Buon giorno, f râtelle, salut ordinaire des Corses
Ces mots réjouirent Gamha.
— l'aiivre diable! dit Mateo, il avait faim.
I.r drole s'est défendu comme un lion, poursuivit Tatljudanl un peu mortifié; il m'a tué un de mes voltij/eurs, et, non coulent de cela, i! a cassé le bras au caporal Chardon; mais il n'y a pas grand mal, ce n'était qu'un Français*... Ensuite il s'était si bien caché que le diable ne l'aurait pu découvrir. Sans mon petit cousin Fortunato, je ne l'aurais jamais pu trouver.
— Fortunato! s'écria Mateo.
— Fortunato! répéta Giuseppa.
• — Oui, h' Gianetto s'était caché sous ce tas de foin là-bas; mais mon petit cousin m'a montré la malice. Aussi je le dirai à son oncle le caporale, afin qu'il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai à M, l'avocat général .
— Malédiction! dit tout bas Mateo.
Ils avaient rejoint le détachement. Gianetto était déjà couché sur la litière et prêt à partir. Quand il vil Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d'un sourire étrange; puis se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil, en disant :
— Maison (Tun traître!
II n'y avait (juiiii homme décidé à mourir (jui ei^t osé prononcer le mot de traître en rapplirjuant à Falcone. Un bon cfnij) de stylcl, (|iii n'aurait pas eu be-
soin d'être répété, aurait immédiatement payé l'insulte. Cependant Mateo ne fit pas d'autre geste que celui de porter sa main à son front comme un homme accablé.
Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver son père. Il reparut bientôt avec une jatte de lait, qu'il présenta les yeux baissés à Gianetto.
— Loin de moi! lui cria le proscrit, d'une voix foudroyante.
Puis, se tournant vers un des voltigeurs :
— Camarade, donne-moi à boire, dit-il.
Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l'eau que lui donnait un homme avec lequel il venait d'échanger des coups de fusil. Ensuite il demanda qu'on lui attachât les mains de manière qu'il les eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées derrière le dos.
— J'aime, disait-il, à être couché à mon aise.
On s'empressa de le satisfaire, puis l'adjudant donna le signal du départ, dit adieu à Mateo qui ne lui répondit pas, et descendit au pas accéléré vers la plaine.
Il se passa près de dix minutes avant que Mateo ouvrît la bouche. L'enfant regardait d'un œil inquiet tantôt sa mère et tantôt son père, qui, s'appuyant sur son fusil, le considérait avec une expression de colère concentrée.
— Tu commences bien ! dit enfin Mateo d'une voix calme, mais effrayante pour qui connaissait l'homme.
20 PROSPEIl MÉRIMÉE
— Mon père! s'écria l'cnfanl en s'avançant les larmes aux yeux comme pour se jeter à ses genoux.
Mais Mateo lui cria :
— Arrière de moi!
Et l'enfant s'arrêta et sanglota, immobile, à quelques pas de son père.
Giiiseppa s'approcha. Elle vemiit d'apercevoir la chaîne de la montre, dont un bout sortait de la chemise de Fortunato.
— Qui t'a donné cette montre? dcmanda-t-elle d'un ton sévère.
— Mon cousin l'adjudant.
Falcone saisit la montre, et la jetant avec force contre une pierre, il la mit en mille pièces.
— Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi?
Les joues brunes de Giuseppa devinrent d'un rouge de brique.
— Que dis-tu, Mateo? et sais-tu bien à (jui tu pailes?
— Eh bien ! cet enfant est le premiei- de sa race qui ait fait une trahison.
Les sangh)ts et les hoquets de l'oiUiiialo redoubh'rent, et Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin, il frappa la terre de la crosse de son fusil, |)uis le rejeta sur son épaule et reprit le chemin du maquis, en criant à Fortunato de le suivre. L'enfant obéit.
Giuseppa courut après Mateo, et lui saisit le bras :
— C'est ton fils, lui dit-elle d'une voix tremblante,
en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait dans son âme.
— Laisse-moi, répondit Matco : je suis son [)cre. Giuseppa embrassa son fils et rentra en pleurant
dans sa cabane : elle se jeta à genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Falcone marcha quelque deux cents pas dans le sentier, et ne s'arrêta que dans un petit ravin où il descendit. Il sonda la terre avec la crosse de son fusil, et la trouva molle et facile à creuser. L'endroit lui parut convenable pour son dessein.
— Fortunato, va auprès de cette grosse pierre. L'enfant fit ce qu'il lui commandait, puis il s'agenouilla.
— Dis tes prières.
— Mon père, mon père, ne me tuez pas.
— Dis tes prières, répéta Mateo d'une voix terrible.
L'enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le Pater et le Credo. Le père, d'une voix forte, répondait Amen! à la fin de chaque prière.
— Sont-ce là toutes les prières que tu sais?
— Mon père, je sais encore VAve Marin, et la litanie que ma tante m'a apprise.
— Elle est bien longue; n'importe.
L'enfant acheva la litanie d'une voix éteinte.
— As-tu fini?
— Oh! mon père, grâce! pardonnez-moi : je ne le
22 l'HOSI'ER MÉlUMÉi:
ferai plus! Je prierai laiil mou cousin le caporalc qu'on fera ^ràoe au Gianelloî
Il parlait encore; Maleo avait armé son fusil et le couchait en joue, en lui disant :
— Que Dieu te pardonne!
L'enfanI fil un clTorl dc'sespéié pour se relever et embrasser les genoux de son père, mais il n'en eut pas le temps. Maleo (il feu, cl Korlunato tomba raide mort.
Sans jeter un coup d'œil sur le cadavre, Mateo reprit le chemin de sa maison poui' aller chercher une bêche, afin d'enterrer son fils. Il avait fait à peine cjuelques pas, (piil rencontra Giuseppa, qui accourait alarmée du coup de feu.
— Qu'as-tu fait? s'écria-t-cllc.
— Justice.
— Où est-il?
— Dans le ravin. Je vais l'enterrer, il est mort en chrétien. Je lui ferai chanter une messe. — Que Ton dise à mon gendre Tiodoro Bianchi qu'il vienne demeurer avec nous.
Tliere are more Ihings* in heav'n and earth, Horatio, Than are dreamt of in your philosophy.
Shakspeare, Ilamlet.
On se moque des visions et des apparitions surnaturelles; quelques-unes cependant sont si bien attestées, que, si l'on refusait d'y croire, on serait obligé, pour être conséquent, de rejeter en masse toutes les preuves historiques.
Un procès-verbal en bonne forme, revêtu des signatures de quatre témoins dignes de foi, voilà ce qui garantit l'authenticité du fait que je vais raconter. J'ajouterai que la prédiction contenue dans ce procès-verbal était connue et citée bien longtemps avant que des événements arrivés de nos jours aient paru l'accomplir.
Charles XI, père du fameux Charles XIP, était l'un des monarques les plus despotiques, mais l'un des plus sages ^ qu'ait eus la Suède. Il restreignit les privilèges monstrueux de la noblesse, abolit la puissance du Sénat, et fit des lois de sa propre autorité; en un mot, il changea la constitution du pays, qui était oligarchique avant lui, et força les Etats à lui confier l'autorité absolue. C'était d'ailleurs un homme éclairé, brave, fort attaché à la religion luthérienne, d'un caractère inflexible, froid, positif, entièrement dépourvu d'imagination.
26 PROSPEn MÉniMÉK
11 Nt'iliilt (le jMidro sa feiniîH' riricjur Mlronorr. (^uolcjur sa (liirolo juuir cetlr ]>n'!HM*ss(' eût, dil-on, hâté sa fin. il 1 «'stiniail, ri paiiil j)liis tduchc de sa mort qu'on ne l'aurait attendu d'un c(vin aussi sec que le sien. Depuis cet événement, il d('\inl encore plus sombre et tacilui iir ({u auparavant, el se livra au travail avec une application fjui prouvait un besoin impérieux d éeaiter des idées pénibles.
A la lin (1 iiiu' soirée d automne, il était assis en robe de cbambre et en pantoufles devant un <rrand feu allumé dans son cabinet, au palais de Stockholm. Il avait auprès de lui son chambellan, le comte Brahé, (ju il honorait de ses bonnes grâces, et le médecin Baumgarten, (|ui, soit dit en passant, tranchait de l'esprit fort, et voulait (jue I on doutât de tout, excepté de la médecine. Ce soir-là, il Tavait fait venir pour le consulter sur je ne sais quelle indisposition.
La soirée se prolongeait, et le roi, contre sa coutume, ne leur faisait pas sentir, en leur donnant le bonsoir, (|u'il était temps de se retirer. La tête baissée et les yeux fixés sur les tisons, il gardait un profond silence, ennuyé de sa compagnie, mais craignant, sans savoir pour(juoi, de rester seul. Le comte Brahé s'apercevait bien (jue sa présence n'était pas fort agréable, et déjà plusieurs fois il avait exprimé la crainte que Sa Majesté n'eiU besoin de repos : un geste du roi l'avait l'ctenu à sa place. A son tour, le mé(b( iii j»;irj;i du toit (jue les veilles font à la santé ; mais Charles lui répondit entre ses dents :
— Bestez, je n ai pas encore envie de dorniir.
Alors on essaya différents sujets de conversation, qui s'épuisaient tous à la seconde ou troisième phrase. Il paraissait évident que Sa Majesté était dans une de ses humeurs noires, et, en pareille circonstance, la position d'un courtisan est bien délicate. Le comte Brahé, soupçonnant que la tristesse du roi provenait de ses regrets pour la perte de son épouse, regarda quelque temps le portrait de la reine suspendu dans le cabinet, puis il s'écria avec un grand soupir :
— Que ce portrait est ressemblant! Voilà bien cette expression à la fois si majestueuse et si douce ! . . .
— Bah! répondit brusquement le roi, qui croyait entendre un reproche toutes les fois qu'on prononçait devant lui le nom de la reine. — Ce portrait est trop flatté! La reine était laide.
Puis, fâché intérieurement de sa dureté, il se leva et fit un tour dans la chambre pour cacher une émotion dont il rougissait. Il s'arrêta devant la fenêtre qui donnait sur la cour. La nuit était sombre, et la lune à son premier quartier.
Le palais où résident aujourd'hui les rois de Suède n'était pas encore achevé, et Charles XI, qui l'avait commencé, habitait alors l'ancien palais situé à la pointe du Ritterholm , qui regarde le lac M œler *. C'est un grand bâtiment en forme de fer à cheval. Le cabinet du roi était à l'une des extrémités, et à peu près en face se trouvait la grande salle où s'assemblaient les Etats, quand ils devaient recevoir quelque communication de la couronne.
2ft PROSrEH MÉIUMÉE
I^cs fenêtres de cette salle scmblaioiil en ce moment éclairées d'une vive lumière. Cela parut étrange au roi. Il supposa d'abord (jue cette lueur était produite par le flambeau de quebjuc valet. Mais (ju'allait-on faire à cette heure dans une salle (|ul depuis longtemps n'avait pas été ouverte? D'ailleurs la lumière était trop éclatante pour provonii' d'un seul flambeau. On aurait pu l'attribuer à un incendie, mais on ne voyait point de fumée, les vitres n'étaient pas brisées, nul bruit ne se faisait entendre; tout annonçait plutôt une illumination d'apparat.
Charles regarda ces fenêtres ([uelque temps sans parler. Cependant le comte Brahé, étendant la main vers le cordon d'une sonnette, se disposait à sonner un page pour l'envoyer reconnaître la cause de cette sinirulièrc clarté; mais le roi l'arrêta.
— Je veux aller moi-même dans cette salle, dit-il.
En achevant ces mots, on le vit pâlir, et sa physionomie exprimait une espèce de terreur religieuse. Pourtant il sortit d'un pas ferme; le chambellan et le médecin le suivirent, tenant chacun une bougie allumée.
Le concierge (jui avait la charge des clefs était déjà couché. Haumgarten alla le réveiller, et lui ordonna, de la part du roi, d'ouvrir sur-le-champ les portes de la salle des Etats. La surprise de cet homme fut grande à cet ordre inattendu; il s'habilla à la hâte et joignit le roi avec son trousseau de clefs. D'abord il ouvrit la porle d'une galerie (jui servait d'anti- <hambre ou de dégagement à la salle des Etats. Le
roi entra, mais quel fut son étonnement en voyant les murs entièrement tendus de noir!
— Qui a donné l'ordre de l'aire tendre ainsi cette salle? demanda-t-il d'un ton colère.
— Sire, personne que je sache, répondit le concierge tout troublé. Et la dernière fois que j'ai fait balayer la galerie, elle était lambrissée de chêne comme elle l'a toujours été... Certainement ces tentures-là ne viennent pas du garde-meuble de Votre Majesté.
Et le roi, marchant d'un pas rapide, était déjà parvenu à plus des deux tiers de la galerie. Le comte et le concierge le suivaient de près; le médecin Baumgarten était un peu en arrière, partagé entre la crainte de rester seul et celle de s'exposer aux suites d'une aventure qui s'annonçait d'une façon assez étrange.
— N'allez pas plus loin, Sire! s'écria le concierge. Sur mon âme, il y a de la sorcellerie là-dedans. A cette heure... et depuis la mort de la reine, votre gracieuse épouse..., on dit qu'elle se promène dans cette galerie... Que Dieu nous protège!
— Arrêtez, Sire! s'écriait le comte de son côté. N'entendez-vous pas ce bruit étrange, qui part de la salle des Etats? Qui sait à quels dangers Votre Majesté s'expose?
— Sire, disait Baumgarten, dont une boufîée de vent venait d'éteindre la bougie, permettez du moins que j'aille chercher une vingtaine de vos trabans^.
— Entrons, dit le roi d'une voix ferme, en s'arrê-
tant devant la porte de la ^rrande salle; et loi, concierge, ouvre vite cette poitc.
11 la poussa du pied, et le bruit, répété par l'écho des voûtes, retentit dans la galerie comme un coup de canon.
ï.e concierge trem))lait tellement, (jue sa clef battait la serrure sans (|u'il put parvenir- à la faire entrer.
— Un vieux soldat (jui tremble! dit Charles en haussant les épaules, .\llons, comte, ouvrez-nous cette porte.
— Sire, répondit le comte en reculant d'un pas, (jue Votre Majesté me commande de marcher à la bouche d'un canon danois ou allemand, j'obéirai sans hésiter; mais c'est l'enfer tjue vous voulez que je défie.
Le loi airaclia la clef des mams du concierge.
— Je vois bien, dit-il d un ton de mépris, que ceci me regarde seul; et, avant (juc sa suite eût pu l'en empêcher, il avait ouvert l'épaisse porte de chêne, et était entré dans la grande salle, en prononçant ces mots : « Avec l'aide de Dieu*. » Ses trois acolytes, poussés par la cuiiosité, plus forte (jue la peur, et peut-être honteux d'abandonner leur roi, entrèrent avec lui.
La grande salle était éclairée par une infinité de flambeaux. Une tenture noire avait remplacé l'anti(|ue tapisserie à personnages. Le long des murailles, paraissaient disposés en ordre, comme à l'ordinaire, des drapeaux allemands, danois ou mos-
covites, trophées des soldats de Gustave-Adolphe^. On distinguait au milieu des bannières suédoises, couvertes de crêpes funèbres.
Une assemblée immense couvrait les bancs. Les quatre ordres de l'Etat' siégeaient chacun à son rang. Tous étaient habillés de noir, et cette multitude de faces humaines, qui paraissaient lumineuses sur un fond sombre, éblouissaient tellement les yeux, que des quatre témoins de cette scène extraordinaire, aucun ne put trouver dans cette foule une figure connue. Ainsi un acteur vis-à-vis d'un public nombreux ne voit qu'une masse confuse, où ses yeux ne peuvent distinguer un seul individu.
Sur le trône élevé d'où le roi avait coutume de haranguer l'assemblée, ils virent un cadavre sanglant, revêtu des insignes de la royauté. A sa droite, un enfant, debout et la couronne en tête, tenait un sceptre à la main; à sa gauche, un homme âgé, ou plutôt un autre fantôme, s'appuyait sur le trône. Il était revêtu du manteau de cérémonie que portaient les anciens administrateurs de la Suède, avant que Wasa n'en eût fait un royaume *. En face du trône, plusieurs personnages d'un maintien grave et austère, revêtus de longues robes noires, et qui paraissaient être des juges, étaient assis devant une table couverte de grands in-folios et de parchemins. Entre le trône et les bancs de l'assemblée, il y avait un billot couvert d'un crêpe noir, et une hache reposait auprès.