‹ Mosaïque (volume 2)Chapitre 64 sur 102 · l'HOSPKH MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

l'HOSPKH MÉRIMÉE

s'il ne meurt pas d un coup de fusil qu'il a eniboursé au milieu de lestomac.

LA COMTESSE

Sans la révolution, Edouard, avec votre naissance, vous seriez colonel à l'heure (ju'il est.

EDOUARD

Oh! bien oui : mais colonel dans ce temps-là ce n'était pas le Pérou. Porter un chapeau en lampion*, l'épée horizontale, et monter la garde à la porte de madame de Pompadour, la maîtresse de Louis XVI, le beau plaisir! C'est bien glorieux!

LA COMTESSE

Que vous êtes ignorant, Edouard, ou combien vous êtes déjà perverti! Si la révolution n'avait pas tout désorganisé, vous seriez 1 un des gentilshommes les plus à la mode de ce temps. Vous feriez l'ornement de la cour; vous seriez marquis...

EDOUARD

Oh! pour mon marquisat, cousine, ne m'en parlez pas. Au régiment, (}uand ils veulent me faire enrager, ils m'appellent monsieur le marcjuis. C'est si ridicule d'être marcjuis ! Le marquis de Afascarilh* ! Snute^ marquis''^ .' Parbleu! j'ai reçu un bon coup d'épée de Simoneau, un lieutenant du !()'', et je lui en ai donné un tout aussi bon, parce (ju'il m'avait appelé marquis. D'abord, cousine, comme je ne puis pas vous donner des coups d'épée, si vous m ;ij)pelez mar([uis, je vous embrasse.

LA COiMTESSE.

Quel corrupteur que ce Bonaparte! Un jeune homme d'une si noble famille devenir le séide d'un Corse! — Ainsi vous êtes enthousiaste de votre empereur? C'est votre idole, votre dieu; il est tout pour vous; vous l'adorez.

EDOUARD

Ma foi, si je l'adore, je ne l'adore guère : mon colonel lui a demandé la croix pour moi, il a répondu, en me toisant comme un cheval de remonte : « Il est trop jeune. » — Il n'est pas tendre, allez, le bourgeois.

LA COMTESSE

Parce qu'il était trop jeune!... Quelle odieuse injustice!

EDOUARD

Pour cela, vous avez raison. A la dernière affaire, nous avons chargé avec les lanciers de la garde; ces messieurs de la garde sont les benjamins de l'empereur : ils ont eu une centaine d'hommes hors de combat; nous au moins autant. Le général qui nous commandait, pour faire sa cour au patron, lui dit : « Vos lanciers se sont couverts de gloire; les hussards ennemis sont anéantis, mais vos braves lanciers ont perdu plus de cent hommes; la perte des chasseurs du 10® est légère » ; de sorte que les croix sont tombées sur les lanciers, et pour nous les coups, la boue, les mauvais quartiers, tout le tonnerre ! . . .

2^H) l'ilUSl'tll MKIUMÉE

LA COMTESSE, lui verstnt à boire.

Je vous le disais bien, c'est le plus injuste des hommes. Vous refuser la croix! Edouard, vous sortez d un san«r trop nol)le pour ne pas ressentir profondément cette injure.

ÉDOIARD.

Ce n'est pas le tout de la ressentir.

LA CO.MTESSE.

Sans doute, il faut s'en venger.

ÉDOI ARD.

Oui? l'empereur sera bien attrapé quand je lui aurai flanqué ma démission. Et puis donner sa démission en temps de guerre! Cela ne se peut pas. Notre régiment va partir pour l'Espagne.

LA COMTESSE

Pour l'Espagne! Vous allez prendre part à cette guerre afTreuse, criminelle?... Avez-vous donc si tôt oublie la trahison de Bayonne?

EDOUARD

Bah! bah! ces canailles d'Espagnols seront trop heureux que nous veuillions bien les débarrasser de leurs moines.

LA COMTESSE

Ah! c|ue VOUS m'affligez, Edouard! et (ju il est triste de vous voir avec ces principes politicjuesî

înoiAni).

Moi! Diable emporte* si je uic mèlc de pt»lili(|uc !

Moi qui ne suis guère plus âgée que vous, j'ai conservé des souvenirs qui déjà ne parlent plus à votre cœur.

EDOUARD

Comment, ma cousine ! . . . il serait possible ?. . . Oh !

moi aussi, je n'ai pas oublié un certain temps

Quand vous vous êtes mariée, si vous saviez tout ce que j'ai souffert!

LA COMTESSE

Edouard, vous ne me comprenez pas. Je parle du temps où votre père et le mien étaient comptés parmi les plus fermes soutiens du trône légitime... de ce temps où l'on donnait volontiers sa vie pour défendre son roi... Ah! si le vertueux marquis de Nangis savait que son fils brigue l'honneur de servir un tyran, un usurpateur plébéien, il sortirait de son tombeau et vous reprocherait de démentir votre illustre origine.

EDOUARD

Cousine. . . vraiment vous me parlez là de choses. . . dont jamais je n'avais entendu dire le plus petit mot... Je croyais que votre mari voulait être préfet, chambellan, je ne sais quoi. . . Nous autres militaires, voyez-vous, nous obéissons à l'empereur... parce que c'est l'empereur... Nous ne sommes pas forcés de savoir s'il est usurpateur ou non...

LA co:mtesse.

C'est-à-dire que vous renoncez à votre cœur

2^2 PROSPEH MÉHIMÉE

d homme pour vous faire esclaves. Vous ne voulez voir que par ses yeux, entendre (jue par ses oreilles.

BDOUAnO.

Au fait, c est un usurpateur... mais il est reconnu par tout le monde.

LA COMTESSE

Excepté par tous les cœurs généreux (|ui ne reconnaîtront jamais d'autres souverains que nos princes exilés.

EDOUARD

I>es enfants de Louis XVI*! je croyais qu'ils étaient morts dans la révolution.

LA COMTESSE

Hélas! les barbares, ils ont fait mourir son fils dans un cachot; mais ses frères sont en exil; et un Xangis a pu les oublier!

KDOrAlll).

Ma foi, c'est (jue... .le n ai rien lu, moi.

I>A COMTESSE

.le lavoue, j'avais fondé sur vous de grandes espérances. Je me flattais (jue la fausse gloire de l'usurpateur n aurait pu vous séduire ; j'espérais vous trouver fidèle au parti du malheur.

KIXHAIU).

Mais, ma cousine..., c'est bien ma manière de voir... mais seulement jr no sais pas trop comment on pourrait s'y prendre...

Edouard, Edouard, votre discrétion, je le sais, est au-dessus de votre âge. Je me fie à vous, vos sentiments politiques sont opposés aux miens, il est vrai; mais vous êtes rempli d'honneur, et vous ne me trahirez point.

EDOUARD

Oh! ma cousine... Mais je vous répète que je n'ai pas d'opinions politiques ; et si j'en prends, je prendrai les vôtres.

LA COMTESSE

Un petit nombre d'hommes courageux ont osé former le projet d'affranchir leur pays d'un joug honteux; et mon mari et moi-même nous allons travailler dans ce but. Peut-être, avec l'aide de Dieu, parviendrons-nous à rappeler en France nos princes légitimes... peut-être succomberons-nous... et...

EDOUARD

Ah çà ! mais c'est donc une conspiration que vous faites?... Malepeste, cousine, comme vous y allez!

LA COMTESSE

Oui, Edouard, une conspiration; et jamais il n'en fut de plus digne de succès. M'imaginant que vous gémissiez comme moi sous la tyrannie du Corse, je voulais vous offrir de partager nos périls et notre gloire...

EDOUARD

Quoi î vous conspirez ! . . . sérieusement ? sans farce ?

204 IMIOSFEH MKHIMÉE

LA COMTESSE

Oui. Kdoiiard: et faible femme (juc je suis, c'est moi qui ai conçu l'idée de ce complot. — Edouard, je vous ai parlé à cœur ouvert. — Si vous aimez mieux votre empereur que votre famille, vous pouvez lui révéler nos projets, vous pouvez nous perdre; je saurai subir mon sort.

EDOUARD

Ah ! morbleu ! . . . pour qui me prenez-vous ?. . . Vous ne pensez pas ce que vous dites; autrement... Ma foi, puisque vous en êtes, le diable m'emporte! j'ai envie de m'en mêler.

LA COMTKSSE.

11 serait vrai?

EDOUARD

Pourquoi pas? je vois que cela vous fait plaisir; et pour vous faire plaisir, je passerais au travers du feu.

LA COMTESSE

Charmant jeune homme!

EDOUARD

Une conspiration!... Cela doit être divertissant. Moi, les conspirations, c'est mon fort. J'ai été chassé du Ivcée parce que j'étais à la tête d'une conspiiation pour rosser un de nos maîtres de ([uartier* ; c'est pour cela (jue je suis un ignorant. On ma campé dans une école militaire, puis on m'a mis une épaulette sur l'épaule, un sabre au cAté; et en avant la théorie!

LA COMTESSE

Je gage que ce maître de quartier était quelque jacobin qui voulait abuser de son autorité pour opprimer un jeune gentilhomme.

Il s'appelait Ragoulard.

LA COMTESSE

Ohî quel nom jacobin! — Allons, mon ami, vous êtes des nôtres?

EDOUARD

En vérité, cousine..., je ne sais si c'est votre bon vin et la fatigue de la route... ou bien si ce sont vos beaux yeux, ce qui est bien plus probable... mais je me sens tout près de dire et de faire des bêtises... Je ne puis mettre deux idées Tune devant l'autre... D'honneur, vous m'avez ensorcelé!

LA COMTESSE

Dites, Edouard, que j'ai rallumé dans votre cœur les sentiments d'amour pour nos rois; ils sont aussi naturels que la bravoure et la beauté à ceux de notre race.

EDOUARD

Eh bien! oui, c'est décidé, je m'en bats l'œil... j'aurai de l'amour pour nos rois... surtout pour vous, cousine... Ma foi, le mot m'est échappé... mais j'ai dit ce que je pense... tant pis si cela vous fâche.

LA COMTESSE

Vous êtes un étrange enfant, Edouard; mais le naturel est bon, je veux vous convertir.

206 PKOSPER MÉRIMÉE

!•: DOUAR D

Ah! c'est ce que me disait cette chanoinesse bavaroise que... A pari.i Qu'est-ce que j'allais donc dire?

Nous attendons aujourd'hui même ces amis, ces fidèles dont je vous ai parlé. Ce sont les hommes les plus influents du pays. Le but de notre réunion, c'est de former une association dont l'objet. . . oui, une association qui s'occupera... comme cela... une association en opposition avec le gouvernement impérial, et qui saisira la première occasion de le renverser.

EDOUARD

Quand on renversera ce gouvernement-là, il faudra donner un fier coup d'épaule.

LA COMTESSE

Soyez persuadé (jue nous avons de puissants moyens à notre disposition. Je vous expliquerai tout cela plus en détail pendant le séjour que vous allez faire au château. Aujourd'hui nous ne nous occuperons qu'à former, qu'à constituer notre association, notre société secrète...

KDOUAHI).

Oh 1 dites nuire conjuvaiiun; ce mot est bien plus joli.

LA COMTESSE

Nous réglerons certaines formalités indispensables; enfin vous verrez.. .

EDOUARD

Suffît que vous y soyez, cousine, pour que je m'y amuse.

Vous m'avez donné votre foi, Edouard, je compte sur vous. Voyons, mettez votre main dans la mienne... Edouard, Edouard, finissez; ce que nous faisons est très sérieux... — N'est-ce pas que vous jurez d'être fidèle à notre belle cause?

EDOUARD

Oui, ma cousine, je vous le jure.

LA COMTESSE

Bien, bon jeune homme! — Répétez avec moi ce cri avec lequel vos aïeux marchaient autrefois à la victoire : Vive le roi !

EDOUARD

Vive le roi !

LA COMTESSE, battant des mains.

Il est à nous, il est à nous !

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