‹ Mosaïque (volume 2)Chapitre 49 sur 102 · Chaque capitaine nègre a le sien · texte numérisé non relu

Chaque capitaine nègre a le sien

giicirc S élève. Le coiilrc-maîlre, qui avait la clef des fers, succombe un des premiers. Alors une foule de noirs inonde le liliac. Ceux qui ne peuvent trouver d'armes saisissent les barres du cabestan ou les rames de la chaloupe. Dès ce moment, l'équipage européen fut perdu. Cependant quelques matelots firent tête sur le gaillard d'arrière; mais ils man- (juaient d'armes et de résolution. Ledoux était encore vivant, et n'avait rien perdu de son courage. S'apercevant que Tamango était l'âme de la conjuration, il espéra (jue, s il pouvait le tuer, il aurait bon marché de ses complices. Il s'élança donc à sa rencontre le sabre à la main, en l'appelant à grands cris. Aussitôt Tamango se précipita sur lui. Il tenait un fusil par le bout du canon, et s'en servait comme d'une massue. Les deux chefs se joignirent sur un des passavants, ce passage étroit qui communique du gaillard d'avant à l'arrière. Tamango frappa le premier. Par un léger mouvement de corps, le blanc évita le coup; la crosse, tombant avec force sur les planches, se brisa, et le contre-coup fut si violent, que le fusil échappa des mains de Tamango. Il était sans défense et Ledoux, avec un sourire de joie diabolicjue, levait le bras et allait le percer. Mais Tamango était aussi agile (pie les panthères de son pays. Il s'élança dans les bras de son adversaire, et lui saisit la main dont il tenait son sabre. L'un s'elïorce de retenir son arme, l'autre de l'arracher. Dans cette lutte furieuse, ils tombent tous les deux; mais l'Africain avait le

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dessous. Alors, sans se décourager, Tamango, étrcignant son adversaire de toute sa force, le mordit à la gorge avec tant de violence, que le sang jaillit comme sous la dent d'un lion. Le sabre échappa de la main défaillante du capitaine. Tamango s'en saisit, puis se relevant, la bouche sanglante, et poussant un cri de triomphe, il perça de coups redoublés son ennemi déjà demi-mort.

La victoire n'était plus douteuse. T^e peu de matelots qui restaient essayèrent d'implorer la pitié des révoltés; mais tous, jusqu'à l'interprète, qui ne leur avait jamais fait de mal, furent impitoyablement massacrés. Le lieutenant mourut avec gloire. Il s'était retiré à l'arrière, auprès d'un de ces petits canons qui tournent sur un pivot, et que l'on charge de mitraille. De la main gauche il dirigea la pièce, et de la droite, armé d'un sabre, il se défendit si bien, qu'il attira autour de lui une foule de noirs. Alors, pressant la détente du canon, il fit, au milieu de cette masse serrée, une large rue pavée de morts et de mourants. Un instant après, il fut mis en pièces.

Lorsque le cadavre du dernier blanc, déchiqueté et coupé par morceaux, eut été jeté à la mer, les noirs, rassasiés de vengeance, levèrent les yeux vers les voiles du navire, qui, toujours enflées par un vent frais, semblaient obéir encore à leurs oppresseurs, et mener les vainqueurs, malgré leur triomphe, dans la terre de l'esclavage.

— Rien n'est donc fait, pensèrent-ils avec tris-

lesse; et ce giand fétirhe des hlanrs voiidia-l-il nous ramener dans notre pays, nous (jni avons verse le sang de ses maîtres?

Quelques-uns dirojit (jucTamango saurait le faire obéir. Aussitôt on appelle Tamango à grands cris.

Il tir se pressait pas de se montrer. On le trouva dans la chambre de poupe, debout, une main appuyée sur le sabre sanglant du capitaine ; l'autre, il la tendait d'un air distrait à sa femme Ayché, qui la baisait, à genoux devant hii. La joie d'avoir vaincu ne diminnait pas une sombre inquiétude (pii se trahissait dans toute sa contenance. Moins grossier que les autres, il sentait mieux les difficultés de sa position.

Il parut ensuite sur le tillac, aiïectant un calme qu'il n'éprouvait pas. Pressé, par cent voix confuses, de diriger la course du vaisseau, il s'approcha du gouvernail à pas lents, comme pour retarder un peu le moment qui allait, pour lui-même et pour les autres, décider de l'étendue de son pouvoir.

Dans tout le vaisseau il n'y avait pas un noir, si stupide (ju'll fut, qui n'eut remarcjuc l'influence cju'une certaine roue et la boîte placée en face exerçaient sur les mouvements du navire; mais dans ce mécanisme, il y avait toujours pour eux un grand mystère. Tamango examina la boussole pendant longtemps, en icmuant les lèvres, comme s'il lisait les caractères (|u"il voyait tracés; puis il portait la main à son frnril. ri jucuait l'attitude prjisive d'un homme qui fail un calcul de Icic. T<Mis les noirs rciilou? aient ,

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la bouche béante, les yeux démesurément ouverts, suivant avec anxiété le moindre de ses gestes. Enfin, avec ce mélange de crainle et de confiance que l'ignorance donne, il imprima un violent mouvement à la roue du gouvernail.

Comme un généreux coursier qui se cabre sous l'éperon d'un cavalier imprudent, le beau brick l'Espérance bondit sur la vague, à cette manœuvre inouïe. Ou eût dit qu'indigné, il voulait s'engloutir avec son pilote ignorant. Le rapport nécessaire entre la direction des voiles et celle du gouvernail étant brusquement rompu, le vaisseau s'inclina avec tant de violence, qu'on eût dit qu'il allait s'abîmer. Ses longues vergues plongèrent dans la mer. Plusieurs hommes furent renversés ; quelques-uns tombèrent par-dessus le bord. Bientôt le vaisseau se releva fièrement contre la lame, comme pour lutter encore une fois avec la destruction. Le vent redoubla d'efîorts, et tout d'un coup, avec un bruit horrible, tombèrent les deux mâts, cassés à quelques pieds du pont, couvrant le tillac de débris et comme d'un lourd filet de cordages.

Les nègres épouvantés fuyaient sous les écoutilles, en poussant des cris de terreur; mais comme lèvent ne trouvait plus de prise, le vaisseau se releva, et se laissa doucement ballotter par les flots. Alors les plus hardis des noirs remontèrent sur le tillac, et le débarrassèrent des débris qui l'obstruaient. Tamango restait immobile, le coude appuyé sur l'habitacle, et se

cachant le visage sur son luas replié. Ayché clail auprès île lui, mais n'osait lui adresser la parole. Peu à peu, les noirs s'approchèrent: un murmure s'éleva, qui l>ient<M se changea en un orage de reproches et (1 injures.

— Perfide! imposteur î s'écrlaicnl-ils, c est toi cjui as causé tous nos maux; c'est toi qui nous as vendu aux hlancs, c'est toi qui nous as contraint de nous révoltei- contre eux. Tu nous avais vanté ton savoii*: tu nous avais promis de nous ramener dans notre pays. Nous t'avons cru, insensés que nous étions ! et voilà que nous avons manqué de périr tous, parce que tu as offensé le fétiche des hlancs.

Tamango releva fièrement la tête, et les noirs qui l'entouraient reculèrent intimidés. Il ramassa deux fusils, fit signe à sa femme de le suivre, traversa la foule, qui s'ouvrit devant lui, et se dirigea vers l'avant du vaisseau. Là il se fit comme un rempart avec des tonneaux vides et des planches ; puis il s'assit au milieu de cette espèce de retranchement, d'où sortaient menaçantes les haïonnettes de ses deux fusils. On le laissa tranquille. Parmi les révoltés, les uns pleuraient ; d'autres, levant les mains au ciel, invoquaient leurs fétiches et ceux des hlancs. Ceuxci, à genoux devant la houssole, dont ils admiraient le mouvrniciit continuel, la sup|)liaient de les ramener dans leur pays; ceux-là se couchaient sur le tillac, dans un morne ahattemenl. Au milieu de ces désespérés, fju'on se représente des fenimes et des en-

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fants hurlant d'effroi, et une vingtaine de blessés implorant des secours que personne ne pensait à leur donner.

Tout à coup un nègre paraît sur le tillac; son visage est radieux; il annonce qu'il vient de découvrir l'endroit où les blancs gardent leur eau-de-vie, et sa joie et sa contenance prouvent assez qu'il vient d'en faire l'essai. Cette nouvelle suspend un instant les cris de ces malheureux. Ils courent à la cambuse, et se gorgent de liqueur. Une heure après, on les eût vus sauter et rire sur le pont, se livrant à toutes les extravagances de l'ivresse la plus brutale. Leurs danses et leurs chants étaient accompagnés des gémissements et des sanglots des blessés. Ainsi se passa le reste du jour et toute la nuit.

Le matin, au réveil, nouveau désespoir. Pendant la nuit, un grand nombre de blessés étaient morts. Le vaisseau flottait entouré de cadavres. La mer était grosse et le ciel brumeux. On tint conseil. Quelques apprentis dans l'art magique, qui n'avaient point osé parler de leur savoir-faire devant Tamango, offrirent tour à tour leurs services. On essaya plusieurs conjurations puissantes. A chaque tentative inutile, le découragement augmentait. Enfin on reparla de Tamango, qui n'était pas encore sorti de son retranchement. Après tout, c'était le plus savant d'entre eux, et lui seul pouvait les tirer de la situation horrible où il les avait placés. Un vieillard s'approcha de lui, porteur de propositions de paix. Il le pria de

venir donnei" son avis: mais Taniango, inflexible comme Coriolaii*, fut sourd à ses prières. I.anuil.au milieu du désordre, il avait fait sa provision de I)i8- (Miit et de chair sal«'e. Il paraissait déterminé à vivre seul dans sa retraite.

L'eau-de-vie restait : au moins elle fait ouMier et la mer, et l'esclavage, et la mort prochaine. On dort, on rêve de l'Afrique, on voit des forêts de gommiers, des cases couvertes en paille, des baobabs, dont l'ombre couvre tout un village. L'orgie de la veille recommença. De la sorte se passèrent plusieurs jours. Crier, pleurer, s'arracher les cheveux, puis s'enivrer et dormir, telle était leur vie. Plusieurs moururent à force déboire; quelques-uns se jetèrent à la mer ou se poignardèrent.

Un matin, Tamango sortit de son fort, et s'avança jusqu'auprès du tronçon du grand mât.

— Esclaves, dit-il, l'Esprit m'est apparu en songe, et m'a révélé les moyens de vous tirer d'ici, pour vous ramener dans votre pays. Votre ingratitude mériterait (jue je vous abandonnasse; mais j'ai pitié de ces femmes et de ces enfants (jui crient. Je vous pardonne : écoutez-moi.

Tous les noirs baissèrent la tête avec respect et se serrèrent autour de lui.

— T^es blancs, poursuivit Tamango, connaissent seuls les paroles puissantes (jui font remuer ces grandes maisons de bois; mais nous pouvons diriger

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à notre gré ces barques légères qui ressemblent à celles de notre pays.

Il montrait la chaloupe et les autres embarcations du brick.

— Remplissons-les de vivres, montons dedans, et ramons dans la direction du vent; mon maître et le vôtre le fera souffler vers notre pays.

On le crut. Jamais projet ne fut plus insensé. Ignorant l'usage de la boussole, et sous un ciel inconnu, il ne pouvait qu'errer à l'aventure. D'après ses idées, il s'imaginait qu'en ramant tout droit devant lui, il trouverait à la fin quelque terre habitée par les noirs, car les noirs possèdent la terre, et les blancs vivent sur leurs vaisseaux. C'est ce qu'il avait entendu dire à sa mère.

Tout fut bientôt prêt pour l'embarquement; mais la chaloupe avec un canot seulement se trouvèrent en état de servir. C'était trop peu pour contenir environ quatre-vingts nègres encore vivants. Il fallut abandonner tous les blessés et les malades. La plupart demandèrent qu'on les tuât avant de se séparer d'eux.

Les deux embarcations, mises à flot avec des peines infinies, et chargées outre mesure, quittèrent le vaisseau par une mer clapoteuse, qui menaçait à chaque instant de les engloutir. Le canot s'éloigna le premier. Tamango, avec Ayché, avait pris place dans la chaloupe, qui, beaucoup plus lourde et plus char-

géc, démolirait considcMahlcniont en arrière. On entendait encore les cris plaintifs de (|i]clc|nes malheureux ahandonncs à hord «In hriek, quand une vaKue assez forte prit la ehaloujx» en liavers, et l'emplit d'eau. Vin moins dune minute, elle coula. Le canot vit leur désastre, et ses rameurs redoublèrent d'efforts, de peur d'avoir à recueillir (juelc|ues naufrages. Presque tous ce\ix (pii montaient la chaloupe furent noyés. Une douzaine seulement put regagner le vaisseau. De ce nombre étaient Tamango et Ayché. Quand le soleil se coucha, ils virent disparaître le canot derrière l'horizon; mais ce (ju il devint, on l'ignore. Pourquoi fatiguerais-je le lecteur par la description dégoûtante des tortures de la faim? Vingt jiersonnes environ sur un espace étroit, tantôt ballottées par une mer orageuse, tantôt l)rùlées par un soleil ardent, se disputent tous les jours les faibles restes de leurs provisions. Chacjue morceau de biscuit coûte un combat, et le faible meurt, non parce cpie le fort le tue, mais parce qu'il le laisse mourir. Au bout de (juelfjues jours, il ne resta plus de vivant à l)ord du brick V l\spérnnce (jue lamango et Ayché.

Une iiuil, la mer était agitée, le vent souillait avec violence, et l'obscurité était si grande, (|ue dr la poupe on ne pouvait voir la proue du navire. Ayché était couchée sur- un matelas, dans la chambre du capitaine, et Tamango était assis à ses pieds. Tous les deux gardaient le silence depuis longtemps.

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— Tamango, s'écria enfin Ayché, tout ce que tu souffres, tu le souffres à cause de moi...

— Je ne souffre pas, répondit-il brusquement. Et il jeta sur le matelas, à côté de sa femme, la moitié d'un biscuit qui lui restait.

— Garde-le pour toi, dit-elle, en repoussant doucement le biscuit; je n'ai plus faim. D'ailleurs pourquoi manger? Mon heure n'est-elle pas venue?

Tamango se leva sans répondre, monta en chancelant sur le tillac, et s'assit au pied d'un mât rompu. La tête penchée sur sa poitrine, il sifflait l'air de sa famille. Tout à coup un grand cri se fit entendre audessus du bruit du vent et de la mer; une lumière parut. Il entendit d'autres cris, et un gros vaisseau noir glissa rapidement auprès du sien; si près, que les vergues passèrent au-dessus de sa tête. Il ne vit que deux figures éclairées par une lanterne suspendue à un mât. Ces gens poussèrent encore un cri, et aussitôt leur navire, emporté par le vent, disparut dans l'obscurité. Sans doute les hommes de garde avaient aperçu le vaisseau naufragé; mais le gros temps les empêchait de virer de bord. Un instant après, Tamango vit la flamme d'un canon, et entendit le bruit de l'explosion; puis il vit la flamme d'un autre canon, mais il n'entendit aucun bruit; puis il ne vit plus rien. Le lendemain, pas une voile ne paraissait à l'horizon. Tamango se recoucha sur son matelas, et ferma les yeux. Sa femme Ayché était morte cette nuit-là.

Je ne sais combien de lemps après une frégate an<rlaise, la Bcllone, aperçut un bâtiment démâté, et en apparence abandonné de son équipage. Une chaloupe, l'ayant abordé, y trouva une négresse morte et un nè(»Te si décharné et si maigre, qu'il ressemblait à une momie. Il était sans connaissance, mais avait encore un souille de vie. Le chirurgien s'en empara, lui donna des soins, et quand la Bellone aborda à Kingston*, Tamango était en parfaite santé. On lui demanda son histoire. Il dit ce qu'il en savait. Les planteurs de l'île voulaient qu'on le pendît comme nègre rebelle; mais le gouverneur, qui était un homme humain, s'intéressa à lui, trouvant son cas justifiable, puisqu'après tout, il n'avait fait qu'user du droit de légitime défense; et puis ceux (ju'il avait tués n'étaient que des Français. On le traita comme on traite les nègres pris à bord d'un vaisseau négrier ([ue l'on confisque. On lui donna la liberté, c'est-à-dire qu'on le fit travailler pour le gouvernement ; mais il avait six sous par jour et la nourriture. C'était un fort bel homme. Le colonel du soixantequinzième le vit, et le prit pour en faire un cymbalier dans la musique de son régiment. II apprit un peu d'anglais ; mais il ne parlait guère. En revanche, il buvait avec excès du rhum et du tafia. — Il mourut à l'hôpital, d'une inflammation de poitrine.

(Imité de l'Illyrique).

Oh! qui verrait le fusil du grand bey Sawa, verrait une merveille. Il a douze capucines d'or et douze capucines d'argent, et la crosse est incrustée de nacre, et de la poignée pendent trois houppes de soie rouge.

D'autres fusils ont des capucines d'or et des houppes de soie rouge; à Banialouka, les armuriers savent incruster la nacre; mais où est l'ouvrier qui saurait chanter le charme qui rend mortelles toutes les balles du fusil de Sawa?

Et il a combattu le Delhi avec sa cotte de mailles à triples chaînons, et il a combattu l'Arnaute avec sa casaque de feutre garnie de sept doubles de soie. La cotte de mailles a été rompue comme une toile d'araignée, la casaque a été percée comme une feuille de platane.

Dawoûd, le plus beau des Bosniaques, attache sur son dos le plus riche de ses fusils; il emplit sa ceinture de sequins; de ses douze guzlas^, il prend la plus sonore. Il partit de Banialouka le vendredi, il arriva le dimanche au pays du bey Sawa.

Il s'est assis, il a préludé sur sa guzla, et toutes les filles l'ont entouré. Il a chanté des chansons

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