‹ Mosaïque (volume 2)Chapitre 48 sur 102 · MI · texte numérisé non relu

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Coupe et plan d'un navire négrier D'après Clarkson. Le cri des Africains contre leurs oppresseurs

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et disposés sur deux lignes parallèles, laissaient entre leurs pieds un espace vide, qui, dans tous les autres négriers, ne sert qu'à la circulation. Ledoux imagina de placer dans cet intervalle d'autres nègres, couchés perpendiculairement aux premiers. De la sorte, son navire contenait une dizaine de nègres de plus qu'un autre du même port. A la rigueur, on aurait pu en placer davantage; mais il faut avoir de l'humanité, et laisser à un nègre au moins cinq pieds en longueur^ et deux en largeur"^ pour s'ébattre, pendant une traversée de six semaines et plus : « Car enfin, disait Ledoux à son armateur pour justifier cette mesure libérale, les nègres, après tout, sont des hommes comme les blancs*. » ^

UEspèrance partit de Nantes un vendredi, comme le remarquèrent depuis des gens superstitieux. Les inspecteurs* qui visitèrent scrupuleusement le brick ne découvrirent pas six grandes caisses remplies de chaînes, de menottes, et de ces fers que l'on nomme, je ne sais pourquoi, barres de justice. Ils ne furent point étonnés, non plus, de l'énorme provision d'eau que devait porter V Espérance^ qui, d'après ses papiers, n'allait qu'au Sénégal pour y faire le commerce de bois et d'ivoire. La traversée n'est pas longue, il est vrai; mais enfin le trop de précautions ne peut nuire. Si l'on était surpris par un calme, que deviendrait-on sans eau?

V Espérance partit donc un vendredi, bien gréée et bien équipée de tout. Ledoux aurait voulu peut-être

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des mais un peu plus solides; cependant, tant (ju'il commanda le bâtiment, il n'eut pointa s'en plaindre. Sa traversée fut heureuse et rapide jus(ju'à la c6te d'Afrique. Il mouilla dans la livicre de Joale* (je crois), dans un moment où les croiseurs an<r|ais ne surveillaient point cette partie de la cAte. Des courtiers du pavs vinrent aussitôt à bord. Le moment était on ne peut plus favorable; Tamango, guerrier fameux et vendeur d'hommes, venait de conduire à la côte une grande quantité d'esclaves, et il s'en défaisait à bon marché, en homme qui se sent la force et les movens d'approvisionner la place, aussitôt (|ue les objets de son commerce y deviennent rares.

Ile capitaine Ledoux se fit descendre sur le rivage, et fit sa visite à Tamango. 11 le trouva dans une case en paille (ju'on lui avait élevée à la hâte, accompagné de ses deux femmes et de (juel([ues sous-marchands et conducteurs d'esclaves. Tamango s'était paré pour recevoir le capitaine blanc. 11 était revêtu* d'un vieil habit d'uniforme bleu, ayant encore les galons de caporal ; mais suichacjue épaule j)en(lai(Mit deuxépaulettes d'or attatdiées au même boulon, et ballotlanl, l'une par devant, l'autre par (bîirière. ('omme il n'avait pas de chemise, et (jue Thabit était un peu court |»<Mii- un homme de sa taille, on remar<|uait eiitic les icvris blaucs de l'habit et son caleçon de toih' de (iuince une bande considérable de peau noire, qui ressemblait à une large ceinture. Mfi grand sabre de cavalerie était suspendu à son côté au moyen d'une

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corde, et il tenait à la main un beau fusil à deux coups, de fabrique anglaise. Ainsi équipé, le guerrier africain croyait surpasser en élégance le petitmaître le plus accompli de Paris ou de [iOndres.

Le capitaine Ledoux le considéra quelque temps en silence, tandis que Tamango, se redressant à la manière d'un grenadier qui passe la revue d'un général^ étranger, jouissait de l'impression qu'il croyait produire sur le blanc. Ledoux, après l'avoir examiné en connaisseur, se tourna vers son second, et lui dit :

— Voilà un gaillard que je vendrais au moins mille écus, rendu sain et sans avaries à la Martinique.

On s'assit, et un matelot, qui savait un peu la langue wolofe''', servit d'interprète. Les premiers compliments de politesse échangés, un mousse apporta un panier de bouteilles d'eau-de-vie; on but, et le capitaine, pour mettre Tamango en belle humeur, lui fit présent d'une jolie poire à poudre en cuivre, ornée du portrait de Napoléon en relief. Le présent accepté avec la reconnaissance convenable, on sortit de la case, on s'assit à l'ombre en face des bouteilles d'eau-de-vie, et Tamango donna le signal de faire venir les esclaves qu'il avait à vendre.

Ils parurent sur une longue file*, le corps courbé par la fatigue et la frayeur, chacun ayant le cou pris dans une fourche longue de plus de six pieds, dont les deux pointes étaient réunies vers la nuque par une barre de bois. Quant il faut se mettre en marche, un des conducteurs prend sur son épaule le manche

de la fourche du preniier esclave; celui-ci se charge de la fourche de rhomme (jui le suit immédiatement; le second porte la fourche ilii tioisièine esclave, et ainsi des autres. S'agit-il de faire halte, le chef de file enfonce en terre le bout pointu du manche de sa fourche, et tt)ute la colonne s'arrête. On juge facilement (jiiil ne laul pas penser às'échapper à la course, «juand on porte attaché au cou un gros bâton de six pieds de longueur.

A chacpie esclave mâle ou femelle qui passait devant lui, le capitaine haussait les épaules, trouvait les hommes chétifs, les femmes trop vieilles ou trop jeunes, et se plaignant de l'abâtardissement de la race noire :

— Tout dégénère, disait-il; autrefois c'était bien dilVérenl. Les femmes avaient cinq pieds six pouces de haut, et (juatre hommes auraient tourné seuls le cabestan d'une frégate, pour lever la maîtresse-ancre.

Opendant, tout en criti(juanl, il faisait un premier choix des noirs les plus robustes et les plus beaux. Ceux-là, il pouvait les payer au jirix ordinaire ; mais, poni le i-este, il demandait une forte diminution. Famango, de son c6té, défendait ses intérêts, vantait sa marchandise, parlait de la rareté des hommes et des périls de la traite. Il conclut en demandant un prix, jt; ne sais lequel, pour les esclaves (|ne le capitaine blanc voulait charger à son bord.

Aussitôt (jue l'interprète eut traduit en français la j»t oposition de Taniango, Ledoux Miaii(|(ia tombei- à

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la renverse, de surprise et (rinclignation ; puis, imirmurant quelques jurements alTreiix, il se leva comme pour rompre tout marché avec un homme aussi déraisonnable. Alors Tamango le retint; il parvint avec peine à le faire rasseoir. Une nouvelle bouteille fut débouchée, et la discussion recommença. Ce fut le tour du noir à trouver folles et extravagantes les propositions du blanc. On cria, on disputa longtemps, on but prodigieusement d'eau-de-vie ; mais l'eau-devie produisait un efîet bien différent sur les deux parties contractantes. Plus le Français buvait, plus il réduisait ses offres; plus l'Africain buvait, plus il cédait de ses prétentions. De la sorte, à la fin du panier, on tomba d'accord. De mauvaises cotonnades, de la poudre, des pierres à feu, trois barriques d'eaude-vie, cinquante fusils mal raccommodés furentdonnés en échange de cent soixante esclaves. Le capitaine, pour ratifier le traité, frappa dans la main du noir, plus qu'à moitié ivre, et aussitôt les esclaves furent remis aux matelots français, qui se hâtèrent de leur ôter leurs fourches de bois pour leur donner des carcans et des menottes en fer; ce qui montre bien la supériorité de la civilisation européenne.

Restait encore une trentaine d'esclaves : c'étaient des enfants, des vieillards, des femmes infirmes. Le navire était plein.

Tamango, qui ne savait que faire de ce rebut, offrit au capitaine de les lui vendre pour une bouteille d'eau-de-vie la pièce. L'ofîre était séduisante. Ledoux

r»'i l»ROSI'ER MKHIMÉK

se SiMiNMil «|ii a la r«'|»irsrîitalinn (1rs \rp/L's Siciliennes* à Nantes, il avait vu iiomlur de f^rns gros cl j^ras < iilrt'i* dans un j>ailriir «Irja |il(in, rt parvonir cependanl à s'y asseoir, vu vciin (!»• I;i ( onijH rssihililé (les c<ii|)s humains. Il pril l»s xinj^t pins svellcs des trente esclaves.

Alors Tanian|^o n«* deinan(i;i pins (pi un verre d eau-de-vie pour cliacnn des dix reslanls. Ledonx réfléchit <pic les enfants nepaveni et n Occupent (jne denil-place dans les voilures puhlifpies. 11 prit donc trois enfants; mais il (h'clara (pi'il ne voulait plus se charger d nn seul noir. I amanj^o, voyant qu il lui restait encore sept esclaves sur les hras, saisit son fusil, et coucha en joue une femme qui venait la première : c'était la mère des trois enfants.

— Achète, dit-il an blanc, ou je la tue; un petit verre d'eau-de-vie, ou je tire.

— Que diable veu\-tn (pie j'en fasse? répondit Ledoux.

Tamango fit feu, et l'esclave tomba morte à terre.

— Allons, à lin autre! s'écria Pamango en visant lin vicillaid loiil cassé : nn verre d'eau-dc-vie, ou bien...

Une de ses femmes lui détouina le bras, et le coup partit au hasard. l'Jle venait de reconnaître dans ce vieillard cpie son mari allait tue? nn i^niriot ou magicien, (pu Ini a\ail piédit (pTelle serait reine.

Tamango, cpie reau-de-vie avait rciidii fniieux, ne se posséda plus, en voyant (pi'oii s Opjxisail a ses vo-

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lontés. Il frappa rudement sa femme de la crosse de son fusil; puis se tournant vers Ledoux :

— Tiens, dit-il, je te donne cette fetnme.

Elle était jolie. Ledoux la regarda en souriant, puis il la prit par la main :

— Je trouverai bien où la mettre, dit-il. L'interprète était un homme humain. Il donna une

tabatière de carton à Tamango, et lui demanda les six esclaves restants. Il les délivra de leurs fourches, et leur permit de s'en aller où bon leur semblerait. Aussitôt ils se sauvèrent, qui de çà, qui de là, fort embarrassés de retourner dans leur pays, à deux cents lieues de la côte.

Cependant le capitaine dit adieu à Tamango, et s'occupa de faire au plus vite embarquer sa cargaison. Il n'était pas prudent de rester longtemps en rivière; les croiseurs* pouvaient reparaître, et il voulait appareiller le lendemain. Pour Tamango il se coucha sur l'herbe, à l'ombre, et dormit pour cuver son eau-de-vie.

Quand il se réveilla, le vaisseau était déjà sous voiles et descendait la rivière. Tamango, la tète encore embarrassée de la débauche de la veille, demanda sa femme Ayché. On lui répondit qu'elle avait eu le malheur de lui déplaire, et qu'il l'avait donnée en présent au capitaine blanc, lequel l'avait emmenée à son bord. A cette nouvelle, Tamango stupéfait se frappa la tête, puis il prit son fusil, et comme la rivière faisait plusieurs détours avant de se déchar-

56 l'ROSl'ER MÉRIMÉE

fTor dans la inn . il roiinit, par le rlicniin le plus direct, à mic pclilc anse, éloignée (\v reml)Oiiehurc (lime (Irini-lieiH'. Là il espérait trouver un canol avec lequel tl pourrait j(»in(li c le hriek, dont les sinuosités de la rivièi'e devaient ret aider la marelle. Il ne se trompait pas : en elï'et, il eut le temj»s d(; se jeter dans un ean(>t, et de joindre le négrier.

Led(ui\ fut surpris de le voir, mais encore plus de renlendre redemander sa femme.

— Bi<Mi donne ne se reprend plus, répondil-il. Kt il lui tourna le dos. Le noir insista, oITrit de

rendre une partie des objets qu'il avait reçus en échange des esclaves. Le capitaine se mil à rire, dit qu'Ayché était une très bonne femme, et qu il voulait la garder. Alors le pauvre Tamango versa un torrent de larnies, et poussa des cris de douleur aussi aigus (jue ceux d'un malheureux qui subit une opération chirurgicale. Tantôt il se roulait sur le pont, en appelant sa chère Ayché; tantôt il se frappait la tête contre les planches, comme pour se tuer. Toujouis impassil)le, le capitaine, en lui montrant le rivage, lui faisait signe (ju'il était temps pour lui de s'en aller; mais Tamango persistait. Il olîrit juscju'à ses épaulettes d'or, son fusil et son sabre. lout fui inutile.

l'ciidanf ce (l('l)al, le lieutenant de V Espcrduce ^\{ au capitaine :

— Il nous est mort celte nuit I lois esclaves ; nous avons de la plac»'. Pour(|uoi ne prendrions-nous pas

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ce vigoureux coquin, qui vaut mieux à lui seul que les trois morts?

Ijedoux fit réflexion que Tamango se vendrait bien mille écus; ([ue ce voyage, qui s'annonçait comme très profitable pour lui, serait probablement son dernier; qu'enfin sa fortune étant faite, et lui renonçant au commerce d'esclaves, peu lui importait de laisser à la côte de Guinée une bonne ou une mauvaise réputation. D'ailleurs le rivage était désert, et le guerrier africain entièrement à sa merci. 11 ne s'agissait plus que de lui enlever ses armes; car il eut été dangereux de mettre la main sur lui pendant qu'il les avait encore en sa possession. Ledoux lui demanda donc son fusil, comme pour l'examiner et s'assurer s'il valait bien autant que la belle Ayché. En faisant jouer les ressorts, il eut soin de laisser tomber la poudre de l'amorce. Le lieutenant de son côté maniait le sabre; et Tamango se trouvant désarmé, deux vigoureux matelots se jetèrent sur lui, le renversèrent sur le dos, et se mirent en devoir de le garrotter. La résistance du noir fut héroïque. Revenu de sa première surprise, et malgré le désavantage de sa position, il lutta longtemps contre les deux matelots. Grâce à sa force prodigieuse, il parvint à se relever. D'un coup de poing, il terrassa l'homme qui le tenait au collet; il laissa un morceau de son habit entre les mains de l'autre matelot, et s'élança comme un furieux sur le lieutenant, pour lui arracher son sabre. Celui-ci l'en frappa à la tête.

r>8 PHOSI'EH MÉHIMÉE

«•l lui lit iiiir l»lcssiirr lar^r, mais peu iMofoiidc. l'ainaiifro toml>a une seconde fois. Aiissilôl on lui lia forlenieni les pieds el les mains. Tandis (|u'il se défendait, il ixMissait des cns de rairc et s'anitait comme nn sanglier pris dans des toiles; mais, lorscpi il \it (jue toute résistance était inntile, il ferma les veux, el ne lit plnsaiiciiii mouveinnit. Sa respiration forte et précipitée prouvait seule (pTil était encore vivant.

— Parbleu 1 s'écila le capitaine Ledonx, les noirs «|u il a vendus vont rire de bon coMir en le vovant esclave à son Irnu". ('/est poni' le coup (|u ils veriinit bien (pi il v a une Providence.

Cependant le pauvre Tamantro perdait tout son sang. Le cliarital>le interprète, ([ni la veille avait sauvé la vie à six esclaves, s'approcha de lui, banda sa blessure, cl lui adressa (piebjucs paroles de consolation. Ce (|u'il put lui dire, je ritruore. Le noir restait immobile, ainsi qu'un cadavre. Il fallut ({ue deux matelots le portassent comme nn pacjuel dans l'entrepont, à la place fjui lui était destinée. Pendant deux jours, il ne voulut ni boire ni manger; à peine lui vit-on ouviir les yeux. Ses comj)agnons de captivité, autrefois ses prisonniers, le virent paraître au milieu d'eux avec un étonncment stupide. Telle était la crainte qu'il leur inspirait encore, (jue pas un seul n'osa insulter la misèie de ecdui (jui avait causé la leur.

l'^avorisé par nn bon veni de terre, le vaisseau

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s'éloignait rapidement de la cote d'Afiifjue. Déjà sans inquiétude au sujet de la croisière anglaise, le capitaine ne pensait plus qu'aux énormes bénéfices ([ui l'attendaient dans les colonies vers lesquelles il se dirigeait. Son bois d'ébène se maintenait sans avaries. Point de maladies contaofieuses*. Douze nègres seulement, et des plus faibles, étaient morts de chaleur : c'était bagatelle. Afin que sa cargaison humaine soufTrît le moins possible des fatigues de la traversée, il avait l'attention de faire monter tous les jours ses esclaves sur le pont. Tour à tour un tiers de ces malheureux avait une heure pour faire sa provision d'air de toute la journée. Une partie de l'équipage les surveillait armés jusqu'aux dents, de peur de révolte : d'ailleurs on avait soin de ne jamais leur ôter entièrement leurs fers. Quelquefois un matelot qui savait jouer du violon les régalait d'un concert. Il était alors curieux de voir toutes ces figures noires se tourner vers le musicien, perdre par degré leur expression de désespoir stupide, rire d'un gros rire et battre des mains, quand leurs chaînes le leur permettaient. — L'exercice est nécessaire à la santé; aussi l'une des salutaires pratiques du capitaine Ledoux, c'était de faire souvent danser ses esclaves, comme on fait piaffer des chevaux embarqués pour une longue traversée.

— Allons, mes enfants, dansez, amusez-vous, disait le capitaine d'une voix de tonnerre, en faisant claquer un énorme fouet de poste.

C>C\ PROSPER MKHIMÉE

Klaussilôt les paiivips noirs sautnioiit cl dansaient.

Quol(|ur ItMnps la l>lrssiir«' de Tamanjro lo retint 8ons les écoutilles. Il parut enfin sni- le |)(iiit : rt d'ahord, relevant la l«'tr avec lirrté an milieu dr la fonle craintive des esclaves, il jeta un ((uip d dil triste, mais calme, snr Timinense étendne d'ean (|ni environnait le navire, pnis il se coni lia. on plntôt se laissa tomher sni les planches dn tillac, sans prendre même le soin d'arranger ses fers de manière à ce <\u ils jtii fnssent iiKuns incommodes. Ledonx, assis au j^aillard d'arrière, fumait trancpiillemenl sa |)ij)e. Près de Ini, Avché, sans fers, vêtne d'une rol»e élégante de colonnade hiene, les pieds chaussés de jidies pantoufles de marocpiin, j>ortant à la main un plateau chargé de li(|ueurs, se tenait prête à lui verser à boire. Il était évident (pielle remplissait de hautes fonctions auprès dn capitaine. Un noir, (pii détestait Tamango, lui fit signe de regarder de ce côté. Tamango tourna la tête, l'aperçut, poussa un cri; et, se levant avec impétuosité, courut veis le gaillard d'arrière avant (jue les matelots de garde eussent pu s'opposeï' à une infraction aussi énorme de tonte discipline navale :

— Ayché î cria-l-il d une voix fondrovante, et Avché poussa un en de t(Mieur; ciois-tn (|ue dans le pays des blancs, il n y ait point de Mama-Ji muo*?

Déjà des matelots accouiaient le bâton levé: mais Taman<ro, les bras croisés, cl comme insensible, rc-

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tournait tranquillement à sa place, tandis qu'Ayché, fondant en larmes, semblait pétrifiée par ces mystérieuses paroles.

L'interprète expliqua ce qu'était ce terrible Mama- Jumbo, dont le nom seul produisait tant d'horreur.

— C'est le Croquemitaine des nègres, dit-il. Quand un mari a peur que sa femme ne fasse ce que font bien des femmes en France, comme en Afrique, il la menace du Mama-Jumbo. Moi, qui vous parle, j'ai vu le Mama-Jumbo, et j'ai compris la ruse; mais les noirs..., comme c'est simple, cela ne comprend rien. — Figurez-vous qu'un soir, pendant que les femmes s'amusaient à danser, à faire un folgar, comme ils disent dans leur jargon*, voilà que, d'un petit bois bien toulïu et bien sombre, on entend une musique étrange, sans que l'on vît personne pour la faire; tous les musiciens étaient cachés dans le bois. Il y avait des flûtes de roseau ''^, des tambourins de bois, des balafos, et des guitares faites avec des moitiés de calebasses. Tout cela jouait un air à porter le diable en terre. Les femmes n'ont pas plus tôt entendu cet air-là, qu'elles se mettent à trembler ; elles veulent se sauver, mais les maris les retiennent : elles savaient bien ce qui leur pendait à l'oreille. Tout à coup sort du bois une grande figure blanche, haute comme notre mât de perroquet, avec une tête grosse comme un boisseau, des yeux larges comme des écubiers, et une gueule comme celle du diable,

02 PHOSPEU MÉIIIMÉE

avec (lu ïou dedans. Cela inarch<iil lentement, lentement; et cela n alla pas plus loin (|irà demi-encahliire* du bois. Les femmes criaient :

— Voilà Mama-Jiiinbo!

KUes braillaient comme des vendeuses d'huîtres. Alors les maris leur disaient :

— Allons, coquines, dites-nous si vous avez été sages ; si vous mentez, Mama-Jumbo est là pour vous manger toutes crues. Il y en avait qui étaient assez simples pour avouer, et alors les maris les battaient comme plâtre.

— Et qu'est-ce que c'était donc (jue celte figure blanche, ce Mama-Jumbo? demanda le capitaine.

— Hh bien! c'était un farceur affublé d'un «rrand drap blanc, portant, au lieu de tétc, une citrouille creusée et garnie d'une chandelle allumée au bout d'un grand bàlon. (Icla n'est pas plus malin, et il ne faut pas de grands frais d'esprit pour attraper les noirs. Avec tout cela, c'est une bonne invention que le Mama-Jumbo, et je voudiais (|ue ma femme y crut.

— Pour la niH'nuc, dit Lcdoux, si elle n'a pas peur de Mama-Jumbo, elle a peur de Martin-Bàton : et elle sait de reste comment je l'arrangerais, si elle me jouait ({uel(|U(; tour. Nous ne sommes pas endurants dans la famille des Ledoux, et, (|Uoi((ue je n'aie (|u'un poignet, il manie encore assez bien une garcette. (^)uant à votre drAle là-bas, (|ui parle du Mama-Jumbo, dites-lui (ju'il se lieiiiie bien, (ît (ju'il ne fasse pas peur à la petite mère (jue voici, ou je lui ferai si

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bien ratisser l'échiné, que son cuir, de noir, deviendra rouge comme un rosbif cru.

A ces mots, le capitaine descendit dans sa chambre, fit venir Ayché, et tâcha de la consoler : mais ni les caresses, ni les coups mômes, car on perd patience à la fin, ne purent rendre traitable la belle négresse; des flots de larmes coulaient de ses yeux. Le capitaine remonta sur le pont, de mauvaise humeur, et querella l'officier de quart sur la manœuvre qu'il commandait dans le moment.

La nuit, lorsque presque tout l'équipage dormait d'un profond sommeil, les hommes de garde entendirent d'abord un chant grave, solennel, lugubre, qui partait de l'entrepont, puis un cri de femme horriblement aigu. Aussitôt après, la grosse voix de Ledoux jurant et menaçant, et le bruit de son terrible fouet, retentirent dans tout le bâtiment. Un instant après, tout rentra dans le silence. Le lendemain, Tamango parut sur le pont la figure meurtrie, mais l'air aussi fier, aussi résolu qu'auparavant.

A peine Ayché l'eut-elle aperçu, que, quittant le gaillard d'arrière où elle était assise à côté du capitaine, elle courut avec rapidité vers Tamango, s'agenouilla devant lui, et lui dit avec un accent de désespoir concentré :

— Pardonne-moi, Tamango, pardonne-moi!

Tamango la regarda fixement pendant une minute ;

puis, remarquant que l'interprète était éloigné :

— Une lime! dit-il.

Et il se coucha sur le tillac en tournant le dos à

64 PROSPEn MÉRIMÉE

Avché. Le capilaiuc la réprimanda verleinent, il lui ilotiiia nirinc (jiiel([iies soulllels, cl lui défeudit de palier à sou ex-mari; mais il élail loin de soupvounrr le seus des courtes paioles (ju'ils avaieul échaugées, et il ue fit aucuue (juestiou à ce sujet.

Cepeudant Tamango, renfermé avec les autres esclaves, les exhortait jour et nuit à tenter un elTort généreux pour recouvrer leur liberté. Il leur parlait du petit nombre des blancs, et leur faisait remarquer la négligence toujours croissante de leurs gardiens; puis, sans s'explicjuer nettement, il disait qu'il saurait les ramener dans leur pays, vantait son savoir dans les sciences occultes, dont les noirs sont fort entichés, et menaçait de la vengeance du diable ceux qui se refuseraient d(; l'aider dans son entreprise. Dans ses harangues, il ne se servait (jue du dialecte des Peules, qu'entendaient la plupart des esclaves, mais que l'interprète ne comprenait pas. La léputalion de l'orateui-, l'habitude qu'avaient les esclaves de le craindre et d(; lui obéii-, vini'eîil merveilleusement au secours de son éIcKjuence, el les noirs le pressèrent de fixer un joui- p(>ni' leni- délivrance, bien avanlque lui-même se crut en étal de l'eirectuei". Il répondait vagiiemcnit aux conjuiés (jue le temps n'était pas venu, el (jue le diable, (jui lui apparaissait en songe, ne l'avait pas encore averti, mais qu'ils eussent à se tenir prêts an j)iemier signal. Cependant il ne négligeait aucune occasion de faire des expériences sur la vigilance de ses gardiens. Une

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fois, un matelot, laissant son fusil appuyé contre les plats-bords, s'amusait à regarder une troupe de poissons volants qui suivaient le vaisseau ; Tamango prit le fusil, et se mit à le manier, imitant avec des gestes grotesques les mouvements qu'il avait vu faire à des matelots qui faisaient l'exercice. On lui retira le fusil au bout d'un instant, mais il avait appris qu'il pourrait toucher une arme sans éveiller immédiatement le soupçon ; et quand le temps viendrait de s'en servir, bien hardi celui qui voudrait la lui arracher des mains.

Un jour, Ayché lui jeta un biscuit en lui faisant un signe que lui seul comprit. Le biscuit contenait une petite lime : c'était de cet instrument que dépendait la réussite du complot. D'abord Tamango se garda bien de montrer la lime à ses compagnons ; mais lorsque la nuit fut venue, il se mit à murmurer des paroles inintelligibles qu'il accompagnait de gestes bizarres. Par degrés, il s'anima jusqu'à pousser des cris. A entendre les intonations variées de sa voix, on eût dit qu'il était engagé dans une conversation animée avec une personne invisible. Tous les esclaves tremblaient, ne doutant pas que le diable ne fût en ce moment même auprès d'eux. Tamango mit fin à cette scène en poussant un cri de joie.

— Camarades, s'écria-t-il, l'esprit que j'ai conjuré vient enfin de m'accorder ce qu'il m'avait promis, et je tiens dans mes mains l'instrument de notre dé-

Mosaïque. S

r»6 PHOSPER MÉRIMÉE

livraïue. Mainlenaiit il ne vous faut plus qu'un peu de courage pour vous faire libres.

II fit toucher la lime à ses voisins, et la fourbe, toute grossière qu'elle était, trouva créance auprès d'hommes encore plus grossiers.

Après une longue attente \inl le giand jour de vengeance et de liberté. Les conjurés, liés entre eux par un serment solennel, avaient arrêté leur plan après une même délibération. Les plus déterminés, ayant Tamango à leur tête, lorsqu'ils monteraient à leur tour sur le pont, devaient s'emparer des armes de leurs gardiens ; quelques autres iraient à la chambre du capitaine pour y prendre les fusils cjui s'v trouvaient. Ceux qui seraient parvenus à limer leurs fers devaient commencer l'attaque ; mais malgré le travail opiniâtre de plusieurs nuits, le plus grand nombre des esclaves était encore incapable de prendre une part énergique à l'action. Aussi trois noirs robustes avaient la charge de tuer riiomme (jui portait dans sa poche la clef des fers, et d'aller aussitôt délivrer leurs compagnons enchaînés.

Ce jour-là, le capitaine Ledoux était d'une humeur charmante ; contre sa coutume, il (it grâce à un mousse (|ui avait mérité le fouet. Il complimenta l'officier d«* (juarl sur sa niaïKi'UVi'e, déclara à ré(juipage c|u'il était content, et lui annonça (ju'à la Martini(jue, on ils arriveraient dans peu, chacjue homme recevrait une gratification. Tous les matelots, entretenant de si agréables idées, faisaient déjà dans leur

TAMANGO G7

tête l'emploi de cette gratification ; ils pensaient à l'eau-de-vie et aux femmes de couleur de la Martinique, lorsqu'on fit monter sur le pont Tamango et les autres conjurés.

Ils avaient eu soin de limer leurs fers de manière à ce qu'ils ne parussent pas être coupés, et que le moindre effort sufFît cependant pour les rompre. D'ailleurs ils les faisaient si bien résonner, qu'à les entendre on eût dit qu'ils en portaient un double poids. Après avoir humé l'air quelque temps, ils se prirent tous par la main, et se mirent à danser, pendant que Tamango entonnait le chant guerrier de sa famille ', qu'il chantait autrefois avant d'aller au combat. Quand la danse eut duré quelque temps, Tamango, comme épuisé de fatigue, se coucha tout de son long aux pieds d'un matelot qui s'appuyait nonchalamment contre les plats-bords du navire : tous les conjurés en firent autant. De la sorte, chaque matelot était entouré de plusieurs noirs.

Tout à coup Tamango, qui venait doucement de rompre ses fers, pousse un grand cri, qui devait servir de signal, tire violemment par les jambes le matelot qui se trouvait près de lui, le culbute, et, lui mettant le pied sur le ventre, lui arrache son fusil, et s'en sert pour tuer l'officier de quart. En même temps, chaque matelot de garde est assailli, désarmé et aussitôt égorgé. De toutes parts, un cri de

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