VII
600 exemplaires en magasin ! cela s'est vu pourtant, j'en sais quelque chose. Et savez-vous que 600 exemplaires en magasin ne représentent plus, au bout d'un an. que cent mille cornets à poivre et à tabac. C'est à donner des vapeurs à un pressier !
L'jàuleur. Mais enfin, monsieur, comment font les auteurs français, Balzac, Sue, et tant d'autres, pour rouler carosse et se bâtir des bonbonnières au centre de Paris , sans compter les gants jaunes , les gilets excentriques et les cannes-monstres? Comment font les éditeurs français , les Ladvocat , les Gosselin , ces vivantes providences des hommes de lettres, qui donneront dix , vingt, cinquante mille francs plus tôt que vous ne donnerez cent sols ?
L'Éditeur. Il y a beaucoup à dire là-dessus. D'abord , parmi ces éditeurs que vous me nommez, il en est bon nombre qui n'ont pas fait fortune à ce métier-là , et je connais tel d'entre eux qui a roulé de faillite en faillite jusqu'au dernier échelon de la déconfiture. Ensuite , de ces millions merveilleux , de ces trésors des Mille et une Nuits que vous étalent les journaux, tant que vous n'avez pas vu les traités et les contre-lettres , vous pouvez , sans crainte d'erreur, rabattre une bonne moitié. Enfin , quand les offres des éditeurs , quand leur fortune et celle des auteurs seraient aussi réelles qu'elles sont , les trois quarts du temps, imaginaires, songez que ces Messieurs sont à Paris, et vous , à Bruxelles ;
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qu'ils ont Irente-tleux millions de lecteurs , et vous, quatre millions dont la moitié n'entend que le flamand ; qu'ils vendent 7 fr. 50 le même volume que nous vendons trois francs, prix forcé; deux considérations qui font que leur bénéfice probable est au nôtre comme 58 est à 1 ; qu'ils ont les journaux, les coteries , les camarades , les cinq cents roueries du charlatanisme, et que vous n'avez, vous, rien que votre livre.
L? Auteur. En vérité , monsieur, vous m'eflrayez , et je ne saisplusquedire.il ne reste donc à un pauvre écrivain belge aucun espoir de se voir imprimé? VEditeiir. Pardon, mon cher monsieur, je puis vous indiquer trois moyens à peu près infaillibles. D'abord, vous avez, sans doute, une dixaine de mille livres de rente ; alors vous payez l'impression, comme je me suis fait l'honneur de vous le dire. La chose même peut fort bien tourner pour vous. Nous laissons annoncer dans les journaux que j'ai acheté votre manuscrit 500, 1.000, 2.000 fr. Le public me connaît, le public dira : le livre de ^l"". A. doit être un bien bon livre, car M. B., l'éditeur, qui ne lie pas ses chiens avec des saucisses , en a donné 2,000 fr. Nous savons bien , entre nous , que ces 2,000 fr. sont 2.000 pelures d'oignon, mais le public l'ignore, lui; vous rentrez dans vos avances, ou «'il ne mord pas à l'hameçon, si vous n'avez pas l'arcn l , vous avez du moins la gloire , et je me suis
laissé dire que pour Thomme de lettres , la gloire vaut mieux que l'argent.
L'Auteur. Sans doute , monsieur, la gloire ! c'est une belle chose ; je ne sais pas si j'en ai , mais ce que je sais de science certaine , c'est que je n'ai pas dix mille livres de rente.
L'Editeur. Vous n'avez pas dix mille livres de renie! je vous plains, mon cher monsieur; mais je ne demande pas mieux que de vous les faire, moi, les dix mille livres de rente , ou du moins d'y contribuer pour ma bonne part. Garantissez-moi la vente de deux mille exemplaires , et je vous compte à l'instant mille écus en avancement d'hoirie.
L'Auteur. Vous êtes un mauvais plaisant, monsieur l'éditeur , avec votre garantie. Où diable voulez-vous que je vous trouve une garantie de cette espèce ?
L'Éditeur. Alors, je ne vois plus que le troisième moyen. Allez chercher un éditeur à Paris, ce n'est que là qu'on en fabrique. Et sur ce, je vous baise les mains de tout mon cœur. Nous causons depuis un siècle, il se fait tard, et j'ai hâte. Tenez, mou cher monsieur.
L'Auteur. Qu'est-ce que cela?
L'Éditeur. La faveur qui liait votre manuscrit, et que vous laissiez sur la table.
L'Auteur , s'en allant. Le choléra puisse empoigner le Juif!
Or, voilà, sauf les variations , le thème du dialogue qui a lieu dans l'arrière-magasin , toutes les fois qu'un homme présente un manuscrit à un autre homme dans la capitale de la Belgique ; et Racine ou Lamartine débarqueraient à Bruxelles , Athalie ou Jocelyn à la main, qu'il en serait exactement de même. L'éditeur tiendrait le même langage ; il se pourrait seulement que l'auteur parlât un peu mieux.
Et puis l'on nous crie sur les toits : littérature nationale! littérature nationale ! Voyons donc.
D'abord, qu'est-ce que littérature nationale?
En Belgique, cela signifie probablement, littérature belge , ensemble de compositions littéraires produites par des Belges, pensant et écrivant en langue belge. Or , une telle chose n'existe pas, et ne peut exister. Je conçois en Belgique une histoire nationale , parce que la Belgique est un peuple à part, que les diverses nations de l'Europe, Bourgogne , Espagne, Autriche, France, Hollande, ont vainement tenté d'engloutir, et qui, à travers tous ces flots étrangers, sous toutes ces inondations successives, a toujours conservé, comme l'Arèlhuse de la fable, son inaltérable individualité, Boris araara suam non intermiscuit undani.
Mais je n'y conçois pas une littérature nationale , parce qu'elle n'a point une langue à part; je ne parle pas, bien entendu, du patois multiforme
qu'on appelle le flamand ; il est possible qu'on écrive en flamand par la suite , mais on n'y écrit point pour rinstant, ou, quand on s'en avise, on a soin de se traduire bien vite en français , pour se faire lire. Or, là où il n'y a point de langue nationale , il n'y a pas et il ne peut y avoir de littérature nationale. Ce malheur, si c'en est un , la Belgique le partage avec bien d'autres. La Suisse, la Prusse, l'Autriche ont leur histoire , l'Ecosse a eu la sienne, le Mexique et le Brésil commencent la leur. Mais y a-t-il, s'il vous plaît, une littérature suisse, prussienne, autrichienne, écossaise, mexicaine, brésilienne? Non pas, que je sache; il y a seulement une littérature française, allemande, anglaise, espagnole, portugaise. Kaut et Hegel sont des philosophes allemands, Goethe et Schiller des poètes allemands; Walter-Scott est un romancier anglais; J.-J. Rousseau , Bonnet et Sismoudi sont des écrivains français, comme Lucain , Martial et les Senèques sont et seront toujours des auteurs latins et non des auteurs espagnols ; comme les Anglais Hamilton et d'Hèle appartiennent à la littérature française; comme on blâmerait une histoire littéraire de l'Angleterre , où il ne serait fait mention ni de Cooper, ni de Washington Irving. Alfred Nicolas avait compris la question; que lui parlez-vous de langue? moi , répond-il , je suis un Wallon , qui parle et écris en wallon. A la bonne heure, au moins ; il a
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dit une vérité en riant. Seulement , tant pis pour nous , si , pour faire de la nationalité , nous allions faire du wallon.
On aura beau souffler des phrases , il faut en revenir là. Nous pouvons avoir des écrivains belges , mais non une littérature belge. Et qu'on ne s'imagine pas , avec quelques hommes d'esprit , uous en donner une en circonscrivant impitoyablement nos auteurs dans des sujets nationaux d'histoire , de drame ou de poëme. On aura coupé les aîles à plusieurs , et les autres n'en seront pas plus Belges pour cela. Parce que Gibbon n'a jamais dit un mol de l'Angleterre , ni Vertotou Rapin-Thoiras un mot de la France, en comptent-ils moins, le premier parmi les historiens anglais, les deux autres, parmi les français? Et Schiller n'aurait écrit que son histoire de la Révolution des Pays-Bas, que cela ne nous donnerait assurément aucun droit à le revendiquer comme auteur belge.
Cessez donc d'imposer votre nationalisme de clocher au génie, ni même au talent. Laissez-le, s'il s'est enivré de religion ou d'amour , emporter loin de la terre natale son individualité lyrique; s'il s'est nourri d'antiquité, étaler le butin de sa classique érudition; s'il a couru le monde, copier les tableaux étranges qui ont frappé ses regards et prêcher son cosmopolitisme. Votre tâche d'ailleurs est plus difficile que jamais, maintenant que les trois grandsélémcnls de
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la littérature du jour, le théâtre, le roman et la critique, sont, à peu d'exceptions près, tout français parmi nous; maintenant qu'ils ne s'exploitent guères qu'à Bruxelles et à Liège , les deux villes belges les plus littérairement françaises de fond comme de forme; maintenant enfin que, pour les motifs ci-dessus énoncés, un écrivain belge, eût-il pris la Belgique pour sa muse exclusive , doit pourtant chercher presque toujours un éditeur en France , exemplum «f M. Moke, M. Berthoud, M. Delmotte,quiasi spirituellement et si laconiquement déduit ses raisons dans la préface de son livre sur Roland de Lassus, etc., etc.
Mais tout ceci posé , que conclure ? que nous devons renoncer à avoir chez nous des littérateurs ? non parbleu! Parce que, en dépit des niaiseries patriotiques , tout écrivain belge est nécessairement un écrivain français, sous peine de n'être rien du tout, il ne s'en suit pas qu'il ne faille pas d'écrivaiu belge. Vous criez : vive la littérature nationale ! et vous criez un non-sens; mais la plupart d'entre vous murmurent plus bas quelque chose de beaucoup plus absurde : à bas les écrivains nationaux !
J'ai entendu dire dans une assemblée scientifique et littéraire belge : Nous sommes les premiers agriculteurs, et, peu s'en faut, les premiers industriels de l'Europe; contenions-nous de notre lot, et ne cherchons pas à grossir la tourbe des poètereaux et