‹ Mosaïque littéraireChapitre 19 sur 56 · UN MOIS EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

UN MOIS EN ALLEMAGNE

LETTRE A M. GUENEPIN, ARCHITECTE,'

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Bâle, septembre 1835.

Je n'ai pas oublié , monsieur , avec quel bienveillant intérêt vous avez encouragé mon projet de voyage en Bavière. Parvenu maintenant au terme de cette excursion, je me persuade que vous en accueillerez volontiers le récit , car vous m'avez accoutumé à une indulgence dont je sens vivement le prix.

Un mois de*séjour en Allemagne, c'est peu; mais mon dessein n'étant pas d'aller au-delà de Munich, ce laps de temps pouvait suffire , sinon pour approfondir les choses, au moins pour embrasser les généralités. Plus d'une fois j'ai eu lieu de regretter de n'avoir sur les arts , et en particulier sur l'architecture , que des notions superficielles; aussi ne vousparlerai-je de ce que j'ai vu , en ce genre , qu'avec la réserve qui m'est commandée, par mon inexpérience. Au moins puis-je dire que j'en sais assez pour connaître que j'ignore : tous ceux qui se mêlent d'écrire n'ont pas la même bonne foi en des matières sujettes à tant de folles prétentions.

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Quoiqu'on parlo allemand à Strasbourg, c'est une ville bien française , justement fière de ses redoutables fortifications , de sa cathédrale majestueuse, et du mausolée du maréchal de Saxe, monument qui honore à la fois un grand capitaine et l'habile sculpteur Pigal. Je ne vous dis rien des fortifications, attendu que je n'ai qu'une admiration vague pour les œuvres du génie guerrier. Vous connaissez par les plans et les gravures , et vous appréciez mieux que moi , même sans l'avoir vue , la fameuse cathédrale ; je ne vous décris donc pas non plus sa belle nef , ses magnifiques vitraux , et son merveilleux clocher , le plus élevé de tous les édifices après la grande pyramide d'Egypte (1). D'ailleurs , j'aime à le répéter, Strasbourg et l'Alsace appartiennent, Dieu merci , à la France ; or , je me propose de ne vous entretenir ici que de l'Allemagne.

Quelques mots seulement, en passant, sur le mausolée du maréchal de Saxe. Ce monument est placé dans le temple de Saint-Thomas, consacré au culte protestant. C'est une vaste composition allégorique , exprimée avec clarté , mérite assez j-are dans les allégories. A la gauche du spectateur se montre Hercule , dans l'attitude de

(1) Le clocher de Strasbourg a 436 pieds de hauteur , 30 pieds de moins que la piincipale pyramide^de Dgyzé, et 6 pieds de plus que le dôme de Saiot-Pierre de Rome.

la douleur ; mais ce n'est pas une peine qui s'annonce par des larmes , ce n'est pas le chagrin d'un homme , c'est la douleur d'un demi-dieu , celle d'Hercule. L'artiste l'a placé là , évidemment pour rappeler la force corporelle dont était doué Maurice de Saxe. A droite est la mort , contraste frappant du néant avec la force : elle vient d'entr ouvrir la tombe qui doit engloutir le héros. Au-dessus il paraît lui-même , debout , armé de pied en cap , et tenant en main les insignes de sa dignité. Sa contenance est sereine et majestueuse. Il regarde la mort , non pas avec dédain , mais avec froideur. La France éplorée, qu'on reconnaît à sa robe semée de fleurs de lys, semble vouloir écarter la mort qui réclame sa proie. Le génie de la victoire gémit et cache ses pleurs au milieu d'un faisceau d'étendards , tandis qu'un lion triomphe d'un léopard couché sur des drapeaux brisés; allusion à la bataille de Fontenoy. L'exécution répond à la pensée ; il y a là de la grandeur , du goût et de l'émotion : c'est de la sculpture monumentale parfaitement comprise.

De Strasbourg je suis allé d'abord à Garlsruhe. Vous savez, monsieur, quelle est la régularité symétrique de cette jolie ville , fondée en 1728 , et pour ainsi dire conçue et exécutée d'un jet. Les rues principales , tirées au cordeau, convergent à un rond-point où se trouve le palais du grand-duc; en telle sorte que le prince voit de

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son balcon sa capitale presque entière. Les maisons sont parfaitement propres à l'extérieur, enduites d'une teinte à peu près uniforme, entremêlées de fontaines et de monuments publics d'un goût passable. Tout cela est environné d'une ceinture de fort beaux bois. Cette situation est originale et agréable. Il faut ajouter que la population , sans être riche, goûte une existence facile et douce, et qu'elle a le bon esprit d'être heureuse sous des institutions modérées.

J'ai visité en 1825 Rastadt, Baden, Heidelberg et Manheim ; il n'entrait pas dans mes intentions de revoir ces villes ; j'ai pris la route de Stutlgard.

Stuttgard est à seize lieues de Carlsruhe : cette capitale du petit royaume de Wurtemberg est assise dans une vallée ceinte de montagnes vêtues de vignes et couronnées de bois qui dépendent de la Forêt-Noire. C'est une cité à la fois ancienne et moderne , une vieille ville qui cherche à se rhabiller à neuf, voulant, selon l'apparence, se modeler sur l'exemple de Carlsruhe sa voisine, dont elle imite les alignements et les constructions , autant que le comportent les localités ; mais Carlsruhe , ville récente qui ne date guère que d'un siècle, a été bâtie d'après un plan primitif régulier, tandis, que Stuttgard ne peut que corriger successivement son irrégularité invétérée. Il en résulte un amalgame un peu incohérent de rues et de places alignées , avec d'autres qui sont tortueuses et

formées de maisons d'ancienne structure allcmande.Mieux vaudrait, pour la curiosité de l'étranger , sinon pour la commodité des habitants , l'originalité entière des temps passés. Ce qui est advenu à la ville , les princes l'ont fait pour eux : margraves de Wurtemberg, ils se contentaient jadis d'uncastel, pesante masse architecturale du quinzième siècle; plus tard, devenus plus puissants ou plus ambitieux, ils ont voulu un château mieux adapté à leurs désirs croissants ; puis rois , ils ont souhaité des palais de plaisance à la mode royale moderne. A l'époque de Louis XIV et sous Louis XV, les princes d'Allemagne singeaient à l'envi le luxe du monarque français ; à tous il fallait un Versailles , un Marly : le peuple , qui paie toujours, payait. Ainsi le grand-duc de Bade et le roi de Wurtemberg , possesseurs d'États qui peuvent à peine armer , l'un 15,000 hommes et l'autre 20,000, ont acquis graduellement des domaines privés hors de proportion avec l'exiguïté du territoire qu'ils gouvernent.

Quoi qu'il en soit , le château royal de Stuttgard , surmonté d'une lourde couronne dorée , est vaste -et d'une disposition noble , mais froide : il en est de même des jardins. Le théâtre est adjacent au château ; on n'y joue pas durant les mois de chaleur : j'ai vu la salle , qui m'a paru médiocre. La cathédrale , église protestante , a une haute tour d'où chaque soir on sonne le couvre-feu

avec quatre instruments à vent qui exécutent des mélodies lentes d'un bon effet.

A propos de musique, j'ai pu m'assurer qu'ilVy a rien que de vrai dans ce qu'on dit du goût général des Allemands pour cet art. Il se môle à toutes leurs solennités comme à tous leurs plaisirs. Point de fête, soit religieuse, soit civile, soit militaire, sans musique instrumentale ou vocale, presque toujours exécutée avec une rare précision; point de réunion populaire sans du chant. Ce chant, même dans la bouche des hommes du peuple , est rarement discord. En entendant de simples paysans chanter dans un cabaret , on ne peut s'empêcher de comparer leurs voix , souvent rudes , mais ordinairement justes , aux cris désordonnés et sauvages de nos ouvriers descendant de la Courtille. Et cette langue allemande , que nous trouvons si âpre , il faut bien qu'elle ne le soit pas , puisqu'elle se plie si naturellement aux modulations musicales. La mélomanie des Allemands est secondée de toutes les manières , par la musique d'église , par d'excellents opéras, par des airs nationaux remplis d'accent, par des valses incomparables, enfin par des symphonies guerrières qu'on exécute à chaque relevé de garde et chaque dimanche , sur les places publiques ou dans les jardins. Pas un jour ne se passe sans musique, et il n'est presque pas une maison où ne se trouve un piano pour meuble principal. On peut dire qu'en Allemagne la mu-

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sique est une condition cssenlielle de l'existence ; elle n'est en France que secondaire et de luxe , malgré les louables efforts qu'on a faits depuis peu pour la populariser. Or, pourquoi le sentiment de l'harmonie, qui semble inné chez les Allemands comme chez les Italiens, est-il exceptionnel parmi nous et parmi nos voisins les Anglais? La nature l'a voulu ainsi, et la nature ne laisse pas deviner tous ses secrets.

Je m'abstiens de prolonger cette digression, que je ne pourrais suivre qu'à notre désavantage, et je vous prie, monsieur, de ramener avec moi votre pensée vers Stuttgard, à qui ce que je viens de dire n'est d'ailleurs pas étranger.

Une fort agréable promenade entremêlée de prés et de bosquets, joint le château royal et ses jardins avec la résidence de Rosenstein. Rosenstein est un pavillon quadrangulaire, construit depuis douze ans dans une position favorable. L'intérieur est décoré et meublé convenablement, sans trop d'apprêt. Parmi quelques tableaux d'artistes contemporains, j'ai eu le déplaisir de rencontrer quatre sujets empruntés aux campagnes de France en 1814- et 1815 ; mais j'ai remarqué , pour consolation, que si les Wurtembergeois tirent vanité de leurs faits d'armes à cette époque, ils n'ont pas autant à se glorifier des peintures qui les représentent. Un goût fort mauvais a admis en outre dans les appartements de Rosenstein des

estampes coloriées, vraiment pitoyables, qu'un simple particulier, qui respecte Fart, ne placerait pas dans sa salle à manger. J'ai reconnu dans la bibliothèque de la reine quelques auteurs français, J.-J. Rousseau, Voltaire, Chateaubriand, Ségur, et plusieurs poètes de nos jours, Lamartine, Casimir Delavigne, Victor' Hugo. Si la reine aime la lecture, il paraît qu'elle aime aussi les joujoux , car son cabinet était rempli, son bureau couvert d'une foule de colifichets, innocentes superfluités.

Le roi était alors en Hollande ; le grand-duc de Bade n'était pas à Carlsruhe ; le roi de Bavière , selon sa coutume , se trouvait en Italie : ces petits potentats ne sontils pas heureux de pouvoir voyager comme des bourgeois? En France , le roi-citoyen est un prisonnier couronné.

Tout près de Rosenstein est Kanstadt, gros bourg traversé par le Necker , qui ne passe pas à Stuttgard. Il est singulier qu'on ait assis la capitale à une demi-lieue de la rivière , d'autant plus que la situation du bourg paraît plus avantageuse que celle de la ville. Des eaux thermales estimées attirent beaucoup de monde à Kanstadt.

J'ai gravi un mont voisin de Stuttgard , à travers les vignobles , jusqu'à la lisière des bois : de là j'apercevais toute la capitale wurtembergeoise et une assez considérable étendue de pays. La contrée est belle et pittoresque ; mais grave , grave comme les Allemands. On com-

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prend qu'une nature un peu sévère tourne les esprits aux idées sérieuses et les rende méditatifs. Ce n'est pourtant ici que la partie méridionale des Etats germains : plus on tire vers le nord , plus doit se marquer l'austérité du climat et son influence morale.

Je ne me suis arrêté à Ulm que le temps nécessaire pour visiter la cathédrale , et pour jeter un premier coup d'oeil sur le Danube qui passe là , encore faible , quoique déjà navigable. Quand on a traversé le pont d'Ulm , on se trouve sur le territoire de Bavière. Je comptais d'abord séjourner un peu à Ulm ; mais , à vrai dire , avec sa cathédrale , qui est effectivement un édifice gothique remarquable , celte ville n'a de curieux que le souvenir historique d'un beau fait d'armes des Français, la reddition d'Ulm en 1800.

Toute l'Allemagne est une terre classique militaire. Que de combats y furent livrés î que de sang y fut répandu ! Ceux qui s'occupent de l'art meurtrier qu'on nomme stratégie observeront cette contrée avec un intérêt que je ne saurais y apporter. Toutefois un humble soldat-citoyen , tel que je suis , ne peut faire un pas sur ce sol sans de secrets mouvements d'orgueil national.

Assise dans une vaste plaine fertile, à 17 lieues d'Ulm, et à peu près à pareille distance de Munich , Augsbourg i3St une grande ville , car j'ai employé une heure et demie à faire le tour de ses fossés ; c'est en outre une

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belle ville : la rue Maximilienne [Maximiiians Strasse); ]'Hôtel-de-Ville , ancien édifice , et la Bourse , construction récente ; en plusieurs endroits des fontaines historiées de figures en bronze ; tout cela est bien , mais aussi tout cela est triste , faute d'une population qui donne de la vie. Cette ville, en effet, paraît déchue et délaissée. Au moins elle offre aux yeux ce que j'ai regretté de ne pas rencontrer à Stuttgard, c'est-à-dire un caractère d'unité. Augsbourg est bâtie dans un style uniforme, non assurément irréprochable, beaucoup s'en faut, mais enfin à la vieille manière du pays, sans alliage moderne, ce qui constitue une cité véritablement allemande. Les façades des maisons sont revêtues çà et là de peintures figurant des sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ces saintes images, ces tableaux en plein air, souvent accompagnés de textes de l'Ecriture, semblent placés pour servir de sauvegarde aux habitants ; et leur vue, en commandant la vénération, imprime l'idée d'une existence paisible et recueillie. La cathédrale, où j'ai entendu une messe en musique, n'a rien de dislinctif, si ce n'est une collection de portraits des évêques d'Augsbourg. Les tableaux qui décorent l'intérieur de l'église sont en général peu dignes d'examen; quelques-uns seulement appartiennent au bon temps de l'école allemande; les autels sont d'ailleurs surchargés d'ornements dorés du goût le plus tudesque. Dans un cloître adjacent j'ai !u

sur une pierre tumulaire cette inscription qui me paraît caractéristique dans son laconisme :

Tu qui es ego fui , Et qui ego sumtu eris (1).

On sait quelle fut autrefois l'influence politique et religieuse d'Augsbourg : cette ville n'a plus que l'importance limitée d'un commerce de banque. La Gazette d'Augsbourg [Die Algemeine Zeitung) est encore le plus accrédité des journaux de l'Allemagne, bien qu'elle soit rédigée sous la dictée de la chancellerie autrichienne.

En résumé, Augsbourg est une ville curieuse et originale, mais morose et inanimée : on y compte des écus, on y boit, on y fume; je ne sache pas qu'il y ait d'autres divertissements : si l'on s'y amuse parfois d'une autre manière, c'est sans qu'il y paraisse : tout s'y fait doucement, flegmatiquement , et la vie s'y écoule sans bruit, comme goutte à goutte.

Maintenant, monsieur, j'arrive à Munich, but principal de mon voyage. Et d'abord, je me hâte de vous dire qu'on n'a point exagéré la grandeur des travaux entrepris par le roi de Bavière. Si ce prince vit longtemps, et si son successeur (ce qui est douteux) a le même goût que lui, il est sûr que Munich deviendra un

(1) Ce que tu es, je le fus, et ce que je suis, tu le seras.

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jour la vraie cap itale~de l'Allemagne : on la surnomme déjà Y Athènes de Germanie. A un*roi amateur des arts il fallait des artistes; l'encouragement les a fait naître; l'architecte Léo Klenze, dont la^réputation vous est connue; les peintres Cornélius, Owerbeck(l), Hess, Handegg, Schlotthauer, Zimmermann; le sculpteur Schwanthaler, homme d'un grand talent, dans l'atelier duquel j'ai vu de belles compositions monumentales; Voigt, habile graveur sur métaux, et un fondeur non moins recommandable, attirés, l'un de Prusse et l'autre d'Italie; d'autres jeunes artistes en divers genres, secondent les vues du prince qui les protège.

L'occasion était unique pour un architecte , et rarement on aura vu autant d'entreprises confiées à un seul homme. Léo Klenze a effectivement presque tout exécuté, trop peut-être. Son principal monument, sans contredit le meilleur , est une Glyptothèque , édifice grec du goût le plus pur , et qui laisse la critique presque désarmée : on y admire des sculptures antiques et modernes ; les premières , nombreuses et d'un bon choix , et parmi les autres, des copies de la Vénus et du Paris de Canova; un Adonis de Thornwaldsen ; des bustes d'Iffland, de Winkelmann , du roi actuel , de Napoléon et de sa sœur

(i) Owerbeck habite Rome, ou il jouit d'une considération méritée.

Elisa Bacciocchi. La disposition et la décoration des salles où ces divers morceaux se trouvent exposés , sont parfaitement appropriées à leur destination : plusieurs sont enrichies de bonnes peintures allégoriques de Cornélius , de Hess ," de Schlotthauer et de Zimmermann.

Non loin de la Glyptothèque s'élève, non encore achevée , la Pynacothèque , tout-à-fait dans le goût de l'architecture vaticane , et qui sera la galerie royale de peinture. La précieuse collection à laquelle est réservée la Pynacothèque , occupe jusqu'à nouvel ordre son ancien local , où elle est distribuée dans huit salles , au nombre de plus de neuf cents tableaux de toutes les écoles : l'école française y figure , tant bien que mal représentée par Nicolas Poussin, Bourdon, Coypel, Boucher, Greuze, Vivien, Manglard, Joseph Vernet, etc.

Ce qu'on fait pour la collection des tableaux on l'exécute pour la bibliothèque de la ville , depuis long-temps reléguée dans un lieu moins convenable. Le nouveau bâtiment de la bibliothèque retrace le palais de Venise à Rome. L'assemblage de livres et de manuscrits que possède Munich méritait l'honneur d'un édifice spécial. Au nombre des manuscrits, j'ai distingué de très anciens et curieux missels et livres de prières , à fermoirs , et ornés de miniatures d'un fini étonnant ; un rare exemplaire du poème de vieux allemand , les Niebelungen , dont l'ori-

gine est peu connue (1) ; un livre (je n'en sais plus le titre) aux marges duquel Albert Durer a laissé de charmants dessins à la plume. Entre autres singularités, j'ai remarqué un recueil d'écrits sur la révolution française, que le feu roi Maximilien-Joseph avait fait relier en peau de porc , voulant , dit-on , témoigner par là son dédain pour cette partie de notre histoire (2).

Auprèsde la nouvelle bibliothèque, dans une longue rue neuve, est le ministère de la guerre, hôtel qui marque parmi tous ceux dont cette belle rue est composée. Une place régulière , où se trouvent YOdéon , édifice destiné à des fêtes, le palais de Leuchtenberg, et la galerie ouverte , déjà célèbre par ses fresques , occupe le centre de ce quartier vraiment somptueux, qui forme comme une seconde ville adossée à l'ancienne. Non loin de là domine à cent pieds un obélisque en bronze, érigé à la mémoire de trente mille Bavarois morts dans la désastreuse campagne de Russie. La galerie à jour que je viens de citer s'ouvre sur un quinconce d'arbres dont je

(1) J'ai rencontré à Saint-Gall un second manuscrit des JSiebelungen : je n'en connais pas d'autres.

(2) Cette intention de Maximilien-Joseph paraîtra douteuse, si l'on réfléchit que beaucoup de vieux livres sont ainsi reliés en peau de porc : c'était l'usage autrefois de préférer ce genre de reliure, comme plus solide et garantissant plus de durée.

pense qu'il faudrait supprimer une partie; car, trop rapprochés, ils ne peuvent qu'augmenter l'humidité qui menace les peintures. De ces fresques, ou pour mieux dire, de ces peintures à l'encaustique, d'après l'essai d'un procédé nouveau, les unes sont historiques, et les autres sont des paysages. Les premières, exécutées sur les cartons d'Owerbeck et de Cornélius, représentent divers sujets tirés de l'histoire bavaroise, et les autres des vues d'Italie et de Sicile. Le tout est entremêlé d'ornements arabesques qui rappellent les fameuses loges de Raphaël. Une seconde galerie, non encore peinte, forme angle droit avec la première ; elle est prête à recevoir des paysages de la Grèce. Au point d'intersection des deux galeries ou portiques, est le local d'une Société des amis des arts, établie à l'instar de la nôtre, et régie par des statuts à peu près semblables. Si les tableaux, dessins, gravures et lithographies que j'y ai vus exposés, et si les fresques dont je viens de vous parler, offrent un mélange de bon, de médiocre et de mauvais, tout cela atteste au moins une émulation active qui germe pour un avenir rapproché.

On met en ce moment la dernière main au palais que le roi s'est fait construire. A l'extérieur, c'est de l'architecture toscane, imitation du palais Pitti; au dedans, c'est de la décoration très habilement traitée par les meilleurs peintres du pays à la manière italienne. Une

salle, dite des Niebelungen, est revêtue de fresques représentant diverses actions de ce poème national; dans d'autres, consacrées à Goethe, à Schiller, sont figurées des scènes de leurs meilleures tragédies; tout cela encadré d'arabesques qui offrent des réminiscences de Pompéï et des Thermes de Titus. En face de la demeure royale sera l'hôtel des Postes, dont la construction est peu avancée. Le théâtre occupe un troisième côté de la place : c'est une vaste salle de spectacle, à cinq rangs de loges, d'une noble ordonnance. Le rideau offre une copie passablement fidèle de Y Aurore du Guide. Pendant les entr'actes, des domestiques en livrée font circuler parmi les spectateurs des glaces et d'autres rafraîchissements posés sur des plateaux. Ce théâtre a en général bonne tournure : personne n'y garde le chapeau sur la tête, et aucun bruit de cabale n'y cause de trouble. J'y ai entendu un assez bon opéra de Marschner, le Templier et la Juive (der Templer un die Judin); j'ai assisté aussi aux représentations de Clavigo, tragédie peu estimée de l'immortel Goethe, et d'une comédie médiocre de Kotzebùe. L'orchestre est bon, les acteurs et les chanteurs sont passables. On n'applaudit qu'à la fin des actes; madame de Staël en a déjà fait la remarque dans son excellent livre sur Y Allemagne : « Rien, dit-elle, ne dérange l'impertur- « bable sérieux des Allemands : c'est toujours dans son a ensemble qu'ils jugent une pièce de théâtre, etilsatten-

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