‹ MosaïqueChapitre 21 sur 33 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Les précédents, BERTRAND.

(Il tient un fusil à deux coups, et il est suivi d'un gros chien de chasse.)

LA COMTESSE

Bonjour, monsieur Bertrand, camarade Sanspeur, comme vous appelait M. de Bonchamps... Vous vous êtes fait attendre.

i78 MOSAÏQUE.

Excusez, madame; c'est que j'ai rencontré sur mon chemin une compagnie de perdrix qui m'a fait trotter, trotter. . . Pourtant en voilà deux.. . Si madame || veut les accepter, cela lui fera un gentil salmis.

LE COMTE DE FIERDONJON, à part.

Je parie que c'est chez moi qu'il les a tuées.

LA COMTESSE

Merci, je les accepte de grand cœur.

EDOUARD, ù Bertrand.

Vous avez là un beau chien, il est au poil et à la plume.

BERTRAND

Oui, monsieur ; outre cela qu'il colletterait bien un homme au besoin, si je lui disais : « Défendsmoi ! » Il m'a été utile dans le temps.

EDOUARD

Vous devriez me le vendre.

BERTRAND

Excusez, monsieur, mon chien n'est pas à vendre. — N'est-ce pas que tu n'es pas à vendre, Médor? Tu es un bon chien.

LE COMTE

Allons, messieurs, ne perdons pas de temps : asseyons-nous.

LES MÉCONTENTS. 179

LA COMTESSE, avant de s'asseoir.

Edouard, mettez-vous aupi-ès de moi. — Messieurs, je me flatte que vous voudrez bieu me permettre d'assister à vos délibérations. Je ne suis qu'une lemme, il est vrai, mais je me sens le courage de m'associer à vos dangers. D'ailleurs, ce n'est pas la première fois qu'on verrait une femme prendre part à une conjuration. S'il me souvient de mon vieux Plutarque, la fameuse Lœena partagea la gloire d'Harmodius et d'Aristogiton. Elle se coupa la langue plutôt que de révéler les noms de ses amis.

LE CHEVALIER DE THIMBRAY

Ma femme devrait bien en faire autant.

LE BARON DE MACHICOULIS

Madame, nous ne vous souhaitons pas le sort de cette Lœena; ce serait une trop grande perte pour nous. — Mais nous ne doutons pas que vous n'ayez le même courage et le même amour pour vos rois légitimes.

LA COMTESSE

Sans me vanter, je suis assez sûre de moi pour affirmer que la vue de la mort même ne pourrait rn'effrayer. Que n'oserait-on pas pour une aussi belle cause ! (Elle va pour s'asseoir et pousse un cri perçant.) Ah !

EDOUARD

Qu'y a-t-il ?

LE COMTE, efTrayé.

Qu'est-ce? — Auriez-vous vu quelqu'un sous la table?...

LV CO>lTKSSE.

Une araignée — sur ma chaise! (Tout le monde rit.)

liERTHAND, écrasant l'araignée.

Araignée du matin, chagrin ; araignée du soir, espoir. Il est plus de midi.

LE BAHOX DE MACHICOULIS

Respirez ce flacon, madame. Je comprends parfaitement votre effroi. C'est un effet purement nerveux. Moi qui vous parle, je me suis trouvé plusieurs fois dans des circonstances assez hasardeuses... hai... et la vue d'une souris produit sur moi une impression que je ne puis surmonter.

LE MARQUIS DE MALESPINE

Moi, c'est un crapaud qui me fait de l'effet; mais c'est très venimeux.

LE CHEVALIER DE THIMBRAY

On dit que Ladislas, roi de Pologne, prenait la fuite quand il voyait des pommes.

LE COMTE DE FIERDONJON

J'ai ouï raconter...

EDOUARD

Ah çà ! couspirons-nous, oui ou non

LE COMTE

Mon cousin a raison... Messieurs, pour régulariser nos réunions et surtout pour leur donner ce carac-

LES MÉCOTEXTS. 181

tère de gravité qu'elles doivent avoir, il me semble qu'il serait à propos d'élire un président ; et, si personne ne réclame, je me chargerai d'en remplir les fonctions,

LE BARON DE MACHICOULIS

Ah! monsieur le comte, cela n'est pas régulier. Un président exerçant une influence énorme sur toute assemblée, il convient que ce même président soit élu par l'assemblée, afin qu'il en représente les sentiments, qu'il en soit comme l'expression.

LE CHEVALlEr, DE TIiniBRVV.

Sans doute. Il faut aller aux voix.

LK COMTE DE FIERDONJON

Pourquoi donc aller aux voix? Je vous ferai observer, messieurs, que dans toutes les assemblées de la noblesse de cette province, nos ancêtres, les comtes de Fierdonjon, occupaient le fauteuil. Or, puisque notre but est de rétablir les anciennes coutumes, il me semble...

LE BAIÎOX DE MACHICOULIS

Monsieur, je vous demanderai la permission de douter de l'exactitude du fait dont vous venez de nous faire part. Je possède dans mes papiers un titre authentique duquel résulte que, lors de la naissance du grand dauphin, il se tint une assemblée de la noblesse de la province à l'effet d'ordonner un feu

d'artifice et un bal pour célébrer cet heureux événement, et que ce fut Pierre-Ponce de Mâchicoulis qui fut chargé par cette assemblée de la présider et de tout diriger.

LE COMTE

Et les des Tournelles, messieurs, que vous paraissez oublier! Pour l'antiquité de la noblesse, certes, je ne pense pas qu'on puisse nous la contester.

LE COMTE DE FIERDOÎSJOX

Je vous demande un million de pardons, monsieur; mais, dans les archives de la province, je ne trouve votre nom que quatre-vingt-cinq ans après le mien.

LE COMTE

Ma généalogie peut faire foi...

LE MARQUIS DE MALESPINE

En 1452, les Malespine...

LA COMTESSE

Messieurs, la proposition que M. de Thimbray vient de faire nous épargnera une discussion pénible. .\llons aux voix. Que chacun écrive un nom sur un morceau de papier et le dépose dans cette urne.

LE COMTE DE FIERDONJON

D'abord, moi, je ne tiens aucun compte des généalogies; on peut en fabriquer. Quant aux archives, on peut s'y fier.

LES MECONTENTS

LE BARON DE MACHICOULIS

Et les monuments... Vous connaissez tous celte pierre sculptée...

LE COMTE

Comment ! une généalogie écrite sur peau de ceri en caractères gothiques ! . . .

LE MARQUIS DE MALESPINE

Pépin le Bref a concédé...

(Ils parlent tous à la fois, Edouard agite violemment la sonnette.)

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