SCÈNE V EDOUARD, LA COMTESSE
EDOUARD, assis et mangeant.
Que diable avez-vous à vous dire tout bas? Avezvous des secrets pour moi, ou bien est-ce que je vous gêne?
LA COMTESSE
Au contraire, Edouard, nous sommes enchantés de vous revoir. Je vous expliquerai plus tard ce que disait M. des Tournelles. — Il paraît que vous avez toujours bon appétit.
EDOUARD
Au régiment, j'ai appris à manger vite; en garnison, en Allemagne, j'ai appris à manger longtemps; de sorte que maintenant je mange vite et longtemps.
Ul6 PROSPEH MÉRIMÉE
Kt puis savez-vous (jiie j'ai fait douze lieues ce matin, sur un bidet de poste, pour vous voir plus tôt... Mais j'oubliais qu'il est impoli d'avoir de rapjxlil quand on est auprès d'une jolie femme... (ii éioigrue le
pâté, eu soupirant. J ai 11 111.
LA COMTESSE
Eh bien! vous feriez des façons avec nous? Continuez donc; seulement arrangez-vous pour faire honneur au dîner, (tiie lui verse à boire.' Comment trouvezvous ce vin ?
EDOUARD
Délicieux! surtout parce que c'est vous qui me Tavez versé.
LA COMTESSE
C'est au régiment que vous avez appris à dire de ces jolies choses-là?
EDOUARD
Tenez, cousine, versez encore. Au régiment, voyez-vous, nous apprenons à dire la vérité toute crue et sans phrases. Et, à propos de cela, vous êtes charmante, tenez-vous cela pour dit, parce que c'est vrai. Vous êtes dix fois, vingt fois plus jolie qu'il y a (piatre ans, (juand vous vous êtes mariée, et (juc jrtais amoureux de vous, comme un conscrit, sans oser vous le dire.
LA COMTESSE
Qu'il est original !
KDOIAIU).
Oui, parbleu! je suis original, et plus(jue vous ne
pensez. Il ne tient qu'à vous que je ne vous montre combien je suis original quelquefois quand je m'y
mets. (Il se lève.)
LA COMTESSE
Je le crois sans peine. Mais asseyez-vous, et parlons de choses sérieuses. (Eiie lui verse à boire.) Contez-moi vos campagnes et vos amours, car l'un ne va pas sans l'autre. — Je ne vous vois qu'une épaulette, comme vous en aviez en partant. Moi qui espérais vous voir colonel pour le moins!
EDOUARD
Ah ! la graine d'épinards ! n'en a pas qui veut. Que voulez-vous! je suis lieutenant, toujours lieutenant. La croix aussi m'a passé sous le nez. Mais patience; si un boulet ne m'arrête pas en route...
LA COMTESSE
Sous ce gouvernement, les gens comme il faut n'ont rien à espérer : tout est pour la canaille.
EDOUARD
Bah ! j'ai eu du malheur aussi. Dans ce maudit régiment de chasseurs on ne meurt pas!... Les drôles sont invulnérables, je crois. Ah ! si j'avais pu mordre aux mathématiques, je serais entré dans l'artillerie volante. L'avancement est rapide dans ce corps-là. Tenez, la batterie d'artillerie volante qui était embrigadée avec nous a été renouvelée trois fois dans la dernière campagne. Un de mes amis, qui était lieutenant l'année dernière, va passer chef d'escadron.