C0H9ENT BACDODIW DE CONSTANTINOPLE AVAIT ÉPOUSÉ LE DIABLE
On élaitàvingtansdelà. Peu de gens en Flandres se rappelaient la bataille d'Ândrinople. Bien d'autres événements étaient venus depuis dominer l'attention, et ce n'était plus des Comans et des Grecs que devisaient après boire les (chevaliers et les barons flamands. Bouvines et Philippe Auguste, le comte Ferrand et sa longue captivité, la comtesse Jeanne, fille et héritière de Baudouin, Marguerite sa sœur, qui dcvaitlui succéder, Marguerite, victime ou complice de la passion sacrilège du prêtre Bouchard d'Avesncs, tels étaient les thèmes obligés de toute conversation dans le
donjons de lu noblesse, comme dans les steenen{l) de la haute bourgeoisie. Les uns étaient chauds partisans de Jeanne et s'appuyaient sur la Fi-ance ; les autres , et le nombre en était grand, maudissaient la comtesse et penchaient pour l'Angleterre. Mais ces derniers n'avaient pas encore trouvé l'occasion de se déclarer hautement. Ils attendaient.
Un d'eux, le sire d'Enghien, avait un jour réuni dans son manoir plusieurs chevaliers des environs. On était en hiver ; d'énormes troncs de hêtre et de charme pétillaient sous le manteau de pierre de l'antique cheminée féodale ; les brocs de cervoise et de vin du Rhin circulaient encore parmi les convives. Le seigneur du château, doucement bercé dans ces premières vapeurs d'une ivresse naissante qui colorent en rose l'imagination la plus atrabilaire, écoutait, les yeux à demiclos , les propos joyeux de ses commensaux. Ceux-ci, animés par la chaleur du repas, lui payaient son hos|)italité en caressant ses passions politiques, que partageaient d'ailleurs la plupart
(1) Sur CCS hôtels de la noblesse conimuiialc placés au milieu des villes,voyez, entre autres, le second chapitre du livre de Uvmbysc , par M. de St-Genois.
d'entre eux. On discourait des deux comtesses Jeanne et Marguerite.
» Par Dieu ! criait Baudry de Denain, celles-là sont bien sœurs, et ces deux cruchons de Moselle ne se ressemblent pas mieux que nos deux suzeraines. L'une se fait à quinze ans la concubine d'un prêtre apostat, et si les manans la nomment la Dame noire, les manans disent vrai, car son âme est aussi noire que sa peau ; l'autre laisse pourrir son mari au fond d'un cachot, en l'honneur, je gage , de monsieur Arnould d'Audenaerde, dont on veut faire, sans doute, un second Bouchard. Après tout, comment en serait-il autrement? Toutes deux n'ont fait, ne feront et ne peuvent faire que du mal. Bon chien, dit-on , chasse de race , et il faut bien que les filles du diable ressemblent à leur mère!
.> Les filles du diable ! i> se récrièrent tous les convives.
Et l'abbé de Loos , qui était <à table , se signant :
)• Que nous dites-vous là , beau sire ! A vrai dire , j'en avais bien entendu murmurer quelque chose au moutier, mais je n'ai jamais voulu creuser fort avant dans de tels mystères, ni m'enquérir des détails, comme vous l'avez fait, sans
doute , vous qui en parlez, si pertinemment.
)> Par Dieu , sire abbé , reprit Baudry, je ne suis pas grand clerc , et un peu jeune , je le confesse, pour avoir vu tout cela de mes yeux. Mais, si notre honoré sire d'Enghien nous l'octroie, voici mon page Lî^ncelot qui vous racontera ces belles choses. Son père, un })rudhomme, par Dieu! et un habile jongleur, nous les répétait souvent quand nous étions petits , et en fait de contes du vieux temps , mon page ici présent en remontrerait, je gage, aux premiers trouvères de la cour de Louis de France. !>
Lancelot, à qui les derniers mots de son jeune maître qui était aussi son frèi'c de lait avaient fait monter au front une rougeur mêlée d'orgueil et de modestie, ôta son chaperon sur un signe de Baudry, et attendit que le sire d'Enghien lui donnât licence de parler.
)) Parle, mon ami , dit le vieux seigneur; nous t'écoutons, parle hardiment; on peut tout dire sans crainte sous le toit des sires d'Enghien. »
Encouragé par ces paroles , Lancelot commença :
1) Mon père , messires , était attaché en qualité d'écuyer au comte de Valencienncs , et monseigneur de Valencienncs était un des plus fidèles
serviteurs du comte Baudouin. Vous savez tous que le comte Baudouin fut un digne prince, pieux , généreux , docte , magnifique et brave chevalier....
» Par ma foi, tu dis vrai , beau page, cria Arnould d'Aisne , et plut à Dieu qu'il véciit encore à cette heure. Celui-là eût bientôt lavé la tache que Bouvines a laissée sur l'écu de Flandres et de Hainaut.
» Et qui vous dit que Baudouin soit mort , repartit Brogniart de Denain ? il circule des bruits étranges...
» Allons, allons, messires, à d'autres temps cette question , interrompit le sire d'Enghien. Au reste, qu'il soit mort ou vivant, je bois ce hanap à Baudouin , empereur de Constantinople et comte de Flandres. :>
Des cris de joie accueillirent cette saillie qui fut répétée par presque tous les convives. Bientôt le bruit s'apaisa, et Lancelot put continuer son récit.
)) Le comte Baudouin était donc un grand prince , mais l'éclat de ses hautes vertus était terni par un vice capital; il se laissait tenter au démon de l'orgueil , et , comme ajoutait mon père , celui-là est le plus malin et le plus dange-
reux de tous les esprits de l'enfer. Le comte de Valenciennesavait accompagné Baudouin, quand ce noble seigneur alla vers le roi Philippe de France , pour lui faire hommage de dix de ses comtés. La cérémonie achevée, le roi Philippe mit le propos sur le fait du mariage. Baudouin fit mine de ne pas comprendre ; et quand le duc de Bourgogne, se penchant vers lui, lui eut dit à l'oreille : — Mon doux ami , ne voyez-vous pas qu'il est question de vous et de Béatrix , la fille du roi, une jeune et belle princesse, digne de vous , comme vous êtes digne d'elle ; si vous la voulez, nous en parlerons à noire sire. — Par raa foi , répondit Baudouin , je ne vous en prie pas, et quoiqu'elle vaille mieux, sans doute, qu'il ne m'appartient , je ne la veux point avoir. — Le roi , qui avait entendu ce propos, en fut grandement courroucé , comme bien vous pensez ; cependant , il n'en fit aucun semblant, mais Dieu l'avait entendu aussi, et il ne tarda pas ù en punir exemplairement le comte, ainsi que vous le verrez....
» A cette fois, tu railles, page, cria encore Arnould d'Aisne. Le comte Baudouin eut grand raison , et sa fille Jeanne eut mieux fait de l'imiter que d'accepter pour époux un serf du roi de
France , comme Philippe s'en est vanté ; un serf, car c'est le nom que lui donnait le sire de Tournay en s'adressant à Jeanne elle-même; un vrai serf, étranger...
)> Tout beau, messire! exclama Brogniart; respect, s'il vous plait au comte Ferrand. Et moi aussi , je suis un de ceux qui lui fermèrent les portes de Gand et de Bruges, quand il s'y présenta seul après son mariage. Comme vous, je ne voyais en lui qu'un serf de Philippe. Mais depuis, il a bravement brisé son carcan à Bouvines. Les chevaliers de Flandres vont-ils se faire maintenant l'écho de la canaille de Paris qui le huait et le chansonnait dans sa cage de fer ! vont-ils imiter ce voleur de villes , Louis de France , qui s'obstine à le garder au cachot , tandis que Jeanne se gaudit tranquillement à Tournay. Non , par dieu, messires, ce serait déloyauté à vous.... !i
Arnould d'Aisne allait, sans doute, répondre sur le même ton , si le sire d'Enghien n'était intervenu de nouveau et n'avait impérieusement réclamé le silence pour le récit du page. Tous convinrent de ne plus l'interrompre, et Lancelot, interdit d'abord de la brusque sortie d' Arnould, <:e remit peu à peu et reprit en ces termes :
v> L'hommage rendu , disait toujours mon père, Baudouin prit congé du roi de France, et s'en alla ,, accompagné de ses barons , en la cité" de Noyon, où il s'arrêta trois jours. Le quatrième, a u matin, il dit à ses barons : — Que vous semblet-il ? messires , le ciel est aujourd'hui si clair et si serein qu'il m'est avis que nous ferions sagement de prendre le déduit de la chasse. — Cela dit, il rassemble ses veneurs et ses chiens, s'arme lui-même de son coutelas et d'un fort épieu, et nous nous dirigeons vers la forêt. A peine y étions nous qu'un énorme sanglier, d'une force prodigieuse et noir comme un Maure se présente à nous. La meute et les veneurs courent à l'animal qui s'accule contre un arbre , fait face à ses ennemis , et de ses défenses plus blanches qu'ivoire éventre quatre des meilleurs chiens du comte. Les autres reculent effrayés. Le sanglier profite de cet instant d'hésitation pour fuir à travers les bois avec une rapidité surnaturelle; le comte s'élance sur ses traces, jurant qu'il ne quitterait la forêt qu'après avoir puni le meurtrier de ses braves compagnons de chasse. Tous deux couraient ainsi , l'un poursuivi, l'autre poursuivant, jusqu'à ce qu'ils eussent passé le Vermandois. Là, le sanglier se crut en repos et s'arrêta. Mais
Baudouin ne l'avait pas perdu de vue. II descend de cheval et se jetant après lui au plus épais du fourré. — IMaudit sanglier, lui crie-t-il, retournetoi donc maintenant; ne trouves-tu pas le comte de Flandres un jouteur digne de toi. — A peine il avait dit ces mots que le sanglier, comme s'il l'eut compris, se leva tout-à-conp, et grinçant des dents , écumant de la gueule , se rua fièrement contre le comte. Baudouin l'attendait de pied ferme ; il mesure son coup , et d'un seul et vigoureux élan , il lui enfonce son épieu dans le dos , et si rudement que le monstre renversé expira à l'instant même. Le comte tira alors son coutelas , lui coupa la tête , et fatigué de cette longue course et de la lutte qui l'avait suivie, il s'assit sur son ennemi gisant à ses pieds.
«1 Alors , promenant ses regards de tout côté dans cette épaisse forêt , il s'aperçut avec surprise qu'il était seul. Longtemps il attendit en vain. Chiens, veneurs, chevaliers, tous semblaient l'avoir abandonné. Il se mit à sonner du cor ; les échos du bois répétèrent les tons graves de l'instrument, mais personne ne vint. Le comte restait là tout pensif, quand tout-à-coup, il crut entendre derrière lui le pas d'un cheval ; il se retourne et voit venir une jeune fille qui
chevauchait seule par la forêt , montée sur un beau palefroi noir allant à l'amble. La jeune fille n'était pas moins remarquable par son extrême beauté que par la magnificence de ses vêtements; sa robe, d'une étoffe de pourpre merveilleusement travaillée, serrait sa taille et tombait au-dessous de ses pieds, son visage encadré dans les longues barbes blanches de sa cornette unissait la grâce et la dignité, et ses yeux noirs brillaient d'un éclat tout extraordinaire. Le comte émerveillé de la beauté de cette femme et de son isolement au milieu de la forêt, alla au-devant d'elle, et saisissant le palefroi par le frein , il ne put dire que ces mots : — Dame, soyez la bien venue. — Et comme la jeune fille saluait doucement sans répondre , il ajouta : — pourquoi donc , dame , allez-vous ainsi seule et sans compagnie! — La dame alors , levant la main gauche vers le ciel , — sire, dit-elle, ainsi le veut Dieu le père tout puissant. Je suis fille d'un roi d'Orient qui allait me marier contre mon gré, mais je fis serment à Dieu queje n'aurais d'autre mari que le plus riche comte de la chrétienté, et ce serment, sire, je le fais encore. C'est ainsi qu'il me fallut/uir mon pays. Je partis, accompagnée d'un grand nombre de chevaliers et de suivants, mais bientôt,
craignant qu'ils ne me ramenassent à mon père, je les quittai secrètement. Et maintenant, me voici seule... — puis, attachant sur le comte un regard de feu, — seule, ajouta-t-elle, et pourtant j'irai toujours en avant, jusqu'à ce que j'aie trouvé le comte de Flandres que l'on m'a tant loué dans tous les pays que j'ai parcourus. Car c'est lui qui doit être mon époux.
« Elle ne parlait plus, et le comte tout ému s'enivrait encore de son regard magique , et il ne pouvait détacher ses yeux du charmant visage qui lui souriait. II la contempla longtemps ainsi, et il sentait son cœur se fondre en lui. Enfin , après un long silence, tout épris d'elle et de son amour, il s'écria : — Eh hien ! 6 belle, ce comte de Flandres que vous cherchez , c'est moi ; je suis bien le plus riche comte qui soit sous le ciel, et j'ai quatorze comtés à mon commandement. Et puisque vous m'aimez ainsi, et puisque vous m'avez cherché avec tant de courage et de constance , si c'est votre plaisir, dès ce moment, je vous prends pour femme. — Un éclair d'indicible joie traversa le cœur de la jeune fille; — Mais, dit-elle, êtes-vous bien le comte de Flandres ? — N'en doutez pas , reprit Baudouin. Et en même temps , il sonna du cor une seconde
fois. Et voyant de loin ses gens accourir à lui ; — • mais vous-même, dit-il , quel est votre nom? le nom de votre père? — A cette question une vive rougeur colora soudainement le front de la jeune fille. — Mon nom ? répondit-elle à voix basse, le nom que je reçus au baptême? c'est Hélius. Quant à celui de mon père , vous ne le saurez point que je n'en aie reçu commandement exprès du Dieu tout puissant.
<i A cet instant le comte de Valenciennes, Gauthier de St.-Omer et les autres chevaliers rejoignirent Baudouin. — Eh bien, monseigneur, lui demanda Henri de Valenciennes , n'avez-vous rien pris à votre chasse? — -Oui, messires, répondit le comte de Flandres , le plus beau sanglier du monde. Et Dieu m'a fait un autre présent , cette belle damoiselle que vous voyez ici et qui sera ma femme , car elle y consent , et moi je le veux. — Tous les chevaliers furent étrangement surpris à cette déclaration , car , sans parler de l'étrangeté de ce choix , ils voyaient , depuis leur arrivée, un corbeau plus noir que l'ébène, voltiger au-dessus de la tète du comte. — Monseigneur, lui dit Henri de Valenciennes , refléchissez à ce que vous allez faire. Vous ne savez ce qu'est cette jeune fille , et voulez la
prendre pour femme , vous qui , par orgueil , refusâtes naguères la fille du roi de France.
<( Pardon , sire Arnould , dit ici Lancelot en s'interrorapant et se tournant vers le chevalier, mais c'est ainsi que mon père racontait la chose. i>
Ârnould sourit , et de la main lui fit signe de poursuivre.
1) Refléchissez vous-même à ce que vous dites, messire , reprit rudement le comte de Flandres ; mon cœur veut cette femme ; et n'en parlez plus, car je vous le défends. — Tous furent grandement affligés en entendant un langage si superbe. On quitta la forêt, le comte emportant la tête du sanglier, et suivi de sa femme. Les noces se firent à Cambrai avec une grande magnificence. Et neuf mois après vint au monde la comtesse Jeanne, et ensuite, sa sœur jMarguerite. On remarquait cependant que la dame Hélius allait volontiers à l'église, mais qu'elle se retirait toujours avant le sacrement ; ce dont beaucoup de gens s'émerveillaient et s'indignaient.
)) Et est-ce donc là , dit l'abbé de Loos , la seule preuve que l'esprit malin ait revêtu le corps de cette femme ?
» Pardon , sire abbé , dit Lancelot, il y en eu4
une preuve bien plus évidente , et la voici. » Tous les convives redoublèrent d'attention. » Le comte et sa femme vivaient ensemble depuis treize ans , lorsque se trouvant à son château de Vymandable , Baudouin manda à sa cour ses barons et seigneurs pour célébrer avec eux les grandes Pâques. Un jour, c'était autant que mon père pouvait se le raj)pe]er, le quatorzième d'avril , tous avaient pris place à un festin splendide que leur donnait le comte, lorsque entra dans la salle un vieillard vénérable dont l'extérieur annonçait bien cent ans d'âge, sa barbe grise se déroulait sur sa poitrine , il était vêtu d'une robe d'hermite et s'appuyait sur un long bâton blanc. Il demanda au comte , au nom de Dieu ,1a licence de s'asseoira table et de prendre sa part du repas. Le comte , qui était toujours humain et charitable, le lui octroya volontiers, et ordonna à un écuycr de bien traiter le vieillard et de le servir à souhait. La dame Hclius n'était pas encore dans la salle ; mais sitôt qu'elle y entra et se fut placée près de son mari , l'hermite devint tout pâle, se signa maintes fois et ne voulut plus toucher à rien de ce qui était servi. De son côté , la comtesse parut singulièrement interdite et courroucée à la vue de cet
homme. — Monseigneur , dit-elle à Baudouin , quel est donc ce truand qui s'est introduit céans parmi vos comtes et barons ? Ordonnez-lui de quitter ce lieu , où sa présence messied fort , car je le crois plus méchant que besogneux. — Dame, répondit le comte , l'aumône est bonne à donner à qui la demande , mais fou qui la prend sans nécessité. Cet homme m'a demandé, au nom de Dieu, une part de mon repas , et, au nom de Dieu , il me plaît qu'il soit servi comme nous tous. — Et se tournant A'ers l'hermite : — prudhomme, lui dit-il, que ne mangez- vous? désirez-vous autre chose? parlez et vous l'aurez. — L'hermite se redressant à ces mots : — Seigneur comte, dit-il, et vous, chevaliers, il n'est plus temps de manger et de boire, mais de s'ébahir et de trembler, car vous allez voir des choses merveilleuses. Mais ayez foi en Dieu, et il ne vous en arrivera aucun dommage. — Tous furent étrangement surpris à ces paroles, et ils oubliaient le boire et le manger, et les regards se portaient alternativement du vieillard sur la comtesse et de la comtesse sur le vieillard , et tous les cœurs étaient serrés d'attente, comme lorsque, en un tournoi , on voit , des deux bouts de la carrière , deux champions d'égale renommée prêts à s'é-
lancer l'un contre l'autre. Alors l'hermite se levant tout droit avec une singulière majesté de visage et de maintien , lança à la comtesse un regard étincelant, et la désignant de sa droite étendue vers elle , il dit à haute voix :
)) — Démon qui es au corps de cette femme , par le Dieu qui pour nous souffrit la mort sur la croix , et qui te chassa de son saint paradis , toi et tous les mauvais anges que Lucifer a entraînés au péché d'orgueil , par les saints sacrements que Dieu a établis , par son grand pouvoir qui toujours durera , je te conjure et t'ordonne de quitter cette compagnie, mais avant que tu partes, reconnais devant tous ces gens pourquoi le comte de Flandres , ici présent , a été ainsi surpris par toi, afin que tous puissent l'entendre, et après , va-t-en d'où tu viens , sans faire d'autre mal à ce pays. Et ainsi je te conjure de par le Dieu du paradis.
)> — En entendant ces terribles paroles, la dame Hélius trembla de tous ses membres , son visage devint plus blême qu'un cadavre ; en même temps elle se prit à rire d'une i;\çon étrange , et tandis qu'elle riait , de grosses larmes ruisselaient le long de ses joues. Force lui fut cependant d'obéir à la conjuration , et elle dit d'une voix sourde :
11 — Je suis un des anges que Dieu chassa de son paradis, et nous souffrons de telles angoisses que les hommes ne sauraient se les imaginer. Nous n'avons pas cependant perdu toute espérance de trouver merci devant Dieu, quand il viendra juger le monde. Seulement, nous voudrions attirer tous les autres là où nous sommes , pour que Dieu, voyant tant d'âmes à punir, préférât pardonner à toutes à la fois. Le comte ici présent n'a point su se garder de nous , quand il s'est laissé vaincre au péché d'orgueil , en ne daignant pas épouser la fille du roi de France. Dieu me permit alors de prendre possession de la fille d'un roi d'Orient qui était morte , la plus belle personne que l'on put voir. J'entrai de nuit dans son corps et le ranimai. Dès lors, elle n'eut plus d'autre esprit que moi, car son âme s'en était allée où elle devait aller. Elle était sarrazine, le comte l'épousa. Pendant treize ans, j'ai fait bien des maux au pays de Flandres ; le comte les expiera chèrement. Mais que lui adviendra-t-il à la fin ? C'est ce que j'ignore , car il n'a jamais oublié d'invoquer son créateur et de se signer soir et matin , et c'est là une arme puissante contre moi. Il a fait aussi baptiser ses deux filles , et parla , je les ai perdues. Maintenant, je n'ai plus
rien à dire, et je retourne en Orient rendre à la tombe le corps que je lui ai ravi.
ic — Ayant ditcesniots, l'esprit disparut, sans faire aucun mal à personne, sinon qu'il emporta un petit pilier d'une des fenêtres de la salle.
it Tous les convives émerveillés s'étaient levés de table. Le comte s'inclina devant l'hermite et lui demanda ce qui lui restait à faire. Le bon vieillard lui conseilla d'aller trouver le Pape pour se faire absoudre de son péché. Puis , il prit congé des chevaliers , les bénit et se retira.
ti Baudouin resta trois jours au même lieu , plongé dans ses sombres pensées ; ensuite il s'en vint à Bruges, puis à Gand , puis à Arras; mais un fantôme le poursuivait toujours, partout il voyait les gens le montrer au doigt parmi les rues, partout il entendait les enfants crier sur son passage : — Fuyons , fuyons , voici le comte qui épousa le diable. ^Enfin il jura à Dieu d'aller conquérir Jérusalem.
« IMessires , vous savez le reste et comment nous l'avons perdu. Et voilà pourquoi mon maître a dit que nos suzeraines, Jeanne et Marguerite, sont les filles du diable, »
C0M3IEIIT BACDOn?» DE CORSTA!ÏTmOPLE ETAIT CX SAi:«T ET FESAIT DES MIRACLES.
Lancelot avait fini de parler. Son récit , si bien d'accord avec les idées superstitieuses de son siècle , et que les romans contemporains ont fidèlement reproduit , avait diversement intéressé tous les convives. Ceux-ci , avec une foi naïve , prenaient à la lettre cette poétique intervention du ciel et de l'enfer dans les choses de ce monde, ils voyaient Dieu se déclarant pour Philippe, et ne pouvaient se défendre d'un retour sur eux-mêmes, car le péché d'orgueil et de haine à la France n'était pas le moindre de ceux qui pesaient sur leur conscience. Ceux-là, sans être tout-à-fait à l'abri de la contagion, s'émerveillaient pourtant et se riaient en cette circonstance de la crédulité populaire ; car il était notoire que Baudouin avait épousé Marie de Champagne , nièce de Philippe , que celte princesse, ayant voulu rejoindre son époux en Orient, était morte à Jérusalem en 1203, et qu'elle avait
été ensevelie en grande pompe à S'^-Sophie de Constantinople. Le petit nombre enfin ne songeait qu'au parti politique à tirer de ces bruits habilement répandus.
Tandis que les autres commensaux du sire d'Enghien prenaient congé de leur hôte, ces derniers étaient restés près de lui, les uns toujours assis sur leurs chaises au dossier de chêne noirci par le temps , les autres , se promenant de long en long , et faisant retentir de leurs bottes éperonnées les dalles de pierre de la salle du festin, tous également préoccupés des idées qu'avait rappelées ou fait naître le dict merveilleux du page.
Arnould d'Aisne fut le premier à rompre le silence :
« Après tout, dit-il, vrais ou faux, ces bruits ne feront qu'augmenter la haine publique que Jeanne s'est attirée par son orgueil , ses exactions, sa coupr.blc indifférence pour son époux, sa servilité plus honteuse encore pour la France. Il faut les mettre à profit.
<( Vrai propos de Blacuvoetin , (1) répondit un
(1) La douairière Mathilde de Portugal, veuve de Philippe d'Alsace et aïeule de Baudouin , accablait les piiys soumis à sou douaire de conliibutions intolérables. Plu-
des chevaliers qui n'avait point encore parlé. Haine à Jeanne , je le le veux , mais sans nuire au renom de Baudouin.
« Et que nous importe maintenant Baudouin ? reprit Arnould.
«: Plus que vous ne pensez, messire, dit alors le sire d'Enghien. Aujourd'hui, il n'y a plus chez nous, que je sache, ni Jngrekins , ni Blaeuvoetins, à moins que vous n'appeliez de ce dernier nom les ennemis de Jeanne, auquel cas, nous le sommes tous. Mais c'est pour cela même que nous devons respect et hommage à Baudouin. Je n'ai pas voulu tout-à-l'heure et devant tous ces gens . dont plusieurs me sont suspects , relever le mot de Brogniart ; mais il a grand raison , il circule d'étranges bruits ; et voulez-vous que je vous dise toute la vérité, c'est que Baudouin n'est
sieurs seigneurs se refusèrent à ses exigences, entr'autres un noble du district de Fumes nommé Blaeuvoel. Ses adhérents, appelés d'après lui Blaeuvoetins prirent les armes et battirent Sigebert Ingeryk, chef des partisans de Hlatilde, qui laissa pareillement son nom aux Ingrekins. Delà une guerre civile, où Baudouin se déclara pour Matilde , et qui se termina en 1207 par une amnistie dont les chefs Blaeuvoetins furent seuls exceptés. Voyez ffarnkœnir/^ Histoire de Flandre , 1. 1*»^, p. 215.
pas mort, et que peut-être même il n'est pas loin d'ici. »
A ces mots , tous les chevaliers se rapprochèrent du sire d'Enghien, que son grand âge et la goutte retenaient dans un énorme fauteuil près du manteau de la cheminée.
« Baudouin vivant! Baudouin ici près! cria Arnould. Que ne dites-vous vrai, beau sire ! mais espoir et fiance sont enfants de désir, et qui veut ardemment croit vite ce qu'il veut. Pour moi, j'ai consulté bien des pèlerins et chevaliers, revenus des saints lieux , et plusieurs m'ont dit avoir vu Baudouin tomber sur un tas de morts à la fatale journée d'Andrinople , après s'être défendu en lion qu'il était. Autrement , messires , depuis vingt ans que l'affaire est passée, nous en saurions quelque chose.
<( Cependant, repartit le jeune comte de Béihune, mon père, qui était à la cour de l'empereur Henri, m'a souvent assuré que là bien des gens ne tenaient pas Baudouin pour mort. Un jour, à ce qu'il disait , un grec nommé Nicolos vint trouver l'empereur, et lui dit que Baudouin vivait inconnu à tous en une certaine forêt aux environs de S'-Georges de la Mange. Il désigna très exactement le lieu , les environs , la route
à suivre. L'empereur fit équiper un vaisseau; mon père s'y embarqua avec Nicolos qui lui servait de guide. Une fois dans la forêt, le Grec remonta le cours d'un petit ruisseau et arriva à la grotte que, selon lui , devait habiter Baudouin. Mais on n'y trouva que quelques morceaux de pain , des oignons , du sel , et une robe d'hermite. Il était évident que Baudouin avait quitté son asile depuis peu de temps. Qui sait ce qu'il sera devenu ?
<( Pardieu, dit Baudry en riant, s'il est depuis lors en route pour la Flandre , vous avouerez , raessires , qu'il ne voyage pas vite. Votre Nicolos , cher comte, avait menti comme font tous ces Grecs , les plus fieffés menteurs qu'il y ait au monde. Et moi aussi , me trouvant à Paris l'an dernier, j'ai rencontré à la foire du Landit un marchand grec qui m'a certifié que Baudouin avait été pris à Andrinople ; mais que , peu de temps après, Joaunice l'avait fait jeter dans un puits, comme complice d'un certain Alexis Aspietès, si je ne me trompe , un autre grec traître et félon qui avait passé d'Isaac à Mursuffle,de Mursuffle à Baudouin, de Baudouin à Joannice , puis avait conspiré contre Joannice. Que sais- je, moi?.... »
En cet instant, on entendit sonner le cor de l'honime d'armes qui veillait au pont-levis du château d'Enghien , et quelques minutes après entra un varletqui annonça qu'un moine demandait l'hospitalité.
<( Un moine à cette heure de nuit ! dit le sire d'Enghien. Qui peut-il être?
« Pardieu , répondit Baudry, c'est l'empereur Baudouin qui arrive tout à point de S'-George de la Mange. »
Le seigneur du château n'entendit point l'irrévérencieuse saillie du jeune chevalier, car Arnould s'était penché à son oreille : n Peut-être quelque émissaire de Jeanne , lui dit-il ; assurez-vous-en, messire, et ordonnez que cet homme soit amené devant nous. »
Bientôt, sur un mot du sire d'Enghien, le varlet rentra accompagné d'un petit vieillard à l'air souffrant et harassé , portant l'hahit des frères mineurs, ordre monastique fondé depuis peu de temps.
« Qui que tu sois , lui dit le vieux seigneur , la nuit est froide ; prends ta place au loyer, et ta part de l'hospitalité qu'on n'a jamais refusée sous le toit des sires d'Enghien ; tu nous diras ensuite qui tu es et qui t'amène ici. »
Le moine accepta l'offre de son hôte; puis, malgré tout le désir qu'il avait de cacher son nom et son rang dans le monde , il fut forcé de satisfaire la curiosité de ceux qui l'entouraient. On ne tarda pas à se convaincre que les soupçons d'Arnould étaient mal fondés. Les chevaliers avaient devant eux un des anciens croisés, Siger de Silly, qui avait suivi le comte de Flandres à son départ pour la Terre-Sainte. Pris à Andrinople , Siger avait trouvé moyen de s'échapper de sa prison après trois ans d'une rude captivité. Depuis ce temps, dépourvu de tout , exposé à des périls sans cesse renaissants , il errait à travers l'Europe, vieilli par la fatigue et le malheur plus encore que par l'âge, n'aspirant, ainsi que ces chevaliers d'un autre siècle qui vainquirent la fameuse Troie , qu'à voir la fumée du toit paternel et à mourir ensuite. Comme plusieurs de ses aventui'eux compagnons d'armes, il avait changé la cuirasse contre le cilice et le froc.
On ne manqua pas, comme vous pensez, de l'interroger sur Baudouin. Il était convaincu de la mort de l'empereur, il en avait presque été le témoin , et pourtant les circonstances merveilleuses qui environnaient son récit ne pouvaient
iO.
qu'aviver les incertitudes de ses auditeurs.
Selon lui, Baudouin avait été laissé pour mort sur le champ de bataille d'Andrinople ; mais au matin , les Scythes , en dépouillant les cadavres ennemis , s'aperçurent qu'il respirait encore et que ses blessures n'étaient pas mortelles. On en avertit Joannice.
» Qu'on le laisse vivre , dit Joannice , et qu'il suive l'armée 5 plus tard , je déciderai de son sort. »
Le prisonnier avait été conduit ainsi enMésie, puis à Ternovo, où Joannice s'arrêta et le fit jeter au fond d'un cachot.
Baudouin.^ alors à peine âgé de trente-six ans, était un des plus beaux hommes de son armée. Sa taille svelte et au-dessus de la moyenne, son visage à la fois mâle et gracieux dont les rigueurs d'une captivité qui se prolongeait depuis un an n'avait pu altérer la singulière distinction , l'éclatante bravoure que ses ennemis même reconnaissaient en lui, son inaltérable dignité dans le malheur, cette pitié enfin dont la voix a un mystérieux écho d'amour dans le cœur de toutes les femmes, tout cela avait fait une profonde impression sur Recca , femme de Joannice et fille d'un Khnn des Tartarcs. Recca visitait souvent
Baudomn danssâ prison. Là, elle se plaisait à lui entendre raconter ses aventures , ses voyages , ses conquêtes ; elle l'interrogeait sur ces merveilleux pays de l'occident, d'où venaient tant de brillantes armures et de braves chevaliers. Elle l'aima , en un mot , comme Didon , Enée, comme Desdemone , Othello , comme toute femme aime ceux qui , beaux et forts , ont beaucoup fait et beaucoup souffert. Elle n'avait pas encore parlé; mais à travers ses longs cils blonds jaillissaient parfois des éclairs qui disaient assez quel orage d'amour couvait au sein de cette fille des Huns.
Une nuit enfin , elle entre dans le cachot de Boudouin , l'œil étincelant, le visage en feu, et saisissant le captif par le bras :
n Baudouin , lui dit -elle, Joannice est un monstre ! et croyez le bien , toutes ses victimes nesont pas dans ses cachots. Il y a encore ailleurs qu'ici des larmes amères et d'atroces angoisses , et plus on est près de lui , plus ses chaînes sont lourdes. Baudouin , si vous le voulez, vous pouvez sauver deux captifs d'un même coup.
:> Qui donc , Madame , reprit Baudouin interdit , et que voulez-vous dire?
» — Qui je veux dire? Mais ne voyez-vous donc pas que c'est vous et moi-même. Depuis trois mois,
vous ne m'avez donc pas comprise , vous ne remarquez donc pas que je viens ici chaque jour, que je vous contemple, que je vous écoute. Ah! Baudouin , je ne suis qu'une tartare , mais une tartare a, comme les femmes d'occident, un cœur qui bat dans son sein , une âme qui voit par ses yeux. Ne sentez-vous pas qu'à chaque heure , à chaque instant , je vous oppose , vous si beau , si grand , si généreux , à la hideuse brutalité de ce bulgare , ou à l'astucieuse lâcheté de vos Grecs. Ecoute, Baudouin, je t'aime, mais je t'aime avec la rage d'un amour que j'ai voulu étouffer et que tu ne veux pas voir , je t'aime comme l'ourse de nos bois aime ses petits quand le chasseur est là. Ecoute, nous allons fuir ensemble , nous le pouvons , et je le veux. Tu reverras ton pays , cette belle Flandre dont tu me parles tant ; je la verrai avec toi ; toutes les mesures sont prises ; avecde l'or et de la peur, on fait tout ici ; ton cachot s'ouvrira , la route est assurée. Tu me suivras, car tu m'aimes aussi; tu m'aimes, n'est-ce pas? Si tu ne m'aimais pas , tu me l'aurais dit depuis trois mois , tu m'aurais chassée de ta prison. Oh! je t'en prie à genoux, dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que tu es prêt... mais réponds-moi donc, Baudouin, réponds-moi!
En effet, Baudouin , élevé dans cette sévérité de principes et ce platonisme d'amour qui caractérisait la chevalerie chrétienne, écoutait Recca sans lui répondre. Cette passion sauvage lui inspirait plus de dédain et d'effroi que d'attendrissement. Il parla enfin. Avec une dignité à la fois douce et ferme , il représenta à la reine qu'elle était comme lui de la religion du Christ, que des nœuds sacrés l'unissaient à Joannice , que son intérêt autant que les loix divines et humaines lui défendaient de les rompre.
» Et que me parles-tu, interrompit Recca , de Joannice et de ton Christ? je t'ai déjà dit que j'abhorre Joannice, et ton Christ, qu'il m'a fallu adorer parce qu'il l'adore, lui, à ce qu'il dit, n'est pas le Dieu de mes pères... mais, j'y songe, peutêtre est-ce quelque femme de ton pays... Ah ! malheur à elle si elle tombe en mes mains ; les bourreaux valaques, sois en sur, sont autrement savants en tortures que ceux des Francs... Mais non , non , pardonne ; ta femme est morte , et depuis longtemps , je le sais. Moi d'ailleurs , ce n'est pas ta femme que je veux être ; je serai ton écuyer , ton esclave , tout ce que tu voudras ; je porterai ton écu , ton pennon ; sais-tu que les plus fougueux chevaux de Joannice,
c'est moi qui les ai domptés? D'ailleurs, qu'importe tout cela ? Songe donc que tu vas être libre , empereur , roi des Bulgares , si tu veux , que tu pourras te venger d'eux tous... que te dirai-je , moi ? mais viens , viens , nous n'avons pas un instant à perdre , l'heure nous presse , viens , hâte-toi. )>
Et disant cela , elle s'attachait au captif, elle le dévorait du regard , elle couvrait de baisers fiévreux cette main dont elle allait briser les fers , quand tout-à-coup Baudouin , la repoussant :
" Non, lui dit-il, je suis chrétien et chevalier; il est dit au chrétien : tu ne commettras pas d'adultère; au chevalier : tu ne violeras pas ta foi. Epouse de Joannice , retirez-vous. )•
D'un saut en arrière , Recca s'était rejetée au fond du cachot.
)i Epouse de Joannice! hurla-t-clle avec rage, ah! je l'avais oublié en effet, et tu fais bien de me le rappeler... Et c'est pour lui cependant , pour ses pierres humides et sa paille infecte que je fuyais la couche royale. Car je suis reine enfin, reine des Valaques et des Bulgares , et toi , tu n'es qu'un psclave , un insolent esclave que je puis écraser
d'un mot. Écoute , Baudouin , par pitié , une dernière fois, veux-tu me suivre?
» Non, répondit Baudouin, encore une fois non. Plutôt la mort!
i> — Et tu as dit vrai , misérable , car c'est ton arrêt de mort que tu as prononcé. »
L'effet suivit de près la menace. Qu'on ne croie pas que la naïve grossièreté de passions et de mœurs exclut, chez le barbare, cette profonde hypocrisie qui semblerait ne devoir appartenir qu'au: r-îfïinements de la civilisation. Les natures sauvages i .lient autant de contrastes que les autres. Voyez Attila dans Priscus, il pourrait donner des leçons à Louis XI dans l'art de dissimuler. Eecca s'était rapprochée de Joannice. Elle lui peignit Baudouin sous les plus noires couleurs. A l'entendre , le perfide chevalier, abusant du chaste intérêt que sa triste fortune inspiraitàune femme , aurait osé lui conseiller à la fois l'adultère et l'assassinat; la vie du roi n'eut pas couru moins de danger que la vertu de la reine. Le nouveau Puliphar accueillit avec une crédulité cruelle un prétexte si opportun de se délivrer d'un captif qui lui devenait à charge.
Quelques jours après la scène de la prison, Joannice donna un grand festin à ses officiers et
à ses courtisans. Après les trois services et les santés multipliées et cérémonieuses en usage parmi les Scythes, on allait faire entrer les bouffons destinés à égayer la fin du repas , quand Joannice annonça à ses convives un divertissement d'un genre tout nouveau. Le malheureux empereur, ridiculement vêtu, fut introduit dans la salle et livré aux insultes des barbares. Baudouin supporta longtemps leurs outrages avec la fermeté du chrétien ; n»ais la fierté du chevalier se réveilla à la fin.
tt Arrière, misérables, s'écria-t-il, et toi, tyran, ordonne donc qu'on me tue.
«.l'attendais ton ordre, reprit Joannice; » et en même temps, répétant les calomnies de Recca, il accabla son prisonnier des plus sanglants reproches. En vain Baudouin indigné protestait énergiquement de son innocence et renvoyait à la reine ses odieuses accusations. Celle-ci, attisant par ses lascives caresses la rage de son époux que la vengeance et l'ivresse rendaient doublement impitoyable, contemplait sa victime avec un sourire infernal. Enfin le dénoùraent arriva, et le supplice fut digne du martyr et des bourreaux. Baudouin fut horriblement mutilé; on lui coupa l'un après l'autre les deux pieds, les deux
mains , les deux jambes au-dessus du genou; et à chaque coup de hache répondaient les hurlements de l'orgie en délire qui s'agitait autour de lui. Au dernier coup, la tête tomba. On la dépouilla de la chevelure et de la peau; et, dans la suite , la coupe au pied d'or dont se servait Joannice aux fêtes solennelles n'était autre que le crâne du saint empereur que l'on avait façonné pour cet nsage , comme on ferait d'une dent d'éléphant. Le tronc sanglant fut jeté au fond d'une vallée des environs de Ternovo.
Bientôt le bruit de cet affreux supplice se répandit dans la ville. Une vieille femme, née en Bourgogne, était venue à Ternovo avec les Francs, y était restée après leur défaite et tenait une auberge que fréquentaient les soldats bulgares. Elle apprit d'eux le triste sort de Baudouin. En mémoire du nom latin et par charité chrétienne, elle se rendit une nuit à la vallée , pour y recueillir les restes de l'empereur, et son mari voulut l'y accompagner, malgré les accès d'une fièvre maligne qui le travaillait depuis plusieurs années. Quel fut leur étonnement en voyant le vallon tout illuminé d'une merveilleuse clarté! Les rayons de cette lumière paraissaient s'échapper du cadavre mutilé qui avait été respecté des
oiseaux , du ciel et des bêtes de la terre depuis trois jours qu'il était là gisant. L'homme creusa une fosse , se courba pour y déposer les précieux restes, et quand il se releva de son pieux travail , sa fièvre avait miraculeusement disparu pour ne plus revenir.
La même main qui bénissait la vertu frappa le crime. Un an après la mort de l'empereur, Joannice étant plongé dans un profond sommeil, vit tout-à-coup apparaître au chevet de son lit un chevalier armé de toutes pièces , visière baissée, et une longue lance à la main. Du fer de cette lance, le chevalier toucha légèrement les reins de Joannice, puis relevant sa visière , il le regarda d'un œil fixe, et disparut. Joannice avait reconnu Baudouin. Saisi d'effroi, il se réveille en sursaut, se plaint d'une intolérable douleur au côté.... Une pleurésie mortelle venait de se déclarer, et deux jours après, le tyran n'existait plus.
Ce récit, dont Siger de Silly affirmait la vérité, ne convainquit point les chevaliers présents. La plupart , ne s'attacliant qu'au romanesque de quelques circonstances, le mirent sur le même rang que celui de Lancelot. Peureux, Baudouin ne pouvait être mort ; c'était là le premier article de leur credo politique. Ils se séparèrent le
lendemain pour le répandre parmi les populations qui relevaient d'eux.
COKCinT L HERMITE DE GLAtîÇOlV ÉTAIT BAUDOtliï DE CONSTAHTINOPLE.
Le soleil dorait de ses premiers feux la lisière du bois de Glançon entre Mortagne et Tournay; à travers les feuilles naissantes , les rayons pénétraient en longues échappées dans les clairières, et allaient pomper les gouttes de diamant qu'une des dernières nuits de mars avait semées sur les mousses et le gazon. Les petits nuages blanchâtres , dont tout le ciel s'était d'abord pommelé , disparaissaient l'un après l'autre en se colorant d'une légère teinte de rose. Tout annonçait une fraîche et brillante journée de printemps.
A ce moment , l'hermite de Glançon , celui qu'on appelait le Pèlerin à la grand barbe, sortit, pour respirer l'air pur du matin, de sa cellule commodément assise sur le versant d'une petite éminence qui s'élevait au milieu du bois, et d'où sourdissait en grondant tout bas un ruisseau d'eau
vive. L'hermite était un homme de haute taille , vêtu d'une robe de bure grossière , qu'une corde serrait autour de ses reins. Ses longs cheveux blancs tombaient sur ses épaules, et sa longue barbe blanche sur sa poitrine. Il s'avança dans la forêt, s'arrêta à quelque distance de sa cellule, et promenant ses regards au ciel et parmi les bois, il parut s'égarer dans les vagues pensers qu'aurait inspirés même à tout autre qu'à un hermite le spectacle si gracieusement poétique qui l'environnait. Sa rêverie était si profonde qu'il ne s'aperçut pas d'abord du mouvement inusité qui peu à peu agitait toute la forêt.
En effet , ces lieux ordinairement solitaires se remplissaient ce jour là d'une foule de visiteurs qui augmentait à mesure que le soleil s'élevait sur l'horizon. Tous les habitants des environs semblaient s'y être donné rendez-vous pour assister à quelque événement extraordinaire. Hommes, femmes, enfants, y accouraient en bandes bruyantes. Ceux de Lessines , de Chièvres, d'Orchies y avaient suivi les gens d'Antoin et de Mortagne , arrivés de grand matin , et qui , plus voisins du bois, en connaissaient mieux les détours. Le laboureur de Preys s'y rencontrait avec l'artisan de Leuze; le fermier d'Artimon avec le
bourgeois de Tournay. On voyait qu'un intérêt commun à tous animait ces populations diverses d'industrie , de costume et même de langage. Dans la foule, se distinguaient quelques hommes qu'à la dignité de leur extérieur, à la déférence qu'on leur témoignait, il était aisé de reconnaître pour des chevaliers ou châtelains des environs. Ceux-là guidaient les autres, expliquaient aux plus ignorants les motifs de cette excursion insolite, répondaient aux objections des plus hardis. Les noms que l'on saisissait le plus fréquemment , au milieu du bourdonnement de toutes ces conversations bigarrées de flamand et de français , étaient ceux de Baudouin et du Pé~ lerin à la grand barbe. Tous les voisins de l'hermite s'accordaient à faire son éloge ; ils disaient combien ses gestes étaient graves , ses paroles réfléchies , sa vie exemplaire.
1) Mais êtes-vous donc bien sûr, monseigneur, que cet hermite soit réellement notre digne comte ? demandaient à Brogniart de Denain quelques bourgeois de Valenciennes arrivés les derniers au rendez-vous.
» Et comment en pouvez-vous douter? répondait Brogniart , ne savez-vous pas ce qui est advenu dimanche dernier à Richard du Parc . le
prévôt de Tournay, et comment le pèlerin l'est venu trouver et lui a tout dit dans une chambre où ils étaient eux deux seul à seul. Quand le prévôt , qui reconnaissait en son hôte Baudouin de Flandres, l'eut conjuré de Dieu et de la douce Vierge Marie de lui révéler ce qu'il était , alors Baudouin , car c'est bien lui , mes amis , et moi , Brogniart de Denain , je suis prêt à le soutenir en champ clos , à l'épée ou à la lance , contre quiconque aurait l'outrecuidance de le nier, Baudouin lui avoua qu'il s'était enfui de son cachot , qu'il avait miraculeusement échappé à un naufrage, lui seul de tous; qu'ensuite, il avait rencontré un marchand pour le conduire à Marseille , et que de là , avec dix sous que lui prêta le marchand , il s'en était revenu droit en Hainaut , demandant sa vie par les chemins.
« Pardieu ! vous dites vrai , messire , dit Jacques Van Hulst, un des plus gros brasseurs de Valenciennes , à telles enseignes que pareille chose m'a été contée par le chaufournier de monsieur Bichard du Parc. Il le tenait de sa femme, et celle-ci de la dame du Parc ellemême qui est sa commère et qui l'avait ouï de sa propre fille ; car il faut vous dire que cellejeunc fille de dix ans était couchée sur un lit dans la
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„ Vous êtes BOlre comte vou sire ! répétait-on de toutes par^s ^^ ^^^^.
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reconnaissent. ^^ s'obstine à
„ Sans doute . disait 1 ^^^^^J pénitence,
le celer que pour -bcverjelque^^^ ^^ Mais aujourd'hui sa pénitence est 1
faite; le peuple de Flandres et de Hainaut lui enjoint d'y mettre fin , et la voix du peuple est la voix de Dieu. »
Et la foule criait plus fort :
« Soit le bienvenu notre comte ! bienvenu monseigneur Baudouin !
<i Mais, mes enfants, répliquait l'herraite, je ne sais ce que vous voulez, dire. Déjà plusieurs personnes ont tenté de me persuader que j'avais régné , il y a quelques vingt ans. Assurément , je leur sais gré de leur bon vouloir, mais la vérité est que je ne suis et ne fus jamais roi , duc , ni comte. Vous cherchez Baudouin , et ne le trouvant pas, vous voulez faire un empereur d'un pauvre hermite. Eh! bon Dieu ! il y a bien plus longtemps que les Bretons cherchent leur roi Arthur, et ils ne l'ont pas encore trouve, que je sache. Quant à moi je ne suis pas plus l'un que l'autre. Je ne suis rien qu'un vieux pèlerin venu dans ce bois ])our pleurer mes péchés devant le Seigneur. Ainsi donc , mes bons amis , éloignez-vous et ne tentez pas le Saint- Esprit. 11
L'hcrmite leur parlait encore, quand ou vit s'avancer Brogniart de Denain accompagné de Gautier de Bousies. Celui-ci était un vieux chc-
valier qui avait suivi Baudouin en Orient et s'était distingué à la journée d'Andrinople. La foule s'ouvrit sur leur passage ; ils s'approchèrent du pèlerin, le ramenèrent respectueusement à sa cellule , et là il y eut entre eux et lui une longue conférence dont le peuple répandu dans la forêt attendait l'issue avec anxiété. Quels arguments employèrent-ils pour vaincre sa résistance ? Par quels motifs purent-ils le déterminer à confesser ce qu'il avait nié jusqu'alors ? Nul ne l'a jamais su. Ce qui est certain , c'est qu'au moment où tous trois sortirent de la cellule , les regards de l'herraite brillaient d'une singulière animation , et une nouvelle carrière s'était ouverte devant lui.
« Enfants , s'écria Gautier, notre bon souverain ne se refuse plus au vœu de son peuple. Il vous sacriOe le repos de sa vieillesse et l'asile ignoré où il espérait mourir en paix. Il n'a pu résister aux prières de ce fidèle chevalier et aux miennes il a écouté son vieux compagnon de combats et de misères. Et maintenant, amis, vous pouvez crier, car il ne vous désavouera plus, vive Baudouin , empereur de Constantinople ! vive Baudouin, comte de Flandres et de Hainaut ! »
Ces mots furent le signal d'une explosion de
joie universelle qui ébranla la forêt dans ses profondeurs les plus reculées. C'était des applaudissements , des cris , des trépignements d'ivresse. Les uns montaient aux arbres pour pouvoir mieux contempler leur souverain si miraculeusement retrouvé , les autres jetaient en l'air leurs toques et leurs chaperons; on l'entourait, on le pressait, on baisait ses mains et ses vêtements ; et lui, porté sur les bras de la multitude , saluant chacun d'eux avec une dignité mêlée d'attendrissement, leur confirmait les paroles de Gautier. Le vieux croisé montrait au peuple, sur les pieds, sur les mains, sur la tête de son maître, des cicatrices de blessures ou les traces que les fers avaient laissées. En vain aucuns des assistants soutenaient que le comte était plus haut de stature et plus majestueux de contenance que l'hermite. On leur fesait comprendre que tant de travaux et de fatigues dans les combats , dans les prisons , dans les longs voyages sur terre et sur mer , avaient dû courber quelque peu cette grande taille et altérer l'expression de ce noble visage. La ressemblance était d'ailleurs si frappante !
Cependant l'hermite «avait donné un dernier regard d'adieu à sa cellule et au bois de Glan-
çon. Un nombreux cortège l'accompagna jusqu'à Tournai , dont le prévôt s'était hautement déclaré en sa faveur. Son voyage à travers la Flandre et le Hainaut ne fut qu'un rapide triomphe. Tous les cœurs volaient à sa rencontre. La noblesse, par haine contre Jeanne, avait soulevé le peuple ; le peuple , par souvenir de Baudouin , avait écouté la noblesse. C'était Baudouin en effet qui avait rédigé ces chartes féodales, ces coutumes de Hainaut et de Flandre que scellèrent toutes les bonnes villes et communes, sans exception ; ici , il avait accordé un marché , là, il avait supprimé une servitude ou adouci une redevance. La sagesse et les bienfaits du législateur fesaient croire à la résurrection du guerrier. Villes, bourgs, forteresses, lui ouvrirent à l'envi leurs portes.
Enfin, le 14 avril 1223, précisément le vingtième anniversaire du combat d'Andrinople , l'hermite de Glançon se présenta devant Lille.
Dès le matin, une innombrable multitude, accourue de toutes les communes environnantes, avait rempli les rues de cette grande ville. Mais ici, une lutte sanglante était à craindre. Car toutes les passions de Jeanne s'étaient soulevées à la nouvelle des événements du Hainaut. Jalouse de son rang et de son pouvoir ,
elle ne voulait pas d'un père imposé par la populace , et que la populace avait été chercher si bas ; elle sentait d'ailleurs que le reconnaître, c'était descendre du trône. Les échevins avaient donc fait fermer les portes , et les troupes s'étaient rangées en bataille sur la Grand' Place , devant le palais des comtes de Flandres. Mais les portes furent forcées par le peuple; mais les troupes, enveloppées de toutes parts, disparurent en un moment , hommes et chevaux , sous les flots delà multitude. Ainsi, dans les ouragans de nos côtes , quand les vagues soulevées se poussent l'une l'autre à l'assaut de quelque digue , pour peu que vous détourniez vos regards, vous ne retrouvez plus cette ligne de pierres blanches que vous aperceviez un instant auparavant, et que l'Océan vient d'engloutir sous l'uniforme manteau de ses eaux verdiUres.
Alors la ville entière offrit un spectacle à la fois bizarre et pittoresque. Toutes les boutiques étaient fermées, mais les étages supérieurs des maisons s'étaient spontanément décorés de branches d'arbre et de longues bandes de toile de diverses couleurs, car Lille était la ville aux tisserands. Les rues que devait traverser le cortège étaient poudrées de sable jaune et jonchées do
toutes les fleurs du printemps. Des costumes bariolés, des casques, des chaperons, des cornettes, des armures se mêlaient et se croisaient en tout sens. Des chevaliers montés sur leurs palefrois, des bourgeois en habit de fête étaient heurtés par des manans en haillons ou par les vilains des campagnes voisines affublés de leurs souquenilles grises. A toutesles fenêtres, les dames et demoiselles agitaient des mouchoirs et des échappes. L'air retentissait d'imprécations contre Jeanne et d'acclamations pour Baudouin, lorsqu'un cri parti des extrémités de la ville et toujours grossissant jusqu'à la grand'place couvrit bientôt tous les autres cris: )• Le voilà ! le voilà! noël ! noël ! » C'était l'hermite et son cortège qui entraient par la porte d'Ipres. D'abord , les hérauts-d'arraes , vêtus de brillantes dalmatiques et portant brodées sur la poitrine les armes de Flandre, or au lion de sable. Puis les chevaliers tout étincelants de fer ; parmi eux se remarquaient Baudry et Brogniart de Denain , Gautier de Bousies , le comte de Béthune , Arnould de Gavre, Arnould d'Aisne. Venaient ensuite la croix et l'oriflamme. £n6n s'avançait, soulevée sur des épaules d'hommes, une litière découverte et magnifiquement décorée. Dans cette litière était
le vieillard , orné du manteau de pourpre , la couronne sur la tête, tenant dans sa main droite le sceptre d'or, et dans sa gauche le globe du monde, quadruple symbole de la dignité impériale. Et tout ce cortège entra dans le palais des comtes de Flandres.
L'exemple de Lille fut suivi. Ath , Mons, Oudenarde , Alost, Courtray, Gand, Bruges, accueillirent comme leur souverain celui que Jeanne s'obstinait à renier pour son père. A Bruges , il trouva les envoyés d'Angleterre , qui lui remirent une lettre autographe de Henri III , leur maître. Henri III le félicitait sur sa délivrance, le reconnaissait pour seul et légitime comte de Flandres et de Hainaut, et lui rappelant que le roi de France les avait dépouillés tous deux de leur héritage, lui offrant et lui demandant des conseils et des secours pour recouvrer les états que tous deux avaient perdus, il lui proposait de renouveler cette ligue fameuse que Philippe- Auguste avait écrasée à Bouvines. L'hermite répondit que , avant de rien conclure , il voulait connaître le résultat d'une dernière tentative pour fléchir le cœur de sa fdle.
En effet, Arnould d'Aisne avait été député par lui vers la comtesse et l'avait suivie au Qucsnov ,
où elle s'était retirée. Debout dans l'un des angles d'une vaste salle tendue de ces tapisseries de haute lice ouexcellait l'industrie flamande, il attendait, avec quelques chevaliers de son parti, le moment de se présenter devant elle. Dans le même lieu étaient réunis iMathieu de Montmorency , Thomas de Lamprenesse et Michel de Harnes , ambassadeurs de Louis VIII, roi de France, qui venaient promettre à Jeanne l'appui de son suzerain , et avec eux les seigneurs restés fidèles à la fille de Baudouin , Rasse de Gavre , Gilles de Barbençon, Gauthier de Ghistelle , Philippe de Soubrengen, Gautier de Ligne, et quelques autres. La comtesse ne tarda pas à paraître. L'orgueil de son àme se peignait dans ses traits d'ailleurs réguliers; mais ce jour là , sa mâle beauté avait un caractère encore plus altier , son front sévère était encore plus sombre que d'habitude. Une tour d'or flanquée de quatre lions lui tenait lieu de couronne , le lion de Flandres était suspendu à son cou par une lourde chaîne d'or , et sur sa robe de velours noir brochée d'or, resplendissait l'épée nue que le Roi de France , Philippe-Auguste , lui avait , sur sa demande , octroyé le droit de porter , comme pour faire savoir à tous qu'en elle était réellement la souveraineté. Der-
rière la comtesse , un page tenait sur le poing le faucon chaperonné ; à ses côtés étaient ses damesetses deux plus intimes confidents, Everard de Chastenayet Arnould d'Audenaerde. Elle jeta un regard fier et rapide sur les personnes présentes , et fronça le sourcil à la vue d'Arnould d'Aisne, mais ce nuage se dissipa dès qu'elle eut arrêté ses yeux sur les envoyés de Finance.
«1 Soyez les bienvenus , raessires, dit-elle en s'adressant à Mathieu de IMontmorency. Votre présence au Quesnoy me prouve que notre cousin de France n'a pas oublié qu'il eut pour mère Isabelle de Hainaut , du sang de Charlemagne , et sœur de notre auguste père, Baudouin de Constantinople , qui nous a quitté bien jeune , et dont nous pleurons encore tous les jours la perte irréparable , )> ajouta-t-elle en se tournant vers les envoyés du Hainaut.
Arnould crut le moment favorable pour prendre la parole.
i> Et c'est, dit-il, pour sécher ces larmes filiales que j'ai demandé , madame , à être introduit devant vous. Votre digne père vous a déjà fait savoir que le bruit de sa mort était mal fonde , ([u'après une longue cajjtivité , le ciel l'avait rendu à ses fidèles sujets, et je viens aujourd'hui
vous confirmer en son nom ces heureuses nouvelles. C'est à votre cœur seul qu'il s'adresse. Peu lui importent , dit-il , ses trésors et sa couronne de comte ; sa fille est son bien le plus précieux ; rendez-lui sa fille , madame , comme son peuple lui rend ses états. Son amour de père....
i> Silence! s'écria Jeanne. Je m'étonne, en vérité, d'avoir laissé parler si longtemps un sujet rebelle assez éhonté pour venir à ma face et en présence de ma cour appeler mon père un moine imposteur qui joue impudemment le personnage que lui ont soufflé quelques vassaux félons. Je ne sais ici de quoi m'émerveiller le plus, ou de l'audace de ces hommes , ou de la stupide crédulité de ce peuple.
!> Mais, madame... interrompit Arnould, qui modérait à peine sa colère.
•) Silence ! ai-je dit. Oui ! ce moine est un imposteur; tel je le maintiens et le maintiendrai. Et mille morts pour lui, si jamais il tombe sous la main de notre justice. Et mille morts pour ceux qui , au mépris de nos droits légitimes, ont proclamé ce truand. Ah! messires , vous avez lâchement profité de l'absence de notre valeureux époux ; vous avez cru que vous auriez bon marché d'une faible femme, que notre bras n'était pas assez
ferme pour faire tomber |vos têtes de traîtres ! Mais, par le Dieu vivant, vous vous êtes étrangement mépris. Jouissez du succès que vous a donné un premier moment de surprise; triomphez de ce qu'il ne s'est pas trouvé un chevalier assez loyal pour se faire le champion d'une femme opprimée , pour nous délivrer du misérable qui nous ravit impunément notre héritage; mais, croyez le bien , la fortune finira par revenir au bon droit, et nous saurons vous montrer alors si l'épée que Philippe de France attacha à notre ceinture est en nos mains un jouet d'enfant.
)) Pardonnez, madame, s'écria alors Everard deChastenay, mais vous faites injure à vos fidèles chevaliers ; vous savez qu'ils ont toujours été prêts , pour vous venger , à saigner toutes leurs veines. Un mot de vous eut sufii; et puisque vous avez ainsi pai'lé, aujourd'hui, devant Dieu et devant les hommes, moi , Everard de Chastenay, je défie au combat à outrance le plus hardi de ceux qui soutiennent cet imposteur. «
En même temps, il détacha son gantelet de fer et l'allaitjeteraux pieds d'Arnould d'Aisne, tandis que celui-ci se baissait déjà pour le relever, lorsque Mathieu de Montmorency lui arrêta le bras.
)i Tout beau, messire, dit en souriant l'envoyé
de France , le tournoi aura lieu, sans doute , mais ailleurs qu'en cette ville du Quesnoy, et d'une façon mieux séante, j'imagine, à l'âge, au caractère et à l'habit d'un hermite. d
Puis , s'adressant à Arnould , il reprit d'un ton plus sérieux :
)> Au nom de Louis huitième , roi de France , à qui les comtes de Flandre et de Hainaut doivent foi et hommage, et à la requête de la comtesse Jeanne ici présente , je somme celui que vous nommez Baudouin de Constantinople , à comparaitre à Péronne devant le dit roi Louis , en déans quinze jours, pour avoir à prouver en parlement qu'il est bien et dûment le dit Baudouin. — Avez-vous, chevalier, les pleins pouvoirs nécessaires pour répondre à cette sommation?
11 Messire , répondit fièrement Arnould , mon maitre avait été déjà prévenu des intentions du roi Louis de France. ConGant en son bon droit , il consent à tout. Il ne craint pas de se présenter devant un parlement français , car ce parlement sera assez juste, il l'espère , pour ne voir en lui qu'un prince reconnu par ses sujets , un père méconnu par sa fille, et pour oublier que , il y a trente ans , ce même Baudouin de Constantino-
j)le fesait fuir les Français devant lui et leur prenait Roye, Bapaurae, Aire, S'-Omer, Douai et cette même ville de Péronne où on l'appelle aujourd'hui.
» Comptez sur sa justice, messire , reprit brusquement Montmorency, dont le front avait rougi décolère à cette allusion. Eh bien donc, l'assemblée est fixée au 29 juin. Les sauf-conduits de votre maître et de sa suite seront prêts. Nous vous attendons à Péronne.
1) A Péronne ! répondit Arnould.
» A Péronne! répétèrent en se retirant la comtesse et ses chevaliers. »
COMMENT l'hERMITE DE GlANÇON Is'éTAIT PAS BACDOCm DE COrïSTANTINOPLE .
Nous sommes à Péronne. La comtesse Jeanne a été reçue avec sa sœur Marguerite dans un des plus somptueux appartements du palais des Rois de France. Elle y attend le succès d'une lutte dont sa couronne est l'enjeu, et cependant, elle est tranquille, et semble peu soucieuse du résultat. Ses titres seraient moins incontestables (|uc la promesse du remboursement à gros intérêts
de tous les frais de la procédure et la cession éventuelle de Douai et de l'Écluse à la France , suffisent pour plaider éloquemraent en sa faveur. D'une autre part, l'hermite a fait son entrée à Péronne avec toute la pompe d'un empereur de Constantinople ; mais il est descendu dans un hôtel public et n'a rien promis à son juge ; il est pourtant aussi calme que la comtesse. Est-ce la conscience de son droit? est-ce le sang-froid d'un joueur qui risque son va-tout , impassible en ap parence , parceque sa résolution est bien arrêtée d'avance pour l'une et l'autre fortune? Quoiqu'il en soit , il a refusé de s'asseoir à la table de Louis VIII, et quittant son hôtel vers la troisième heure de l'après midi, il s'est rendu au parlement, accompagné des chevaliers de Flandres et de Hainaut qui composaient sa suite. A peine avait-il pris place en face des avocats de Jeanne , que le roiestentrélui-mèraedansl'assemblée. Louis VIII, alors âgé de trente-neuf ans , et dont l'histoire ne dit guères autre chose sinon qu'il fut fils d'un héros et père d'un saint , n'avait rien dans son extérieur qui annonçât sa haute dignité . Peut-être en l'étudiant avec attention , eut-on lu sur son visage son avidité turbulente et sa dévotion outrée , son extrême ambition et sa fabuleuse
chasteté. Suivi de ses chambellans, de ses écuyers et de ses varlets, il vient de se placer sous un dais magnifique en étoffe de couleur d'azur semée de fleurs de lys d'or. Autour de lui siègent les pairs et prélats du royaume. On distingue parmi eux le légat du Pape, Romain , cardinal de S'-Ange, Hugon, évèque de Liège, lesévèques de Beauvais et d'Orléans, et l'évêque de Senlis, chancelier de France. Bientôt le silence le plus profond règne dans cette assemblée souveraine qui va donner et ravir un trône. Tous les yeux sont fixéssur l'hermite. Et en effet, son aspect vénérable, son costume oriental, les souvenirs qui se rattachent au nom de Baudouin , le passé et l'avenir de splendeur ou de misère qui planent mystérieusement sur cette tôte blanche , tout cela était fiiit pour éveiller énergiqueraent l'attention générale.
La séance est ouverte.
Le chancelier, après avoir exposé la requête de Jeanne, comtesse de Flandres et de Hainaut, et les faits qui y avaient donné lieu , se tourna vers le vieillard.
«1 Prudhorame , dit-il , vous affirmez être Baudouin , empereur des Romains; vous alfirnioz avoir échappé aux lui.'créans qui vous tenaient
prisonnier depuis le combat d'Andrinople. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi, après votre merveilleuse délivrance, n'ètes-vous pas resté en Orient? pourquoi n'avez-vous pas cherché à remonter sur votre trône de Constantinopîe , occupé pendant dix ans par le digne empereur Henri , votre frère , et ensuite par des princes de votre famille? Le pieux Henri n'eût pas hésité à vous rendre votre titre et vos domaines , lui qui, pendant toute une année , refusa le nom d'empereur, parce qu'il n'avait pas cessé d'espérer le retour de son frère , lui qui ne l'accepta enfin , qu'après s'être assuré que tout espoir était à jamais perdu. Que si vous préfériez au diadème impérial votre couronne de comte, pourquoi, une fois sur votre terre natale, vous vous être caché dix-huit ans entiers sous l'habit d'un pèlerin? Que si l'ambition n'avait point prise sur votre âme, le bien de vos araés et féaux sujets ne suffisait-il pas pour vous arracher à votre retraite ? Que de maux inouis , que de guerres sanglantes, que d'intestines dissensions n'eussiez-vous pas épargnées à vosbonnes villes et communes? Pourquoi surtout garder le silence quand s'est ourdie cette funeste ligue qui jeta la Flandre aux bras des Allemands et des Anslais . et votre srendre
dans les prisons du Louvre , grâce à l'invincible valeur du feu roi Philippe, d'auguste mémoire? Et, après avoir gardé en ces grandes et importantes occurences une inconcevable impassibilité, c'est aujourd'hui que tout est calme et pacifique, aujourd'hui que la Flandre et le Hainaut se récréent de tant de travaux et de fatigues à l'ombre de l'autorité de la pieuse comtesse que vous dites votre fille , aujourd'hui que votre présence est non-seulement inutile, mais nuisible, c'est aujourd'hui , dis-je , que pour la première fois, vous vous réveillez de votre sommeil, et faites valoir des prétentions qui ne peuvent, vous le savez , enfanter pour votre pays que séditions et orages! Vous voyez, vieillard , qu'en admettant même tout ce que vous avancez, votre conduite est inexplicable, et avant que vous en répondiez devant Dieu , qu'il vous plaise en répondre devant votre suzerain , le roi de France, à qui vous devez foi et hommage. »
Un murmure d'approbation suivit les paroles du chancelier. Les regards des seigneurs français et des partisans de Jeanne s'arrêtèrent plus vivement sur rherraite , et le roi lui-même semblait triompher de son embarras. Mais le vieillard ne parut point déconcerté. Sans se lever de son
siège, il répondit avec autant de fermeté que de convenance.
Il exposa, que s'il avait échappé aux fers du roi de Bulgares, il ne devait son salut, après Dieu , qu'à sa patience et à son adresse ; mais que, en assurant son évasion, il n'avait pu prévoir et déjouer d'avance la fortune qui l'attendaitdans sa fuite; qu'errant dans des régions inconnues, parmi despeuples dont il ignorait la langue, sans aucun moyen de pourvoir à ses besoins, il avait été repris par d'autres barbares, traîné au fond de la Syrie, et là , confondu avec les plus vils esclaves et condamné à labourer la terre. Quand des marchands allemands le rachetèrent sans le connaître, déjà l'empereur Henri n'existait plus , déjà Théodore Lascaris, presque aussi à craindre pour lui que Jeannice, occupait Nicée; d'ailleurs, ses libérateurs le firent embarquer immédiatement pour le ramener en Europe. Arrivé enfin dans le Hainaut , après tant de vicissitudes , comment aller dire de ville en ville? — celui que vous voyez pauvre , mutilé , défiguré par l'âge , les rudes travaux et les outrageuses souffrances , est ce même Baudouin que la Flandre entière a vu partir jadis . chef d'une puissante armée , le plus riche comte de la chrétienté et tout brillant de
force et de jeunesse, ce même Baudouin que les acclamations de l'Occident et de l'Orieut ont salué auguste et élu de Dieu! — Folie et dérision ! Ne valait-il pas mieux s'ensevelir tout vivant dans une cellule d'hermite? Et assurément ces prévisions n'étaient que trop fondées, puisque, aujourd'hui même que Dieu a permis qu'il soit reconnu par l'immense majorité de ses sujets, il se voit soumis à un humiliant interrogatoire , et forcé de justifier de son nom et de sa vie devant ses pairs et son suzerain.
» Car , croyez, le bien , sire , ajouta Baudouin en finissant, il n'a fallu rien moins que la voix toute puissante de mon peuple pour m'arracher à ma cellule. C'est pour obéir à cette voix qui est celle de Dieu que me voici rejeté à travers les flots de ce monde , quand je me croyais pour jamais au port. Et pourtant aujourd'hui mon âme est en proie aux anxiétés et aux déchirements, je chancelé dans ma foi, ô mon Dieu, je doute de moi-même et de votre sainte parole , quand je vois l'endurcissement de mes filles et leur obstination à rejeter un père qui leur tend les bras. Je ne les maudis point , car elle ne savent ce qu'elles font . mais ce que je soufl're d'angoisses, les pères seuls |)euvent le concevoir. Ni les
fatigues et les dangers de la guerre , ni les tortures de la prison, ni les les horreurs de l'exil et de l'esclavage n'ont abattu mon courage ; mais l'ingratitude de mes enfants ! la haine de mes filles, qu'à mon départ pour l'Orient je serrai toutes jeunes dans mes bras en appellant sur elles la bénédiction divine! oh! contre ce dernier coup, je suis sans force et sans vertu ! Me condamnez-vous , mon Dieu , quand mon peuple m'appelle ? M'approuvez-vous, mon Dieu, quand mes enfants me repoussent ? »
Le vieillard avait longtemps parlé. En prononçant ces derniers mots , il resta abîmé dans ses réflexions. Une sorte de prostration morale , comme après une lutte sans résultats aux profondeurs de la conscience , peut-être aussi quelque vague pressentiment de l'avenir , semblaient peser sur lui et enchaîner sa première énergie. Pourtant , il s'était évidemment concilié l'intérêt de l'assemblée. Jusqu'à ses ennemis ne pouvaient se défendre d'un mouvement de sympathie, car il y a une irrésistible éloquence dans les larmes d'un vieillard et d'un père. Louis Vin lui-même semblait fléchir , mais ce ne fut qu'un éclair. Il était juge , et roi aussi , et du côte de Jeanne flottait toujours le drapeau de
France arboré sur les murs de l'Écluse et de Douai.
Tout-à-coup , il se tourna brusquement vers le chancelier :
j> 3Iessire chancelier, lui dit-il, nous ne sommes plus ici sur le terrain de la procédure. Pour le bien du pays de Flandre et la conservation des droits légitimes de la comtesse, notre cousine, il ne s'agit point de savoir quels motifs ont déterminé la conduite de ce vieillard , mais Lien et uniquement s'il est ou non Baudouin de Constantinople. Là est toute la question , et pour qu'il n'en soit pas dévié plus longtemps , nous invitons notre révérend père en Dieu , l'évéque de Beau>ais, à interroger cet hounne sur certains faits qui ne peuvent être connus que de Baudouin , ainsi qu'il a été préalablement arrête , et quanta lui, nous lui enjoignons de répondre péremptoirement, laissant là, s'il lui plaît, les pompeuses sentences et lesdéclamationsde l'école. »
L'évéque de Beauvais se levant à mots :
)> Prudhomme , dit-il à l'hermite, pour obéir aux ordres du roi , notre sire , je commencerai par vous poser trois questions auxquelles je vous invite à répondre sans ambages ni délais , ainsi que vous en avez clé requis.
Il Premièrement: en quel lieu etcn quel jour
tivez-vous épousé madame Marie de Champagne que vous dites avoir été votre femme?
« Secondement : En quel lieu et de qui avezvous reçu le saint ordre de chevalerie?
i( Et finalement : En quel lieu avez-vous fait foi et hommage de la comté de Flandres à Philippe le conquérant, père de notre pieux monai'que , et qu'avez-vous reçu dudit roi en cette occasion ? )•
Le vieillard parut secouer un instant lespensers qui l'obsédaient, puis il passa lentement la main sur son front, comme cherchant à retrouver des souvenirs perdus, mais bientôt , il retomba dans une rêverie plus profonde encore.
« Cet homme est-il devenu muet ou insensé? demanda le roi avec emportement.
« Sire , excusez , dit vivement Arnould d'Aisne, son âge, tant de malheurs , les fatigues même de cette journée
« Quel est donc le vassal , s'écria le roi , qui ose prendre ici la parole, sans qu'elle lui ait été octroyée ?
ic Je vous la demande, sire , reprit Arnould , résolu de conjurer à tout prix l'orage qui grondait sur son parti ; je vous la demande, et vous me la devez, car vous êtes juge , cl un juge doit
lô.
accueillir la vérité, d'où qu'elle lui vienne. L'interrogatoire de messire de Beauvais porte sur des faits publics, patents, faciles à connaître à qui le veut. Or, si notre vénérable souverain n'était qu'un vil imposteur, si nous lui avions dicté la leçon comme fait un pédagogue à ses disciples, ainsi que le soutiennent nos ennemis et ceux de la Flandre , nous n'aurions pas failli à l'instruire de choses si notoires. Ce moment de trouble et d'oubli , loin de compromettre sa cause , témoigne donc plutôt en faveur de notre bonne foi et de la sienne. La vieillesse , sire , moins encore celle de la nature que cette vieillesse anticipée que nous font la prison , l'exil , la misère et les angoisses de toute sorte , embrouille bien des fils dans l'écheveau de la mémoire. »
Disant ces mots , il s'approcha de Baudouin qui avait fixé les yeux sur lui et lui parla quelques instants à voix basse , puis , s'adressant de nouveau au roi :
<i Sire, toute la force de l'empereur est épuisée parles fatigues physiques et morales de cette journée. Il demande et nous vous demandons avec lui un sursis jusqu'à demain. Bien que cette requête semble incomnatiblc avec la solemnitc'
de la circonstance , veuillez tout considérer , sire. L'aspect de ce noble tribunal et du puissant monarque qui le préside , l'importance de l'enquête, ledirai-je? la pensée même qu'une partie de cette assemblée nous est plutôt hostile qu'équitable, enfin jusqu'à la longueur de hi séance, tout cela suffirait peut-être à énerver l'audace du plus jeune de vos guerriers. Demain , sire , notre souverain aura retrouvé le calme auquel l'ont arraché de pénibles pensées, il aura recueilli ses souvenirs, il pourra répondre à tout , et l'on n'accusera pas au moins le roi de France de s'être prévalu de la faiblesse d'un vieillard brisé par le malheur, n
Il semblait que la fermeté d'Arnould, vivement appuyée par les chevaliers de Flandre «pii entouraient l'hermite, eut subjugué le roi luimême.
<i Eh bien donc, dit-il, jusqu'à demain ; nous l'octroyons. Mais puisque demain , dites-vous . vous serez prêts à répondre à tout , messire de Beauvais , communiquez immédiatement à ce vieillard et à ses défenseurs les résultats de l'enquête préalable que nous avons ordonnée, >•
L'évêque reprenant alors la parole,
•' Prudhomme , dit-il à l'hermite. sachez que
plusieurs des anciens compagnons d'armes de l'empereur Baudouin, maintenant engagés au service de Dieu dans le saint ordre des Frères Mineurs et dont les noms et qualités se trouvent aux procès-verbau\, ont eu fréquente occasion de vous voir en Flandre et en Hainaut, et ont déclaré ne pas reconnaître en vous Baudouin de Constantinople. Sachez que plusieurs témoins que l'on fera comparaître , s'il est besoin , et parmi eux notre digne confrère en Dieu , l'évéque d'Orléans , certifient que vous êtes un hermite de la forêt d'Argonne, où vous avez passe plusieurs années, que vous êtes né en Champagne et vous nommez de votre véritable nom Bertrand de Rays , que votre père . appelé Cordcil, était serf du sire Clarenibaud de Capes, n
A des assertions si formelles, un murmure d'étonnement parcourut toute l'assemblée. Les partisans de Jeanne lançaient à ceux de l'hermite des regards où perçait la plus cruelle ironie; ceux-ci, pâles de colère, portaient déjà la main au pommeau de leurs épécs. Les sarcasmes et les défis allaient s'échanger, et le désordre s'augmentait encore de l'obscurité qui commençait à se répandre dans la salle.
Il Oyez, oyez, crièrent les hérauts d'armes. »
Et l'évêque deBeauvais, reprenant d'un ton de voix plus élevé :
« Sachez que , à raison de ces faits, nous serions en droit de requérir contre vous la peine de mort pour crime de félonie et rébellion , mais nous avons égard au sauf-conduit à vous délivré par raessire Mathieu de Montmorency et qui assure voire vie ; nous nous contentons, en conséquence, de requérir, dès'ce moment, sidemain les susdites assertions ne sont par vous clairement et péremptoirement démenties , le bannissement à perpétuité hors des États de France, Flandre et Hainaut et de tout domaine qui , sous quelque titre que ce soit, relève du roi notre sire. Et sur ce , nous prions le S'. -Esprit qu'il veuille vous aider de ses lumières. ;>
A peine ce terrible réquisitoire était achevé, que le roi de France se leva , et toute sa cour le suivit. Le reste de l'assemblée se sépara au milieu des ténèbres et d'une inexprimable confusion; les uns, ivres d'un triomphe si officiellement annoncé et qu'ils se promettaient d'exploiter impitoyablement ; les autres dévorés d'anxiétés autant qu'altérés de vengeance ; tous impatients d'assister au dénouement d'un drame joué en si haut lieu et par de tels personnages.
Le lendemain , dès l'aube du jour , Arnould d'Aisne et les chevaliers de son parti s'étaient rendus à l'hôtel où logeait leur souverain. Après avoir longtemps attendu son lever, ils l'appelèrent à haute voix et à plusieurs reprises; nulle réponse. Inquiets, étonnés , ils ouvrirent de force les portes de l'appartement. Quelle ne fut pas leur surprise !... l'hermite avait disparu pendant la nuit avec Gautier de Bousies qui couchait dans la ruême chambre , et personne ne pouvait dire ce qu'ils étaient devenus.
ou l'on kevient d'où l'o.n était pauti.
i> Les derniers cierges sont éteints , frère Josse, et je viens de replier la chape de monseigneur l'abbé, sa chape noir et argent, vous savez, frère, celle qu'il ne porte qu'aux mortuaires des grands et princes du monde. Nos bons pères vont bientôt se rendre ici , et, en vérité , puisque je n'ai plus à faire en la sacristie, si je l'osais, je resterais en ce parloir, à les entendre deviser, comme ils font d'ordinaire après leur réfection. Qui sait? je pourrais a|)prcndre d'eux, d'aven-
ture, à quelle occasion se fait l'office d'aujourd'hui. Voici tantôt quatre ans que je suis frèrelai en l'abbaye de Loos ; chaque année pareil service a été célébré, et je ne sais encore le nom du défunt pour qui l'on implore en si grande; pompe et cérémonie la miséricorde du seigneur Dieu. Et vous, frère Josse, vous qui avez blanchi dans la maison , en savez-vous plus que moi ? »
Ainsi parlait un jeune lai de l'abbaye de Loos à frère Josse , d'abord cuisinier , puis économe du monastère , homme de grand âge et d'expérience, non-seulement dans l'art culinaire, mais dans toutes les choses du siècle. Le dernier abbé, mort depuis plus de dix ans et que nous avons vu assis à la table du Sire d'Enghien estimait singulièrement frère Josse.
« Mon fils , répondit Josse au frère-lai , vienne l'an prochain , et ce sera la vingtième fois que j'aurai vu célébrer le service auquel nous avons assisté aujourd'hui. Et quant au défunt, la chose est assez mystérieuse pour que je ne la confie pas légèrement aux jeunes cervelles , a moins qu'elles ne logent , comme la tienne , à ce que j'ai cru voir .prudence et raison de vieillard.
1» — Vous avez trop grande courtoisie , frère Josse , et pouvez compter sur ma discrétion.
» — Cela étant, je te dirai qu'un jour, il y a de cela di\-neuf bonnes années et iu étais encore au maillot, nous nous promenions, le vieux frère Hilaire et moi à quelque distance du monastère, quand tout-à-coup nous vîmes venir à nous une troupe de gens à cheval , armés et masqués. Ces gens entouraient une charrette , et lorsqu'ils furent au lieu nommé Caudenberg, ils tirèrent de la charrette le cadavre d'un homme qui devait être fort vieux, car ses cheveux et sa barbe étaient tout blancs. Dans cette charrette étaient aussi plusieurs longs morceaux de bois ; ils les en ôtèrent également , et deux d'entr'eux ayant pris leurs outils firent une potence, l'enfoncèrent en terre , et soulevant le cadavre , ils le pendirent à cette potence , puis s'en allèrent, le laissant là pendu. Saisis d'étonnement et de crainte , nous nous hâtâmes de rentrer au couvent et de raconter à l'abbé Jean ce aue nous avions vu. De tout quoi lui-mêmefut merveilleusement surpris. Il se rendit aussitôt au lieu que nous lui avions indiqué, examina attentivement ce cadavre au visage, et l'ayant ainsi examiné , il se prit à pousser de profonds soupirs , à se frapper la poitrine, et à tomber la face contre terre, priant en silence etavec larmes. Puis, quand il fut i]c retour à l'abbaye.
il ordonna à tous les moines de marcher en procession jusqu'en ce lieu , croix et bannière en tète. Arrivé à la col Une, il fit dépendre soigneusement et respectueusement le cadavre; puis on l'emporta au monastère , on l'y enterra avec les plus grands honneurs, on le plaça en un riche et noble cercueil , comme il convient à un puissant chevalier, et depuis lors, on a régulièrement célébré l'anniversaire de l'enterrement de ce cadavre qui avait été ainsi pendu et dépendu.
'• — Mais ne vous a-t~on pas dit, frère Josse, pourquoi on s'était ainsi avisé de pendre un homme déjà mort, et quel avait été cet homme de son vivant?
:> — Cequ'on en racontait, mon fils, n'était pas moins merveilleux que le reste. On disait que le lendemain du jour où notre digne abbé avait enterré ce corps, il était monté à cheval, accompagné du père prieur et du j)ère gardien , et s'était rendu vers madame Jeanne , comtesse de Flandres et de Hainaut, qui résidait alorsà Lille. — Madame, avait-il dit , je vous jure sur mon àrae que cet homme qui a été si cruellement meurtri au gibet était votre père , le bon comte Baudouin , et que vous l'avez Aiussenienl fait mourir.
1) — Son père! Mon Dieu! Que dites-vous là , frère Josse! C'est donc une bien méchante femme que notre dame suzeraine !
» — Tais-toi , et écoute ce qui s'en suivit. La comtesse lui répondit qu'elle ne le savait en aucune façon , que cet homme lui avait avoué s'appeler Bertrand de Rays. Or ce Bertrand était un mécréant qui avait trahi Rome etlaS^-Église, et que le Pape avait ordonné de saisir et faire pendre partout où on le trouverait. En fesant ainsi , elle avait donc agi selon tout droit et justice.
!> Voilà ce que soutint la comtesse , mais , au dire de bien des gens, tout ce qu'elle affirma alors n'était que mensonge et hypocrisie. A les entendre , elle savait fort bien que l'homme pendu était son père. Quand le retour de Baudouin , disent-ils, lui fut annoncé parle prévôt de Tournay, elle lui fit conseiller par ledit prévôt de répondre à tous qu'il s'appelait Bertrand de Rays, afin de n'être pas reconnu ; — Car , ajoutait-elle , mon époux Ferrand est très-airaé des grands et petits , et l'on pourrait bien tuer mon père pour l'amour de Ferrand. — Et tout en parlant ainsi , elle avait rais vingt hommesd'armos au guet, et leur avait donné ordre de
s'emparer d'un certain hermite qui avouerait se nommer Bertrand, comme d'un ennemi de Rome et de N. S. V. le Pape. Ces gens exécutèrent ce qui leur était commandé; en dépit des cris et réclamations du prévôt de Tournay , ils prirent Baudouin, le pendirent au milieu de la halle de Lille , et même se défirent du prévôt et de sa suite. Mais, plus tard, effrayés des murmures du populaire , ils transportèrent le cadavre hors des murs de Lille et l'attachèrent à un nouveau gibet.
)» Madame Jeanne, dit-on encore, savait si bien que l'hermite était son père qu'elle se fit gloire et mérite de cette mort auprès du comte Ferrand son époux, quand celui-ci revint de sa prison de France , disant qu'elle avait agi par amour de Ferrand et pour lui conserver sa comté de Flandres et ses autres terres. Mais elle fut accueillie de son mari tout autrement qu'elle espérait ; car Ferrand l'ayant entendue , se courrouça fort. — Très-mauvaise femme, lui-dit, es-tu si outrecuidée que tu aies fait mourir ton père ! Par Dieu ! ainsi ferais-tu volontiers de moimême. — Et là dessus il tira un couteau et en eut frappé la comtesse , si ses gens se jettant sur lui ne lui eussent arraché le couteau des mains.
Jeanne, s'enfuit à Bruges , où elle demeura en une abbaye jusqu'à ce qu'on eut ménagé la paix entre eux deux. »
Le bon frère Josse, qui, comme la plupart des vieillards, aimait singulièrement à débiter les contes du temps passé à grand renfort de gloses et variations , quoique toujours se targuant d'une discrétion exemplaire, eut longtemps continué sur ce ton, s'il n'eut été interrompu par l'arrivée des moines qui entrèrent dans la salle. Mais le frère-lai n'y perdit rien , car dans le trajet du réfectoire au parloir, la conversation avait justement pris le tour qu'il désirait; il était question du service célébré le matin.
» Sans doute, disait le père Pacôme, sousprieur du couvent, je respecte la grande vertu et honore la mémoire de notre défunt abbé, mais il m'estavis, si je l'ose dire, qu'en cette occasion, il a poussé un peubien loin la charité chrétienne et lamiséricorde pour le pécheur, d'autant mieux qu'il ne peut justifier cet hermite félon, sans accuser notre pieuse suzeraine. Or, en quoi madame Jeanne est-elle coupable? Y avait- il moyen plus efficace de pourvoir à sa sûreté en même temps qu'au bien et tranquillité du pays de Flandres? Tout le monde sait que ce faussaire , après avoir
été manifestement convaincu d'imposture par le roi Louis , eut crainte d'être confronté le lendemain avec les chevaliers et moines revenus de la croisade, et prit avantage de la nuit pour s'enfuir à cheval en toute hâte , emportant le plus d'or et de bijoux qu'il put, et accompagné de ce Gautier de Bousiesquil'avaitsansdoute induit en tentation , mais dont il ne devait pas écouter les suggestions diaboliques.
i> Mais enfin , révérend père , objecta le frère Anselme , messire l'évêque de Beauvais, (et nul ne le sait mieux que moi, puisque je l'avais suivi à Péronne, en qualité de scribe) , messire l'évêque de Beauvais, en son réquisitoire, n'avait demandé que l'exil. Pourquoi madame Jeanne, d'ailleurs si pieuse et si clémente , a-t-elle été plus rigoureuse en cette occurrence que celui à qui il appartenait de requérir la peine?
» — Et pourquoi votre hermite ne s'est-il pas hâté, d'après la lettre de la sentence, de vider au plus tôt les États de Flandres et de France? pourquoi s'est-il arrêté à Valenciennes , à Nivelle et en divers lieux, se trahissant lui-même par les grosses dépenses qu'il fesait , et cherchant sans doute à s'attirer de nouveaux adhérents, depuis que tous ceux de Péronne l'avaient si justement
abandonné? Croyez-le bien , père Anselme, je plains très-sincèreraent cet homme, mais il faut reconnaître aussi qu'il a mérité son sort et qu'il était bien faux et déloyal. Que l'empereur Baudouin soit mort en Orient, c'est chose dont on ne peut plus douter, après les enquêtes ordonnées à ce propos par madame Jeanne , et après ce qu'ont rapporté tant de personnages de bonne conscience, entre autres l'évèque Jean et le docte bénédictin, messire Albert, envoyés à cette fin devers Constantinople et ailleurs. Et puis n'a-t-il pas tout avoué lui-même à Lille, au jour de son supplice, comme nous l'ont attesté des gens dignes defoi? — Jeconfesse, dit-il alorsà madame Jeanne, que , contrevenant à mon état et profession d'homme religieux et hermite, je me suis adonné à la mondanité ; je confesse que , averti de la grande similitude qui existait, quant aux ])roportions du corps et aux traits du visage , entre moi et l'empereur Baudouin, mon orgueil s'en est tellement chatouillé que, formalisant déjà en mon cerveau une dignité qui ne m'appartenait pas, j'ai délibéré de vous priver des domaines que vous possédez justement et à bon titre pour m'en investir moi-même contre! tout droit. J'ai été cause de grand mal. vi sais bien qm-jo luc-
rite un tourment non pareil. Toutefois, madame, ajouta-t-il , je vous supplie que préférant pitié et miséricorde à la rigueur de votre justice , il vous plaise me pardonner, faisant connaître par là que plus mon péché est grand, plus est extrême votre clémence et bonté.
«t — Voilà ce qu'il a dit, mes frères, et madame Jeanne lui eût sans doute pardonné , car elle est réellement bonne et miséricordieuse. Vous le savez, en effet, elle n'a poursuivi personne de ce fait; elle a même accordé des chartes d'amnistie aux gens de Gand et de Lille qui avaient reçu le faux comte , chartes déposées au trésor des archives de ces deux bonnes villes. Mais son conseil a demandé la mort de l'hermite, croyant qu'il n'y aurait paix ni repos dans le pays, tant que vivrait cet homme. Et, selon mon jugement, le conseil a prudemment agi. Il ne mérite pas plus de blâme que n'en mérite raessire Éverard de Chastenay qui , en arrêtant ce Bertrand à Rougemont, a fait acte de féal et loyal sujet...
«Assez, assez, père Pacôme , exclama toutà-coup une voix d'entre les moines. Je vous ai patiemment écouté, ce me semble, débiter vos sornettes et billevesées; mais n'allez pas, dans une maison qu'a gouvernée le saint abbé Jean ,
plaider en faveur de cet infâme Éverard, plus traître et plus félon que Judas Iseariote luirnêrae. i>
Celui qui parlait ainsi était un moine déjà vieux , habitant depuis près de vingt ans le couvent de Loos ; on l'appelait le père Hilaire ; mais personne ne savait quel avait été son nom et son rang dans le monde ; seulement la fierté de son regard , la brusque énergie de sa parole et sa force physique donnaient à penser quecette voix avait souvent crié Flandres au Lion on Montjoie S^-Denis , avant de murmurer des patenôtres , et que , en un besoin , cette main saurait encore mieux lever une hache d'armes que feuilleter un bréviaire. Au reste , son nom de religion semblait une antiphrase ironique. Car, sombre et taciturne , il se mêlait rarement aux autres moines , et ne prenait guères sa part des intrigues et des causeries du couvent. Chaque fois surtout que revenait l'anniversaire qui, ce jour là , occupait si vivement la communauté . Hilaire était encore plus rêveur que de coutume. Aussi l'étonncment du novice , de frère Josse et de tous les moines ne fut-il pas médiocre quand ils l'entendirent si rudement apostropher le père l'ncônic. Pour colui-ci . il dcmciira stupidc cl
n'osa répliquer un seul mot, et Hilaire allait retomber dans son silence habituel , mais la curiosité, cette passion bien autrement vive chez les reclus que partout ailleurs , ne pouvait s''arrêter si tôt et en si beau chemin. Une fois lancé dans cette carrière , Hilaire fut entraîné, quoiqu'il en eût, à rétablir les faits si étrangement dénaturés , selon lui , par le père Pacôme ; et de ses réponses aux questions multipliées qu'on lui adressait , de ses coups de boutoir contre des objections hasardées , sans doute , seulement pour lui arracher des révélations plus explicites, voici ce que la communauté put recueillir et ce que peuvent conclure tous ceux qui s'intéressent au malheureux hermite.
Après la mémorable séance du parlement de Péronne, soit que réellement l'âge, les malheurs et la fatigue de cette journée eussent brisé toute son énergie ; soit que la marche de la procédure et le mauvais vouloir de Louis VIII, si brutalement manifesté, lui fissent prévoir une issue plus fatale que l'exil même ; soit enfin que , subjugué par un ascendant étranger , il se fut laissé entraîner à de timides conseils, l'hermite avait dépouillé le costume impérial , et déguisé en marchand . habillé d'une veste d etofife commune
que couvrait une robe à l'arménienne , il s'était enfui, accompagné du seul chevalier Gautier de Bousies. Ses partisans, découragés ou désabusés par le résultat de la conférence et par le mystère de sa fuite, qui restait inexplicable si elle ne l'accusait pas, ne tardèrent pas à l'abandonner; les uns se retirèrent dans leurs châteaux , déterminés à remuer la cendre des Blaeiivoetins , si Jeanne voulait revenir sur cette affaire; les autres, et ce fut le grand nombre, ménagèrent leur paix avec la comtesse ; les plus compromis enfin s'exilèrent ou se cachèrent sous l'habit religieux. Jeanne, toute entière à la joie que lui causait un dénoùment si rapidement et si complètement heureux , accorda une amnistie générale aux villes et communes qui avaient accueilli l'usurpateur et ferma les yeux sur les erreurs des individus ; mais en même temps toute sa colère sembla se concentrer sur le malheureux pèlerin qui avait eu l'audace et le pouvoir de faire chanceler sur sa tète la couronne comtale. Les ordres les plus sévères furent donnés à tous les vassaux de Flandres de l'arrêter en quelque lieu qu'il se trouvât, et Everard le premier jura de l'amener mort ou vif aux pieds de sa suzeraine. Il se mit aussitôt sur les traces du proscrit.
L'herraite que Gautier de Bousies devait bientôt rejoindre , traversait seul la forêt des Ardennes ; fatigué d'une longue marche , il s'était arrêté vers le soir dans une misérable auberge située sur la lisière du bois. Éverard fit investir cette hôtellerie par ses hommes d'armes, et, la nuit venue , un chevalier eut la félonie de s'emparer par violence d'un vieillard qui dormait paisiblement sur la foi du droit des gens et d'un sauf conduit donné par le roi de France ! un chevalier eut la lâcheté de livrer ce vieillard à son ennemie, ou plutôt de le vendre, car son dévoùment lui fut payé d'une somme de quatre cents marcs d'argent!
L'infortuné fut conduit à Lille. Cette fois encore il entra par la porte d'ipres. C'était la route qu'il avait suivie trois mois auparavant , porté sur les épaules de la foule, au milieu des fleurs, des banderolles flottantes, des cris de Noël et des frémissements d'enthousiasme; aujourd'hui, il la parcourait de nouveau , mais attaché sur un âne, le visage tourné vers la queue de sa monture , et à travers les huées de cette populace qui le bénissait naguères et maintenant lui jetait à la face la boue et les injures. Oh! le peuple ! le peuple ! toujours et partout le même ,
chez les modernes comme chez les anciens, dans les monarchies comme dans les républiques, ingrat et capricieux , ignorant et jaloux , s'enivrant à froid de cette cruauté machinale et lâche qui anime l'impitoyable enfance contre l'animal dont elle a fait sa victime. Quand il s'agit du peuple et de ses favoris , tous les enseignements de l'histoire sont perdus, les révolutions ne sont que variations du même thème , les jours, en dépit du proverbe, se suivent et se ressemblent , et le rapprochement du Capitole et de la roche Tarpéïenne est toujours tout aussi neuf et aussi opportun. Au reste, on avait répandu parmi ce peuple raille bruits outrageants contre le malheureux hermite , et puis , on lui avait fait subir les épouvantables tortures de la question , et il ne serait pas étrange que les tenailles du tourmenteur lui eussent arraché tous les aveux qu'exigeait la comtesse.
Jeanne avait trouvé des sbires, elle trouva des juges et des bourreaux. Bertrand de Rays fut condamné à être écartelé et pendu au gibet avec des chaînes de fer. Mais à l'approche du moment solennel, le vieillard retrouva toute la grandeur du courage et la sérénité d'ànie qui lui avaient failli d'abord. D'une voix haute et
ferme, il protesta qu'il était bien réellement Baudouin de Constantinople, comte de Flandres et de Hainaut. Il en donna même une preuve qne jusqu'alors il n'avait pas avancée. Il affirma que la comtesse portait sur une partie secrette de son corps un signe singulier qui ne pouvait être connu que de son père , de sa mère et de sa nourrice. Or, les deux dernières étaient mortes depuis plus de vingt ans. Arrivé au lieu du supplice, il se mit à genoux, et ne prononça que ce pende mots: — Mon Dieu! pardonnez-lui! — Tandis qu'il parlait ainsi, ses regards s'étaient tournés peut-être vers une lucarne voisine ; peut-être y avait-il aperçu une figure paie, aux traits aussi frénétiquement agités que les siens étaient calmes et sereins. Car Jeanne avait eu l'exécrable courage d'assister au supplice du vieillard ; elle avait voulu voir de ses yeux si le bourreau lui était venu en aide aussi bien que ses sbires et ses juges.
De trois choses Tune : ou Jeanne savait pertinemment que cet homme n'était pas son père , et pourquoi alors cet acharnement ? injuste, contre un exilé qui n'avait pas rompu son ban, ignoble , contre un vieillard qui n'était plus à craindre, partial , car elle pardonnait à tou
ses complices; ou elle doutait, et alors , la nature et la religion , plus encore que la justice , lui ordonnait de s'abstenir; ou enfin , l'ambition l'aveugla au point de faire monter son père à l'échafaud plutôt que de descendre elle-même d'un trône qu'il venait réclamer, et alors, on conçoit les fondations multipliées par lesquelles , dans ses dernières années , elle chercha à appaiser les remords qui déchiraient son cœur parricide. Ici , c'est l'hospice de Lille qu'on nomma d'après elle, V Hôpital Comtesse, et où sur les murailles , sur les vitrages, sur les rideaux des lits, sur le linge, les plats , les assiettes se trouvait gravée avec les armes de la fondatrice l'image d'une potence ; là, c'est l'abbaye de Marquette élevée au lieu même où, dans un de ses voyages à Lille , elle avait cru voir le fantôme sanglant de l'hermite se dresser devant elle et la menacer des supplices éternels.
Au milieu des questions , des objections , des interruptions de ses interlocuteurs, le père Hilaire était arrivé à la fin de son récit et appuyait, sur cette dernière circonstance, lorsque l'abbé de Loos lui-même entra au parloir, où presque toute la communauté se trouvait réunie. A son
aspect, le plus profond silence régna parmi les. moines.
«c Mes frères, dit l'abbé, j'ai à vous annoncer une nouvelle qui inondera vos cœurs de joie, car le nom du Seigneur et celui de cette sainte maison en seront glorifiés devant les hommes. Madame la comtesse Jeanne vient de prendre l'habit aux religieuses de Marquette , cette nouvelle dépendance de notre abbaye. Demain, mes frères, nous commencerons l'office du jour par un Te Deutn à son intention. Nous recommanderons madame Jeanne au Seigneur Dieu et le remercierons de la faveur qu'il daigne octroyer à notre maison et au pays de Flandres par l'édifiant exemple que donne notre digne suzeraine. »
Quand l'abbé eût dit, le père Hilaire s'approcha du père Pacome, et lui saisissant rudement le bras :
« Eh bien ! lui dit-il , comprenez-vous maintenant? />
Le père Pacôme baissa la tête et ne répondit rien.
A quelque temps de là, toutes les cloches des deux couvents de Loos et de Marquette étaient en branle et sonnaient le lugubre office des morts. On y célébrait les funérailles de haute et puis-
santé dame, madame Jeanne de Flaiulres et de Hainaut, décédée sous l'habit du saint ordre de Citeaux, après une longue et cruelle agonie pendant laquelle elle n'avait cessé de répéter : — Mon Dieu ! ayez pitié de moi ! Mon Dieu ! pardonnez-moi !
Le surlendemain, 8 décembre 12-4i, l'église de Loos fut de nouveau tendue de noir. Le père Hilaire avait été frappé d'une apoplexie foudroyante. En visitant sa cellule après sa mort, l'abbé y trouva , entre autres objets précieux, un poignard à l'orientale. Sur le fourreau damasquiné en or et orné de pierreries , il était écrit , d'un côté : Bacdoccr , comte de Flandre , acguste ET ÉLU DE Dieu , et de l'autre : a notre amé et féal , Arnould d'Aisne , chevalier bankeret.