SCENE PREMIERE
ANNA, KLOPMANN.
Au lever du rideau quelques eoups de canon doivent se faire entendre.
ANNA
Maudit soit le bruit du canon !
Tant de malheur en est la suite !
Je hais le tambour , le clairon , Qui'mettent les amours en fuite.
Ah î que les hommes sont méchants !
Sans cesse ravager la terre , En dépeupler les habitants !
La triste chose que la guerre !
KLOPMANN.
Moi, j'aime le bruit du canon , Lorsque la gloire en est la suite ; Des trompettes j'aime le son Qui met les ennemis en fuite.
Voir ses étendarts triomphants , Puis , rendre la paix à la terre , En repeupler les habitants ; La belle chose que la guerre !
Pourquoi faut-il que je sois vieux ! Dans mon temps , au moins, j'ai payé de ma personne, et lors de mes campagnes , en Belgique , en Autriche , en Prusse , je ne fis pas déshonneur à nos compatriotes les Alsaciens. Maintenant Klopmann est réduit à admirer des exploits qu'il ne peut plus imiter. Cependant mon fusil de munition n'est pas rouillé , un reste de sang français circule dans mes veines , et si je n'étais pas consigné Ici , on verrait
ANNA
Mon cher Klopmann , n'est-ce pas encore le canon qui retentit? Ce bruit terrible gronde toujours à mes oreiHes.
KLOPMANN.
N'ayez donc pas peur, mam'zelle. (une fanfare lointaine.) Et , tenez, voici de quoi vous tranquilliser.
Entendez-vous ces accents de la gloire ? Ecoutez bien , ce sont des airs français ; Tout est fini , nous avons la victoire ;
Voilà le gage du succès.
Moi , qui jadis ai fait le diable à quatre , Mon colonel trop tôt me réforma ; Pends -toi , Rlopmann , car on vient de combattre , Et tu n'étais pas là.
Tout est fini, vous dis-je ; les Français sans doute viennent de repousser au-delà du Rhin ces damnés d'Allemands dont la vue nous offusquait. L'affaire aura [été chaude ; mais rassurez-vous , nous en sommes quittes.
ANNA
Si j'ai peur, Klopmann, c'est surtout pour nos bons maîtres, pour M. Raymond et son aimable fille , mademoiselle Louise.
KLOPMANN.
Oh! il est sûr que le docteur . Raymond est un digne homme. Je défie qu'on trouve dans toute l'Alsace un médecin plus habile , et plus prompt à secourir les malheureux. Quant à Mam'zelle Louise , on peut la surnommer belle et bonne.
ANNA
Il esl naturel de s'inquiéter pour eux. Mais , savcz-vousr
Wk MISCELLANEES.
Klopmann , j'ai bien encore quelque chose qui me fait trembler. Vous êtes mon vieil ami , et je puis vous faire cette confidence.
KLOPMANN.
Bon! je suis le vieil ami et le confident. Il faut se contenter de cela , faute de mieux. Sachons donc un peu ce qui vous trouble.
ANNA
L'an dernier , lors de la première invasion ( car malheureusement pour nous , 1815 ne ressemble que trop à 1814), un sergent, nommé Francœur, logea ici avec son capitaine, M. Sinclair ; vous en souvenez-vous?
KLOPMANN.
Si je m'en souviens ! Deux braves militaires, parbleu î Et , soit dit en passant , le capitaine en tenait , je crois , un peu pour notre demoiselle.
ANNA
Je ne dirais pas non. Quoi qu'il en soit , en entendant ce matin la canonnade , je ne pouvais m'empêcher de penser à eux ; ils ne sont pas là , me disais-je , mais ailleurs aussi il y a du danger, et je craignais pour eux.
MISCELLANEES. 285
KLOrMANN.
Pour eux , c'est-à-dire pour Francœur. Diable ! il est heureux, ce Francœur. Cela me rappelle mon jeune temps.
C'est qu'alors , voyez-vous , ma chère ,
Je n'avais pas les cheveux gris ;
J'étais gaillard , je savais plaire
Aux belles de plus d'un pays.
A mon abord fier et terrible
Quand les Prussiens tremblaient d'effroi ,
Plus d'une Prussienne sensible
De son côté tremblait pour moi.
Chacun a son tour. Mais voici M. Raymond et mam'zelle Louise.