LES SORCIÈRES ESPAGNOLES
Les antiquités, surtout les antiquités romaines, me touchent peu. Je ne sais comment je me suis laissé persuader d'aller à Murvicdro voir ce qui reste de Sagonte. J'y ai i^agné beaucoup de fatigue, j'ai fait de mauvais dîners, et je n'ai rien vu du tout. En voyage, on est sans cesse tourmenté par la crainte de ne pouvoir répondre oui à cette inévitable question qui vous attend au retour : « Vous avez vu sans doute...? » Pourquoi serais-je forcé de voir ce que les autres ont vu ? Je ne voyage pas dans un but déterminé ; je ne suis pas antiquaire. Mes nerfs sont endurcis aux émotions sentimentales, et je ne sais si je me rappelle avec plus de plaisir le vieux cyprès des Zegris au Généralife que les grenades et l'excellent raisin sans pépins que j'ai mangés sous cet arbre vénérable.
Mon excursion à Murviedro ne m'a point ennuyé pourtant. J'ai loué un chevalet un paysan valencien pour maccompagner à pied. Je l'ai trouvé (le Valencien) grand bavard, passablement fripon, mais, en somme, bon compagnon et assez amusant. Il dépensait prodigieusement d'éloquence et de diplomatie pour me tirer un réal de plus que le prix convenu entre nous pour la location du cheval; et. en même temps, il soutenait mes intérêts dans les auberges avec tant de vivacité et de chaleur qu'on eût dit qu'il payait la carte de ses propres deniers.
...Les montagnes peu élevées du i-oyaume de Valence sont couronnées souvent de châteaux en ruine. Je m'avisai un jour, passant auprès d'une de ces masures, de demander à Vicente s'il y avait là des revenants. Il se mit à sourire, et me répondit qu'il n'y en avait pas dans le pays ; puis il ajouta, en clignant de l'oeil de l'air d'un homme qui riposte à une plaisanterie :
— Votre Seigneurie sans doute en a vu dans son pays ?
...Heureusement, l'on croit encore aux sorciers et aux sorcières.
A une lieue de Murviedro, il y a un petit cabaret isolé. Je mourais de soif, et je m'arrêtai à la porte. Une très jolie fille, point basanée, m'apporte un trèsgrand pot de cette terre poreuse qui rafraîchit l'eau. Vicente, qui ne passait jamais devant un cabaret sans avoir soif, et me donner quelque bonne raison pour entrer, ne paraissait pas avoir envie de s'arrêter dans cet endroit-là. 11 se faisait tard, disait-il ; nous avions beaucoup de chemin à faire ; à un quart de lieue de là, il y avait une bien meilleure auberge où nous trouverions le plus fameux vin du royaume, celui de Peniscola excepté. Je fus inflexible. Je bus l'eau que l'on me présentait ; je mangeai du gazpacho préparé
APPENDICE BIBLIOGRAPHIQUE
par les mains de mademoiselle Carmencita, et même je fis son portrait sur mon livre de croquis.
Cependant, V^icente frottait son cheval devant la porte, sifflait d'un air d'impatience, et semblait éprouver de la répugnance à entrer dans la maison.
Nous nous remîmes en route. Je parlais souvent de Carmencita. Vicente secouait la tête.
— Mauvaise maison ! disait-il.
— Mauvaise ! pourquoi ? Le gazpacho était excellent.
— Cela n'est pas extraordinaire, c'est peut-être le diable qui l'a fait.
— Le diable! Dites-vous cela parce qu'elle n'épargne pas le piment, ou bien cette brave femme aurait-elle lo diable pour cuisinier"?
— Qui sait?
— Ainsi... elle est sorcière?
'Vicente tourna la tête d'uu air d'inquiétude pour voir s'il n'était pas observé ; il hâta le pas du cheval d'un coup de houssiiie ; et, tout en courant à côté de moi, il haussait légèrement la tête, ouvrant la bouche et levant les yeux en l'air, signe d'affirmation ordinaire à des gens qu'on serait tenté de croire silencieux, vu la difficulté qu'on éprouve pour en tirer une réponse à une question précise. Ma curiosité était excitée, et je voyais avec un vif plaisir que mon guide n'était pas, comme je l'avais craint, un esprit fort.
— Ainsi elle est sorcière? dis-je en remettant mon cheval au pas. Et la fille, qu'est-elle?
— Votre Seigneurie connaît le proverbe : Primero p.,.; laego alcahueta, pues bruja '. La fille commence, la mère est déjà arrivée au port.
— Comment savez-vous qu'elle est sorcière? Qu'a-t-elle fait qui vous l'ait prouvé ?
— Ce qu'elles font toutes. Elle donne le mal d'yeux-, qui fait dessécher les enfants; elle brûle les oliviers, elle fait mourir les mulets, et bien d'autres méchancetés.
— Mais connaissez-vous quelqu'un qui ait été victime de ses maléfices ?
— Si j'en connais ? J'ai mon cousin germain, par exemple, à qui elle a joué un méchant tour... <>
Suit l'histoire du cousin d'Henriquez, marin et pêcheur à Peniscola, dont les sorcières prenaient la barque, la nuit, « une