Fashionable des basses classes
ploient une nia«^nificenco et un luxe cjue ne permet point la simplicité de nos habillements ordinaires. Au reste, cette promenade n'est point sans danger : les taureaux sont en liberté, leurs conducteurs ne s'en font pas facilement obéir, c'est 1 alîaire des curieux d'éviter les coups de corne
11 V a des cirques (plazas) dans presque toutes les grandes villes d Espagne. Ces édifices sont très simplement, pour ne pas dire très grossièrement, construits. Ce ne sont en général que de grandes baraques en planches, et l'on cite comme une merveille l'amphithéâtre de Ronda*, parce (ju il est entièrement bâti en pierre. C'est le plus beau de l'Espagne, comme le château de Thunder-ten-Tronkh* était le plus beau de Westphalie, paice qu'il avait une porte et des fenêtres. Mais qu'importe la décoration d'un théâtre quand le spectacle est excellent?
Le cirque de Madrid peut contenir environ sept mille spectateurs, (jui entrent et soitent sans confusion pai' un giaïul nombre de portes. On s'assied sur des bancs de bois ou de pierre' ; quelques loges ont des chaises. Celle de Sa Majesté Catholicjue est la seule qui soit assez élégamment décorée.
L'arène est entourée d une forte palissade, haute d'environ six pieds. A d(;ux pieds de terre règne tout autoui% el des deux cAtés de la palissade, une saillie en bois, une espèce de marchepied ou d'étricr (jui sert au toréador jioursnivi à passeï- plus facile-
1. DepiMH quelque» unnôct» tous 1rs gnulins sont en pierre. 1H4(». (Noie de 1H42.
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ment par-dessus la barrière. Un corridor étroit la sépare des gradins des spectateurs, aussi élevés qu'elle, et garantis en outre par une double corde retenue par de forts piquets. C'est une précaution qui ne date que de quelques années. Un taureau avait non seulement sauté la barrière, ce qui arrive fréquemment, mais encore s'était élancé jusque sur les gradins, où il avait tué ou estropié nombre de curieux. La corde tendue est censée sufTisante pour prévenir le retour d'un semblable accident.
Quatre portes débouchent dans l'arène. L'une communique à l'écurie des taureaux (toi'il); l'autre mène à la boucherie [matadero), où l'on écorche et dissèque les taureaux. Les deux autres servent aux acteurs humains de cette tragédie.
Un peu avant la course, les toréadors se réunissent dans une salle attenante au cirque. Tout auprès sont les écuries des chevaux. Plus loin on trouve une infirmerie. Un chirurgien et un prêtre se tiennent dans le voisinage, tout prêts à donner leurs soins aux blessés.
La salle qui sert de foyer est ornée d'une madone peinte, devant laquelle brûlent quelques bougies; au-dessous, on voit une table avec un petit réchaud contenant des charbons allumés. En entrant, chaque torero ôte d'abord son chapeau à l'image, marmotte à la hâte un bout de prière, puis tire un cigare de sa poche, l'allume au réchaud, et fume en causant avec ses camarades et les amateurs qui viennent discuter avec eux le mérite des taureaux qu'ils vont combattre.
2r>G PROSPER MÉRIMÉE
Cependant dans une cour intérieure les cavaliers qui doivent jouter à cheval se préparent au combat en essayant leurs chevaux. A cet effet, ils les lancent au gî»h>p contii' un mm (ju ils cho(|uent d'une longue perche en ^uise de pitjue : sans (juitter ce point d'appui, ils exercent leurs montures à tourner rapidement et le plus près possible du mur. Vous verrez tout à l'heure que cet exercice n'est pas inutile. Les chevaux dont on se sert sont des rosses de réforme que l'on achète à bas prix. Avant d'entrer dans 1 arène, de peur que les cris de la multitude et que la vue des taureaux ne les elTarouchent, on leur bande les yeux, et Ton emplit leurs oreilles d'étoupes mouillées.
L'aspect du cir((ue est très animé. L'arène, avant le combat, est remplie de monde, et les gradins et les loges olTrent une masse confuse de têtes. 11 y a deux sortes de places : du c6té de l'ombre sont les plus chères et les plus commodes; mais le côté du soleil est toujours garni d'intrépides amateurs. On voit beaucoup moins de femmes que d'hommes, et la plupart sont de la classe îles manolas (grisettes). Dans les h)<res on remar(jue pourtant (juehjues toilettes élégantes, mais peu déjeunes f(;mmes. Les romans français et anglais ont perverti depuis peu les Kspagnols*, et lem ùteiil le respect pour leurs vieilles coutumes. Je ne crois pas (ju'il soit défendu aux ecclésiasticjues d'assister à ces spectacles; cependant je n'en ai jamais vu (ju un seul en costume (à Se-
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ville) . On m'a dit que beaucoup s'y rendaient déguisés .
A un signal donné par le président de la course, un alguazil mayor, accompagné de deux alguazils en costume de Crispin"^, tous les trois à cheval, et suivis d'une compagnie de cavalerie, font évacuer l'arène et le corridor étroit qui la sépare des gradins. Quand ils se sont retirés avec leur suite, un héraut, escorté d'un notaire et d'autres alguazils à pied, vient lire au milieu delà place un ban"^ qui défend de rien jeter dans l'arène, de troubler les combattants par des cris ou des signes, etc. A peine a-t-il paru que, malgré la formule respectable : « Au nom du roi, notre seigneur, que Dieu garde longtemps... » des huées et des sifflets s'élèvent de toutes parts, et durent autant que la lecture de la défense, qui d'ailleurs n'est jamais observée. Dans le cirque, et là seulement, le peuple commande en souverain, et peut dire et faire tout ce qu'il veut^.
Il y a deux classes principales de toreros : les picadors, qui combattent à cheval, armés d'une lance, et les chulos, à pied, qui harcèlent le taureau en agitant des draperies de couleurs brillantes. Parmi ces derniers sont les banderilleros et les matadors, dont je vous parlerai bientôt. Tous portent le costume andalous, à peu près celui de Figaro dans le Barbier de Séville; mais au lieu de culottes et de bas de soie, les picadors ont des pantalons de cuir épais, garnis
1. Depuis le rétablissement de la Constitution, on ne lit plus le ban du roi, notre seigneur (1842).
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de bois et de fer. afin de préserver Icms jambes et leurs cuisses des coups de corne. A pied, ils marchent écar(|nillés comme des compas; et s'ils sont renversés, ils ne peuvent guère se relever qu'à l'aide des chulos. Leurs selles sont très hautes, de forme turque, avec des étriers en fer, semblables à des sabots, et qui couvrent entièrement le pied. Pour se faire obéir de leurs rosses, ils ont des éperons armés de pointes de deux pouces de lontrueur. Leur lance est grosse, très forte, terminée par une pointe de fer très aiguë; mais, comme il faut faire durer le plaisir, cette pointe est garnie d'un bourrelet de corde (jui ne laisse pénétrer dans le corps du taureau qu'un pouce de fer environ.
Un des alguazils à cheval reçoit dans son chapeau une clef que lui jette le président des jeux. Cette clef n'ouvre rien ; mais il la porte cependant à l'homme chargé d'ouviir le toril, et s'échappe aussitôt au grand galop, accompagné des huées de la multitude, qui lui crie (jue le taureau est déjà dehors et qu'il le pouisuit. Cette plaisanterie se renouvelle à toutes les courses.
Cependant les picadors ont piis leurs places. 11 y en a d'ordinaire deux à cheval dans l'arène; deux ou trois autres se tiennent en dehors, prêts à les remplacer en cas d'accidents, tel (|ue mort, fractures graves, cic. Une douzaine de chulos à pied sont distribués dans la place, à portée de s'entr'aider mutuellement.
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Le taureau, préalablement irrité, à dessein, dans sa cage, (par des piqûres et des frictions d'acide nitrique), sort furieux. Ordinairement il arrive d'un élan jusqu'au milieu de la place, et là s'arrête tout court, étonné du bruit qu'il entend et du spectacle qui l'entoure. Il porte sur la nuque un nœud de rubans fixé par un petit crochet qui entre dans la peau. La couleur de ces rubans indique de quel troupeau [çacada) il sort; mais un amateur exercé reconnaît, à la seule vue de l'animal, à quelle province et à quelle race il appartient.
Les chulos s'approchent, agitent leurs capes éclatantes, et tâchent d'attirer le taureau vers l'un des picadors. Si la bête est brave, elle l'attaque sans hésiter. Le picador, tenant son cheval bien rassemblé^, s'est placé, la lance sous le bras, précisément en face du taureau; il saisit le moment où il baisse la tête, prêt à le frapper de ses cornes, pour lui porter un coup de lance sur la nuque, et non ailleurs^; il appuie sur le coup de toute la force de son corps, et en même temps il fait partir îe cheval par la gauche, de manière à laisser le taureau à sa droite. Si tous ces mouvements sont bien exécutés, si le picador est robuste, et son cheval maniable, le taureau, emporté
1. Je vis un jour un picador renversé qui allait être tué si son camarade ne l'eût dégagé et n'eût fait reculer le taureau en lui donnant un coup de lance sur le nez. La circonstance servait d'excuse. Cependant j'entendis de vieux amateurs s'écrier : « C'est une honte ! un coup de lance sur le nez ! on devrait chasser cet homme de la place. »
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par sa propie impétuosité, \e dépasse sans le toucher. Alors le devoir des chulos est d'occuper le taureau, de manière à laisser au picador le temps de s'éloiprner : mais souvent Fanimal reconnaît trop bien celui (jui la hlessé : il se retourne brusquement, gagne le cheval de vitesse, lui enfonce ses cornes dans le ventre, et le renverse avec son cavalier. Celui-ci est aussitôt secouru par les chulos; les uns le relèvent, les autres en lançant leurs capes à la tête du taureau le détournent, l'attirent sur eux, et lui échappent en gagnant à la course la barrière, qu'ils escaladent avec une légèreté surprenante. Les taureaux espagnols courent aussi vite qu'un cheval; et, si le chulo était fort éloigné de la barrière, il échapperait difficilement. Aussi est-il rare ([ue les cavaliers, dont la vie dépend toujours de l'adresse des chulos, se hasardent vers le milieu de la place; quand ils le font, cela passe pour un trait d'audace extraordinaire.
Une fois remis sur pieds, le picador remonte aussitôt son cheval, s'il peut se relever aussi. Peu importe ({ue la pauvre bête perde des flots de sang, que ses entrailles traînent à terre, et s'entortillent dans ses jambes; tant (ju'un cheval peut marcher, il doit se présentei' au taureau. Reste-t-il abattu, le picador sort de la place, et y rentre à l'inslant monté sur un cheval frais.
J'ai dit (|ue les coups de lance ne peuvent faire ([u'une légère blessur<" au taureau, et ils n'ont d'autre
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effet que de l'irriter. Pourtant les chocs du cheval et du cavalier, le mouvement qu'il se donne, surtout les réactions qu'il reçoit en s'arrêtant hrusquement sur ses jarrets, le fatiguent assez proinptement. Souvent aussi la douleur des coups de lance le décourage, et alors il n'ose plus attaquer les chevaux, ou, pour parler le jargon tauromachique, il refuse d'entrer. Cependant, s'il est vigoureux, il a déjà tué quatre ou cinq chevaux. Les picadors se reposent alors, et l'on donne le signal de lancer les banderillas^.
Ce sont des bâtons d'environ deux pieds et demi, enveloppés de papier découpé, et terminés par une pointe aiguë, barbelée pour qu'elle reste dans la plaie. Les chulos tiennent un de ces dards de chaque main. La manière la plus sûre de les placer, c'est de s'avancer doucement derrière le taureau, puis de l'exciter tout à coup en frappant avec bruit les banderilles Tune contre l'autre. Le taureau étonné se retourne, et charge son ennemi sans hésiter. Au moment où il le touche presque, lorsqu'il baisse la tête pour frapper, le cliulo lui enfonce à la fois les deux banderilles de chaque côté du cou, ce qu'il ne peut faire qu'en se tenant pour un instant tout près et vis-à-vis du taureau et presque entre ses cornes; puis il s'efface, le laisse passer, et gagne la barrière pour se mettre en sûreté. Une distraction, un mouvement d'hésitation ou de frayeur suffiraient pour le perdre. Les connaisseurs regardent pourtant les fonctions de banderillero comme les moins dange-
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relises de toutes. Si par iiialhcm il loinhc en plantant les handerill<'s, il ne faut pas (ju il essaie de se relever : il se ticnl immobile à la plaee où il est toml)é. Le taureau ne fiappe à lerrc^ (jue rarement, non point par nrénerosité, mais parce (ju'en chargeant il ferme les yeux et passe sur Thonime sans l'apercevoir. Quelquefois pourtant il s'arrête, le flaire comme pour s'assurer (juil est bien moit; puis, reculant de fjuelcjues pas, il baisse la tête poui* l'enlever sur ses cornes; mais les camarades du banderillero l'entourent et l'occupent si bien, fjii'il est forcé d'abandonner le cadavre prétendu.
Loisque le taureau a montré de la lâcheté, c'est-àdire quand il n'a pas reçu gaillardement quatre coups de lance, c'est le nombre de rigueur, les spectateurs, juges souverains, le condamnent par acclamation à une espèce de supplice qui est à la fois un châtiment et un moyen de réveiller sa colère. De tous côtés s'élève le cri àa fuego! f'itei(o ! (du feu! du feuî). On distribue alors aux chulos, au lieu de leurs armes ordinaires, des banderilles dont le manche est entouré de pièces d'artifice. La pointe est garnie d'un morceau d'amadou allumé. i\ussilôt qu'elle pénètre dans la peau, l'amadou est repoussé sur la mèche des fusées; elles prennent feu, et la flamme, qui est dirigée vers le taureau, le brûle jus(ju ;m vif, et lui fait faire des sauts et des bonds (jui anniseiil extrêmement le publie, ('/est en effet un spectacle adfnirable qm* (le \(nr (ct animal énorme, écumaiit (!<• rage,
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secouant les banderilles ardentes, et s'agitanl au milieu du feu et de la fumée. En dépit de messieurs les poètes*, je dois dire que de tous les animaux que j'ai observés, aucun n'a moins d'expression dans les yeux que le taureau. 11 faudrait dire ne change moins d'expression ; car la sienne est presque toujours celle de la stupidité brutale et farouche. Rarement il exprime sa douleur par des gémissements : les blessures l'irritent ou l'effraient; mais jamais, passezmoi l'expression, il n'a l'air de réfléchir sur son sort; jamais il ne pleure comme le cerf. Aussi n'inspire-t-il de pitié que lorsqu'il s'est fait remarquer par son courage ^
Quand le taureau porte au cou trois ou quatre paires de banderilles, il est temps d'en finir avec lui. Un roulement de tambours se fait entendre; aussitôt un des chulos désigné d'avance, c'est le matador^ sort du groupe de ses camarades. Richement vêtu, couvert d'or et de soie, il tient une longue épée et un manteau écarlate attaché à un bâton, pour qu'on puisse le manier plus commodément. Ce manteau s'appelle la muleta. Il s'avance sous la loge du président, et lui demande avec une révérence profonde la permission de tuer le taureau. C'est une formalité
1. Quelquefois, et dans des occasions solennelles, la hampe de la banderille est enveloppée d'un long- filet de soie, dans lequel sont renfermés des petits oiseaux en vie. La pointe de la banderille, en frappant, coupe le nœud qui ferme le filet, et les oiseaux s'échappent après s'être longtemps débattus aux oreilles du taureau.
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(|ui lo plus soiivont n'a li(Mi (jiruuo soûle fois pour loutc la coiirsr. Lrs président, hieu entendu, répond alTirmativement d'un signe de tète. Alors lo matador pousse lin »'/('<7, fait une pirouette, jette son chapeau à terre, ol marche à la rencontre du taureau.
Dans ces courses il y a des lois aussi bien que dans un duel : les enfreindre serait aussi infâme que de tuer son adversaire on traître. Par exemple, le matador no peut frapper lo taureau qu'à l'endroit de la réunion de la nuque avec le dos, ce que les Espagnols appellent la croi.r. Le coup doit être porté de haut en bas, comme on dirait, e/? .seco/ir/e*; jamais en dessous. Mieux vaudrait mille fois perdre la vie que de frapper un taureau en dessous, de cAté ou par derrière. L'épée dont se servent les matadors est longue, forte, tranchante des deux côtés; la poignée, très courte, est terminée par une boule (jue l'on appuie contre le paume de la main. Il faut une grande habitude et une adresse particulière pour se servir de cette arme.
Maintenant pour bien tuer un taureau il faut connaître à fond son caractère. De cette connaissance dépend non seulement la gloire, mais la vie du matador. On le conçoit, il y a autant de caractères différents parmi les taureaux ([uo parmi les hommes; pourtant ils se distinguent on doux divisions bien tranchéos, los clairs et los obscurs, .lo parle ici la langue du circjuo. Los clans alla(|iionl fianchement; les obsj'urs, au contraire, sont rusc's, ol cherchent à
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prendre leur homme en traître. Ces derniers sont extrêmement dangereux.
Avant d'essayer de donner le coup d'épée à un taureau, le matador lui présente la muleta, l'excite, et observe avec attention s'il se précipite dessus franchement aussitôt qu'il l'aperçoit, ou s'il s'en approche doucement pour gagner du terrain, et ne charger son adversaire qu'au moment où il paraît être trop près pour éviter le choc. Souvent on voit un taureau secouer la tête d'un air de menace, gratter la terre du pied sans vouloir avancer, ou même reculer à pas lents, tâchant d'attirer l'homme vers le milieu de la place, où celui-ci ne pourra lui échapper. D'autres, au lieu d'attaquer en ligne droite, s'approchent par une marche oblique, lentement et feignant d'être fatigués; mais dès qu'ils ont jugé leur distance, ils partent comme un trait.
Pour quelqu'un qui entend un peu la tauromachie, c'est un spectacle intéressant que d'observer les approches du matador et du taureau, qui, comme deux généraux habiles, semblent deviner les intentions l'un de l'autre, et varient leurs manœuvres à chaque instant. Un mouvement de tête, un regard de côté, une oreille qui s'abaisse, sont pour un matador exercé autant de signes non équivoques des projets de son ennemi. Enfin le taureau impatient s'élance contre le drapeau rouge dont le matador se couvre à dessein. Sa vigueur est telle qu'il abattrait une muraille en la choquant de ses cornes; mais l'homme
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Tcsquive par un Irgor inoiivement de corps ; il disparaît coninio par enchaiilemciil, <M lU' lui laisse (ju'uiic draperie légère (ju il élève au-dessus de ses cornes en défiant sa fuicui. L'impétuosité du taureau lui fait dépasser de beaucoup son adversaire; il s'arrête alors brus(juenient on roidissanl ses jambes, et ces réactions brusques et violentes le fatijrnent tellement <{ue, si ce manège était prolongé, il suffirait seul pour le tuer. Aussi Romero, le fameux professeur, dit-il qu'un bon matador doit tuer huit taureaux en sept coups d'épée. Un des liuil meurt de fatigue et de rage.
Après plusieurs passes, quand le matador croit bien connaître son antagoniste, il se prépare à lui donner le dernier coup. AlTermi sur ses jambes, il se place bien en face de lui, et l'attend, immobile, à la distance convenable. Le bras droit, armé de l'épée, est replié à la hauteur de la tête; le gauche, étendu en avant, tient la muleta, qui, touchant presque à terre, excite le tauieau à baisser la tête. C'est dans ce moment qu'il lui porte le coup mortel, de toute la force de son bras, augmentée du poids de son corps et de l'impétuosité même du taureau. L'épée, longue de trois pieds, entre souvent juscju'à la garde ; et si le coup est bien dirigé, l'homme n'a plus rien à craindre. Le taureau s'arrête tout court; le sang coule à peine; il relève la tête; ses jambes tremblent, et tout d'un coup il lombe comme une lourde masse. Aussitôt de tous les gradins partent des <'mv/ assour-
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dissants; les mouchoirs s'agitent; les chapeaux des majos volent dans l'arène, et le héros vainqueur envoie modestement des baisemains de tous les côtés.
Autrefois, dit-on, jamais il ne se donnait plus d'une estocade; mais tout dégénère, et maintenant il est rare qu'un taureau tombe du premier coup. Si cependant il paraît mortellement blessé, le matador ne redouble pas; aidé des chulos, il le fait tourner en cercle en l'excitant avec les manteaux de manière à l'étourdir en peu de temps. Dès qu'il tombe, un chulo l'achève d'un coup de poignard assené sur la nuque; l'animal expire à l'instant.
On a remarqué que presque tous les taureaux ont un endroit dans le cirque auquel ils reviennent toujours. On le nomme la querencia. D'ordinaire, c'est la porte par où ils sont entrés dans l'arène.
Souvent on voit le taureau emportant dans le cou l'épée fatale dont la garde seule sort de son épaule, traverser la place à pas lents, dédaignant les chulos et leurs draperies dont ils le poursuivent. Il ne pense plus qu'à mourir commodément. Il cherche l'endroit qu'il affectionne, s'agenouille, se couche, étend la tête, et meurt tranquillement si un coup de poignard ne vient pas hâter sa fin.
Si le taureau refuse d'attaquer, le matador court à lui, et toujours au moment où l'animal baisse la tête, il le perce de son épée {eslocada de volapie)\ mais s'il ne baisse pas la tête, ou s'il s'enfuit toujours, il faut, pour le tuer, employer un moyen bien
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cruel. Un homnu'. anin* (rime lon^iir perche terminée par un f«'i" lianchaiil ni foiiiic dr croissant (média liina), lui coupe Irailreusenient les jarrets par ilerrière, el dès «jii il est abattu ou Tachève d'un coup de poignard, ('/est le seul épisode d'un combat qui répu«^ne à lout je nî(Hi(ie. (Vest une espèce d'assassinat. Heureusement il est lare (ju'il soit néces- Raire d'en veni? là poui- tuer un taureau.
Des fanfares annoncent sa mort. Aussitôt trois mules attelées entrent au grand trot dans le cirque; un n<rud de coides est fixé entre les cornes du taureau, on V passe un crochet, et les mules l'entraînent au galop, l'ii deux minutes les cadavres des chevaux et celui du taureau disparaissent de l'arène.
Chaque combat duie à peu près vingt minutes, et, d'ordinaire, on tue iuiit taureaux dans une aprèsmidi. Si le divertissement a été médiocre, à la demande du public, le président des courses accorde un ou deux combats de supplément.
Vous voyez «juc le métier de torero est assez dangereux. Il en uieurt, année moyenne, deux ou trois dans toute l'I^spagne. Peu d'entre eux parviennent à un Age avancé. S'ils ne meurent pas dans le cirque, iU sont (»bligés d y renoncer de bonne heure, par suite de leurs blessures. Le fameux Pepe lllo reçut dan» sa vie vingt-six coups de cornes; le dernier le tua. Le salaire assez élevé de ces gens n'est j)as le Heul mobil«- <|ui jrui fasse rrnhîasseï' leur danger«Mix métier. La gloire, les applaudissements Kmh font
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braver la mort. Il est si doux de triompher devant cinq ou six mille personnes. Aussi n'est-il pas rare de voir des amateurs d'une naissance distinguée partager les dangers et la gloire des toreros de profession. J'ai vu à Se ville iin marquis et un comte remplir dans une course publique les fonctions de matador.
Bien est-il vrai que le public n'est guère indulgent pour les toreros. La moindre marque de timidité est punie de huées et de sifïlets. Les injures les plus atroces pleuvent de toutes parts; quelquefois même par Tordre du peuple, et c'est la plus terrible marque de son indignation, un alguazil s'approche du toréador et lui enjoint, sous peine de la prison, d'attaquer au plus vite le taureau.
Un jour Facteur Maïquez"^, indigné de voir un matador hésiter en présence du plus obscur de tous les taureaux, l'accablait d'injures. — « Monsieur Maïquez, lui dit le matador, voyez-vous, ce ne sont pas ici des menteries comme sur vos planches. »
Les applaudissements et l'envie de se faire une renommée ou de conserver celle qu'ils ont acquise obligent les toréadors à renchérir sur les dangers auxquels ils sont naturellement exposés. Pepo Illo, et Romero après lui, se présentaient au taureau avec des fers aux pieds. Le sang-froid de ces hommes dans les dangers les plus pressants a quelque chose de miraculeux. Dernièrement un picador, nommé Juan Sevilla, fut renversé et son cheval éventré par un
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taureau aiulalous. (rime force el d iiiic agilité prodigieuses. Ce taureau, nu lieu dr sr laisser distraire par les cluilos, s'acharna sur riiomme, le piétina et lui donna un <^iand n()inl)re de coups de cornes dans les jambes; mais, s'apercevanl (|u'elles étaient trop bien défendues par le pantalon de cuii' garni de fer, il se retourna et baissa la tête pour lui enfoncer sa corne dans la poitrine. Alors Sevilla, se soulevant d iiii ciTort désespéré, saisit d'une main le taureau par 1 oreille; de l'autre il lui enfonce les doigts dans les naseaux, pendant (ju'il tenait sa tête collée sous celle de cette bête furieuse. En vain le taureau le secoua, le foula aux pieds, le heurta contre terre, jamais il ne put lui faire lâcher prise. Chacun regardait avec un serrement de cœur cette lutte inégale. C'était l'agonie d'un brave; on regrettait presque (ju'elle se piolongeàt; on ne pouvait ni crier, ni respirer, ni détourner les yeux de celte scène horrible : elle dura près de deu.v minutes. Enfin le taureau, vaincu paî* l'homme dans ce combat corps à corps, l'abandoiMia pour poursuivre des chulos. Tout le monde s'attendait à voir Sevilla emporté à bras hors d<* r<»n(*eintr. Ou le iclève ; à peine esl-il sur ses pirds (|u il saisit une cape cl \rut alliicr le taureau, malgré ses grosses botl<*s r\ sou lucoiumode armure de jambes. 11 fallut lui anachci la cape, autrement il se faisait tuer à cette fois. On lui amène un cheval; il s'élance dessus, bouillaiil dr colère, el atta(jue le taureau au milieu de la plat c. Le choc de ces deux
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vaillants adversaires fut si terrible que cheval et taureau tombèrent sur les genoux. Oh! si vous aviez entendu les i^iça, si vous aviez vu la joie frénétique, l'espèce d'enivrement de la foule, en voyant tant de courage et tant de bonheur, vous eussiez envié comme moi le sort de Sevilla î Cet homme est devenu immortel à Madrid...
Juin 1842.
p. -S. — Hélas! que vient-on de m'apprendre! Francisco Sevilla est mort l'année dernière. Il est mort, non dans le cirque, où il devait finir, mais emporté par une maladie de foie. C'est à Caravanchel, près de ces beaux arbres que j'aime tant, qu'il est mort, loin d'un public pour lequel il avait tant de fois risqué sa vie.
Je le revis en 1840, à Madrid*, aussi brave, aussi téméraire qu'à l'époque où j'écrivais la lettre qu'on vient de lire. Je l'ai vu encore plus de vingt fois rouler dans la poussière sous son cheval éventré; je lui ai vu casser maintes lances, et faire assaut de force avec les terribles taureaux de Gaviria. a Si Francisco Sevilla avait des cornes, disait-on dans le cirque, il n'y aurait pas un toréador qui osât se mettre devant lui. » L'habitude de la victoire lui avait inspiré une audace inouïe. Quand il se présentait devant un taureau, il s'indignait que la bête n'eût pas peur de lui. « Tu ne me connais donc pas? » lui criait-il avec fureur. Certes il leur montrait bien vite à qui ils avaient affaire.