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Moscou en flammes

Jamais on ne s'était autant amusé à Moscou que dans les premiers mois de la terrible année « Douze.» Les bals succédaient aux bals, entremêlés de promenades, de concerts, de mascarades. Un grand souffle amoureux semblait passer sur Moscou. Beaucoup d'aventures galantes, enlèvements, fuites du toit paternel, duels, avaient eu lieu dans la société où brillaient à cette époque tant de remarquables beautés.

Le mois de mai touchait à sa fin. Malgré l'apparition de la comète et les bruits incessants de rupture probable avec Napoléon, personne ne croyait à la guerre, personne ne s'en préoccupait .

Dans une des riches maisons du quartier des Etangs-des-Patriarches , chez la veuve sexagénaire

d'un général de brigade, la princesse Schéleshpansky, il y avait ce soir-là une réunion nombreuse. On fêtait la naissance du premier arrière-petit-fils de la princesse. L'année précédente, par une journée non moins belle, on avait célébré, dans une des propriétés de la princesse, à Lioubanovo, les noces de l'aînée de ses petites-filles, Xénia Valerianovna Kramaline avec Ilia Borisovitch Trapinine, secrétaire au sénat de Moscou et employé de la direction des théâtres.

En fêtant avec éclat le baptême du nouveau-né, la princesse avait encore un motif pour désirer qu'on se réjouît autour d'elle. La seconde de ses petitesfilles, la fière et sérieuse Aurore Kramaline, était à la veille de se fiancer avec Vassilï Alexévitch Pérovsky, officier du grand état-major, en congé à Moscou. La cour assidue qu'il faisait à Aurore agréait à la vieille princesse. Vassili avait été présenté à Aurore au dernier des bals d'hiver par le mari de sa sœur Ilia Trapinine, son ami et camarade d'études.

La plupart des invités de la princesse avaient pris congé ; il ne restait plus que quelques parents et quelques intimes, parmi ceux-ci un ancien ami de la maison, le comte Rostopchine, qui venait d'être nommé commandant en chef de Moscou.

C'était un homme de haute taille, portant légèrement la cinquantaine, les yeux noirs, très vifs, le front large et ouvert, le visage encadré d'étroits favoris : il parlait haut, et criait même quand il s'animait. Il avait su avant personne que l'adorateur d'Aurore était, le fils naturel d'un grand seigneur de l'Ukraine, le ministre de l'instruction publique : la princesse, elle, n'en soufflait mot. En prenant congé de celle-ci, Rostopchine lui désigna d'un sourire Vassili Pérovsky, et dit à demi-voix :

— Votre petite-fille a tort de tant tarder ; le soupirant est acceptable, vous devriez trancher la question.

— Pourquoi se presser, comte ? Aurore a dix-huit ans à peine, et puis le carême approche et le congé du jeune homme va expirer... Il promet de nous revenir après l'Assomption ; si nous sommes encore de ce monde, nous célébrerons à la fin d'août les accordailles.

— Vous nous inviterez, princesse, — pourtant ne laissez pas l'affaire traîner en longueur pour nos amoureux... Vous savez bien qu'on parle de guerre !

. — Mais où donc est ce Napoléon ? repartit la princesse ; il y a bien du chemin de lui à nous ! D'ailleurs, ne sommes-nous pas sous la garde des saints protecteurs de Moscou ? Et puis nous nous reposons sur votre habileté, monsieur le comte.

Rostopchine se ganta et allait se retirer, mais tout à coup il reprit sa place auprès de la princesse, en fronçant le sourcil.

— Saurais-tu quelque chose de nouveau ? lui demanda Anna Arcadievna.

Rostopchine fit un signe affirmatif. La princesse défaillait.

— ParJe, mon cher, parle, répétait-elle éperdue en fouillant dans son réticule pour en tirer un flacon de sels anglais.

— Ce n'est ni le lieu ni le moment, dit le comte ; je repasserai demain.

— Non, dis-le-moi ce soir même! ne me fais pas languir : tu sais que je suis une poltronne...

— Mais ce soir vous aurez du monde, on jouera au boston et vous savez que je déteste les cartes.

— Ne dis pas de mal des cartes ! rappelle-toi le

mot de Talleyrand... A ce soir donc, je serai seule. — Je tâcherai de revenir.

Le comte tint parole. La princesse le reçut dans son oratoire qui, en temps d'orage, lui servait de chambre à coucher. Il examina d'un œil curieux l'arrangement de la chambre où, par précaution contre la foudre, tout était de soie, les tentures des parois et des fenêtres, les couvertures, les coussins, les draps du lit et même un portrait de Napoléon, tissé à Lyon et rapporté de Paris; le lit était en cristal ; deux femmes de chambre tenaient devant la princesse son petit roquet Toutik, auquel une troisième essayait un costume brodé. Prenant Toutik dans ses bras, la princesse congédia ses femmes et montra un siège au comte.

Grande, les cheveux poudrés, et comme découpée dans l'ivoire, Anna Arcadievna était la dernière représentante d'une antique famille où, de génération en génération, les femmes s'étaient distinguées par un esprit hardi et une rare beauté. Dans les bals, les mères disaient à leurs filles : « Tu vois cette dame si pâle et si maigre? Elle arrive de Paris. En passant devant elle, ne manque pas de t'incliner très bas et de lui baiser la main : tu t'en trouveras bien.» Rostopchine, dans sa jeunesse, avait vu plusieurs de ces grandes dames du dix-huitième siècle, il connaissait leur charme, leur puissance de séduction. La soumission absolue à ces reines de la mode ne l'avait pas surpris, mais aujourd'hui il en riait un peu sous

cape et plaisantait souvent la princesse pour avoir rapporté de son long séjour à Paris l'habitude de la poudre à frimas, la coiffure à trois marteaux et le goût des robes couleur hanneton.

Jadis la princesse, disciple de Voltaire, de Diderot, de Mme Roland, n'avait peur de rien : aujourd'hui, au moindre coup de tonnerre, elle se réfugiait dans son oratoire, faisait allumer les cierges devant les saintes images, s'habillait de soie des pieds à la tète et se fourrait sous ses couvertures dans son lit de cristal, ne se possédant plus de terreur, criant, grondant ses caméristes et les pauvresses qu'elle avait recueillies chez elle par charité, tressaillant à chaque roulement de la foudre et répétant sans cesse : « Saint ! saint ! saint ! Hosanna dans les lieux très hauts ! » jusqu'à ce que l'orage se fût absolument calmé.

La vieille princesse tient à la vie, pensait Rostopchine en s' asseyant dans un fauteuil, et du reste comment n'y tiendrait-elle pas, elle pour qui la vie est si douce et avec une telle fortune ! Mais un autre orage approche, et celui-là ni les lits de cristal, ni les couvertures de soie ne pourront l'en préserver. ,

— Eh bien, comte, demanda la princesse inquiète, serait-il vrai que nous aurons la guerre ?

Comme toute la société moscovite dans ce temps-là, elle parlait français, n'employant le russe que pour prier Dieu, plaisanter ou gronder les serviteurs.

— Nous sommes seuls, Anna Arcadievna, répondit le comte ; comme l'ancien ami de votre mari et, j'ose le dire, votre adorateur de tout temps, je dois convenir que nos affaires s'embrouillent... Bonaparte est à Dresue, entouré, comme le dit le Courrier de Hambourg, de rois, de ducs et d'une armée innombrable.

— Mais il ne fait que guerroyer, c'est son passe-

temps : peut-être n'est-ce pas contre nous qu'il est en train de marcher...

— Hélas ! le tsar quitte Saint-Pétersbourg pour se rendre en hâte à Vilna : tous les regards, toutes les pensées sont là.

— Mais, comte, ce n'est peut-être qu'une diversion dirigée contre nos voisins. Gomment croire?..

— Bonaparte n'aurait pas rassemblé de telles forces contre d'autres que nous. Il a sous la main plus d'un demi-million d'hommes...

La princesse respira ses sels, et fit changer de place à son chien.

— Et vous y croyez, comte ? demanda-t-elle après un soupir.

Féodor Wassiliéwitch croisa les bras sur sa poitrine.

— Une trombe de feu traverse l'Europe, elle arrivera jusqu'à nous. Je l'ai dit plus d'une ibis : il fallait arrêter l'usurpateur lorsque, sans déclarer la guerre, il s'emparait de pays entiers, entrait dans les capitales... Maintenant, nous autres Russes, nous le verrons à notre tour.

— Mais avec notre armée, nos légions de Cosaques seulement?..

— « La troupe pieuse, » « la troupe non rasée, » « les barbus, » dit Rostopchine en russe. Mais, chère princesse, ce ne serait pas à vous d'en parler, vous qui avez si longtemps habité l'étranger. Vous avez tout vu, tout entendu...

La princesse flattée en oublia sa peur. Elle pensa à Paris, aux célébrités du temps qui peuplaient son salon.

— Figurez -vous, comte, que ma bonne amie, Mme de Staël, assure que Bonaparte est grossier,

impertinent et menteur... Mais n'est-ce pas trop fort? Je ne suis pas au courant comme vous : dites-moi ce que vous en pensez.

— C'est parfaitement vrai, répondit Rostopchine en s'inclinant. Napoléon tient Metternich pour un grand homme d'état, uniquement parce qu'il ment avec adresse. Je répète depuis longtemps aussi, — mais personne ne veut en convenir, — que Bonaparte a une àme basse, envieuse, sans ombre de grandeur, qu'il parle comme une poissarde.

— Pourtant, Mme de Rémusat qui est une personne très intelligente...

— Mais c'est la femme de son chambellan ! Croyezmoi : les grands élans du cœur et les liens du sang sont étrangers à Bonaparte. D'après son propre aveu, la morale ordinaire, les convenances acceptées de tous, ne sont pas à son usage ; il disait dernièrement qu'il était la révolution française incarnée, qu'il la portait en lui, que l'homme qui se cache de lui au fond d'un désert est un sage, et que quand il mourra l'univers poussera un ouf! de soulagement.

— Mais qu'a-t-il donc contre nous? demanda la princesse avec agitation.

— Il a été trop gâté par la fortune, et puis on lui a refusé la main de la grande-duchesse Catherine Paulovna. Voilà ce qu'il a contre nous... « La Russie s'est oubliée; je la rejetterai au fond de l'Asie, je lui ferai le sort de la Pologne... » Pourtant, en conscience, j'ai la conviction que nous ne périrons pas...

— Vrai? demanda la princesse tout à coup calmée. Mais tranquillisez-moi donc tout à fait...

— Eh bien ! Anna Arcadievna,, voici ce que je puis vous dire, continua Rostopchine toujours en russe : notre patrie est comme l'estomac de Potemkin; en

fin de compte, elle digérera tout, même Napoléon..,

— Mais que devons-nous faire ?

— Ce que nous devons faire ? Je ne l'ai dit encore à personne et ne le dirai qu'à vous ; quittez Moscou sans retard. Les Français, sans doute, n'y viendront pas. mais enfin !...

— Et où aller ?

— Allez dans vos terres de Kalouga, plus loin encore, dans votre propriété de Tamboff. Je vous répète qu'on ne laissera pas les Français passer la frontière, mais, quand même, on ne sera pas tranquille... Et, à votre âge, princesse, on ne doit pas s'exposer, ajouta Rostopchine à demi-voix. On procède à l'armement des troupes, elles s'assembleront, on s'agitera...

La princesse tourna un regard suppliant vers un Christ en marbre blanc, venu d'Italie, et placé au milieu des vieilles icônes de famille.

— Je n'y comprends rien, murmura-t-elle. Est-il possible que dans notre vieux Moscou, au milieu des saintes reliques, sous l'œil de Dieu et sous votre commandement, comte, nous ne soyons pas en sûreté ?

— Voilà une vaillante femme, dit Rostopchine : elle craint l'orage et ne craint pas Bonaparte ; elle a même suspendu son portrait à la muraille... Faites comme vous l'entendrez, princesse, ajouta-t-il en se levant pour prendre congé ; mon devoir était de vous avertir ; je vous ai même fait part, sous le sceau du secret, de mon opinion personnelle... Voilà ce qu'ont obtenu nos esprits forts en glorifiant Bonaparte ; la colère vous prend quand on y pense. En Occident, les cordonniers font des révolutions pour devenir riches, et chez nous les grands seigneurs s'agitent et troublent leur pays afin, coûte que coûte, de devenir

cordonniers... Et tout cela vient de leur meneur, Speransky.

Vous êtes toujours hostile à Speransky ; mais que vous a-t-il donc fait !

— Ce qu'il m'a fait? Voilà... On l'a élevé aux nues, et pourtant ce n'est qu'un bureaucrate de gros calibre ; la chancellerie est son forum ; des milliers de papiers, très nuisibles et malfaisants, sont ses trompettes et ses cymbales. On a fort bien fait de le celer dans ce moment : le voilà devenu lui-même une paperasse numérotée et reléguée aux Archives... Mais vous ne partagez pas mon opinion, princesse, je vous salue.

Rostopchine baisa la main d'Anna Arcadievna, et se dirigea vers la porte.

— Encore un mot, dit-il en s' arrêtant... Ma prédiction de ce matin, à propos de Pérovsky, s'est vérifiée plus tôt, hélas! que je ne pensais.

— Qu'est-ce donc, mon Dieu? s'écria la princesse.

— J'ai trouvé en entrant un ordre pour tous les officiers, — où qu'ils soient, — d'avoir à rejoindre l'armée. Si Pérovsky me le demande, je puis lui donner deux ou trois jours, au plus, pour ses préparatifs de départ.

La princesse, anéantie, tendait sa main vers la sonnette sans la trouver.

Le lendemain Pérovsky apprenait qu'il était rappelé sous les drapeaux.

Autant les deux sœurs, Xénia et Aurore, différaient entre elles, Xénia avec ses boucles dorées, ses yeux bleus, sa figure pleine de vivacité, sa main potelée, Aurore, brune et mince, toujours pensive, autant les deux amis d'enfance, Ilia Trapinine et Vassili Pérovsky, étaient physiquement et moralement dissemblables. Tout petit encore, Vassili avait été emmené de Potchep, une propriété de son père en Ukraine, pour être élevé à Moscou sous la surveillance d'un gouverneur, dans un pensionnat d'abord, puis à l'université. Ses études achevées, il partit pour Saint-Pétersbourg, et entra au service [militaire. Ayant beaucoup lu, connaissant à fond l'allemand et le français, aimant la musique, brave, téméraire même, il s'enflammait pour l'idéal de la vie militaire, et, comme beaucoup de ses camarades, nourrissait une admiration secrète pour l'idole du moment, pour celui qui avait dompté les jacobins français, ce César plébéien que les hommes pénétrants commençaient à suspecter et à accuser.

Yassili était du nombre des vrais « Européens » de Saint-Pétersbourg. Il pensait, — et ne craignait pas de le dire parfois tout haut, — que la cour avait eu tort de décliner les propositions de Napoléon qui avait cherché à obtenir la main de la grande-duchesse Catherine, sœur d'Alexandre Ier. Dédaigné par la famille impériale, Bonaparte, selon lui, devait tôt ou tard songer aux représailles, et faire payer chèrement à la Russie un outrage ineffaçable.

Brun, grand, large d'épaules, avec la taille fine, mis d'une manière irréprochable, Vassili attirait les regards par son air intelligent, ses manières polies, son parler distingué, l'éclat métallique de ses yeux sombres, son sourire affable, sa conversation origi-

nale et enjouée. Parmi ses camarades, il était considéré comme le boute-en-train et l'âme des réunions. Les femmes le trouvaient un peu énigmatique ; ses chefs le tenaient pour un jeune officier d'avenir. Passionné de musique, il avait appris presque seul à chanter et à s'accompagner au piano ; il ne faisait pas seulement de la musique pour lui et ses camarades, mais chantait même dans le monde. Pendant un certain temps, il avait fait partie, avec d'autres officiers d'état-major, d'une loge maçonnique : ces jeunes gens avaient formé le projet de s'établir dans l'île lointaine de Sakhaline, et d'y fonder une république : ce projet, comme on peut croire, fut bientôt abandonné faute d'argent. Quant aux entraînements du cœur, nul n'en connaissait à Pérovsky. Il riait volontiers des galants et des fats, et l'on fut très étonné d'apprendre un jour que ce bel officier des gardes, insouciant et gai, était tombé amoureux et songeait sérieusement à se marier. Ajoutons que l'origine de Pérovsky était inconnue, aussi bien dans le monde que parmi ses camarades ; on le nommait simplement « le beau Petit-Russien. »

Vassili se souvint longtemps de ce dernier mardi chez les Niélédinsky, où il avait été présenté par un ancien camarade, Ilia Trapinine. Les gens âgés jouaient aux cartes dans le « Salon des fleurs », tandis qu'on dansait dans la grande salle; les toilettes les plus somptueuses, rapportées de Paris et tenant à peine aux épaules des jeunes femmes, s'étalaient Ge soir-là avec une richesse inaccoutumée. Un interminable cotillon battait son plein. Vassili dansait comme les autres, et c'est là, au milieu des fleurs, aux accords de l'orchestre de Santi, qu'il aperçut pour la première fois une brune élancée, assise à l'écart des

danseurs; auprès d'elle, et la dévorant des yeux, se tenait le long et ténébreux émigré Gérambeau, connu de tout Moscou comme amateur de musique et de peinture. Il assurait à chacun qu'il était officier aux « hussards de la mort », une légion mystérieuse qui avait fleuri dans le temps : aussi portait-il un dolman à boutons d'argent avec tètes de morts, ce qui allait à son pale visage.

Lorsque le regard de Pérovsky tomba sur l'inconnue, il se dit : « Pas mal, la petite maigre » ; mais en voyant de plus près ces yeux noirs au regard tranquille, ce visage d'une pâleur mate, cette magnifique chevelure négligemment tordue et ramenée sur le sommet delà tète, il sentit que cette jeune fille entrait en souveraine dans sa vie, — dans son cœur, — pour n'en plus jamais sortir. Cette beauté sévère, dont l'expression réfléchie pouvait presque passer un peu dédaigneuse, l'avait fasciné.

Sans parler de Gérambeau, le hussard de la mort, plusieurs jeunes gens faisaient alors la cour à Aurore : Mitia Oussoff, deux Galitzine, d'autres encore, mais tous ces soupirants semblèrent bientôt s'eifacer d'euxmêmes devant le conquérant qui ne pouvait être autre que Pérovsky. Celui-ci fréquentait, en effet, très assidûment la maison de la princesse. Un jour même, il avait failli faire sa déclaration. C'était après la mes^e de Pâques que la princesse était allée entendre à l'église de Sainte-Hermile. Aurore l'avait reçu dans le salon des « Palmiers » ; ils s'étaient mis tous deux au piano, et aux sons d'une valse de Ramberti il allait ouvrir son cœur, mais les mots n'arrivaient pas. Il sortit éperdu sans avoir parlé.

Ilia Borisovitch Trapinine avait deviné depuis longtemps les sentiments de son ami. Il s'était lié avec

Pérovsky à l'université, autant par analogie de caractère que touché de la patience et de l'attention avec lesquelles celui-ci écoutât ses rêves passionnés de gloire militaire, lorsque, un jour, la Russie aurait peut-être à se mesurer avec celui qui était le dieu de la jeunesse du temps. Bonaparte, Toulon, les Pyramides, Marengo, faisaient le fond des conversations des deux amis.

— Décidément, dit un jour Ilia, en tourmentant ses cheveux blonds qui retombaient sur ses bons yeux gris un peu exaltés, c'est comme cela, mon cher Vassili, je ne me marierai jamais ; si je ne deviens pas général, j'entrerai au cloître.

Déjà à Moscou on l'appelait le « moine » ; ses camarades de pension prétendaient qu'il avait arrangé dans son pupitre une sorte d'iconostase, devant laquelle il officiait et chanta t des Te Deum.

Les deux amis se retrouvèrent en 1812, lorsque Yassili et un cousin de Trapinine, Dmitry Oussoff, officier dans l'état-major comme Pérovsky, furent envoyés à Moscou pour y prendre copie de plans militaires déposés aux Archives. Ilia Trapinine, à ce moment-là, contrairement à ses pronostics, s'était non seulement marié, mais jouissait d'un bonheur sans bornes. Aussi, n'avait-il plus d'autre idée que de marier Pérovsky avec sa belle-sœur, et la rencontre de Vassili avec Aurore combla tous ses vœux. A Pâques, Pérovsky ne parlait plus que d'Aurore, au mois de mai il en était fou, et pourtant il ne s'était pas encore déclaré.

La nouvelle du rappel des officiers troubla beaucoup Pérovsky ; il obtint du commandant en chef un congé de quatre jours.

La veille, il avait rencontré Trapinino.

— C'est donc décidé, Napoléon est contre nous? demanda Ilia.

— Oui, mais j'espère encore qu'il n'y aura pas de guerre, répondit Pérovsky hésitant.

— Et comment cela ?

— Ce sont des fanfarons de bravades qui répandent ces bruits ; dans un mois on n'en parlera plus.

— Mais alors pourquoi tout ce tapage, ces rassemblements de troupes ?

— Des mesures de précaution, voilà tout.

— C'est bon à dire, mon cher ! Ton idole est toisée. Aujourd'hui à Dresde, demain sur le Niémen ou sur la Dvina; qui sait? plus près encore...

— N'importe ! je n'y crois pas, répétait Pérovsky tout en arpentant à grands pas le boulevard. Napoléon n'est pas un traître ! Mais il ne fallait pas, c'est vrai, lui envoyer comme ambassadeurs des gens bornés, des imbéciles même!... Etait-il permis de choisir un homme bilieux et soupçonneux comme Kourakine ? Ce sont ces incessantes piqûres d'épingles, ces provocations continuelles, ces excitations de l'Angleterre qui font tout le mal... On est parvenu à éloigner du trône, et même à faire passer pour traître, le seul homme d'état que nous possédions, Speransky, et pourquoi ? Parce qu'il ose préférer aux lois du tsar Alexis le code

de génie donné par celui qui a mis fin en France à l'anarchie révolutionnaire et rétabli l'ordre en Europe.

— Vieille chanson que tout cela ! Et l'assassinat sans jugement du duc d'Enghien? Après être allé à Vienne, à Berlin, partout excepté chez nous, il y viendra, livrant dans nos capitales, à l'insulte de ses soldats, ma femme, ta fiancée, si tu en avais une, nos sœurs...

— Ecoute, Ilia, interrompit brusquement Pérovsky, on pardonne tout à la poltronnerie des femmes et à leur bavardage, mais c'est autre chose quand il s'agit d'un homme qui connaît le monde et la vie. Quel besoin, je te le demande, Napoléon a-t-il donc de nous? — de nous qui sommes, hélas ! à demi-sauvages encore!...

— Pourtant, c'est au chef de ces demi-sauvages que ton idole tenait si obstinément à être apparentée.

— Voyons, écoute et raisonne, dit avec plus de calme Pérovsky. L'affaire est claire comme le jour : ce n'est pas à nous de menacer de nos épieux le conquérant des rois, le souverain de la moitié de l'Europe ! Ce n'est pas pour rien qu'il a offert à notre empereur de partager l'univers avec lui. Génie créateur, il en avait le droit...

— Ce n'est pas Alexandre seul qu'il cherchait à gagner ainsi, dit Trapinine, puisqu'il avait la générosité de faire la part du bon Dieu dans l'inscription de la médaille projetée : « A Toi le ciel, la terre à moi ! » Honte à toi, Pérovsky !...

Pérovsky hésitait ; le fil de la discussion lui échappait.

— Tu répètes les fables qu'inventent les pamphlétaires anglais, dit-il après un instant de silence. Napo-

léon... mais sais-tu bien que des milliers d'années passeront et que sa gloire ne mourra pas ?... Il est la personnification de l'honneur, de la justice, de la bonté même. Est-ce sa faute si on le pousse à la guerre, à l'enfer des batailles, lui qui aime le silence des nuits étoilées, les poèmes d'Ossian, la musique dePaesiello avec ses harmonies mystérieuses et douces ? Ne t'aijepas raconté plus d'une fois qu'à l'école de Brienne il se cachait pjur lire des romans de chevalerie, pleurant sur les héroïnes des croisades, et rêvant de donner au monde une félicité et un repos sans fin ?

— Alors celui que tu idolâtres, maintenant qu'il est au faite, pourquoi sejette-t-il ainsi sur ce qui reste de l'Europe ? demanda Trapinine.

— Tu ne le comprends donc pas ?

— Absolument pas. Explique-le-moi, si tu peux.

— Parce que Napoléon est l'élu de la Providence, et non pas un simple mortel.

Trapinine haussa les épaules.

— Faible argument, dit-il ; phrase ronflante et rien de plus ; formule commode avec laquelle on explique toutes les violations du droit, toutes les iniquités.

— Non, écoute ! s'écria Vassiii en insistant. Pour le comprendre il faudrait se mettre à sa place. Après avoir rétabli l'ordre, s'il eût rendu le repos à un peuple aussi mobile que le peuple français, il aurait paralysé l'énergie native de son pays, éteint la flamme des grandes entreprises, des hardies aventures. Les tsars et les rois ont l'auréole des souvenirs nationaux, leur passé vieux de dix siècles... Pour lui, son passé, sa dynastie, c'est lui-même...

— Grand merci pour la façon dont tu justifies toutes ses violences ! Prône-le à ton aise, mais sache bien que s'il s'avisait d'envahir la Russie, toute ta philo-

sophie serait bientôt démodée, et Bonaparte recevrait une leçon telle qu'il ne s'en relèverait pas.

— Calme-toi ! Il ne viendra pas jusqu'à nous, il n'en a pas besoin, répondit Pérovsky.

— Il serait doux de boire l'hydromel par ta bouche i. Nous verrons, nous verrons ! conclut Trapinine. Mais s'il arrive, je saisirai la première fourche qui me tombera sous la main, et je marcherai avec les autres contre le spadassin, le meneur de rois !

Plus tard Pérovsky rougit souvent en songeant à cet entretien.

De nouveaux bruits, persistants et sinistres, ébranlèrent bientôt chez Pérovsky l'enthousiasme napoléonien. Il apprit de source sûre les procédés perfides de l'empereur envers la famille des ducs d'Oldenbourg et d'autres princes d'Allemagne apparentés au tsar. La présence des Français sur le Niémen, — véritable parjure de Napoléon, — acheva de bouleverser les idées qu'il s'était faites du demi-dieu.

Une promenade à cheval avait été arrangée pour le lendemain soir. Xénia, son mari, Aurore, Pérovsky et Mitia 2 Oussoff étaient de la partie. On sortit des faubourgs en passant par la Montagne-du-Salut. Aurore, montée sur Barss 3, un magnifique cheval bai brun, le tenait d'une main ferme, . tandis que la noble bête, secouant son mors, accélérait de plus en

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