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SCÈNE XI

Les précédents, excepté FRANÇOIS.

LA COMTESSE

Cessons, de grâce, ce débat. Quel que soit le choix que nous fassions, il ne peut qu'être excellent. Voici du papier, messieurs, écrivez.

LE CHEVALIER DE THIMBRAY

Il faudrait choisir, pour lire les bulletins, quelqu'un... qui ne connût pas nos écritures.

LE BARON DE MACHICOULIS

Bien pensé. M. de Nangis veut-il s'en charger ?

Volontiers. (A pari.) Aimable confiance ! LA COMTESSE, à Bertrand.

Bertrand, approchez-vous. Pourquoi vous tenezvous à l'écart ? Ecrivez.

BERTRAND

Madame est bien honnête.

LA COMTESSE

Écrivez un nom. (Bas.) Le nom de mon mari.

BERTRAND

Ah ! madame, c'est que je ne sais pas écrire, moi.

LES MECONTENTS

Je suis un pauvre paysan. Je n'entends rien à toutes ces cérémonies-là.

(Tous, excepté Bertrand, déposent leur bulletin dans l'urne.)

ÉDOUAnO.

Est-ce fini ? Voyons. — M. de Mâchicoulis, une voix.

LE BAnON DE MACHICOLLIS.

Monsieur, brûlez le bulletin aussitôt, je vous prie.

LE COMTE DE FIERDONJOX, bas, au marquis de Malespine . Je parie qu'il a écrit son propre nom.

EDOUARD

M. de Fierdonjon, une voix.

LA BARON DE MACHICOLLIS, bas, au maïquis de Malespine .

Voulez-vous parier qu'il s'est donné sa voix à luimême.

LE COMTE DE FIERDONJON, à Edouard.

Brûlez, monsieur, s'il vous plaît.

EDOUARD

M. des Tournelles une voix ; madame des Tournelles, une voix ; M. de Thimbray, une voix. Diable ! voilà qui est curieux ; chacun a une voix seulement.

LA COMTESSE

Quelqu'un m'a donné sa voix. Il s'est trompé : il voulait la donner sans doute à mon mari...

Point du tout ; car c'est moi qui voulais vous nommer présidente.

LE COMTE DE FIERDONJON

Mais cela est extravagant !... Une femme ne peut nous présider.

EDOUARD

Vous dites, monsieur, que cela est extravagant ? L'expression me semble si extraordinaire que je vous prierai de la répéter.

LE COMTE DE FIERDONJON

Je disais, monsieur, que ce n'est pas l'usage d'appeler une femme au fauteuil.

EDOUARD

Mon usage, monsieur, est de ne jamais laisser passer une impertinence..., et...

LA COMTESSE, baS.

Edouard î Edouard !... (Haut.) Vite, vite ! un second tour de scrutin. (Bas.) Edouard, votez pour mon mari. — Monsieur de Thimbray, votez pour mon mari ; il fera un excellent président. — Allons, Sans-peur, votez aussi, mon brave. J'écrirai pour vous, mon ami. C'est M. des Tournelles que vous préférez (Bas.), n'est-ce pas ?

LES MECONTENTS

BERTRAND

Tout ce qui peut vous être agréable.

EDOUARD, dépouillant le scrutin.

M. des Tournelles, une voix ; M. de Fierdonjon, M. des Tournelles, M. des Tournelles, M. de Malespine, M. de Mâchicoulis, M. des Tournelles. — M. des Tournelles a quatre voix. — Allons, cousin, au fauteuil.

LE COxMTE DE FIERDONJON, bas, au marquis de Malespine.

Déjà de la cabale ! Oh ! je ne resterai pas dans cette galère-là.

LE BARON DE MACHICOULIS, bas, au marquis de Malespine.

LE COMTE

Messieurs, avant de commencer nos délibérations, que votre bienveillance m'autorise à présider, je vous demanderai la permission de vous présenter quelques considérations générales sur l'état actuel des affaires de l'Europe. Je me flatte que vous ne les trouverez pas tout à fait dénuées d'intérêt.

(Il tire de sa poche un discours écrit sur un assez grand nombre de petites feuilles de papier à lettres ; ces feuilles ne sont point attachées les unes aux autres.)

EDOUARD

Comment ! vous allez nous lire tout cela ? Diable !

LE COMTE

Ce n'est écrit que d'un côté, et à mi-marge encore.

LE COMTE DE lIERDO>JO\, à part.

C'est pour parler tout seul qu'il s'est fait nommer président.

(Le comte des Tournelles tousse, crache, met ses lunettes, et lit son discours d'une voix monotone et sans observer exactement la ponctuation, comme quelqu'un qui lit l'ouvrage d'un autre. Edouard cependant parle à l'oreille de la comtesse, qui lui fait signe d'écouter. Il n'en tient compte ; et elle, impatientée, lui tourne le dos. 11 appelle alors le chien de Bertrand, le caresse, lui fait donner la patte, etc. ; puis, pendant que le comte tient dans sa main une des feuilles volantes de son discours, Edouard en prend deux ou trois sur la table sans qu'il s'en aperçoive, les chiffonne en boule, et les fait apporter au chien, qui les met en pièces. Personne ne remarque l'accident arrivé au discours.)

LE COMTE, lisant.

« Messieurs, les voies de la Providence sont sublimes dans leur impé-né-trabili-té. Point de mal dans la nature qui n'ait son correctif. Quel poison si terrible par sa violence qui ne soit combattu avec avantage par les remèdes que nous offre sa bienfaisante main ? Et, par une prévoyance que l'on ne saurait assez bénir, nous voyons ces remèdes accumulés avec une tendre profusion dans les climats où l'homme semble exposé aux plus grands dangers. Les voyageurs qui ont pénétré dans ces contrées toujours desséchées par un soleil de plomb nous parlent de ces serpents affreux dont une mort inévitable semble devoir suivre les plus petites morsures. Ah ! qu'ils n'oublient pas de nous dire que ces reptiles dangereux cherchent ordinairement leur refuge sous les

LES MECONTENTS

larges feuilles de plantes dont les sucs, distillés dans la blessure, raniment aussitôt la malheureuse victime, et la rendent bientôt à la santé. Le mancenillier, dont l'ombre seule donne la mort, ne croît, par un ordre divin, que sur le bord des flots ; et l'eau de mer, tout le monde le sait, est un sûr contre-poison au venin qu'il exhale. Ainsi, messieurs, quand nous voyons un peuple livré à de funestes dissensions ou gémissant sous la verge de fer d'un tyran, ne nous livrons pas à un désespoir stérile, mais cherchons plutôt autour de nous le remède ou le médecin que la Providence a sans doute en réserve . »

LE CHEVALIER DE TUIMBRAY, à part.

Tout cela sent trop la pharmacie.

LE COMTE, lisant.

« Oui, messieurs, la lecture de l'histoire, qui n'est que trop souvent un amusement pour l'homme du monde, serait, par les crimes dont elle trace le hideux tableau, un sujet de dégoût et d'horreur pour le philosophe ami de l'humanité, si la pensée consolante qu'une Providence cachée pi'éside aux destinées des empires, ne venait soutenir le livre près d'échapper de sa main, et lui montrer que si trop souvent quelques hommes, oublieux des préceptes divins, et s' abandonnant en proie à leurs passions effrénées, ouvrent pour leurs concitoyens et pour eux-mêmes un abîme de maux, souvent aussi, et, pour ainsi dire, comme par un enchaînement forcé, d'autres

hommes, mais vertueux, mais inspirés du ciel, font de leur courage une digue au torrent dévastateur des révolutions, et referment de leurs puissantes mains le gouffre près d'engloutir leur patrie !!! » (A part.) Ouf! (Lisant.) « Un homme s'est trouvé..., infirme, mutilé, condamné à passer dans les soufFrances... »

LA COMTESSE, le soufflant.

Non : « A dit un orateur chrétien... »

LE COMTE

C'est juste. « Un homme s'est trouvé... » Pardon, messieurs; c'est une page qui aura été transposée... Eh bien, je ne la trouve pas... Aurait-elle glissé?... Bonne amie, pourtant quand vous m'avez copié le manuscrit, il était complet... Ah ! n'est-ce pas cela ? « Un homme s'est trouvé, a dit l'usurpateur... » Non... Je ne sais ce que sera devenu...

LE CHEVALIER DE THIMBRAY

Un homme s'est trouvé, mais une feuille s'est perdue.

LA COMTESSE

Mon ami, n'avez-vous point là le brouillon ?

LE COMTE

Eh non ! je l'ai brûlé. C'est inconcevable !

LE BARON DE MACHICOULIS

Pendant que M. des Tournelles cherchera son

LES MKCONTENTS. 191

discours, voulez-vous, pour ne point perdre de temps, écouter quelques courtes réflexions que les derniers événements politiques m'ont inspirées...

LE MARQUIS DE .MALESPI^'E, en même temps.

J'avais préparé un petit discours, et, si ces messieurs veulent bien m'accorder une demi-heure d'attention.

(Le comte de Fierdonjon tire son portefeuille, et le chevalier de Thimbray fouille dans ses poches.)

EDOUARD

Miséricorde ! chacun a son discours ! Cousine, nous sommes perdus ; nous ne dînerons jamais. Et vous, monsieur Bertrand, n'auriez-vous point aussi votre discours ?

Monsieur, non. Pourtant, si j'osais, j'aurais bien deux petits mots à dire ; mais je crains de dire des bêtises ; car, moi, je ne suis qu'un pauvre paysan...

Parlez ! parlez ! je suis sûr que ce que vous direz sera très amusant. Silence, messieurs, silence ! Écoulez M. Bertrand. (Il frappe sur la table.)

Ce que je voulais dire, c'est bien simple. Je voulais dire que, sauf le respect de toute la compagnie, nous nous amusons à la moutarde. Laissons aux curés à faire des sermons. Nous autres, nous n'avons pas

besoin de tant de beaux dictons pour convenir de nos faits. Quand j'étais avec Jean Chouan, il ne nous en disait jamais bien long. Il disait : « Si nous allions surprendre les Bleus à la ferme des Herbages ? » Nous disions : « Oui. » Il disait : « Avez-vous des cartouches ? y a-t-il des pierres neuves à vos fusils ? » Nous disions : « Oui. » Il disait : « Buvons un coup, marche, et vive le roi ! » Nous trinquions et nous partions.

EDOUARD

Bravo ! morbleu, c'est M. Bertrand qui remportera le prix de l'éloquence !

Moi, en venant ici, je m'imaginais que vous n'aviez pas besoin de toutes ces belles harangues pour vous animer à bien faire. Je croyais tout bonnement que nous allions commencer le branle ; je croyais, une supposition, qu'on m'aurait dit: « Sans-peur, vous allez surprendre le poste de gendarmerie de***. — Vous, monsieur de Mâchicoulis, révérence parler, vous ferez sonner le tocsin chez vous. — Vous, vous tâcherez de mettre la main sur le préfet... Comme cela, sans plus de façon. J'avais apporté des cartouches, et j'avais rempli ma gourde de bataille.

LE BARON DE MACHICOULIS

Diable ! comme il y va !

LE COMTE

Nous n'en sommes pas encore là, Dieu merci.

LES MÉCONTENTS. 193

LE COMTE DE FIERDONJON, à Bertrand.

Mon ami, vous n'êtes pas ici avec les hommes de Jean Chouan ; vous êtes avec des gentilshommes instruits, c'est bien différent. Ecoutez avec respect, et en silence, ce que vous ne pouvez comprendre.

BERTRAND

Je ne dis pas, mais...

LE MARQUIS DE M.VLESPINE

Nous ne vous demandons pas votre avis.

LA COMTESSE

Messieurs, si nous gardions nos discours pour un autre moment ?... Maintenant nous avons tant de choses importantes à régler ! Vous venez d'élire un président, mais nous avons bien des points importants à fixer. Par exemple, quel nom portera notre société ? Il nous faut un nom. Dans l'histoire, quand on parlera de nous, il faudra nous nommer.

LE COMTE DE FIERDONJON

Eh bien, l'histoire dira : « Le comte de Fierdoiijon... monsieur des Tournelles... »

LE COMTE

Ma femme veut dire qu'il serait bon que toutes les personnes qui coopèrent à cette entreprise portassent un nom générique, un nom collectif.

EDOUARD

Ah ! les noms collectifs ; cela me rappelle mon latin : Turba mit ou ruant.

LE COMTE DE I-IERDONJON

Fort bien ! et pourquoi ne nous appellerions-nous s les Vrais Gentilshommes ?

pa

Non, il faudrait un nom qui sonnât bien à l'oreille, comme dans les mélodrames : Les Chevaliers du Cygne Les Francs Juges Si nous nous appelions les Chevaliers de la Mort ! cela est beau et harmonieux.

LE CHEVALIER DE THIMBRAY

Pourquoi pas ? Dans le fait, c'est un assez beau nom.

LE COMTE

Oh ! c'estun peu trop terrible ; j'aimerais mieux...

LA COMTESSE

Prenons plutôt un nom qui rappelle le but de notre conjuration : les Amis du Malheur. Ce nom vous plaît-il? N'est-ce pas la cause du malheur que nous défendons ? Ce nom nous ralliera tous les cœurs généreux.

EDOUARD

Bonne invention ! Adopté.

BERTRAND

Les Amis du Malheur ! comme cela, si on crie qui vive, et si on ne répond pas : Amis du Malheur... v'ian ! un coup de fusil...

LES MIXONTENTS.

Le compère va lestement en besogne. Vous avez fait ia guerre, hein ?

lîERTRAND.

Mais, monsieur, pendant longtemps je n'ai pas lait d'autre métier.

LA COMTESSE

Monsieur a lait la guerre de la Vendée. Il était

major dans l'armée royale.

EDOUARD

Oui, oui, la guerre des chouans... guerre d'escarmouches... derrière des haies... des coups de fusil

temps dans ce temps-là.

C'est selon. Il y en a bien des jeunes et des vieux qui se porteraient peut-être bien aujourd'hui s'ils n'étaient pas morts dans cette jolie guerre-là. Il y en a qui s'étonnent de voir leur blé pousser si haut dans des endroits que je connais... c'est rapport aux gens qu'on y a enterrés. Moi qui vous parle, monsieur, j'ai vu plus d'une affaire où ceux qui s'en tiraient devaient une fière chandelle à la bonne Vierge. Un jour, dans la lande du Gros-Sablon, nous étions deux cents qui eûmes affaire à environ autant de Bleus. Nous les défîmes ; mais, le soir, nous n'étions que quarante-cinq à manger la soupe.

Pas mal. L'affaire a dû être disputée. Et de vaincus, combien en resta-t-il ?

BERTRAND

Pas un.

EDOUARD

Pas mal, en vérité.

LE COMTE

Si ces messieurs parlent guerre, nous n'aurons jamais fini...

LA COMTESSE

Il faudrait que les Amis du Malheur portassent quelque signe au moyen duquel ils pourraient se faire reconnaître.

LE BARON DE MACHICOULIS

De la police ? Diable 1 non.

LA COMTESSE

J'entends un signe caché... Par exemple, chacun de nous, chacun de vous, messieurs, porterait un poignard d'une certaine forme...

EDOUARD

Ah oui, un poignard ! D'abord il n'y a pas de conspiration sans poignards. Le poignard de la vengeance... le glaive mystérieux... Avez-vous vu le mélodrame des Francs Ju^es ?

LES MÉCONTENTS. 197

LE COMTE DE FIERDONJON

Oui... un poignard; je n'y vois pas d'inconvénients... et puis cela peut être utile.

C'est une bonne arme, tout de même, sans que ça paraisse. Faut donner le coup de haut en bas. (Faisant le geste de frapper.) Pardon, monsieur, comme cela... afin que le sang ne se répande pas, et vous étouffe tout de suite.

LE BARON DE MACHICOULIS

Quelle horreur ! nous ne voulons assassiner personne, nous n'avons pas besoin de vos leçons.

BERTRAND

Alors, pourquoi donc... ?

LE CHEVALIER DE THIMBRAY

C'est une marque de distinction ; mais des gentilshommes français ne se servent point de ces armes-là.

LE COMTE

Il y a une ordonnance de police qui les défend... Il serait dangereux...

BERTRAND

Pourtant Lescure, Charette, La llochejaquelein, tous ces messieurs en avaient dans le temps... et celui qui leur aurait mis la main sur le collet aurait vu s'ils savaient en jouer.

LA COMTESSE, à pari.

Les propos de cet homme font frémir. (Haut.) II faudrait que le manche du poignard fût blanc... c'est notre couleur... en ivoire ou en nacre, avec des enjolivements d'argent. J'en dessinerai un modèle. Et, sur la lame, il faudrait graver le mot Fidélité en latin. Cela serait de bon goût, n'est-ce pas?

Ma foi, vive ma cousine pour les conspirations ! Elle y est divine. Ne vous inquiétez pas de vos poignards, mes chers collègues; je vais en Espagne, c'est le pays où se fabrique tout ce qu'il y a de plus soigné dans ce genre-l;t. Même les femmes en ont dans leur corset et dans leur jarretière. Un officier de dragons qui en revient me l'a dit. Vrai, sans farce, il faut y prendre garde, elles sont traîtres en diable.

LE CHEVALIER DE THIMBRAY

Votre ami, monsieur, a donc visité ces parages-là, puisqu'il y faisait de si belles découvertes ?

BERTRAND

Bah ! tenez, vos poignards en nacre ou en ivoire, c'est bon pour la montre ; mais parlez-moi pour saigner un Bleu d'un bon gros outil comme celui-ci. (Il tire un grand couteau.) C'est grossier, mais cela ne coûte pas cher. Un jour, je me heurte contre un caillou, me voilà à bas. Un officier des Bleus me met le genou sur l'estomac, et, sabre levé, il me disait de me rendre. Moi, je lui dis, comme disait

LES MÉCONTENTS. 199

Jean Chouan : « Il n'y a pas de danger ! » et je lui |)lante mon couteau dans la bouche. Vrai Dieu ! il l'a avalé comme il aurait (ait une cuillerée de soupe. Tenez, on voit encore la marque de ses dents sur la lame.

Oh ! retirez cet affreux poignard ! il me semble le voir tout couvert de sang.

LE COMTE

Laissons cela, mon ami. Il ne s'agit pas de cela. Occupons-nous de nos affaires.

BERTHAND.

Eh bien, donc, quand faudra-l-il sonner le tocsin .'

LE BARON DE MACHICOULIS

Le tocsin ! y pensez-vous ? et la gendarmerie, et la garnison de*** ?

LE MARQUIS DE MALESPINE

Et le préfet qui nous enverrait tous en prison ?

LE CHEVALIER DE THIMBRAY

Il a le diable au corps.

LE COMTE DE FIERDONJON

La poire n'est pas mûre, bonhomme.

BERTRAND

Elle serait pourrie, morbleu ! que vous n'oseriez pas la cueillir !

LE COMTE

Voilà notre société à peu près organisée ; quels

(Grand silence.)

seront ses premiers travaux ?

LE IJAROX DE MACHICOULIS

Le mieux serait de travailler sourdement les esprits pour les détacher de l'usurpateur. Si l'on pouvait trouver le moyen d'imprimer clandestinement les courtes réflexions...

LE MARQUIS DE MALESPINE

On pourrait imprimer en même temps mon discours...

LE COMTE

Oui, et le mien, quand je l'aurai trouvé. Je ne puis croire qu'il soit perdu.

LE CHEVALIER DE THIMBRAY

L'embarras serait de trouver un imprimeur honnête homme.

LE MARQUIS DE MALESPINE

A la rigueur, on pourrait faire circuler des copies manuscrites.

LE COMTE DE FIERDONJOX

Oui, mais on connaît nos écritures.

LE MARQUIS DE MALESPINE

Si madame voulait se donner la peine... Une écriture de femme, cela n'est pas suspect.

LES MKCONTENTS. 201

Gardez-vous-en bien ! Tout le monde ici connaît l'écriture de ma femme.

LE CHEVALIEH DE THIMBRAY.

Un autre inconvénient, c'est que peu de gens dans ce pays savent lire. (Un silence.)

Voulez-vous m'écouter un instant ? Je vois que l'affaire tourne mal, et que, parmi nous, il y en a peu qui soient disposés à risquer leur cou pour la bonne cause. Une idée me vient. Quand je dis qu'elle me vient, je veux dire qu'elle me revient, car j'y ai pensé bien souvent. Moi, je suis un pauvre paysan. Je me fais vieux, je ne suis plus bon à grand'chose... Pourtant...

LE COMTE DE FIERDONJON

Pourtant vous savez encore fort bien tuer des perdrix partout où vous en trouvez.

Je ne dis pas non, je tire encore assez bien. — Or donc, je me disais : « Faut faire quelque chose pour la bonne cause. Ce qui empêche notre roi de revenir, c'est cet autre qui a pris sa place. Cetaulrelà pourtant, ce n'est pas le diable. Sa peau n'est pas si dure qu'une planche de chêne, et j'en ai vu, des lurons, ([ui traversaient d'un coup de couteau une planche de chêne épaisse de deux pouces. »

LE COMTE

Où voulez-vous en venir ?

BERTRAND

Voici. Je me disais donc : « Je suis vieux, oui, mais je nourris quoique cela ma femme et mon gars. Si je meurs, les voilà qui sont à demander leur pain. Si ces messieurs veulent me signer un écrit comme quoi ils leur feront une pension de douze cents livres après ma mort, voici ce que je leur promets de faire. Je pars pour Paris ; je tâche de voir l'empereur; si je puis l'approcher à longueur de bras, j'en réponds, il est mort... Si je le manque, eh bien, un autre pourra faire ce que j'aurais voulu faire. On me fusille, bien ; mais je me dirai : Au moins la bonne femme et mon gars auront du pain. »

LE COMTE DE FIERDOXJOX

Morbleu ! il y aurait là de quoi nous faire fusiller tous !

EDOUARD

Il a le diable au corps. Assassiner l'empereur ! il est pire qu'un moine espagnol !

LE BARON DE MACHICOULIS, bas, au comle des Toumelles . Ne serait-ce pas un espion que ce coquin-là ?

L'écrit, bien entendu, sei^ait mis en lieu sûr. On ne le montrerait qu'après ma mort.

LES MECONTENTS

LA COMTESSE

Cet homme m'edrayc au dernier point. C'est un l)rigand affreux !

LE COMTE

Mon ami, votre proposition est des plus étranges, et il faudrait que nous eussions en vous une confiance...

IJEISTIÎAND.

Parbleu ! vous ne risquez que douze cents francs à vous tous, et moi, je risque mon cou !

LE COMTE DE FIEIÎDONJON

Oui; mais, mon brave, une fois arrivé à Paris, si vous vous laissiez graisser la patte par la police pour tout dire ?...

LE MAIÎQUIS DE MALESPIIVE.

Et la promesse de pension qui témoignerait contre nous ?

BERTRAND

Est-ce que vous me croyez capable de vous dénoncer? Morbleu! messieurs, vous allez voir quel homme je suis, (il déboutonne son habit, et tire d'un sac de cuir pendu sur sa poitrine une lettre quil jette sur la table.) Lisez ce papier, vous qui savez lire, lisez!

EDOUARD

Il est un peu gras, le papier; n'importe : (Lisant.) « Nous, lieutenant généi-al des armées du roi, certifions à tous ceux qu'il appartiendra que Joseph lîerlrand, dit Sans-peur, major dans notre armée.

s'est toujours comporté loyalement et bravement dans toutes les occasions où il s'est trouvé. Son courage et son dévouement sont au-dessus de tout éloge. En foi de quoi nous lui avons délivré le présent certificat, espérant qu'il pourra lui être utile un jour. « Signé Henri de La Rochejaquelein.

« Du quartier général de S y 179... »

BERTRAND

Qui de vous peut montrer un papier signé d'un honnête homme qui réponde de son honneur et de sa fidélité ?

LA COMTESSE, regardant du côté de la cour. Que vois-je, grand Dieu !

LE COMTE

Qu'est-ce encore?... une araignée?

EDOUARD

Un gendarme à cheval entre dans la cour.

TOUS, se levant.

Un gendarme !

LE COMTE

Nous sommes découverts ! c'est fait de nous.

LE BARON DE MACHICOULIS

Des Tournelles... madame... cachez-nous... faites- »ious échapper... vous répondez de nous! Nous sommes chez vous !

Que faire ?

LES MÉCONTENTS. 205

L\ COMTESSE

LE COMTE DE FIERDONJON

Au moins, vous attesterez que je ne suis venu ici que contre mon gré, et ignorant absolument ce qu'on allait y faire.

LE BARON DE MACHICOULIS, LE MARQUIS DE MALESPINE ET LE CHEVALIER DE THIMBRAV.

Et moi de même.

LE COMTE

Au contraire, c'est vous qui m'avez séduit, entraîné ! vos discours en font foi.

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