'avait plus aimée que lui ! Oh! avec quelle ivresse je m'attachais à ses pas , du Nil au Tage , du Tibre au Danube ! Épuisée , haletante , il me traînait partout après lui, déchirant mes pieds aux pointes aiguës des Alpes , me brûlant le visage au soleil de l'Egypte , raide de froid dans les neiges de la Russie ! Ah ! son dévorant amour a tari , a desséché les sources de ma vie ! Et c'est toi aujourd'hui !...

A ces mots , elle se tourna vers mon guide , mais elle ne put soutenir la céleste douceur de ses regards empreints d'une profonde pitié ; elle tomba dans un accès de rage délirante , des torrents de feu semblaient courir dans ses veines tendues à se rompre.

— Arrière, s'écriait-elle , arrière ; le pont s'écroule dans les glaces... à moi les vétérans de la dixième ! à moi la phalange ! Faites charger la garde... je vois mes cosaques, ils ont du sang polonais jusqu'à la cheville, mes cosaques! la bataille n'est pas perdue... Ah ! ah ! mes amants sont au nord , leurs cheveux sont blonds , leurs yeux bleus... En avant !

Un rire affreux contracta sa figure ; effrayé , je m'approchai d'elle , je voulus lui parler, une dernière convulsion avait terminé son agonie.

A peine elle eut expiré, que l'être surhumain qui avait prononcé sa sentence , s'élança dans la nacelle d'un ballon miraculeux , d'une main , il y jetta ce corps privé de vie , de l'autre il m'attira doucement à lui. Nous nous élevâmes ainsi dans les airs , parcourant des espaces immenses, et nous descendimes , je ne sais en quel endroit du monde , devant un temple magnifique , aux colonnes d'ordre toscan . Les portes de fer étaient

ouvertes ; on voyait , assis sur l'autel un homme à deux visages ; l'iin tourné vers rOccideut brillait de jeunesse ; l'autre qui regardait l'Orient , avait une longue barbe blanche. Dans un coin du temple étaient entassés confusément des codes barbares , des chartes usées , des costumes divers , des sceptres , des épées et des haches brisées ; et au milieu de tout cela une grande machine en bois , deux poutres peintes en rouge et entaillées d'une large rainure en soutenaient une troisième de même couleur placée transversalement et armée d'un fer triangulaire. La machine gisait dans la poussière ; le bois était abandonné aux vers , le fer à la rouille.

Mon guide ensevelit le cadavre sous ces restes inanimés, ferma de sa main les portes de fer , et les scella d'un sceau divin que nulle ruse humaine ne peut altérer , que nulle force humaine ne peut briser.

Cependant une innombrable multitude se pressait autour du temple. On distinguait dans cette foule toutes les contrées de l'Univers , et à leur têtela France, l'Angleterre, l'Allemagne , l'Italie. Elles se tenaient embrassées ; une harmonie céleste montait dans les airs , comme une vapeur d'encens, et au milieu de ces ravissants accords,

on distinguait la voix des poètes , qui chantaient en une langue intelligible à tous les merveilles de l'harmonie universelle et de la paix infinie ; et tous s'écriaient :

— Nos poètes sont les prophètes divins ; le rayon illumine leurs âmes, le livre est ouvert à leurs yeux.

Et au milieu de ces acclamations , nous avions repris notre vol vers les sphères célestes , et les chants des mortels arrivaient jusqu'à nous de moins en moins distincts , et le temple et la terre elle-même s'effaçaient insensiblement dans l'espace.

Et nous allions , nous allions toujours !

£t ÇuncI).

L'archiviste le regarda avec un sourire tout-àfdit irooique et lui demanda : £h bien ! comment vous a semljlc le punch hier , cher Anselme ? HorSA:ia,

Or, le lendemain matin, la chienne du général ronflait encore profondément sur la manière de lit qu'elle s'était faite dans un coin du cabinet.

Pour moi , je suis encore assis sur le maroquin

vert de mon fauteuil , un livre devant les yeux , mais le diable emporte si je pourrais vous dire un mot de ce que j'ai lu , ou même le titre du livre. Seulement je suis convaincu d'une vérité, c'est que la position perpendiculaire est beaucoup moins favorable au sommeil que l'horizontale.

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