XL VI
Après avoir dîné dans un petit restaurant de la rue Saint-Honoré, quelques officiers russes s'étaient attardés à causer. Tous étaient enchantés du menu, des vins exquis, et de leur propre bonne humeur. Chacun racontait les épreuves de la guerre, les combats en Allemagne et en France ; on se réjouissait de voir la paix proclamée. Les officiers régalaient un camarade, un homme entre deux âges, maigre, le visage hàlé, les cheveux noirs : il portait l'habit cosaque, la « nagaïka, » une casquette de hussard et tenait sa pipe d'écume de mer à la main.
Ces officiers n'étaient pas gris, mais gais et heureux de vivre. Un d'entre eux, le plus jovial, grand gesticulateur, était en uniforme d'aide de camp ; on parlait amour, on parlait femmes; il se mit à exposer ses idées, cherchant à prouver que l'amour est le seul bonheur vrai et durable au monde.
— Savez-vous, Kvashnine, lui dit l'officier à la « nagaïka », que vous êtes charmant ? Voilà longtemps que je vous écoute, mais pardonnez-moi de vous dire que vous vous emballez, car je ne crois pas qu'il y ait rien dans ce monde de durable et de sûr.
— Comment cela ? demanda Kvashnine étonné, grisé qu'il était de ses propres discours. Vous êtes un
officier hors ligne, d'une bravoure sans pareille, — qui ne connaît aujourd'hui le partisan Seslavine ? — mais vous ne voyez que le côté sombre de la vie, et, quant aux femmes, excusez-moi, mais vous ne les connaissez pas du tout !
Seslavine sourit et reprit :
— Tout, dans ce bas-monde, n'est que songe et mensonge, tout se résume en un seul mot : néant ! Je ne suis pas seul de cet avis.
• « Hum ! pensa Kvashnine, ton ami Figuner n'a pas réussi à tuer Napoléon, et toi-même tu n'as pu le capturer : c'est ce qui te fâche et te rend hypocondre. »
— Permettez pourtant, reprit-il en remplissant le verre de Seslavine : le héros sorti de la révolution de France, le plus grand génie militaire de notre temps, tout malheureux et vaincu qu'il est aujourd'hui, estil, lui aussi, un songe, une illusion ? C'est pourtant lui qui est la cause de la bataille de Borodino, ce combat de géants qui a fait arriver à Paris, clans la capitale du monde, les Russes du Don, de l'Oka, de la Neva...
— Jeune homme, dit Seslavine, vous parlez de la révolution française... Savez-vous bien ce que c'est ?
Ce disant, Seslavine, comme s'il eût changé d'idées, bourrait silencieusement sa vieille pipe, tandis que les officiers se pressaient autour de lui. disant avec insistance : « Parlez ! parlez ! »
— Je n'ai jamais rien autant détesté au monde, dit enfin le partisan, que ceux qui ont spéculé sur le bien-être de l'humanité, et les plus grands spéculateurs, en ce genre, ce sont les Français. Voyons, Kvashnine, ne bondissez pas ! Je ne rougis pas de mon opinion, qui était aussi celle du défunt Figuner, sur lequel on a fait courir, comme du reste sur moi, tant d'histoires.
— Mon Dieu ! dit Kvashnine, je n'ai jamais entendu parler en mal ni de lui ni de vous.
— Voyons, continua Seslavine en tirant une bouf-
fée de sa pipe, analysons un peu ces Français. Aujourd'hui, ils font du sentiment, hier ils étaient aussi sanguinaires que des tigres. Ces héros tant prônée par la révolution, le madrigal à la bouche, une badine à la main, une fleur de muguet à la boutonnière, invitaient, il n'y a pas si longtemps, leurs concitoyens, et après eux tout l'univers, c'est-à-dire vous et moi, Kvashnine, à paître des brebis dans la nouvelle Arcadie, et par quoi ont-ils fini ? par Marat et Robespierre, par la guillotine, parle supplice de leur roi et le couronnement d'un soldat habile mais sansgrandeur, qui n'est pas même français, un Corse, mais qui a su les prendre et les comprendre.
— Alors, selon vous, où se trouve le bonheur sur la terre ? demanda un colonel âgé et de haute taille, Sintianine. Ses camarades disaient de lui que la guerre lui avait révélé sa vocation, qui était d'être poète : comme le partisan Davidoff, il s'était mis à faire des vers.
— Le vrai bonheur est dans l'amour, s'écria pour la seconde fois Kvashnine ; qu'y a-t-il de plus beau qu'une passion sincère et pure ?
— Le bonheur n'existe pas, répéta Seslavine. Demandez-moi plutôt quelles sont les plus grandes souffrances de la vie ?
— Parlez ! nous vous écoutons.
— Je m'expliquerai par un exemple. Le comte Rostopchine connaissait, dans sa jeunesse, une dame de Moscou qui doit être vieille aujourd'hui, peut-être défunte. Il disait que Dante avait oublié dans son Enfer un cercle important, celui des vieilles pécheresses qui se tourmentent d'avoir laissé échapper, par négligence ou par peur, l'occasion de pécher impunément.
Un éclat de rire couvrit les paroles du narrateur.
— Ne riez pas ! messieurs ; les souffrances cachées «ont compréhensibles pour celui qui a été particulièrement éprouvé par la destinée. Notre pauvre camarade Figuner en est un frappant exemple; après s'être engagé à délivrer à lui seul l'Europe du monstre, après en avoir eu l'occasion et n'avoir pas su la saisir, il a fini par se noyer dans l'Elbe...
Seslavine se tut ; ses camarades imitèrent son silence.
— Pourrais-je savoir, Alexandre Nikititch, dit un peu plus tard Kvashnine en faisant signe aux autres, qui est la dame dont Rostopchine parlait ?
— Il y a longtemps de cela, répondit Seslavine. Je passais un congé à Moscou chez des parents ; Rostopehine venait les voir souvent. Je crois que cette dame n'est plus de ce monde, et personne ici ne doit la connaître : c'était la princesse Schéleshpansky.
— Comment, c'était elle ! s'écria Kvashnine. Mais c'est la grand' mère d'un officier de votre détachement, Mlle Kramaline. J'ai été dans leur maison, aux Etangs-des-Patriarches, le jour de l'entrée des Français à Moscou, vous savez? lorsque j'ai failli être fait prisonnier. Vous avez sans doute entendu dire que Mlle Kramaline a tiré contre Napoléon à Oshmiany, et qu'elle a été tuée par les Français qui ont déchargé leurs armes sur la foule ?
Et à ceux qui ignoraient cet incident, Kvashnine narra les détails qu'il connaissait sur Aurore et Pérovsky.
— Pérovsky? demanda à son tour le colonel Sintianine. Mais il est vivant !
— Vivant ! Vassili Pérovsky? s'écria Kvashnine pâlissant.
— Oui ! j'ai vu aujourd'hui mênie Somoff ; lui et Pérovsky se sont évadés à Orléans ; tous deux sont arrivés hier à Paris, exténues, à moitié morts.
— Ne vous trompez-vous pas ? insista Kvashnine ne pouvant en croire ses oreilles.
— Nullement ! Vous savez où est le bivouac de mon régiment ; allez-y, demandez le capitaine Somoff, il vous conduira auprès de Pérovsky. C'est à lui et à moi que le Dr Mirtoff, la veille de Borodino, démontrait qu'il valait mieux mourir du coup dans la bataille, que de traîner à l'hôpital.
— Et Mirtoff lui-même, demanda-t-on, vit-il encore ?
— Il vit, mais il a passé un an et demi dans leshôpitaux, à demi couché, suppliant qu'on lui coupât les jambes. Il guérit pourtant, et revint à son régiment, qu'il a rejoint sur le Rhin. Et il a de nouveau une tente, un lit de plume, une théière et du punch au service de tous. Mais c'est pénible de voir un si bel homme, un si bon vivant, marcher avec des béquilles...
Kvashnine, pleurant de joie, se jeta au cou de Sintianine, embrassa ses camarades ainsi que Seslavine, qui le regardait maintenant avec un bon sourire indulgent, puis il courut au bivouac de la garde, aux Champs-Elysées.
« Mon Dieu! disait-il, je le reverrai donc enfin ! Mais comment lui annoncer la terrible nouvelle, comment lui dire?... Voici deux ans que je porte sur ma poitrine les cheveux, le billet et le médaillon d'Aurore ! Pauvre Vassili ! Comme il a dû attendre longtemps la liberté et le retour au pays ! Il rêve de revoir sa fiancée... Faut-il lui révéler la terrible vérité, le tuer peut-être? Oui, il doit la connaître ! il
*aut que le souvenir de la femme qui l'aimait, et qu'il aime, le suive à travers la vie comme une étoile conductrice... quoique inaccessible . »
Kvashnine, sur les indications de Somoff, se rendit dans une rue proche des Champs-Elysées, entra dans une cour ombragée par de grands marronniers, au fond de laquelle on avait logé, dans un pavillon, trois officiers russes malades : deux d'entre eux étaient sortis, lui dit le portier, mais le plus souffrant était là.
Kvashnine frappa timidement à une porte donnant sur le palier ; on lui répondit : « Entrez ! » et il se trouva dans une petite chambre confortablement meublée, doucement éclairée par les rayons du soleil couchant. Sur un lit d'une blancheur éblouissante, un jeune homme amaigri, pâle, à la barbe noire, était étendu, vêtu d'habits civils qui avaient été portés par d'autres que lui. Il lisait unjournal; en voyant entrer un étranger, il se leva lentement, comme saisi, et, dans son regard étonné, Kvashnine vit briller quelque chose qu'il avait déjà vu.
— Serait-ce Kvashnine? dit l'inconnu, hésitant et craignant une méprise.
— Et vous ? seriez-vous Pérovsky demanda le jeune homme se contenant à peine .
Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Cher, cher ami ! répétait Kvashnine en avalant des larmes qui semblaient étonner Pérovsky, ah! croyez bien que la vie est plus forte encore que nos plus grands chagrins...
Et il apprit à Pérovsky le tragique destin d'Aurore.