LES PRÉCÉDENTS, M. RAYMOND, LOUISE
M. RAYMOND
Rassure-toi , mon enfant , les Français rentrent en vainqueurs dans notre petite ville , et ce n'est pas pour s'en laisser déposséder de nouveau. Le calme va renaître ici , je l'espère. C'est en ce moment surtout, ma Louise , que je voudrais rester auprès de toi , pour t'inspirer plus
de sécurité ; il faut que je te quitte , mais je reviendrai sans doute bientôt.
LOUISE
Quoi ! mon père, vous me laissez , vous sortez de votre maison, quand au dehors régnent la confusion et le désordre ?
M. RAYMOND
Ma fille", il est des occasions où nos affections les plus chères doivent céder au devoir. Le devoir de la profession de médecin est d'être là où il y a des maux à réparer. Dernièrement, tu le sais, je portai mes secours à des blessés allemands. Aujourd'hui d'autres blessés gémissent , et ces victimes de la guerre sont nos défenseurs. Ce que j'ai fait pour des ennemis de la France , combien plus volontiers le ferai-je pour des Français !
Du glaive sanglant des combats Il est doux d'effacer la trace ; Nos guerriers bravent le trépas Dont je détourne la menace :
Quand je puis adoucir leurs maux , J'obtiens aussi ma part de gloire , Et si je sauve des héros , Je crois gagner une victoire.
MISCELLANEES. 287
ANNA
Bon docteur !
LOUISE
Je vous reconnais bien à ce langage , mon père , et je n'insiste plus.
M. RAYMOND
Les Allemands battent en retraite , et il n'y a tout au plus à craindre que quelques pillards égarés. Au reste , mon vieux Klopmann , je place ma fille et Anna sous ta garde. Je connais ton zèle , et je sais que tu retrouverais, au besoin , ton ancienne vigueur pour défendre la maison de ton maître.
KLOPMANN.
Mille bombes ! M. le docteur , je vais chercher mon fidèle fusil qui autrefois a brûlé plus d'une moustache allemande. J'ai encore là haut quelques cartouches qui dorment depuis Wagram; puisque vous me remettez en activité de service , corbleu I je me sens rajeuni.
M. RAYMOND, riant.
Ce bon Klopmann, comme il s'enflamme î Bravo, mon vieil ami ! Cependant j'espère bien que tes dispositions nurtiales seront en pure perte.
KLOPMANN.
Tenez , je voudrais qu'il vînt ici seulement une demidouzaine de maraudeurs, ne fût-ce que pour vous prouver que je ne suis pas trop engourdi par mes soixante ans.
'ANNA
Grand merci de votre souhait, M. Klopmann. M. RAYMOND , à Louise.
Adieu , ma chère fille , je pars vite , afin de revenir plus tôt.
KLOPMANN.
Fiez-vous à moi , M. le docteur ; pour la défense de mam'zelle , je vaudrais moi seul une escouade de grenadiers.
Klopmann reconduit M. Raymond jusqu'à la seconde porte du fond , il la ferme sur lui à double tour , et se retire par l'un des côtés du théâtre.