‹ Mosaïque littéraireChapitre 30 sur 56 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

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« La peste del52i avait presque fini de sévir, et ceux qui se trouvaient survivre se félicitaient et se réjouissaient entre eux . De là vint qu'il se forma dans Rome une association de peintres , de sculpteurset de ciseleurs, les plus renommés qui fussent alors. Le fondateur de ladite société était un sculpteur du nom de Michel- Ange. Ce Michel-Ange , na-

(1) Benvenuto Celttni, déjà cité dans ce volume (pag. 16O et 177), sculpteur et ciseleur florentin du premier ordre, homme d'un génie audacieux et d'un caractère tout-à-fait original, nous a laissé sa vie, tracée de sa main , livre écrit d'un style incohérent comme l'esprit fantasque de son auteur, mais très intéressant à lire, en ce qu'il exprime à merveille les usages du XVIe siècle. Le morceau traduit ici offre en particulier une curieuse peinture des mœurs artistiques de ce temps ià.

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iifde Sienne (1), émit un fort habile homme, qui pouvait soutenir la comparaison avec tout autre de sa profession, mais il était surtout l'homme le plus facétieux et le meilleur vivant qu'on pût voir. Le plus âgé de nous tous , il en était en même temps le plus jeune , eu égard aux dispositions physiques. Je ne dois pas omettre qu'à nos assemblées venaient Jules-Romain et Giovanni-Francesco , excellents élèves du grand peintre Raphaël d'Urbin.

A la suite de plusieurs réunions, notre digne chef conçut un jour l'idée de nous rassembler le dimanche suivant à un souper chez lui. Il décida que chacun de nous serait tenu d'amener avec lui sa Corneille (c'était la dénomination imaginée par maître Michel-Ange) , et que celui qui viendrait sans une corneille, serait condamné à payer un souper pour tous les assistants. Ceux d'entre nous qui n'avaient pas de telles femmes à leur disposition , eurent à s'en pourvoir à grands frais , et non sans peine, afin de n'être pas honnis à ce souper de sages. Pour moi, quand je me croyais d'avance bien pourvu , grâces à une très belle fille appelée Pentasilée, qui m'aimait grandement, je me vis obligé de la'céder à l'un de mes meilleurs amis, nommé Bacciacca, lequel en avait été et en était encore éper-

(1) Ce Michel-Ange siennois ne doit pas être confondu avec l'illustre florentin Michel-Ange Buonarotti.

dûment épris. Il y eut dans cette affaire un peu de dépit amoureux , en ce que, voyant que je la cédais si facilement au Bacciacca , cette Pentasilée supposa que je ne me souciais guère de l'affection qu'elle me portait , d'où plus tard m'advint une désagréable affaire , par suite de la vengeance qu'elle voulut tirer de l'outrage reçu , ce que j'expliquerai ailleurs.

Quoi qu'il en soit, l'heure venait de se présenter à la vertueuse assemblée, chacun avec sa corneille; je me trouvais au dépourvu, et assez follement honteux d'une telle mésaventure. Comme j'avais surtout à cœur de ne pas introduire quelque corneille de bas étage parmi des hommes d'un mérite éminent , je tâchai d'imaginer quelque plaisanterie qui fût de nature à augmenter le divertissement. Mon projet arrêté , je fis venir un garçon de seize ans, fils d'un espagnol, ouvrier en cuivre et mon voisin. Le jeune homme , du nom de Diego , instruit , studieux , était beau de sa personne ; son teint était d'une merveilleuse fraîcheur ; les traits de son visage étaient non moins remarquables que ceux de l'Antinous antique. Bien des fois il m'avait servi de modèle , et tenait à honneur de figurer ainsi dans mes ouvrages. Ne fréquentant personne, il vivait inconnu : pauvre et mal vêtu d'ordinaire , il n'était préoccupé que de ses études. Venu chez moi , je le priai de se laisser affubler de vêtements de femme que j'avais tenus tout prêts. Il y consentit , et tandis qu'il

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s'habillait , je l'ajustai de façon à beaucoup relever les charmes de sa figure : je lui attachai des pendants d'oreilles montés de deux grosses perles fines ; ces anneaux, serrés seulement sur l'oreille non percée , paraissaient y tenir en la manière accoutumée. Je lui mis ensuite au cou un collier d'or enrichi de pierres précieuses, et des bagues aux doigts ; puis, le prenant doucement par l'oreille, je l'attirai devant un grand miroir. Ce jeune garçon , se voyant transformé de la sorte , s'écria en riant avec naïveté : « Se peut-il? Est-ce donc là Diego? » Je lui dis alors : « Oui, c'est bien Diego, Diego de qui je ne récla- « mai jamais rien, mais que je prie à présent de me ren- « dre un bon office. Il s'agit de venir avec moi, dans ce « costume, souper en compagnie d'honnêtes gens dont a m'a plus d'une fois entendu parler. » Le jeune homme, sage et réservé, devint pensif; il baissa les yeux, demeura ainsi quelques instants sans rien dire , et se redressant bientôt : « Eh bien , soit , dit-il , j'irai volona tiers avec Benvenuto ; partons. » Je lui mis sur la tête un grand voile dont les Romaines se servaient en été , et arrivés au lieu du rendez-vous , nous y trouvâmes les convives réunis qui vinrent à notre rencontre. Michel- Ange se trouvait entre Jules- Romain et Giovanni- Francesco. Lorsque je levai le voile qui cachait le visage de ma compagne , Michel-Ange qui, ainsi que je l'ai déjà dit, était l'homme le plus jovial qu'on se puisse figurer ,

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appuya ses mains sur les têtes de Giovanni et de Jules , les fit incliner le plus qu'il lui fut possible , et se prosternant, se mit à crier miséricorde ; puis, interpellant les assistants , il dit avec transport : « Admirez , Messires , « admirez comme sont faits les anges du paradis ! on « représente d'ordinaire les anges sous la forme maseu- « line ; nous voyons aujourd'hui qu'il existe aussi des « anges féminins : » et il ajouta dans son enthousiasme : « 0 bel ange ! ô ange digne du ciel ! Qu'à ta présence je a doive mon salut ! »

A ces mots le jeune homme se prit à rire , éleva la main droite, et donna une bénédiction papale à Michel- Ange. Celui-ci, se relevant, dit qu'il était d'usage de baiser les pieds du pape , mais que l'on devait baiser les joues des anges; ce qu'ayant fait, Diego rougit beaucoup, et cette rougeur ajouta à sa beauté. Aux murs de la salle du banquet étaient appendus des sonnets que chacun de nous avait composés et envoyés. Diego se mit à les parcourir, et les lut tous aveo un charme qui augmentait les grâces de sa personne. De tous les discours qui se tinrent, et que je ne puis ni ne veux rapporter ici, je mentionnerai seulement ce peu de mots, parce qu'ils furent dits par le grand peintre Jules-Romain : après avoir promené ses regards sur l'assemblée, et les avoir plus particulièrement arrêtés sur les femmes, il se tourna vers Michel-Ange : « Mon cher Michel-Ange, lui dit-il à voix

« basse, le surnom de Corneilles que vous avez donné à « ces dames leur convient assez, surtout auprès du plus « beau paon qu'on puisse voir. »

Le repas étant servi, lorsqu'il fut question de se mettre à table , Jules sollicita la permission de. distribuer les places ; elle lui fut octroyée : il plaça d'un côté de la table toutes les dames, avec la mienne au centre, puis tous les hommes en face d'elles, et jnoi au milieu, en disant que cet honneur m'était dû. Les attraits de nos femmes, et particulièrement de la mienne , se prononçaient à merveille sur un fond de beaux jasmins fleuris. Chacun fit honneur de son mieux au festin qui était d'une splendide abondance.

A la suite du souper il y eut un superbe concert de voix et d'instruments ; et comme les chanteurs avaient leur musique sur des pupitres, Diego voulut chanter sa partie. Meilleur musicien que les autres, il causa une telle surprise, que les propos de Michel-Ange et de Jules, jusque là gais et légers , s'étaient changés en paroles graves et d'un sérieux mêlé d'étonnement.

Après la musique, un certain Aurèle Ascolano, excellent improvisateur, fit en termes pompeux l'éloge des dames. Pendant qu'il discourait, les deux femmes qui avaient Diego entre elles, ne cessaient point de babiller : l'une s'exprimait de manière à faire mal penser d'elle ; l'autre interrogeait le jeune garçon , lui demandait quels

étaient ses bons amis, depuis quand elle était arrivée à Rome, et beaucoup d'autres questions semblables. Si j'avais leloisir de raconter toutes ces balivernes, je décrirais plusieurs incidents occasionés par la jalousie de cette Pentasilée qui était éprise de moi, mais je n'insiste pas là-dessus.

Cependant le caquetage de ces sottes déplaisant à la donna Diego , qui s'était do^é le nom de Pomone , elle se tournait en vain de côté et d'autre , pour éluder leurs fâcheuses attaques. Il lui fut demandé par la femme que Jules-Romain avait amenée , si elle n'éprouvait pas quelque mal. Elle répondit que oui, qu'elle se croyait enceinte de plusieurs mois , et qu'elle ressentait de la douleur. Ses deux voisines , émues alors de compassion pour Pomone (1)

Elles se levèrent soudain , en accablant Diego d'invectives. De là , grande rumeur, force exclamations et éclats de rire. Sur ce , Michel-Ange réclama la permission de m'imposer une pénitence à sa guise ; elle lui fut accordée à grands cris ; mais il me tira bientôt de perplexité

(1) Il y a ici un passage qu'on n'a pas cru devoir traduire , môme librement, précisément à cause de la liberté du texte italien.

en disant : « Vive Benvenuto I vive notre maître !» Et il ajouta que ma supercherie ne méritait que des applaudissements. Ainsi finit cette agréable journée , et chacun de nous s'en revint à son logis. »

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