‹ Moscou en flammesChapitre 2 sur 23 · Barss, panthère · texte numérisé non relu

Barss, panthère

plus son allure. Les deux jeunes gens avaient dépassé le reste de la cavalcade. Aurore retint son cheval.

— Partez-vous bientôt? demanda-t-elle.

— On m'a accordé un congé de quelques jours.

— Je suppose qu'il vous est pénible de marcher contre le grand homme... Et puis, vous quittez tant de personnes que vous aimez...

Après un temps de galop,' ils se mirent au pas.

— Les amis se consoleront, répondit un peu tardivement Pérovsky : ils prieront Dieu...

— Pour qui?

— Pour les absents et les voyageurs, comme il est dit dans la liturgie.

— Et ceux qui, malades ou souffrants, resteront à la maison, priera-t-on aussi pour eux? demain la Aurore devançant de quelques pas son compagnon.

— J'ignore si on souffrira à la maison, dit Vassili en la rejoignant. Ne dit-on pas : Malheur aux absents !

— Le malheur est tout aussi grand pour les uns que pour les autres, dit Aurore retenant son cheval. La guerre est un profond mystère...

Le piétinement des chevaux se rapprochait ; bientôt deux cavaliers les dépassèrent dans un galop enragé : c'était Xénia et Mitia Oussoff.

Xénia passa si vite que sa sœur n'eut pas le temps de l'interpeller. Trapinine suivait, au galop allongé d'un coureur anglais.

— Comme il est gentil, ce Mitia ! dit Aurore lorsque Pérovsky eut repris sa place à côté d'elle. Avec quelle impatience il attend la guerre, les batailles...

— C'est un cœur d'or, ajouta Pérovsky. Il vient d'écrire une lettre enflammée à son chef, le suppliant de penser à lui pour le premier message périlleux

qu'il aura à faire porter. Mais ce qui est drôle, c'est qu'il est sûr. malgré cela, de tomber amoureux pendant la campagne et de se marier en automne.

Les cavaliers mirent leurs montures au galop, puis, bientôt, reprenant le pas :

— Que le couchant est beau ! dit Pérovsky en se retournant. Moscou a l'air en feu ; les croix, les clochers semblent les mâts des navires qui brûlent...

Aurore regarda longuement du côté de Moscou.

— Répondrez-vous à la question que je vais vous faire? dit-elle.

— Je vous le promets.

— Eh bien, dites-moi franchement, sans détour, ce que vous pensez aujourd'hui de Napoléon?

— Je me suis trompé, et je ne me pardonnerai jamais ma méprise.

Les yeux d'Aurore brillèrent de surprise et de plaisir.

— Oui, dit-elle après un silence, des événements terribles approchent; ce sphinx incompris, ce Napoléon...

— Un traître et notre ennemi! s'écria le jeune homme. Je quitterai tout, je donnerai tout, ma vie et ce qui m'est plus cher encore, pour marcher contre lui.

Aurore le regarda avec ravissement :

— Je ne m'étais donc pas trompée, dit-elle ; nous avons les mêmes pensées. Eh bien, voici ce que je voulais vous dire...

Elle rougit, elle allait parler, mais se tut, et rendant la main à son cheval, elle sauta un fossé qui bordait le chemin, et rejoignit à travers champs ceux qui les avaient devancés. Tous se réunirent à l'entrée du parc déjà sombre, pour rentrer à Moscou. Dans le

quartier de Novinsky, Vassili montra à Aurore les fenêtres du logement qu'il habitait, et où il avait passé, dans ces derniers temps, par tant de doutes ei de tourments. Il allait se retirer, mais on ne le lui permit pas.

La princesse attendait les promeneurs; elle resta jusqu'au souper à écouter leurs récits.

— Vous n'avez pas achevé la phrase commencée ? dit Pérovsky à Aurore en sortant de table...

Silencieuse elle se mit au piano ; la salle à demi éclairée se remplit de sons harmonieux. Elle chantait la romance favorite du vieil ami de sa grand' mère, Nielédinsky-Méletzky :

Témoins de ma tristesse Forêts silencieuses...

— Yassilï Alexéiévitch, dit Xénia à Pérovsky, chan. tez-nous donc la romance... vous savez, celle que j'aime.

Pérovsky s'avança vers le piano, et appuyant ses mains au dossier de la chaise d'Aurore, il chanta les couplets du même auteur :

Pardonne-moi le murmure indiscret, 0 souveraine de mon âme!...

Tout le monde était ému. Vassili, troublé, se tut, regardant la chevelure, les épaules d'Aurore penchée sur le clavier. Trapinine essuyait des larmes :

— Gomme tu chantes ! disait-il. Peut-on, avec une âme pareille, tenir le parti de Napoléon ?

Pérovsky et Trapinine partis, Xénia resta auprès de sa sœur ; toutes deux bientôt passèrent dans l'ora-

toire où il faisait sombre; après un moment de silence, Aurore se leva en disant :

— Non, je ne puis pas...

Et, rentrant au salon, elle se mit à jouer sa sonate préférée de Beethoven, puis retomba dans sa rêverie.

— A quoi penses-tu ? demanda Xénia en l'embrassant.

Aurore se remit à jouer sans répondre.

— Est-ce à lui que tu penses? demanda encore Xénia.

— Oui, il partirait nous ne nous reverrons plus...

— Pourquoi cette idée ? reprit Xénia en couvrant sa sœur de baisers. C'est de toi que tout dépend : il reviendra si tu lui donnes de l'espoir.

Aurore se taisait.

« Pourquoi l'ai-je rencontré? pourquoi me suis-je attachée à lui? pensait-elle penchée sur le piano où tout en pleurant elle laissait errer ses doigts ; n'aurait-il pas mieux valu ne pas naître et ne pas vivre ? »

Rentrée dans son appartement, Aurore renvoya sa femme de chambre. La clarté de la lune entrait à flots par les fenêtres ouvertes ; la jeune fille avait dénoué sa tresse, puis machinalement la refaisait pour la défaire encore, le regard perdu dans le vide, comme si les yeux pensifs et caressants de Pérovsky étaient encore fixés sur elle.

« Oh ! ces yeux, ces yeux! » disait-elle.

Les meubles d'acajou, ornementés de bronze, qui l'entouraient, avaient appartenu à sa défunte mère et ramenaient ses souvenirs à la petite ville de district, habitée autrefois, à la maisonnette de son père; à ses premières années d'enfance, quand sa mère vivait encore.

La mère d'Aurore, fille d'Anna Arcadievna, s'était un jour follement éprise d'un excellent et beau jeune homme, pauvre officier d'infanterie, qui ne fut pas agréé par la princesse. La jeune fille s'enfuit et épousa celui qu'elle aimait. Elle eut deux filles, auxquelles elle donna les noms romanesques d'Aurore et de £énia. Aurore ne se souvenait pas de la vie errante, 1 emplie de privations de tout genre, qu'elle avait menée avec ses parents, mais elle se rappelait le temps où son père, après avoir quitté le régiment, fut élu par la noblesse de son district et entra dans l'administration de sa petite ville natale, où il possédait une maison dominant les bords escarpés de la rivière. Un grand jardin, moitié potager et moitié parterre, l'entourait. Aurore n'avait jamais oublié le bosquet où elle jouait avec Xénia, les plates-bandes de lilas en fleurs, le chèvrefeuille où elle prit, pour la première fois, un papillon bleu aux reflets d'or, le tertre d'où l'on apercevait la ville et les champs, et le vieux bouleau à l'ombre duquel les deux sœurs, en quittant le pays, enterrèrent leurs poupées favorites.

Elles n'ignoraient pas qu'elles avaient une grand'mère riche, une princesse, que cette aïeule ne quittait jamais l'endroit qu'elle habitait et que cet endroit était très loin, en pays étranger, puis encore qu'elle avait été irritée une fois contre leur mère : c'était pour cela sans doute qu'elle écrivait si rarement... Aurore se souvenait d'un hiver sans neige, quand

elle avait dix ans, un hiver qui leur fut fatal. Une épidémie régnait dans la ville ; un matin, comme elles allaient souhaiter le bonjour à leur mère, on ne les laissa pas entrer en leur disant qu'elle était très malade. Aurore n'avait pas oublié le silence sinistre qui se fit dans la maison, les figures attristées, les yeux rougis de larmes, et cette matinée pleine de terreur quand, amenées dans la salle, elles virent, étendue sur la table, une forme immobile, effrayante, vêtue de blanc, et qu'on leur dit à voix basse que ce quelque chose de froid, d'immobile, était leur mère morte. Les pauvres petites se mirent à crier : « Maman ; maman, réveille-toi ! » Impossible de croire que leur mère ne les entendait pas. Aurore se souvenait encore des sanglots de leur père au cimetière et comment il avait peine à se soutenir. Puis leur départ par un chasse-neige glacial : elles se rendaient chez un cousin de leur père, Pêtre Andréevitch Kramaline, qui habitait sa propriété} Diédinovo, non loin de la ville ; les médecins avaient ordonné qu'on gardât les fillettes là, tout l'été ;' puis un autre printemps encore passé dans ce même village ; puis encore un été chez l'oncle, où leur père venait souvent les voir. Cet oncle, âgé et veuf, était un grand chasseur. Sa ménagère, la vieille Illinishna, veillait sur les deux sœurs ; celles-ci accompagnaient parfois leur oncle à la chasse ; un jour même, ne pouvant résister à leurs instances, il les fit monter • à cheval dans la cour ; Xénia eut peur, mais Aurore bien assise sur la selle de sa défunte tante, fit quelques tours, et dès lors ne songea plus à autre chose. Blanc comme lait, Coco était à peu près le contemporain de son maître, ce qui ne l'empêchait pas de bien courir encore et d'obéir à la bride.

Wk MOSCOU EN FLAMMES

— Mon petit oncle, suppliait Aurore, laissez-moi donc me promener avec le cocher !

Alors on sellait Coco, on l'amenait triomphalement devant le perron, et la fillette, maigre, ses grands yeux noirs ravis, offrait à son favori une grande lèche de pain noir, puis elle sautait légèrement en selle.

— Tu n'es pas une petite fille, mais un vrai gamin, disait Illinishna en secouant la tête.

— Petit oncle, dit un jour Aurore, laissez-moi tirer avec votre fusil, je vous en prie !

L'oncle Pierre réfléchit un instant, puis décrochant son « lancaster » du mur, il le chargea lui-même et montra à la petite comment épauler et viser. Le jeu se répéta plusieurs fois. Un soir, — c'était en automne, — l'oncle était à la chasse, lorsqu'on entendit soudain un coup de feu dans la maison. On accourt, on trouve Aurore dans le cabinet du maître, dans un nuage de fumée. Elle expliqua qu'elle avait vu des gens courir en criant au chien enragé ; alors elle avait saisi le fusil, visé, fait feu... L'animal blessé tomba et fut achevé par ceux qui le poursuivaient. L'enfant était pâle, tremblante, tout en larmes : elle comprenait à peine ce qu'elle avait fait.

— Comment, petite folle, as-tu pu te décider à tirer? lui demanda son oncle en rentrant.

— Je voyais chacun courir en criant : enragé ! enragé! J'ai saisi le fusil...

— Et si, au lieu du chien, tu avais atteint un de ces gens?... Aurore pleurait sans répondre.

Valerian Andréevitch Kramaline arriva un jour à Diédinovo, et lut en présence des enfants une lettre datée de Paris qu'il venait de recevoir de sa bellemère. Une année auparavant, la princesse avait appris la mort de sa fille. Depuis, elle avait été très souffrante et ne croyait plus vivre longtemps. Mais sa santé s'était raffermie, elle était prête à faire venir auprès d'elle les deux orphelines et offrait à son gendre de disposer d'elle. Il s'en suivit force consultations et même des querelles assez vives entre l'oncle et le neveu, pour savoir ce qu'il fallait décider au sujet des enfants. A la fin de l'automne, leur père les emmena à l'institut de Sainte-Catherine à Moscou. Une correspondance suivie s'établit entre les deux sœurs et leur grand'mère. A la fin de la seconde année, elles annoncèrent à la princesse que leur père était gravement malade ; l'hiver passa, l'été vint, et les jeunes filles écrivirent une lettre désespérée, disant que leur père était mort, qu'elles étaient en deuil, que toutes les élèves de l'institut allaient passer leurs vacances chez leurs parents, qu'elles, pauvres orphelines, n'avaient personne chez qui aller, leur bon oncle Pierre ayant quitté Diédinovo pour faire une cure d'eaux. La grand'mère répondit qu'il fallait prier Dieu pour les parents et s'armer de patience ; elle leur envoyait en même temps un livre français, très instructif, sur les devoirs des jeunes filles.

Plusieurs tristes années s'écoulèrent ainsi pour

les orphelines, mais ui? jour on les fit appeler, à une heure inaccoutumée, chez la directrice. Entrées dans l'appartement austère de la supérieure, elles virent, assise auprès d'elle, une grande clame âgée, l'air protecteur et un peu empesé. Sans dire un mot, elle examina les deux sœurs à travers son lorgnon monté en or ; puis, se tournant vers la directrice, elle s'apprêtait à dire quelque chose de bien grave, mais au lieu de cela elle fondit en larmes et, laissant là toute étiquette, elle embrassa passionnément ses petites filles ; c'était bien la princesse Anna Arcadievna Schéleshpansky, qui venait de se décider, par pitié pour les deux sœurs, à quitter Paris et à s'installer à Moscou.

Une fois qu'elle eut fait connaissance des orphelines, la vieille dame s'attacha à elles de tout son cœur : elle les choyait, les gâtait, allait presque tous les jours les voir à l'institut. Leur éducation finie, elle rouvrit sa maison longtemps fermée desEtangsdes-Patriarches, puis conduisit elle-même ses petitesfilles dans le monde. Il n'était plus question alors de faiblesse, de mauvaise santé ou de grand âge ; chacun parlait du salon de la princesse, tapissé de cuir gaufré à clous dorés, de ses équipages, des six chevaux noirs et des quatre couleur isabelle, de ses bals, de ses soirées. Après le mariage de Xénia, elle fit son testament, donnant ses biens à ses petites-filles. Puis elle commença à s'inquiéter du sort d'Aurore qui avait déjà refusé, sous des prétextes plus ou moins plausibles, des partis très acceptables.

— Je ne vous quitterai pas, grand'mère, disait Aurore en caressant la vieille dame. Qu'ai-je besoin d'autre chose ? Je suis si parfaitement heureuse! nous sortons ensemble. Je monte Barss ; j'étudie le chant,

le piano, je lis... Ne me parlez donc pas de' mariage, laissez-moi vivre toujours auprès de vous !

A ces paroles, la vieille dame essuyait ses larmes et se disait, en admirant la sévère beauté d'Aurore : « Au fond, pourquoi ne resterait-elle pas encore un peu de temps avec moi ?... Dieu, dans sa mystérieuse volonté, lui fait racheter la faute de sa mère qui m'a si légèrement abandonnée ». Avec son égoïsme inconscient, elle voyait toujours dans le mariage de sa fille une faute irrémissible.

Aurore n'oubliait Barss que pour la musique et ses livres favoris. Depuis sa sortie de l'institut elle avait trouvé le temps, entre ses solfèges et ses roulades, de lire les écrits russes du temps. Elle dévorait les récits historiques deKaramsine,les fables deKriloft', les poésies de Joukofsky. Parmi les écrivains français, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre la charmèrent longtemps.. Elle rêvait avec eux de voir la société se rajeunir et se transformer. Mais tout le monde parlait de Bonaparte, et Bonaparte la préoccupa beaucoup aussi. Il lui apparaissait comme un héros surnaturel. Elle le crut tout d'abord un génie bienfaisant, mystérieusement apparu sur la terre, versant à flots sur les hommes les promesses d'une félicité inconnue, en même temps que les rayons aveuglants de la gloire. Mais un jour, sa grand'mère ayant reçu un paquet de pamphlets publiés à Londres, ainsi qu'un écrit récent de M,De de Staël, un changement se fit dans ses idées. Autrefois, tout enfant encore, l'assassinat du duc d'Enghien l'avait déjà plongée dans un vrai désespoir. « Le malheureux ! que lui avait-il donc fait ? » disait-elle en sanglotant. Aujourd'hui, après avoir lu les brochures sur Napoléon, celui-ci changea tout à coup à ses yeux. Au lieu du héros idéal, elle

aperçut l'ambitieux, cuirassé d'un égoïsme sans bornes : elle aurait voulu être un homme pour se joindre à ceux qui combattaient l'insatiable conquérant.

Après avoir fait la connaissance de Pérovsky, elle écouta d'abord avec un sourire railleur ses dithyrambes sur Napoléon, puis, sans précisément abandonner ses idées, elle les modifia sous l'influence de l'enthousiasme débordant du jeune officier. Mais lorsque les bruits d'une agression contre la Russie de la part de ce Napoléon que défendaient encore Pérovsky et la princesse, tandis que Rostopchine l'accusait de mensonge et de parjure, quand ces bruits prirent plus de consistance, Aurore eut à subir un dernier combat contre elle-même, et son àme se sentit pénétrée peu à peu d'une haine profonde pour le conquérant qui menaçait son pays et allait la séparer brusquement de celui à qui, secrètement, son cœur s'était déjà donné.

Enfin, lorsque Pérovsky et tous les officiers en congé furent mandés par Rostopchine qui leur donna l'ordre de rejoindre immédiatement l'armée, son chagrin ne connut plus de bornes. — « Reviendra-t-il ? se demandait-elle. Pourquoi cette personnification de toutes les violences, de toutes les terreurs, pourquoi ce Napoléon se précipite-t-il sur nous? Comme Marat, une main vengeresse ne l'atteindra-t-elle pas ? O Dieu, confonds le monstre, et frappe-le de ton courroux ! »

La veille de son départ, Pérovsky avait diné chez la princesse ; quelques personnes y étaient réunies,

entre autres deux ou trois compagnes de l'institut, venues avec leurs frères. Cette jeunesse, malgré la gravité des temps, s'amusait à cœur-joie. On joua des charades, on fit des bouts-rimés, on parla avec animation des derniers bals, des mariages possibles ou prochains. La princesse, en toilette sombre, regardait tristement les jeunes gens. Avant le thé, Xénia ouvrit le piano, et pria une de ses amies de chanter ; quelques personnes se promenaient au jardin, et parmi elles, Aurore. Celle-ci, absorbée par le chant qui arrivait jusqu'à elle, ne s'apercevait pas que le jardin, peu à peu, était devenu désert, et vit tout à coup, Pérovsky, qui s'approchait.

— Vous êtes ici, dit-il en la regardant avec une respectueuse admiration.

— Mais oui, répondit-elle un peu lentement comme si elle cherchait ses mots. Ce soir on a parlé de tout, excepté de la guerre, et cependant, qu'on le veuille ou non, c'est à cela que chacun pense. Je voudrais vous en dire quelque chose... L'an dernier, j'ai fait un séjour chez les Arkharoff, dans leur terre, vous savez. Il y a là une galerie de tableaux ; je me souviens surtout d'une chasse au cerf, dans un grand parc, aux environs de Paris...

— La collection des Arkharoff est remarquable, en effet.

— Non... écoutez... A droite, dans une clairière, une meute de chiens furieux poursuit un cerf qui parviendrait certainement à leur échapper, si, caché derrière un massif d'arbres, il n'y avait pas là un chasseur qui l'attend au bout de son fusil, entouré de cavaliers chamarrés d'or. Ce chasseur, c'est Napoléon... Il regarde avec calme, et vise presque à bout portant la pauvre bête haletante... Fi donc! j'ai vu la

chasse de près, dis-je à Elise Arkharoff, je vous déclare que cet homme est méchant, lâche et cruel. C'est ainsi que Bonaparte a fait fusiller le duc d'Enghien... Tout émue, Aurore se tut\

— Vous avez raison, dit Pérovsky, cet homme est cruel, et nous lui revaudrons ses parjures ; ses assurances menteuses de Tilsitt etd'Erfurt lui reviendront un jour à la mémoire... Je m'abusais, j'étais aveugle... Je l'avoue maintenant et je n'en rougis pas. Je pars avec la ferme espérance que nos sacrifices, nos efforts auront raison de notre ennemi. Mon seul malheur...

Pérovsky s'embrouillait; il se tut. Aurore s'attendait à quelque chose d'effrayant ou d'extraordinaire.

— Pardonnez-moi. dit-il tout à coup d'une voix tremblante. Je pars, peut-être pour toujours, mais... Non, c'est au-dessus de mes forces...

Aurore l'écoutait immobile, son cœur battait à coups précipités.

— Impossible, continua Yassili, de garder le silence. Il faut que je parle... Je vous aime, et pour cela...

Aurore se taisait, tout tournait autour d'elle. Après un moment d'hésitation, elle lui tendit sa main qu'il couvrit de baisers, fou de bonheur et ne pouvant y croire...

— Comment ! vous consentez? vous...

— Oui, je suis à vous... à toi... dit-elle à demi-voix en baissant la tête.

Ils étaient rentrés dans la grande allée du jardin. Pérovsky l'entretenait de son amour ; dès leur première rencontre il l'avait aimée, mais n'avait jamais pu se résoudre à parler.

— Sais-tu tout ce qui me concerne ? dit-il encore. .

Mon nom est Pérovsky, mais celui de mon père est différent...

Alors il parla à Aurore de son passé. Elle marchait à côté de lui, écoutant silencieusement sa confession. Puis, lorsqu'il eut fini :

— Pourquoi me dis-tu ces choses ? demanda-t-elle.

— Afin que tu saches tout. Ce secret est celui de mon père : je dois le cacher à tous, mais non pas à toi.

Aurore serra»lamainde Pérovsky.

— Tu es donc le fils du ministre... Mais pourquoi en fait-il mystère.

Pérovsky prétexta les convenances, sa position, etc.

— Aimes-tu ta mère? A-t-elle pris soin de toi? Vasilli alors lui parla de ses années d'enfance dans

la Petite-Russie, de son entrevue avec son père, avant son départ pour l'université, puis de son entrée au service.

— Et, dès lors, tu ne l'as pas revu?

— Oui, à Saint-Pétersbourg.

— Et il ne t'a pas gardé avec lui ?

Vassili se taisait.

— J'aimerai ta mère autant que je t'aime, dit Aurore. Ton père, quand il te connaîtra bien, sera fier de toi.

La voix de Vlass, le vieux valet de chambre de la princesse, se fit entendre derrière la grille.

— Mademoiselle, votre grand'mère vous fait demander...

— Encore un mot, dit Pérovsky tenant toujours la main d'Aurore. Donne-moi quelque chose en souvenir de cette heure, n'importe quoi, ne fût-ce qu'une fleur.

Aurore prit à son bouquet une branche de lilas et la donna au jeune homme.

oZ MOSCOU EN FLAMMES

— As-tu un portrait de toi ? dit-elle.

— J'ai une miniature, peinte par Ilia Trapinine, je voulais l'envoyer à ma mère, mais pour toi...

— Bon, Ilia m'en fera une copie.

— Non, non ! s'écria Pérovsky ; la voici...

— Mademoiselle, mademoiselle, où êtes-vous donc? criait de loin Mérimiasha, la femme de charge.

Aurore glissa le portrait dans son corsage et, s'essuyant les yeux, elle rentra dans la maison au bras de Pérovsky.

— Maintenant, va près de grand'maman, dit Aurore, et fais-lui ta demande officielle ; il le faut, autrement elle pourrait s'offenser et refuser !

Vassili se dirigeait vers le salon. Aurore l'arrêta :

— Non, dit-elle en le prenant par la main, allons ensemble !

Pâle, sans regarder personne, Aurore traversa l'enfilade dessalons, et amenant Pérovsky devant la princesse qui se tenait à la porte de son oratoire, entourée des hôtes qui prenaient congé, elle lui dit à demivoix:

— Voilà mon promis, chère grand'maman... La princesse stupéfaite :

— Comment, sans me rien dire? Et tu as osé... Puis, se tournant vers Pérovsky... Mais les larmes

qu'elle retenait à grand'peine s'échappèrent, et au lieu de gronder, elle l'embrassa, elle embrassa Aurore qui s'était mise à genoux, et les bénit.

— Tout à fait sa mère ! Tout à fait elle ! hardie et charmante... répétait la vieille dame riant et p.eurant à la fois. Oh ! mes enfants, aimez-vous, soyez heureux!

On ne partait plus ; tout le monde se réjouissait de l'heureux dénouement du roman d'Aurore. On servit

du vin de Champagne, et les fiançailles furent saluées de toasts chaleureux.

— Serait-il donc possible que ce soient ici nos derniers adieux ? demanda Pérovsky lorsque vint le moment de se séparer. J'aurais beau faire, je dois partir demain...

Les larmes faisaient trembler sa voix ; tous les yeux étaient tournés vers lui.

— Au revoir, cet automne, dit Aurore, s'efforçant de sourire en lui serrant la main.

— Au revoir ! au revoir ! disait-on de toute part. Pérovsky parti, la jeune fille monta chez elle.

« Non! non! cela ne se peut pas, disait-elle sanglotant et se tordant les mains, c'est impossible... 0 mon Dieu, inspire-moi, soutiens-moi, défends-moi ! »

En rentrant, Vassili réveilla son domestique, alluma une bougie et écrivit un billet à Mitia Oussoff, le prévenant que les chevaux de poste étaient commandés pour sept heures du matin et qu'il l'attendait. Ils devaient passer par Mojaïsk et s'arrêter à Novossëlovka, où Mitia, par l'ordre de son père, devait toucher quelques rentrées. Le billet envoyé, Vassili vit qu'il était passé une heure. « Nous voici presque au matin, se dit-il. La nuit est splendide. Je vais faire un tour au dehors et, avant de partir, j'entrerai pour dire à Aurore un dernier adieu. »

Il ouvrit une fenêtre et resta pensif... « Peut-être ne pourrai-je pas la voir de si bonne heure ; j'écrirai plutôt, je porterai moi-même ma lettre. Qui sait si elle ne se décidera pas à sortir quelques instants ?... Ne pourrait-elle pas venir, accompagnée de Mérimiasha ou [de Vlass, jusqu'aux Etangs-des-Patriarches?... A peine avons-nous pu échanger quelques mots, et j'ai tant de choses à lui dire ! »

Il se mit à écrire, quelques minutes passèrent. Un frôlement se fit entendre derrière la porte. « Ce doit être le domestique qui revient de chez Mitia », pensat— il. Il continua à écrire. La porte cria. Pérovsky se retourna, et vit sur le seuil une figure vêtue de noir, dont un voile épais dérobait les traits.

— Qu'est-ce ? demanda-t-il en se levant. Allant à elle, il reconnut Aurore. — Toi, toi ici ! s'écria-t-il couvrant de baisers passionnés ses mains glacées, son visage, ses cheveux : comment t'es-tu décidée, clièn* h . . Comment as-tu trouvé le chemin ?

Il ne se possédait pas de bonheur.

— Moi aussi, je pensais à toi, dit-il, la faisant asseoir. Tiens, regarde ! c'est à toi que j'écrivais...

— J'ignore ce qui nous attend, mais dans ce moment je suis avec toi... Attirant avec passion la tête de Pérovsky : Quel martyre ! disait-elle en pleurant. Pourquoi nous être rencontrés ? Notre séparation sera-telle éternelle ? Mais non ! je suis folle ! Nous nous reverrons, je le crois, je le sens... Elle essuya ses larmes, puis elle reprit : A la promenade, tu as parlé légèrement de la prière... Aujourd'hui que tu entres dans une phase de la vie où le devoir est si grand, si lourd, te lacheras-tu contre moi si...

— Parle ! Parle !

— Notre défunte mère nous recommandait sans cesse, à ma sœur et à moi, de recourir dans nos jours de chagrin à l'intercession de la sainte Yierge... Donne-moi ta parole que tu prieras devant cette image.

— Je le jure.

Elle mit au cou de Pérovsky une petite icône qu'elle avait apportée. Ses yeux étaient pleins de larmes.

— J'ai tout dit, adieu !

— Comment ! déjà nous séparer ! Où donc serait la

justice divine ? Une minute ensemble et des mois de séparation !... Non ! j'abandonnerai tout. tout... je resterai près de toi... Ecoute ! je demanderai à passer dans les régiments qui sont en garnison à Moscou...

— Ne le fais pas, Vassili ! aie du courage ! je t'aime, je n'aimerai jamais que toi, mais je ne serai tranquille qu'en sentant que tu fais ton devoir. Combien ils sont dignes de mépris, ces maris, ces frères, ces fiancés, partis en hâte pour leurs terres, et comme tu es au-dessus d'eux !

— Reste encore, au nom du ciel ! Ne t'en va pas, répétait Pérovsky. Encore un mot...

Ils entendirent les pas du domestique qui rentrait.

— Au revoir ! courage ! nous nous reverrons...

— Mais je t'accompagne, dit Pérovsky.

Elle prit son bras et ils se dirigèrent vers la Bronnaïa. Le jour commençait à poindre, les rues étaient encore désertes. Un droshky, dans lequel ils montèrent, les déposa près de l'église de Saint-Ermile...

Un peu plus tard, vers sept heures, une troïka de poste emportait Pérovsky et Mitia sur la route de Mojaïsk. Vassili couvrait de baisers le mouchoir oublié dans sa chambre par Aurore.

Les deux amis passèrent vingt-quatre heures àNovossëlovka. Le staroste l Klimm, régisseur de la terre des Oussoff, se plaignant comme toujours de la dernière récoite et de la dureté des temps, apporta au jeune maître les redevances arriérées. Iéfimovna, la vieille bonne, prépara pour le voyage de Mitia et de son compagnon des pâtés, des galettes et autres gâteries. C'est là que les voyageurs devaient se séparer, prenant chacun une direction différente. Ilia Trapi-

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