PP,«»SI'KH MÉHIMÈE
Mes amis me prociirereiil le plaisir de dîner avec Sevilla, il mangeait et buvait comme un héros d'Homère, et c'était le plus gai compagnon ({ui se pAt rencontrer. Ses façons andalouses, son humeur joviale et son patois rempli de métaphores pittoresques avaient un agrément tout particulier dans ce colosse, qui semblait n'avoir été créé par la nature que pour tout exterminer.
Une dame espagnole, fuvanl de Madr id au moment où le choléra v exerçait ses ravages, se rendait à Barcelone dans une diligence où se trouvait Sevilla, qui allait dans la même ville pour une course annoncée longtemps à l'avance. Pendant la route, la politesse, la galanterie, les petits soins de Sevilla ne se démentirent pas un instant. Arrivés devant Barcelone, la junte de santé, bête comme elles le sont toutes, annonça aux voyageurs (ju'ils feraient une quarantaine de dix jours, excepté Sevilla, dont la présence était trop désirée pour que les lois sanitaires lui fussent applicables; mais le généreux picador rejeta bien loin cette exception si avantageuse pour lui. « Si madame et mes compagnons n'ont pas libre prati(ju(,'*, dit-il lésolument, je nepiqueraipas! ^)
Kntre la crainte de la contagion et celle de manquer nue b»dle course, on ne pouvait hésiter. La junte céda, et Ht bien : car, si elle s'était obstinée, le peuple eut brûlé le lazaret et les gens de la quarantaine.
Après avoir payé num Inlml de louanges et de re-
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grets aux mânes de Sevilla, je dois parler d'une autre illustration qui règne aujourd'hui sans rivale dans le cirque. On connaît si mal en France ce qui se passe en Espagne, qu'il y a peut-être, en décades Pyrénées, des gens à ([ui le nom de Monlès est encore inconnu.
Tout ce que la renommée a publié de vrai ou de faux au sujet des matadors classiques, Pepo lUo et Pablo Romero, Montés le fait voir tous les lundis dans le cirque national, comme on dit aujourd'hui. Courage, grâce, sang-froid, adresse merveilleuse, il réunit tout. Sa présence dans le cirque anime, transporte acteurs et spectateurs. Il n'y a plus de mauvais taureaux, plus de chulos timides ; chacun se surpasse. Les toréadors d'un courage douteux deviennent des héros lorsque Montés les guide, car ils savent qu'avec lui personne ne court de danger. Un geste de lui suffit pour détourner le taureau le plus furieux au moment où il va percer un picador renversé. Jamais on n'a vu de média liina dans une place où Montés a combattu. Clairs, obscurs, tous les taureaux lui sont bons; il les fascine, il les transforme, il les tue quand et comment il lui plaît. C'est le premier matador que j'ai vu gallear el toro, c'est-à-dire se présenter de dos à l'animal en fureur pour le faire passer sous son bras. A peine daigne- t-il tourner la tête quand le taureau se précipite sur lui. Quelquefois, jetant un manteau sur ses épaules, il traverse le cirque suivi par le taureau; la bête, enragée, le poursuit
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sans pouvoir l'atteindre, et cepemlaiil elle est si près de Montés que thacjue roup de corne relève le bas du nianleaii. Telle est la confiance (|ue Montés inspire, <|ue pour les spectateurs l'idée de danj^er a disparu, ils n Ont plus d'aulie sentiment (pic ladmlration.
Montés passe pour avoir des opinions peu faxorables à l'ordre de choses actuel. On dit (ju'il a été volontaire rovalisle, et (ju il est êcrewisse^ cangrejo, c est-à-dire modéré. Si les hons patriotes s'en affligent, ils ne peuvent se soustraire à l'enthousiasme général. J ai vu des descaizos (sans-culottes) lui jeter leurs chapeaux avec transport et le suppliei' de les iiirllre un instant sur sa tête : voilà les moeurs du seizième siècle. — Brantôme dit (piehjue paît* : « Jai connu force gentilshommes qui, premier que porter leurs bas de soie, piioient leurs dames et maîtresses de les essayer et portei' devant eux (juehjue huit ou dix jours de plus (jue du moins; et puis les portoii'ul en très «rrande vénération et contentement d'esprit <•! dr corps. »
.Montés a la loiirnuie (\\\u homme comme il faut. Il vil noblement, et se consacre à sa famille, dont il a par son talent assuré l'avenir. Ses manières arislocrati(|ues déplaisenl à (|uel(jues toiéadors (jui le jalousent. Je me souviens <jii 11 rrfusa de dîner avec nous lors(pie nous enjrageâmes Sevilla. A cette occasion, Sevilla nous donna son ojiiriion swi- le coini)le
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de Montés avec sa franchise ordinaire. — Montes no fue realista"*^ ; es buen companero^ luciente matador^ attende à los picadores, pcro es un p... » Cela veut dire qu'il porte un frac hors du cirque, qu'il ne va pas au cabaret, et qu'il a de trop bonnes façons.
Sevilla est le Marins de la tauromachie, Montés en est le César.
Une EXÉCUTION'
Valence, 15 novembre 1830.
MoNSIElH,
Après avoir cl«'( rit ios combats de taureaux, je ne vois, pour suivre ladinirable règle du théâtre des marionnettes*, « toujours de plus fort en plus fort », je ne vois, dis-je, d'autre moyen que de vous parler d une exécution. Je viens d'en voir une, et je vous en rendrai compte, si vous avez le courage de me lire.
D'abord il faut (jue je vous explique pourquoi j'ai assisté à une exécution. lin pays étranger on est obligé (If t(>ul voii-, et Ton craint toujours (ju'un moment de paresse ou de dégoût ne vous fasse perdre un trait de inours curieux. D'ailleurs l'histoire du malheureux qu'on a pendu m'avait intéressé, je voulais voir sa physionomie: enfin j'étais bien aise de faiir une expérience sur mes nerfs.
Voici l'hisloii r de mon pendu, (.l'ai oublié de m'informer de son nom j C'était u?i paysan des environs de Vab*nce, estimé et redouté par son caractère hardi et eut r epi ciiiinl . C'était le (îO(| de son village. Personne iir dansait mieux, ne jetait plus loin la barre*, ne savait plus de vieilles lomances. II n'était pas querelleur, mais on savait (ju'il fallait peu de chose pour lui éeliaufîei les oreilles. S il accompagnait des
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voyageurs son escopette sur l'épaule, pas un voleur n'eut osé les arrêter, leurs valises eussent-elles été remplies de doublons. Aussi c'était un plaisir de voir ce jeune homme, sa veste de velours sur l'épaule, se prélassant par les chemins et se dandinant d'un air de supériorité. En un mot, c'était un inajo dans toute la force du ternie. Un majo, c'est tout à la fois un dandy de la classe inférieure et un homme excessivement délicat sur le point d'honneur.
Les Castillans ont un proverbe contre les Valenciens, proverbe, suivant moi, de toute fausseté. Le voici : « A Valence, la viande, c'est de l'herbe; l'herbe, c'est de l'eau. Les hommes sont des femmes, et les femmes — rien. » Je vous certifie que la cuisine de Valence est excellente, et que les femmes y sont extrêmement jolies et plus blanches qu'en presque aucun autre royaume de l'Espagne. Vous allez voir ce que sont les hommes de ce pays-là.
On donnait un combat de taureaux. Le majo veut le voir; mais il n'avait pas un réal dans sa ceinture. Il comptait qu'un volontaire royaliste son ami, de garde ce jour-là, le laisserait entrer. Point. Le volontaire était inflexible sur sa consigne. Le majo insiste, le volontaire persiste : injure de part et d'autre. Bref, le volontaire le repousse rudement avec un coup de crosse dans l'estomac. Le majo se retira; mais ceux qui remarquèrent la pâleur répandue sur sa figure, qui observèrent ses poings fermés avec violence, ses narines gonflées, et l'expression de ses
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\ t'H\, 4*rs goMS-là priisorciil l»i«'n <|ii il arriverait bientôt (|iielqiip malheur.
A «iiiinzo jouis (le la, le volontaiic hrulal fut envoyé avec un délaelicmenl à la poursuile de (juelcjucs conlrebandiers. Il eoncha dans une auberge isolée (ventti*). La nuit, une voix se fait enicndre, qui appelle le vidontalre : « Ouvrez, c'est de la pari de votre femme, w Le volontaire descend à demi vêtu. A peine avait-il ouxeil la porte «|u un coup d esj)ingole met le feu à sa chemise et lui envoie une douzaine de halles dans la poitrine. L»' meuitrier disparaît. ()ui a fait le coup;' Personne ne peut le deviner. (Certainement ce n'est pas le majo (jul la tué, car il se trouvera une douzaine de femmes dévotes et bonnes royalistes (jul jureront, par le nom de leur saint et en baisant leur pouce, qu'elles ont vu le susdit, chacune dans son village, exactement à 1 heure et à la minute où le crime a été commis.
Kt le majo se montrait en public avec un front ouvert et l'air serein d'un homme (|ui vient de se débarrasser d un souci importun, ('/est ainsi qu'à Paris on se montre chezTortoni^ le soir d'un duel où l'on a bravement cassé le bras à un impertinent. Remarquez en passant (juc; l'assassinat est ici le duel des pauvres gens, dml bien autrement sérieux (|ue le nôtre, puiscpn; généralement il est suivi de deux morts, tandis <jue les gens de la bonne société s'égralignent plus souvent ({u'ils ne se tuent.
lout alla bien jus(|u'à ce (ju un erilain alguazil.
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outrant le zèle (suivant les uns, parce qu'il était nouvellement en fonctions, — suivant d'autres, parce qu'il était amoureux d'une femme qui lui préférait le majo), s'avisa de vouloir arrêter cet homme aimable. Tant qu'il se borna à des menaces, son rival ne fit qu'en rire; mais quand enfin il voulut le saisir au collet, il lui fit iwaler une langue de bœuf. C'est une expression du pays pour un coup de couteau. La légitime défense* permettait-elle de rendre ainsi vacante une place d'alguazil?
On respecte beaucoup les alguazils en Espagne, presque autant que les constables en Angleterre. En maltraiter un est un cas pendable. Aussi le majo fut-il appréhendé au corps, mis en prison, jugé et condamné après un procès fort long, car les formes de la justice sont encore plus lentes ici que chez nous.
Avec un peu de bonne volonté vous conviendrez ainsi que moi que cet homme ne méritait pas son sort*; qu'il a été victime d'une fatalité malheureuse, et que, sans se trop charger la conscience, les jnges pouvaient le rendre à la société, dont il devait faire l'ornement (style d'avocat). Mais les juges n'ont guère de ces considérations poétiques et élevées; ils l'ont condamné à mort à l'unanimité.
Un soir, passant par hasard sur la place du marché, j'avais vu des ouvriers occupés à élever aux flambeaux des solives bizarrement agencées, formant à peu près un fl*. Des soldats en cercle autour d'eux
2S() FROSPEU MÉRIMÉE
repoussaient les curieux. \ Oicl pour (jiielle raison. La polenee car c'en était une, est élevée par corvée; ri les ouvriers mis en ré(juisition ne peuvent, sans se rendre coupahles de rél)elli()n, se refuser à ce service. Par une espèce de compensation, l'autorité prend soin <|u'ils remplissent leur tâche, (pie l'opinion puldicpie rend prescpic déshonorante, à peu près en secret. Pour cela, on les entoure de soldats (jui écartent la foule, et ils ne travaillent que la nuit, de manière qu'il n est pas possihlc de les reconnaître, et qu ils ne risquent pas le lendemain d être appelés charpentiers de potence.
A Valence c'est une vieille tour gothicjue qui sert de prison. Son architecture est assez belle, surtout la façade, qui donne sur la rivière. Elle est située à l'une des extrémités de la ville, et sert de porte. On I appelle In Pue/ta de Ins Srrrnnos. Du haut de la plate-forme on découvre le cours du Guadalaviar, les rincj ponts (jui le traversent, les promenades de Valence el la riante campagne (|ui l'entoure. C'est un assez triste plaisir cpie de voir les eliamps quand on est enfermé entre rpiatre murailles, mais enfin c*esl un plaisir, el II faut savoir gré au geôlier (|ui peniiel an\ détenus dr monlrr sui" celle plate-forme. pour (les prisonniers la plus pel Ile jouissance a du prix.
C'est de cette |)rison (jue devait sortir le condamné pour se rendre, à travers les i-ues les plus populeuses de la Ndie, unnilc siir un àne, à la place du marché, ou il «put Inait er ninndr .
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Je me suis trouvé de bonne heure devant la Puerta de los Serranos avec un de mes amis espagnols qui avait la bonté de m'accompagner. Je m'attendais à trouver une foule considérable rassemblée dès le matin, mais je m'étais trompé. Les artisans travaillaient tranquillement dans leurs bouti([ues, les paysans sortaient de la ville après avoir vendu leurs légumes; rien n'annonçait que quelque chose d'extraordinaire allait se passer, si ce n'est une douzaine de dragons rangés auprès de la porte de la prison. Le peu d'empressement des Valenciens à voir des exécutions ne doit pas être attribué, je crois, à un excès de sensibilité. Je ne sais pas non plus si je dois penser comme mon guide ^, qu'ils sont tellement blasés sur ces spectacles, qu'ils n'ont plus d'attraits pour eux. Peutêtre cette indifférence vient-elle des habitudes laborieuses du peuple de Valence. L'amour du travail et du gain le distingue non seulement parmi toutes les populations de l'Espagne, mais encore parmi celles de l'Europe.
A onze heures, la porte de la prison s'est ouverte. Aussitôt s'est présentée une assez nombreuse procession de franciscains. Elle était précédée d'un grand crucifix porté par un pénitent escorté de deux acolytes, chacun avec une lanterne emmanchée au bout d'un grand bâton. Le crucifix, de grandeur naturelle, était de carton peint avec un talent d'imitation extraordinaire. Les Espagnols, qui cherchent à faire la religion terrible, excellent à rendre les blessures, les contusions, les traces des tortures en-
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durées p.Tr leurs martyrs. Sur ce crucifix, (jul devait figurer à un su|)plice, on n'avait pas éparf^né le sang, la sanie, les tumeurs livides, (/était la plus liideuse pièce d'analomie (ju'oii pùl voir. Le poiteur de celte horrihle figure s'est arrêté devant \:\ j^orte. Les soldats s'étaient un peu rapprochés; une centaine de curieux à peu près étaient groupés derrière, assez près pour ne rien perdre de ce qui allait se faire et se dire, lorscpie le condamné a paru accompagné de son confesseur.
Jamais je n'oublierai la figure de cet homme. 11 était très grand et très maigre, et paraissait âgé de trente ans. Son front était élevé, ses cheveux épais, noirs comme du jais, et droits comme les crins d'une brosse. Ses yeux, grands mais enfoncés dans sa tête, semblaient flamboyants. Il était pieds nus, habillé d'une longue robe noire sur laquelle on avait cousu à la place du cœur une croix bleue et rouge. C'est 1 insign»' de la confrérie des agonisants. I^e collet de sa chemise, plissé comme une fraise, tombait sur ses épaules et sa poitrine. Une corde blanchâtre, qui se distinguait parfaitement sur l'élolTe noire de sa robe, faisait plusieurs fois le tour de son corps, et par des nreuds complicpiés lui attachait les bras et les mains dans la position (pi'on prend en priant. Kntre ses mains il tenait nn petit crucifix et une image de la Vierge. Son confesseur était gros, court *, ri'plet, haut en couleur, avant raiidun bon homme, mais d'un homme (jui depuis longtem|)s fait ce métier-là et (|ui en a vu bien d'autres.
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Derrière le condamné se tenait un homme pâle, faible et grêle, d'une physionomie douce et timide. Il avait une veste brune avec la culotte et les bas noirs. Je l'aurais pris pour un notaire ou un alguazil en négligé s'il n'avait pas eu sur la tête un chapeau gris à grands bords, comme en portent les picadors aux combats de taureaux. A la vue du crucifix, il ôta ce chapeau avec respect, et je remarquai alors une petite échelle en ivoire fixée sur la forme comme une cocarde. C'était l'exéculeur des hautes œuvres.
En mettant la tête hors de la porte, le condamné, qui avait été obligé de se courber pour passer sous le guichet, se redressa de toute sa hauteur, ouvrit les yeux d'une grandeur démesurée, embrassa la foule d'un regard rapide, et respira profondément. Il me sembla qu'il humait l'air avec plaisir, comme (j; s'il avait été longtemps renfermé dans un cachot étroit et étouffant. Son expression était étrange. Ce n'était point de la peur, mais de l'inquiétude. Il paraissait résigné. Point de morgue ni d'affectation de courage. Je me dis qu'en pareille occasion je voudrais faire aussi bonne contenance.
Son confesseur lui dit de se mettre à genoux devant le crucifix ; il obéit et baisa les pieds de cette hideuse image. En ce moment tous les assistants étaient émus et gardaient un profond silence. Le confesseur, s'en apercevant, leva les mains pour les dégager de ses longues manches qui l'auraient gêné dans ses mouvements oratoires, et commença à débiter un discours qui lui avait probablement servi plus d'une fois,
284 l'HUSI'EU MÉItIMÉK
il uiH' \t»i\ fol h* el arcoiiliiôo, mais pourtant monotone par la répétition périodiciiir des mémos intonations. Il prononçait chaciuf mol clairement; son accent était |)ur, et il s exprimait en hoii castillan, (pie le condamne n'entendait pcut-ètic (juc 1res imparfaitement. Il commençait chacpie pliiase d un Ion de voix glapissant, et s'élevait au fausset, niais il finissait sur un ton grave et bas.
En substance, il disait au condamné (pi il appelait son frère : (( Vous avez bien mérité la mort; on a même été indulgent pour vous en ne vous condamnant qu'à la potence, car vos crimes sont énormes. » 1(1 il (lit lin Fiîot des meurtres commis, mais il s'étendit longuement sur l'irréligion dans hupielle le pénitent avait passé sa jeunesse, et qui seule l'avait poussé à sa perte. Puis, s'ani niant par degrés : « Mais qu'estce que le supplice justement mérité ([uc vous allez endurer, comparé avec les souffrances inouïes cjue votre divin Sauveur a endurées pour vous.' Regardez ce sang, ces plaies, etc. » Détail très long de toutes les douleurs de la passion, décrites avec toute l'exagération (pic comporte la langue espagnole, et commentées au m()V(Mi de la vilaine statue dont je vous ai parle. La péroraison \alail mieux (pie I exorde. Il disait, mais trop longuement, (jue la miséricorde (fe Dieu était inlinie et (|u Un repentir vérilable pouvait désarmer sa juste colère.
Le condamiK' se leva, icgarda le piètre d'un air
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un peu farouche et lui dit : « Mon père, il sufTisait de me dire que je vais à la gloire*; marchons. »
Le confesseur rentra dans la prison fort satisfait de son discours. Deux franciscains prirent sa place auprès du condamné, et ne devaient l'abandonner qu'au dernier moment.
D'abord on l'étendit sur une natte, que le bourreau tira à lui quelque peu, mais sans violence, et comme d'un accord tacite entre le patient et l'exécuteur. C'est une pure cérémonie, afin de paraître exécuter à la lettre la sentence qui porte : « Pendu après avoir été traîné sur la claie. »
Cela fait, le malheureux fut guindé sur un âne que le bourreau conduisait par le licou. A ses côtés marchaient les deux franciscains, précédés de deux longues files de moines de cet ordre et de laïques faisant partie de la confrérie des desamparados"^ . Les bannières, les croix n'étaient pas oubliées. Derrière l'âne venaient un notaire et deux alouazils en habit noir à la française, culottes et bas de soie, l'épée au côté, et montés sur de mauvais bidets très mal harnachés. Un piquet de cavalerie fermait la marche. Pendant que la procession s'avançait foit lentement, les moines chantaient des litanies d'une voix sourde, et des hommes en manteau circulaient autour du cortège, tendant des plats d'argent aux spectateurs et demandant une aumône pour le pauvre malheureux [por el pobre) . Cet argent sert à dire des messes pour
le repos de son âme ; et pour un bon catholique * qu'on va pendre ce doit être une consolation de voir les plats s'emplir assez rapidement de gros sous. Tout le monde donne. Impie comme je suis, je donnai mon oiîrande avec un sentiment de respect.
En vérité j'aime ces cérémonies catholiques, et je voudrais y croire. Dans cette occasion, elles ont l'avantage de frapper la foule infiniment plus que notre charrette, nos gendarmes, et ce cortège mesquin et ignoble qui accompagne en France les exécutions. Ensuite, et c'est pour cela surtout que j'aime ces croix et ces processions, elles doivent contribuer puissamment à adoucir les derniers moments d'un condamné. Cette pompe lugubre flatte d'abord sa vanité, ce sentiment qui meurt en nous le dernier. Puis ces moines qu'il révère depuis son enfance et qui prient pour lui, les chants, la voix des hommes qui quêtent pour qu'on lui dise des messes, tout cela doit l'étourdir, le distraire, l'empêcher de réfléchir sur le sort qui l'attend. Tourne-t-il la tête à droite, le franciscain de ce côté lui parle de l'infinie miséricorde de Dieu. A oauche, un autre franciscain est tout prêt à lui vanter la puissante intercession de monseigneur saint François. Il marche au supplice comme un poltron entre deux officiers qui le surveillent et l'exhortent. 11 n'a pas un instant de repos, s'écriera le philosophe. Tant mieux. L'agitation continuelle où l'on le tient l'empêche de se livrer à ses pensées, (jui le tourmenteraient bien davantage.
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J'ai compris alors pourquoi les moines, et surtout ceux des ordres mendiants, exercent tant d'influence sur le bas peuple. N'en déplaise aux libéraux intolérants, ils sont en réalité l'appui et la consolation des malheureux depuis leur naissance jusqu'à leur mort. Quelle horrible corvée, par exemple, que celle-ci! entretenir pendant trois jours* un homme qu'on va faire mourir. Je crois que si j'avais le malheur d'être pendu je ne serais pas fâché d'avoir deux franciscains pour causer avec moi.
La route que suivait la procession était très tortueuse, afin de passer par les rues les plus larges. Je pris avec mon guide un chemin plus direct, afin de me trouver encore une fois sur le passage du condamné. Je remarquai que, dans l'intervalle de temps qui s'était écoulé entre sa sortie de la prison et son arrivée dans la rue où je le revoyais, sa taille s'était courbée considérablement. Il s'affaissait peu à peu, sa tête tombait sur sa poitrine, comme si elle n'eût été soutenue que par la peau du cou. Pourtant je n'observais pas sur ses traits l'expression de la peur. Il regardait fixement l'image qu'il avait entre les mains, et s'il détournait les yeux, c'était pour les reporter sur les deux franciscains, qu'il paraissait écouter avec intérêt.
J'aurais dû me retirer alors; mais on me pressa d'aller sur la grande place, de monter chez un marchand, où j'aurais toute liberté de regarder le supplice du haut d'un balcon, ou bien de me soustraire
288 PROSPER MKniMKK
à ce spectacle en rentrant dans l'intérieur de l'appartement. J allai donc.
La place était loin d'ôtrc remplie. Les marchandes de fruits et d herbes lu' s'étaient pas dérangées. On circulait partout facilement. La potence, surmontée des armes d'Aragon, était placée en face d'un élégant bâtiment moresque, la Bourse de la Soie [la Lonja de Scda). La place du marché est longue ; les maisons qui la bordent sont petites, (juoique surchargées d'étages; et chaque rang de fenêtres a son balcon en fer. De loin on dirait de grandes cages. Un assez bon nombre de ces balcons n'étaient point garnis de spectateurs.
Sur celui ou je devais prendre place je trouvai deux jeunes demoiselles de seize à dix-huit ans, Commodément établies sur des chaises, et s'éventant de I air du monde le plus dégagé. Toutes les deux étaient lorl jolies, et à leur robe de soie noire fort propre, à leurs souliers de satin et à leurs mantilles garnies de dentelles, je jugeai (ju elles devaient être les filles de quelque bourgeois aisé. Je fus confirmé dans cette opinion, parce ({ue, bien (pi'elles se servissent entre elles du dialecte valencien, elles entendaient et parlaient correcteiueiil l'espagnol.
Dans un coin de la place cm avait élevé une petite chapelle, (^ette chapj'lle et la potence, (|ui n'en était pas fort éloignée, étaient enfermées dans un grand carré formé par des volontaiics lovallstes et des troupes de ligne.
LETTRES ADRESSÉES d'eSPAGNE 289
Les soldats ayant ouvert leurs rangs pour recevoir la procession, le condamné fut descendu de son âne et mené devant l'autel dont je viens de vous parler. Les moines l'entouraient, il était à genoux, baisait souvent les marches de l'autel. J'ignore ce qu'on lui disait. Cependant le bourreau examinait sa corde, son échelle, et, cet examen fait, il s'approcha du patient toujours prosterné, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit suivant l'usage : « Frère, il est temps. »
Tous les moines, un seul excepté, l'avaient abandonné, et le bourreau était, à ce qu'il paraissait, mis en possession de sa victime. En le conduisant vers l'échelle (ou plutôt l'escalier de planches), il avait soin, avec son grand chapeau qu'il lui mettait devant les yeux, de lui cacher la vue de la potence; mais le condamné semblait chercher à repousser le chapeau avec des coups de tête, voulant montrer qu'il avait bien le courage d'envisager l'instrument de son supplice.
Midi sonnait quand le bourreau montait à l'escalier fatal, tirant après lui le patient, qui ne montait qu'avec difiiculté, parce qu'il allait à reculons. L'escalier est large, et n'a de rampe que d'un côté. Le moine était du côté de la rampe, le bourreau et le condamné montaient de l'autre. Le moine parlait continuellement et en faisant beaucoup de gestes. Arrivés au haut de l'escalier, en même temps que l'exécuteur
Mosaïque. t'J
290 PROSPEH MKIU.MÉE
passait la corde an cou du patient avec une promptitude extraordinaire, on me dit que le moine lui faisait réciter le Credo. Puis, élevant la voix, il s'écria : « Mes frères, joignez vos prières à celles du pauvre pécheur. » J'entendis une voix douce prononcer à cAté de moi avec émotion : i4/«e^? .' je tournai la tète, et je vis une de mes jolies Valenciennes* dont les joues étaient un peu plus colorées, et qui agitait son éventail précipitamment. Elle regardait avec beaucoup d'attention du côté de la potence. Je dirigeai mes yeux de ce côté : le moine descendait l'escalier, et le condamné était suspendu en l'air, le bourreau sur ses épaules, et son valet lui tirait les pieds.
l^.-S. — Je ne sais si votre patriotisme me pardonnera ma partialité pour l'Espagne. Puisque nous en sommes sui le chapitre des supplices, je vous dirai que si j'aime mieux les exécutions espagnoles (jue les nôtres, je préfère aussi de beaucoup leurs galères à celles où nous envoyons chaque année environ douze cents coquins. Remanjuez que je ne parle pas des presidios d'Afri(jue*, que je n'ai pas vus. A Tolède, à Séville, à (irenade, à Cadix, j'ai vu un grand iiuml)?.' (U' firesidiarios (galériens) (jui ne m'ont pas paru trtq) malhcuicux. Ils travaillaient à faire ou à réparer des routes. Ils étaient assez mal vêtus, mais leurs physionomies n'exprimaient point ce sombre désespoir (juc j'ai remanjué chez nos galériens. Ils mangeaient dans de grandes marmites un />//c/<p/o*
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semblable à celui des soldats qui les gardaient, et fumaient ensuite leur cigare* à l'ombre. Mais surtout ce qui m'a plu, c'est que le peuple ici ne les repousse pas comme il fait en France. La raison en est simple. En France, tout- homme qui a été aux galères a volé ou fait pis; en Espagne, au contraire, de très honnêtes gens, à différentes époques, ont été condamnés à y passer leur vie pour n'avoir pas eu des opinions conformes à celle de leurs gouvernants. Quoique le nombre de ces victimes politiques soit infiniment petit, cela suffit pourtant pour changer l'opinion à l'égard de tous les galériens. 11 vaut mieux bien traiter un coquin que de manquer d'égards à un galant homme. Aussi on leur donne du feu pour allumer leurs cigares, on les appelle mon ami, camarade. Leurs gardiens ne leur font pas sentir qu'ils sont des hommes d'une autre espèce.
Si cette lettre ne vous paraît pas énormément *^ longue, je vous conterai une rencontre que j'ai faite il y a peu de temps, et qui vous montrera quelles sont les manières du peuple avec les presidiarios.
En quittant Grenade pour aller à Baylen, je rencontrai par le chemin un grand homme chaussé d'alpargates*, qui marchait d'un bon pas militaire. 11 était suivi par un petit chien barbet. Ses habits étaient d'une forme singulière, et différents de ceux des paysans que j'avais rencontrés. Bien que mon cheval fût au trot, il me suivait sans peine, et il lia conversation avec moi. Nous devînmes bientôt bons amis.
Mon guide lui disait Monsieur, Votre grâce [Usted). Ils parlaient entre eux de M. un tel de Grenade, commandant le presidio, qu'ils connaissaient tous deux. L'heure du déjeuner venue, nous nous arrêtâmes devant une maison où nous trouvâmes du vin. L'homme au chien tira d'un sac un morceau de morue salée et me l'offrit. Je lui dis de joindre son déjeuner au mien, et nous mangeâmes tous les trois* de bon appétit. Je dois vous avouer que nous buvions à la même bouteille, par la raison qu'il n'y avait pas de verre à une lieue aux environs. Je lui demandai pourquoi il s'était embarrassé d'un chien si jeune en voyage. Il me dit qu'il voyageait seulement pour ce chien, et que son commandant l'envoyait à Jaen le remettre à un de ses amis. Le voyant sans uniforme et l'entendant parler de commandant : a Vous êtes donc miquelct*, luidis-je? — Non; presidiario. » Je lus un peu surpris. « Comment ne l'avez-vous pas vu à son habit? » demanda mon guide.
Au reste les manières de cet homme, qui était un honnête muletier, ne changèrent pas le moins du monde. 11 me donnait la bouteille d'abord, en ma (jualité de cabûllero, puis l'offrait au galérien, et buvait après lui; enfin le traitait avec toute la politesse que les gens du peuple ont entre eux en Espagne.
— Pourquoi donc avez-vous été aux galères? demandai-jc à mon compagnon de voyage.
— Oh! monsieur, poui- un malheur. Je me suis
LETTRES ADRESSÉES d'eSPAGNE 293
trouvé à quelques morts. [Fué por una desgracia. Me halle en finas muertes.)
— Comment diable?
— Voici comment la chose se passa. J'étais miquelet. Avec une vingtaine de mes camarades, j'escortais un convoi de presidiarios de Valence. Sur le chemin, leurs amis voulurent les délivrer, et en même temps nos prisonniers se révoltent. Notre capitaine était bien embarrassé. Si les prisonniers étaient lâchés, il était responsable de tous les désordres qu'ils commettraient. 11 prit son parti, et nous cria : « Feu sur les prisonniers! » Nous tirâmes et nous en tuâmes quinze, après quoi nous repoussâmes leurs camarades. Cela se passait du temps de cette fameuse constitution. Quand les Français sont revenus et qu'ils l'ont ôtée, on nous fit notre procès à nous autres miquelets, parce que parmi les presidiarios morts il y avait plusieurs messieurs [caballeros) royalistes que les constitutionnels avaient mis là. Notre capitaine était mort, et on s'en prit à nous. Mon temps va bientôt finir; et comme mon commandant a confiance en moi parce que je me conduis bien, il m'envoie à Jaen pour remettre cette lettre et ce chien au commandant du presidio.
Mon guide était royaliste, et il était évident que le galérien était constitutionnel; cependant ils demeurèrent dans la meilleure intelligence. Quand nous nous remîmes en route, le barbet était si fatigué
294 PROSPEIl MÉRIMÉK
que le galérien fut obligé de \p jioiier sur son dos enveloppé dans sa veste. La conversation de tel liomnie ni amusait extrêmement; de son cAlé, les cigares {|ue je lui donnais et le déjeuner (|uil avait partagé avec moi me l'avaient tellement attaché qu'il voulait me suivre juscju à Bavien.
— \a{ route n'est pas sûre, me disait-il, je trouverai un fusil à Jaen, chez un de mes aniis, et quand bien même nous rencontrerions une demi-douzaine de brigands, ils ne vous prendraient pas un mouchoir.
— Mais, lui dis-je, si vous ne rentrez pas au presidio. vous ris(juez d'avoir une augmentation de temps, d'une année peut-être?
— Bah ! qu'importe? Et puis vous me donnerez un certificat attestant (|ue je vous ai accompagné. D'ailleurs je ne serais pas trantjuille si je vous laissais aller tout seul par cette route-là...
J'aurais consenti qu'il m'accompagnât, s'il ne s'était pas l)rouiIlé avec mon guide. Voici à quelle occasion. Après avoir suivi, pendant près de huit lieues d'Kspagne, nos chevaux, qui allaient au trot, toutes les fois que le chemin le permettait, il s'avisa de dire qu'il les suivrait encore quand même ils prendraient le galop. Mon guide se inocpia de lui. Nos chevaux n'étaient pas tout a fait des rosses; nous avions un (juart de lieue de plaine devant nous, et le galérien portait son chien sur son dos. Il fui mis au défi. Nr)us partîmes, mais cp diable d'homme avait véritabb-mrnt drs jambes de mi (|ii ciel . et nos chevaux
LETTIIES ADRESSÉES d'eSPAGNE 295
ne purent le dépasser. L'aniour-piopre de leur maître ne put jamais pardonner au presidiarlo l'afTront qu'il lui avait fait. Il cessa de lui parler, et arrivés que nous fûmes à Campillo de Arenas, il fit si bien que le galérien, avec la discrétion ([ui caractérise l'Espagnol, comprit que sa présence était importune, et se retira.
\jES VOLEIHS
Madrid, novembre 1830.
MONSIKIH,
Mr voici (1«^ lotoiii' à Madrid*, après avoir parcouru pondant plusieurs mois, et dans tous les sens, l'Andalousie, cette terre classique des voleurs, sans en rencontrer un seul*. J'en suis presque honteux. Je m'étais arraup^é pour une attaque de voleurs, non pas pour me défendre, mais pour causer avec eux et les cjueslionner bien poliment sur leur genre de vie. En regardant mon hahit usé aux coudes et mon mince bagage, je regrette d'avoir manqué ces messieurs. Le plaisir de les voir n'était pas payé trop cher par la perte d'un léger porte-manteau.
Mais si je n'ai pas vu de voleurs, en revanche, je n'ai pas entendu parler d'autre chose*. Les postillons, les aubergistes vous lacontcnt des histoires lamentables de voyageurs assassinés, de femmes enlevées, à chaque halte que l'on fait pour changer de mules. L'événement cpiOn i.iconte s'est toujours passé la veille* et sur la partie de la route que vous allez parcoui ir. Le voyageur (jui ne connaît point encore l'Espagne, et <|iii n'a j)(>int eu le temps d'ac(juérir la sublitnc insouciance castillane, /f/ (Icnni cdstrlland ^ (pH*|(|ue iiitréduletpril soil (railleurs, ne laisse pas de
LETTRES ADRESSÉES d'eSPAGNE 297
recevoir une certaine impression de tous ces récits. Le jour tombe, et avci; beaucoup pbis de rapidité que dans nos climats du Nord; ici, le crépuscule ne dure qu'un moment : survient alors, surtout dans le voisinage des montagnes, un vent qui serait sans doute chaud à Paris, mais qui, par la comparaison que l'on en fait avec la chaleur brûlante du jour, vous paraît froid et désagréable. Pendant que vous vous enveloppez dans votre manteau, que vous enfoncez sur vos yeux votre bonnet de voyage, vous remarquez que les hommes de votre escorte [escopeteros) jettent l'amorce de leurs fusils sans la renouveler. Etonné de cette singulière manœuvre, vous en demandez la raison , et les braves qui vous accompagnent répondent du haut de l'impériale où ils sont perchés, qu'ils ont bien tout le courage possible, mais qu'ils ne peuvent pas résister seuls à toute une bande de voleurs. « Si l'on est attaqué, nous n'aurons de quartier qu'en prouvant que nous n'avons jamais eu l'intention de nous défendre. ))
— Alors, à quoi bon s'embarrasser de ces hommes et de leurs inutiles fusils? — Oh! ils sont excellents contre les rateros^ c'est-à-dire les amateurs brigands qui détroussent les voyageurs quand l'occasion se présente; on ne les rencontre jamais qu'au nombre de deux ou de trois.
Le voyageur se repent alors d'avoir pris tant d'argent sur lui. Il regarde l'heure à sa montre de Bréguet* qu'il croit consulter pour la dernière fois. 11 serait bien heureux de la savoir tranquillement pen-
2f)8 l'HOSPKH MÉF\IMÉE
duc à sa cheminée de Paris. Il (leniaiicle au ninyoral (conducteur) si les volcins pimneiil les liahits des voyageurs.
— Quel(juefois, nionsirur. Lr mois passé la diligence (ie Séville a été arrêtée auprès de la ('.ailota*, el tous les vovageuis sont entrés à Keija* comme de petits anges.
— Des petits anges î Que voulez-vous dire:'
— Je veux dire que les bandits leur avaient pris tous leurs habits, et ne leur avaient pas même laissé la chemise.
— Diable! s'éciie le voyageur en boulonnant sa redingote. Mais il se rassure un peu, el sourit même en remar(juant une jolie Andalouse, sa compagne de voyage* qui baise dévotement son pouce en soupirant : (( JésuSy Jésus ! » (On sait que ceux qui baisent leur pouce après avoir fait le signe de la croix ne maiHjuent pas de s'en trouver bien.)
La nuit est tout a fait venue; mais heureusement la lune se lève brillante sui un ciel sans nuaifes. On commence à découvrir de loin l'entrée d une gorge affreuse cjui n"a pas moins d'une demi-lieue de longueur.
— Mayoral, est-ce là l'endroit où l'on a déjà arrêté la diligence?
— Oui, Monsieur, et tué un voyageur. — Postillon, poursuit le mayoral, ne fais pas cla(|uer ton foufl fl«' peur (1(* les avertir.
— Qui.' demand»' Ir Novateur.
LETTRES ADRESSÉES d'eSPAGNE 299
— Les voleurs, répond le mayoral.
— Diable? s'écrie le voyageur.
— Monsieur, regardez donc là-bas au tournant de la route... Ne sont-ce pas des hommes? ils se cachent dans l'ombre de ce grand rocher.
— Oui, Madame; un, deux, trois, six hommes à cheval !
— Ah! Jésus, Jésus!... (Signe de croix et baisement de pouce.)
— Mayoral, voyez-vous là-bas?
— Oui.
— En voici un qui tient un grand bâton, peut-être un fusil?
— C'est un fusil.
— Croyez-vous que ce soient de bonnes gens [buena gente)^ demande avec anxiété la jeune Andalouse.
— Qui sait! répond le mayoral, en haussant les épaules et abaissant les coins de sa bouche.
— Alors, que Dieu nous pardonne à tous! et elle se cache la figure dans le gilet du voyageur, doublement ému.
La voiture va comme le vent : huit mules vigoureuses au grand trot. Les cavaliers s'arrêtent : ils se forment sur une ligne, — c'est pour barrer le passage. — Non, ils s'ouvrent; trois prennent à gauche, trois à droite de la route : — c'est qu'ils veulent entourer la voiture de tous les côtés.
— Postillon î arrêtez vos mules, si ces gens-là vous
300 pnospEn méhimée
le commandant . ii allrz pas nous alliror iino voh'o de coups de fusil !
— Soyez traiHjiiille, Monsieur, j'y snis plus intéressé que vous.
Ivnfin Ton est si près, (|iie déjà l'on dislin^ne les grands chapeaux, les selles Inrcpies et les guêtres de cuir hlanc des six eavalieis. Si l'on pouvait voir leurs traits, (juels yeux, cjuclles barbes, quelles cicatrices on apercevrait! 11 n'y a plus de doute, ce sont des voleurs, car ils ont tous des fusils.
I.e premier voleur touche le bord de son grand chapeau et dit d'un tort de voix grave et doux : « Vaynn Vds. cnn Dios » allez avec Dieu ! C'est le salut que les voyageurs échangent sur la route. « Vaijan Vds. cou Dios! » disent à leur tour les autres cavaliers s'écartant poliment pour que la voiture passe, car ce sont d'honnêtes fermiers attardés au marché d'Ecija, <|ui retournent dans leur village etqui voyagent en troupe et armés, par suite de la grande préoccupation des voleurs dont j'ai déjà parlé.
Après (juel([ues rencontres de cette espèce on arrive promptemcnt à ne plus croire du tout aux voleurs. On s'accoutume si bien à la mine un peu sauvage des paysans, (|uc des brigands véritables ne vous paraîtraient plus (|ue d'honnêtes laboureurs qui n'ont pas fait leur barbe depuis longtemps. Un jeune ,\nglnis. avec ([ui j'ai lié connaissance à Grenade, avait longtemps parcouru sans accident les plus mauvais chemins de l'Espagne; il en ctalt venu à nier
LETTRES ADRESSÉES d'eSPAGNE 301
opiniâtrement l'existence des voleurs. Un jour il est arrêté par deux hommes de mauvaise mine, armés de fusils. Il s'imagina aussitôt que c'étaient des paysans en gaieté qui voulaient s'amuser à lui faire peur. A toutes leurs injonctions de donner de l'argent, il répondait en riant et en disant qu'il n'était pas leur dupe. Il fallut pour le tirer d'erreur qu'un des véritables bandits lui donnât sur la tête un coup de crosse dont il montrait encore la cicatrice trois mois après. Excepté quelques cas fort rares, les brigands espagnols ne maltraitent jamais les voyageurs. Souvent ils se contentent de leur enlever l'argent qu'ils ont sur eux, sans ouvrir leurs malles ou même sans les fouiller. Pourtant il ne faut pas s'y fier. — Un jeune élégant de Madrid* se rendait à Cadix avec deux douzaines de belles chemises qu'il avait fait venir de Londres. Les brigands l'arrêtent auprès de lu Carolina"^ et après lui avoir pris les onces ''^ qu'il avait dans sa bourse, sans compter les bagues, chaînes, souvenirs amoureux, qu'un homme aussi répandu ne pouvait manquer d'avoir, le chef des voleurs lui fit remarquer poliment que le linge de sa bande, obligée qu'elle était d'éviter les endroits habités, avait grand besoin de blanchissage. Les chemises sont déployées, admirées, et le capitaine disant, comme Hali du Sicilien "^ : entre cavaliers telle liberté est permise ^ en mit quelques-unes dans son bissac, puis ôta les noires guenilles qu'il portait depuis six semaines au moins, et se couvrit avec joie de la plus belle batiste
n02 IMIOSPKR MKIUMfcE
de son prisonnier. C.ha(|ue voleur en fil autant, en sorte (jue l'infortuné voyageur se trouva en ini instant dépouillé de toute sa gardo-rolu*, et en possession d'un tas de chiffons qu il n aurait pas osé toucher (lu bout de sa canne, l'incore lui fallut-il endurer les plaisanteries des brigands. Le capitaine, avec ce sérieux goguenard (jue les Andaloux aiTectent si bien, lui (lit en le congédiant : (ju il nOublierait jamais le service qu il venait de recevoir; (ju il s'empresserait de lui rendre les chemises (ju'il avait bien voulu lui prêter, et cju'il rcpiendrait les siennes aussitôt qu'il aurait l'honneui- de le revoir.
— Surtout, ajoula-t-il. n'oubliez pas de faire blanchir les chemises de ces Messieurs. Nous les reprendions à votre retour à Madrid.
Le jeune homme (jui me racontait ce vol, dont il avait été la victime, m'avouait qu'il avait plutôt pardonné aux voleurs l'enlèvement de ses chemises que leurs méchantes plaisanteries.
A différentes époques, le gouvernement espagnol s est »)(cupé sérieusement de purger les giandes routes des voleurs, qui, depuis un temps immémorial, siMit eu possession de les parcourir. Ses efforts n ont jamais pu avoir des réstiltats décisifs. Une bande a été détruite, mais une autre s'est formée aussitôt. Quchjuefois un capitaine général est parvenu à force de soins à chasser tous les voleurs de son gouvernement, mais alors les provinces voisines en ont regorgé.
LETTRES ADRESSÉES d'eSPAGNE 303
La nature du pays, hérissé de montagnes, sans routes frayées, rend bien difficile l'entière destruction des brigands. En Espagne comme dans la Vendée, il y a un grand nombre de métairies isolées, aldeas, éloignées de plusieurs milles de tout endroit habité. En garnisonnant* toutes ces métairies, tout les petits hameaux, on obligerait promptement les voleurs à se livrer à la justice sous peine de mourir de faim; mais où trouver assez d'argent? assez de soldats?
Les propriétaires des aldeas sont intéressés*, on le sent, à conserver de bons rapports avec les brigands dont la vengeance est redoutable. D'un autre côté, ceux-ci qui comptent sur eux pour leurs subsistances, les ménagent, leur paient bien les objets dont ils ont besoin, et quelquefois même les associent au partage du butin. Il faut encore ajouter que la profession de voleur n'est point regardée généralement comme déshonorante. Voler sur les grandes routes, aux yeux de bien des gens, c est faire de V opposition, c'est protester contre des lois tyranniques. Or, l'homme qui n'ayant qu'un fusil se sent assez de hardiesse pour jeter le déli à un gouvernement, c'est un héros que les hommes lespectent et que les femmes admirent. Il est glorieux certes de pouvoir s'écrier comme dans la vieille romance* :
A todos les desafio,
Pues à nadie tengo mieilo !
.^04 PIIOSPER MÉniMÉE
Un voleur commence en général par être contrebandier. Son commerce est tr(nil)lé j)ar les employés de la douane. C'est une injustice criante pouv les neuf dixièmes de la populalion, (jiic Ton tourmente un galant homme «jui vend à Ijom compte de meilleurs cigares que ceux du roi, qui apporte aux femmes des soieries, des marchandises anglaises et tout le commérage de dix lieues à la ronde. Qu'un douanier vienne à tuer ou à prendre son cheval, voilà le contrebandier ruiné; il a d ailleurs une vengeance à exercer, il se fait voleur. — On demande ce qu'est devenu un beau garçon qu'on a remarqué quelques mois auparavant et qui était le cocj de son village?
— Hélas! répond une femme, on Ta obligé de se jeter dans la montagne. Ce n'est pas sa faute, pauvre garçon î il était si doux! Dieu le protège!
Les bonnes âmes rendent le gouvernement responsable de tous les désordies commis par les voleurs. C'est lui, dit-on, (jui pousse à bout les pauvres gens ([ui ne demandent qu'à rester tranquilles et à vivre de b'ur méliei'.
Le modèle du biigand espagnol, le prototype du héros de grand chemin*, \r Uobin llood, le I{o(|uc Guinai- dr iiotic temps, c'est le fameux José Maria, surnommé el Tempranito^ le matinal. C'est l'homme dont on parle le |)lus de Madrid à Séville, el de Séville à Malaga. Beau, brave, courtois autant (|u'un voleur prui l'èlre, tel est José Maria. S'il arrête une diligrncr, il (Idium' la main aux dames pour descendre
30r> PROSPER MÎ:iUMKE
comme on va le voir, car il s'introduisit la nuit clioz une demoiselle de i)oniie famille... l/amoiir fait, dit-on. exeuser bien des choses...: mais on parle de violence, diin d(>mesti(|ue blessé. .., je n'ai jamais pu tirer celle histoire au clair. Le père fit grand bruit, ri lin j)rocès criminel fut commencé. José Maria fut obligé de prendre la fuite et de s'exiler à Gibraltai-. Là, comme l'argent lui niancjuait, il fit marché avec un négociantanglais pourintioduire en contrebande* une forte partie de marchandises prohibées. Il fut trahi par un homme à qui il avait fait confidence de son projet. Les douanieis surent la route qu'il devait U'uir et s'embusquèrent sur son passage. Tous les mulets (ju'il conduisait furent pris, mais il ne les abandonna (ju'après un combat acharné dans lc(juel il tua ou blessa plusieurs douaniers. Dès ce moment, il n'eut plus d'autre ressource que de rançonner les
vovatreurs,
Un bonheur exlraoïdinaire l'a constamment accompagné juscpi'à ce jour. Sa tête est mise à prix, son signalement est affiché* à la porte de toutes les villes, avec promesse de huit mille réaux à celui (|ui Ir livirra iikhI on vif. Int-il nn d»' s»*s complices, i'oni Lml .Ittsc .NLiria continnc impunément son dangereux mélin-, cl ses couises s'étendent depuis les frontières Aw i'orlugal jns(|n an rovaume de Muicie.
1. Lorttqiic j'j'tais h Séviile on trouva, un mnlin, sur la porto do Triana*, uu bas du Hignalouiont do .loso Muriu, ros uiotN ocrils au crayon : « Si'*nature du susdit : JosK Mamia. »
LETTRES ADRESSÉES d'eSPAGNE 307
Sa bande n'est pas nombreuse, mais elle est composée d'hommes dont la fidélité et la résolution sont depuis longtemps éprouvées. Un jour, à la tête dune douzaine d'hommes de son choix, il surprit à la venta de Gazin soixante-dix volontaires royalistes envoyés à sa poursuite, et les désarma tous. On le vit ensuite regagner les montagnes à pas lents, chassant devant lui deux mulets chargés de soixante-dix escopettes qu'il emportait comme pour en faire un trophée.
On conte des merveilles de son adresse à tirer à balle. Sur un cheval lancé au galop, il touche un tronc d'olivier à cent cinquante pas. Le trait suivant fera connaître à la fois son adresse et sa générosité.
Un capitaine Castro, officier rempli de courage et d'activité, qui poursuit, dit-on, les voleurs, autant pour satisfaire une vengeance personnelle que pour remplir son devoir de militaire, apprit par un de ses espions que José Maria se trouverait un tel jour dans une aldea écartée où il avait une maîtresse. Castro au jour indiqué monte à cheval, et pour ne pas éveiller les soupçons en mettant trop de monde en campagne, il ne prend avec lui que quatre lanciers. Quelques précautions qu'il mît en usage pour cacher sa marche, il ne put si bien faire que José Maria n'en fût instruit. Au moment où Castro, après avoir passé une o-orge profonde, entrait dans la vallée où était située l'aldea de la maîtresse de son ennemi, douze cavaliers bien montés paraissent tout à coup sur son
."!0.^ PROSPEn MÉRIMÉE
liane, et beaucoup plus pies (jue lui de la gorge par où seulement il pouvait faire sa retraite. Les lanciers se crurent perclus. Vn homme monté sur un cheval bai se détache au galop de la troupe des voleuis et arrête st)n cheval tout court à cent pas de Castro. — On ne surprend pas José Maria, s'écrie-t-il. (.apitaine Castro, (|ue vous ai-je fait pour (jue vous vouliez me livrer à la justice? Je pourrais vous tuer, mais les hommes de ca^ur sont devenus rares et je vous donne la vie. Voici un souvenir (jui vous appiendra à m'éviter. A votre schako!
En parlant ainsi il l'ajuste, et d une balle il traverse le haut du schako du capitaine. Aussitôt il lourna bride et disparut avec ses gens.
Voici un antre exemple de sa courtoisie.
On célébrait une noce dans une métairie des environs d'Andujar*. Les mariés avaient déjà reçu les compliments de leurs amis, et l'on allait se mettre à table sous un grand figuier devani la porte de la maison : chatuin était en disposition de bien faire*, et les émanations des jasmins et des orangeis en (leurs se mêlaient agréablement aux parfums plus substantiels s'exhalant de plusieurs plats (jui faisaient plier la table sous leur poids. Tout dun coup parut un homme à cheval, sortant d'un bouquet de bois à portée de pistolet de la maison. L'inconnu sauta lestement à terre, salua les convives de la main, et conduisit son cheval à l'écurie. On n'attendait personne, mais en Kspagne tout passant est l>i«*iiveini à parta-
LETTRES ADRESSÉES d'eSPAGNE 309
ger un repas de fête. D'ailleurs l'étranger par ses hahillcments paraissait être un homme d'importance. Le marié se détacha aussitôt pour l'inviter à dîner. Pendant qu'on se demandait tout bas quel était cet étranger, le notaire d'Andujar, qui assistait à la noce, était devenu pâle comme la mort. 11 essayait de se lever de la chaise qu'il occupait auprès de la mariée; mais ses genoux pliaient sous lui, et ses jambes ne pouvaient plus le supporter. Un des convives, soupçonné depuis longtemps de s'occuper de contrebande, s'approcha de la mariée :
— C'est José Maria, dit-il, je me trompe fort ou il vient ici pour faire quelque malheur [para liacer una muertè). C'est au notaire qu'il en veut. Mais que faire? Le faire échapper?
— Impossible; José Maria l'aurait bientôt rejoint.
— Arrêter le brigand?
— Mais sa bande est sans doute aux environs, d'ailleurs il porte des pistolets à sa ceinture et son poignard ne le quitte jamais.
— Mais, Monsieur le notaire, que lui avez-vous donc fait?
— Hélas! rien, absolument rien!
Quelqu'un murmura tout bas que le notaire avait dit à son fermier, deux mois avant, que si José Maria venait jamais lui demander à boire, il devrait mettre un gros d'arsenic"^ dans son vin.
On délibérait encore sans entamer la olla"^, quand l'inconnu reparut suivi du marié. Plus de doute,
31 Ô PROSPEH MÉKIMÉE
c'était Josr Maria. II jota en passant un coup d'cril de tigro au iiotaiic. <pii se mil à trcnihlei* comme s'il avait ru le frisson de la fièvre, puis il salua la mariée avec grâce, cl lui demanda la permission de danser à sa noce. — Klle n Cut c'^rde de refuser ou de lui faire mauvaise mine. José Maria prit aussitôt un taliouret de liège, l'approcha de la tahle et s'assit sans façon à côté de la mariée, entre elle et le notaire (jui paraissait à tout moment sur le point de s'évanouir.
On commença h manger. .lose Maria était rempli d'attentions et de petits soins pour sa voisine. Lorsqu'on servit du vin d'extra, la mariée prenant un verre de Montilla* fqui vaut mieux (jue le Xerez, selon moi), le toucha de ses lèvres, et le présenta ensuite au handit. C/est une politesse que Ton fait à table aux personnes cjue l'on estime. Cela s'appelle una fîneza. Malheureusement cet usage se perd dans la bonne société, aussi empressée ici qu'ailleurs de se dépouiller de toutes les coutumes nationales.
lose Maria prit le verre, remercia avec elFusion, et déclara à la mariée <ju'il la priait de le tenir pour son serviteui-, et rju'il ferait avec joie tout ce c|u'elle voudrait bien lui commander.
Alors celle-ci toute tremblante et se penchant timidement à l'oreille de son terrible voisin :
— Accordez-moi une grâce, dit-elle.
— Mille! s'é(!ria José Maria.
— Oubliez, je vous en conjure. les mauvais von-
LETTRES ADllESSÉES d'eSPAGNE 311
loirs que vous avez peut-être apportés ici. i^roniettezinoi (jue pour l'amour de moi vous pardouueiez à vos ennemis, et qu'il n'y aura pas de sc^andale à ma noce.
— Notaire! dit José Maria, se touinaiil vers l'homme de loi tremblant, remerciez Madame; sans elle je vous aurais tué avant que vous eussiez digéré votre dîner. N'ayez plus peur, je ne vous ferai plus de mal.
Et lui versant un verre de vin, il ajouta avec un sourire un peu méchant :
— Allons, notaire, à ma santé; ce vin est bon et il n'est pas empoisonné.
Le malheureux notaire croyait avaler un cent d'épingles.
— Allons, enfants! s'écria le voleur, de la gaieté! (yaya de broma) vive la mariée !
Et se levant avec vivacité, il courut chercher une guitare et se mit à improviser un couplet en l'honneur des nouveaux époux.
Bref, pendant le reste du dîner et le bal qui le suivit, il se rendit tellement aimable, que les femmes avaient les larmes aux, yeux en pensant qu'un aussi charmant garçon finirait peut-être un jour à la potence. Il dansa, il chanta, il se fit tout à tous. Vers minuit, une petite fille de douze ans*, à demi vêtue de mauvaises guenilles, s'approcha de José Maria, et lui dit quelques mots dans l'argot des bohémiens. José Maria tressaillit : il courut à l'écurie d'où il revint
312 F»nOSI'KR MÉRIMÉE
bientôt enimonant son bon cheval. Puis s'avançanl vers la mariéo, un bras passe dans la bride :
— Adieu, dit-il, enfant de mon Ame [hi/a de mi (lima*), jamais je n'oublierai les moments (jue j'ai passés auprès de vous, ('e sont les plus heureux (jue j'aie vus depuis bien des années. Soyez assez bonne pour accepter cette bagatelle d'un pauvre diable (jui voudrait avoir une mine à vous oiîrir.
II lui présentait en même temps une jolie bague.
— José Maria! s'écria la mariée, tant qu'il y aura un pain dans cette maison, la moitié vous apparfiendi'a.
Le voleur serra la main à tous les convives, celle même du notaire, embrassa toutes les femmes, puis sautant lestement en selle, il regagna ses montagnes. Alors seulement le notaire respira librement. Une demi-heure après arriva un détachement de miquelets, mais personne n'avait vu l'homme qu'ils cherchaient.
Le peuple espagnol, qui sait par cœur les romances des Douze Pairs*, (jui chante les exploits de Renaud de .Montauban*, doit nécessairement s'intéresser beaucoup an seul homme cjui, dans un temps aussi prosaïque cjue le nôtre, fait revivre les vertus chevaleresques des anciens preux. Un autre motif contribue encore à augmenter la popularité de José Maria. Il est extrêmement généreux. L aigent ne bii coûte guère à gagner, et il le dépense facilement avec len malheureux. Janiais, dil-on, un pauvre ne s'est
LETTRES ADRESSÉES d'eSPAGNE 313
adressé à lui sans en recevoii' une aumône abondante.
Un muletier me racontait qu'ayant perdu un mulet qui faisait toute sa fortune, il était sur le point de se jeter la tête la première dans le Guadalquivir, quand une boîte, contenant six onces d'or, fut remise à sa femme par un inconnu. Il ne doutait pas que ce ne fût un présent de José Maria, à qui il avait indiqué un gué, un jour qu'il était poursuivi de près par les miquelets.
Je finirai cette longue lettre par un autre trait de la bienfaisance de mon héros.
Certain pauvre colporteur des environs de Campillo de Arenas, conduisait à la ville une charge de vinaigre. Ce vinaigre était contenu dans des outres, suivant l'usage du pays, et porté par un àne maigre, tout pelé, à moitié mort de faim. Dans un étroit sentier un étranger, qu'à son costume on aurait pris pour un chasseur, rencontre le vinaigrier, et d'abord qu'il voit l'âne, il éclate de rire.
— Quelle haridelle as-tu là, camarade ?s'écrie-t-il. Sommes-nous en carnaval pour la promener de la sorte ?
Et les rires ne cessaient pas.
— Monsieur, répondit tristement l'ànier piqué au vif, cette bête, toute laide qu'elle est, me gagne encore mon pain. Je suis un malheureux, moi, et je n'ai pas d'argent pour en acheter une autre.
— Comment.'^ s'écria le rieur, c'est cette hideuse
314 l'HOSfEH MÉHIMÉE
l)Oiirri(|ii(' <|iii tVnijH*rlio de mourir de faim.' mais «»IIc sera frevée avant une semaine. — Tiens, continna-l-il. en lui présenlaut un sac assez lourd, il y a chez le vieux lierrera un heau mulet à vendre; il en veut 1,500 réaux; les voici. Achète ce mulel dès aujourd'hui, pas plus tai'd, et ne marchande pas. Si demain je te trouve par les chemins avec cette cffrovahle hourri(|ue, aussi vrai qu On me nomme José Maria, je vous jetterai tous les deux dans un précipice.
L'ànier resté seul, le sac à la main, croyait rêver, î.es 1,500 réaux étaient bien coniptés. 11 savait ce que valait un serment de José Maria, et se rendit aussitôt chez Herrera, où il se hâta d'échanjrer ses réaux contre un heau mulet.
ï.a nuit suivante, Ilcrrera est éveillé en sursaut. Deux hommes lui présentaient un poignard et une lanterne sourde à la (igure.
— Allons vite! ton argent!
— Hélas! mes bons seigneurs, je n'ai pas un (juarlo chez moi.
— Tu mens. Tu as vendu hier un mulet 1 ,500 réaux que t'a payés un tel de Campillo.
lis avaient des arguments tellement irrésistibles, que les 1,500 réaux furent bientcU donnés, ou si Ton veut rendus.
/V-.S". José Maria est mort depuis plusieurs années, lin 18.'{.{, a l'occasion de la prestalioii du sermcnl à
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la jeune reine Isabelle, le roi Ferdinand accorda une amnistie générale, dont le célèbre bandit voulut bien profiter. Le gouvernement lui fit même une pension de deux réaux par jour pour qu'il se tint tranquille. Comme cette somme n'était pas sufTisante pour les besoins d'un homme qui avait beaucoup de vices élégants, il fut obligé d'accepter une place que lui offrit l'administration des diligences. 11 devint escopetero et se chargea de faire respecter les voitures qu'il avait si souvent dévalisées. Tout alla bien pendant quelque temps : ses anciens camarades le craignaient ou le ménageaient. Mais, un jour, quelques bandits plus résolus arrêtèrent la diligence de Séville, bien qu'elle portât José Maria. Du haut de l'impériale, il les harangua; et l'ascendant qu'il avait sur ses anciens complices était tel, qu'ils paraissaient disposés à se retirer sans violence, lorsque le chef des voleurs, connu sous le nom du Bohémien [el Gitano), autrefois lieutenant de José Maria, lui tira un coup de fusil à bout portant et le tua sur la place.
318 PKOSPEH MÉRIMÉE
j'eus roccasioii de voir (jiiellc diAle de religion était la sienne. ï.o l)on Dieu ne riiHjuiétait guère, et il n'en parlait jamais qu'avec indilîérence. Mais les saints cl surtout la Vierge avaient tousses hommages. Il inf faisait penser à ces vieux solliciteurs consommés dans le métier, et dont la maxime est qu'il vaut mieux avoir des amis dans les bureaux ([uc la protection du ministre lui-même.
Pour comprendre sa dévotion à la bonne Vierge, il faut savoir (ju'en Espagne il y a Vierge et Vierge. Chaque ville a la sienne et se mo(jue de celle des voisins. La Vierge de Peniscola*, petite ville qui avait donné naissance à l'honorable Vicenle, valait mieux, selon lui, que toutes les autres ensemble.
— Mais, lui dis-je un jour, il y a donc plusieurs \ icr<res?
— Sans doute; cha([ue province en a une.
— El dans le ciel, combien y en a-l-il?
La question l'embarrassa évidemment, mais son catéchisme vint à son aide.
— Il n'v en a (ju'une, répondit-il avec l'hésitation d'un homme (|ui iM'pète une phrase (juil ne comprend pas.
— Ehbirn! |)oinsuivis-j(', si vous vous cassiez une jambe, à (piclle Vierge vous adresscruv.-vous.* A celle du ciel ou à une autre?
— A la très-sainte Vierge Notre Dame de Peniscola, apparemment (/>o/ supupsto).
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— Mais pourquoi pas à celle du Pilier, à Saragosse*, qui fait tant de miracles?
— Bah! elle est bonne pour les Aragonais!
Je voulus le prendre par son côté faible, le patriotisme provincial.
— Si la vierge de Peniscola, lui dis-je, est plus puissante que celle du Pilier, cela prouverait que les Valenciens sont de plus grands coquins que les Aragonais, puisqu'il leur faut une patronne si bien en cour pour que leurs péchés leur soient remis.
— Ah! monsieur, les Aragonais ne sont pas meilleurs que d'autres; seulement, nous autres Valenciens, nous connaissons le pouvoir de Notre-Dame de Peniscola, et nous nous y fions trop quelquefois.
— Vicente, dites-moi : ne croyez-vous pas que Notre-Dame de Peniscola parle valencien au bon Dieu quand elle prie Sa Majesté de ne pas vous damner pour vos méfaits?
— Valencien? Non, monsieur, répliqua vivement Vicente. Votre seigneurie sait bien quelle langue parle la Vierge.
— Non, en vérité.
— Mais latin, apparemment.
...Les montagnes peu élevées du royaume de Valence sont couronnées souvent de châteaux en ruines. Je m'avisai un jour, passant auprès d'une de ces masures, de demander à Vicente s'il y avait là des revenants. 11 se mit à sourire, et me répondit qu'il n'y
j'eus l'occasion de voir quelle drôle de religion était la sienne. Le bon Dieu ne l'inquiétait guère, et il n'en parlait jamais qu'avec indifférence. Mais les saints et surtout la Vierge avaient tous ses hommages. 11 me faisait penser à ces vieux solliciteurs consommés dans le métier, et dont la maxime est qu'il vaut mieux avoir des amis dans les bureaux que la protection du ministre lui-même.
Pour comprendre sa dévotion à la bonne Vierge, il faut savoir qu'en Espagne il y a Vierge et Vierge. Chaque ville a la sienne et se moque de celle des voisins. La Vierge de Peniscola*, petite ville qui avait donné naissance à l'honorable Vicenle, valait mieux, selon lui, que toutes les autres ensemble.
— Mais, lui dis-je un jour, il y a donc plusieurs Viern-es?
— Sans doute; chaque province en a une.
— Et dans le ciel, combien y en a-t-il?
La question l'embarrassa évidemment, mais son catéchisme vint à son aide.
— Il n'y en a qu'une, répondit-il avec l'hésitation d'un lioimne ([ui répète une phrase qu'il ne comprend pas.
— Eh bien î poursuivis-jc, si vous vous cassiez une jambe, à (juelle Vierge vous adresseriez-vous? A celle du ciel ou à une autre.*
— A la très-sainte Vierge Notre Dame de Peniscola, apparemment {por supuesto).
LETTRES ADRESSÉES d'eSPAGNE 319
— Mais pourquoi pas à celle du Pilier, à Saragosse*, qui fait tant de miracles?
— Bah! elle est bonne pour les Aragonaisî
Je voulus le prendre par son côté faible, le patriotisme provincial.
— Si la vierge de Peniscola, lui dis-je, est plus puissante que celle du Pilier, cela prouverait que les Valenciens sont de plus grands coquins que les Aragonais, puisqu'il leur faut une patronne si bien en cour pour que leurs péchés leur soient remis.
— Ah! monsieur, les Aragonais ne sont pas meilleurs que d'autres; seulement, nous autres Valenciens, nous connaissons le pouvoir de Notre-Dame de Peniscola, et nous nous y fions trop quelquefois.
— Vicente, dites-moi : ne croyez-vous pas que Notre-Dame de Peniscola parle valencien au bon Dieu quand elle prie Sa Majesté de ne pas vous damner pour vos méfaits?
— Valencien? Non, monsieur, répliqua vivement Vicente. Votre seigneurie sait bien quelle langue parle la Vierge.
— Non, en vérité.
— Mais latin, apparemment.
...Les montagnes peu élevées du royaume de Valence sont couronnées souvent de châteaux en ruines. Je m'avisai un jour, passant auprès d'une de ces masures, de demander à Vicente s'il y avait là des revenants. 11 se mit à sourire, et me répondit qu'il n'y
en avait pas dans le pays ; puis il ajouta, < l'œil de l'air d'un homme qui riposte à u terie :
— Votre seigneurie sans doute en a v
►avs
En espagnol, il n'y a pas de mot qui tra tement celui de revenant. Duende, que v< dans le dictionnaire, correspond plutôt à de lutin, et s'applique, comme en françai faut espiègle. Duendecito (petit dueiide très bien d'un jeune homme qui se cache rideau dans la chambre d'une jeune fil faire peur ou dans toute autre intention. I à ces grands spectres pâles, drapés d'ur traînant des chaînes, on n'en voit point < et l'on n'en parle pas. Il y a encore des chantés dont on conte des tours aux envir nade, mais ce sont, en général, de bons paraissant d'ordinaire au grand jour pou bien humblement le baptême, qu'ils n'o le loisir de se faire administrer de leur vi leur accorde cette grâce, ils vous montr< peine un beau trésor. Ajoutez à cela un(
I <i II t-k < ro ••r^it ï/kiil- \roiii rriir^ I i\tt ti rk it-i di o z>/