‹ Moscou en flammesChapitre 20 sur 23 · Attelages de quatre chevaux · texte numérisé non relu

Attelages de quatre chevaux

en courrier. Je viens de l'apprendre ; c'était bien la peine de nous faire geler ici !

Tout d'un coup, la foule s'agita, se porta en avant. Aurore cherchait des yeux Mosséévitch qu'elle ne voyait plus, et, tout en se disant : « Où donc est-il ? il faut prévenir les nôtres, » elle regarda le long de la route, sur la plaine de neige légèrement rosée par le soleil du matin, et distingua deux points noirs qui se rapprochaient, précédés d'un cavalier. Ils arrivaient très vite, et bientôt on distingua un vozok à glaces rondes, qui plongeait dans les profondes ornières du chemin, et une kibitka qui suivait, les postillons, penchés sur le cou de leurs chevaux harassés et couverts d'écume, les pressant à grands coups de fouet, puis on entendit le cor du cavalier. Mille pensées diverses traversèrent à la fois le cerveau de la jeune fille. Elle se souvint du staroste Klimm et des Français jetés dans le puits et couverts de terre, de la confession que venait de lui faire le Blanc-Russien qui avait tué par derrière un soldat affamé, de l'isba incendiée par son compère Petra. Il lui parut qu'elle aussi devait accomplir son œuvre, quelle y était contrainte tout de suite. Mais quelle œuvre ? Elle ne pouvait s'en rendre compte. « Scélérat ! scélérat ! répétait-elle mentalement, tu as foulé aux pieds ce que nous avions de plus saint et de plus cher ! Tu en répondras... » Et tout en ressentant, malgré elle, la solennité de ce moment, elle remarquait que la foule qui, naguère, recevait Napoléon avec des cris d'enthousiasme, le regardait maintenant en silence, d'un air inquiet et troublé.

Elle vit aussi avec stupéfaction que le beau major, qui était tout à l'heure menaçant et sombre, saluait maintenant de son épée le vozok qui s'arrêtait. Son

visage exprimait le dévouement le plus respectueux.

« Il a eu peur, » pensa Aurore avec un amer sourire.

Elle distingua dans la foule le bon visage triste du paysan qui lui disait tantôt : « Mon jeune barine, écoute ce que je vais te dire. »

Le traîneau s'arrêta devant l'auberge, tout contre les chevaux frais qui attendaient. « Qui est là-dedans? se demandait Aurore tremblante, le duc de Vicence ou l'empereur lui-même? » Et son regard plongeait dans la voiture. A cet instant, elle vit se dessiner derrière les glaces du vozok le visage olivâtre, les yeux mécontents de l'empereur, qu'elle reconnut aussitôt.

« Ah ! le voilà donc, ce César plébéien, « ce soldat couronné, » se dit-elle en regardant le gros maire, l'écharpe passée sur l'épaule, le regardeffaré. debout devant la portière et débitant avec force saluts quelque chose de suppliant et de piteux, dans un français non moins lamentable. La foule, derrière lui, s'était mise à genoux. Les postillons se hâtaient, autant que le permettaient leurs mains gelées, de dételer les chevaux. La nouvelle escorte, le major Lapie en tête, se rangeait bravement, en avant et en arrière des deux voitures.

— Eh ! pourquoi ne partons-nous pas ? demanda Napoléon à haute voix, mettant la tête à la portière et sans se soucier le moins du monde du maire et de son discours^a population gardait le même silence morne, les o'fiçiers s'agitaient, les postillons se mettaient en selle.

Aurore, à ce moment, se souvint de son enfance, de l'oncle Pierre, du chien poursuivi par les cris : enragé ! enragé ! « Voilà l'issue ! voilà ce qu'il me faut ! se dit-elle avec une résolution subite. Peut-on ne pas

se jeter en avant pour abattre le monstre ? Vassili, que Dieu te garde ! et moi...» Elle se signa, passa la main sous son « beshmett, » s'avança derrière ceux qui se pressaient vers la voiture et, tirant rapidement son pistolet, l'arma. Le maire criait vivat ! La foule cria aussi et se porta en avant. Aurore fit feu, un nuage de fumée l'enveloppa ; avec un insurmontable besoin de voir si le coup avait porté, elle s'élança... Mais l'escorte, sur l'ordre du major, fit demi-tour, les canons des carabines abaissés vers la foule, dans la direction d'où le coup était parti. Plusieurs coups de feu retentirent; plusieurs personnes tombèrent, et dans le nombre un pâle et maigre jeune homme en « beshmett, » celui-là même qui avait tiré sur l'empereur. Il tomba les bras en avant, la face contre terre et ne bougea plus. La foule se dispersa, épouvantée à la vue du cadavre, les uns s'enfermant dans les maisons, les autres quittant la ville en toute hâte. Le sous-officier Mosséévitch gagna les champs, où il attendit son compagnon. Ne le voyant pas revenir, il pensa qu'il avait été fait prisonnier et se réfugia dans les bois.

L'escorte, qui venait d'être remplacée, cerna l'auberge et la rue; on arrêta quelques hommes, l'aubergiste entr' autres ; on leur fit subir un interrogatoire. Les cadavres furent apportas sous l'auvent. Le meunier avait aussi été tué; à demi tournés vers Aurore, ses yeux ouverts semblaient dire :

— Mon jeune barine, écoute ce que...

Mosséévitch atteignit la forêt où Seslavine venait d'arriver avec sa troupe. Les deux partisans cernèrent la petite ville et s'en rendirent facilement maîtres. L'escorte fut faite prisonnière, et Figuner, en apprenant la mort de Kramm, jurant, maudissant le sort,

SfiK

se mordant les mains, décida aussitôt de faire passer tous ces pauvres soldats italiens par les armes. Seslavine s'y opposa, lui prouvant qu'on aurait un bien plus grand avantage à les garder prisonniers, pour apprendre d'eux quelque chose sur les intentions de l'ennemi.

— C'est ça ! Arrange toi avec eux, répondit Figuner, jusqu'à ce que d'autres tombent sur toi... Oh ! ces idéologues, ces délicats !...

— Idéologues ! En quoi ? demanda Seslavine avec emportement. Mais il vous faut toujours du

sang !

— Et vous ! vous devriez rentrer dans votre cabinet et y compiler un code de lois débonnaires, jusqu'à ce que toutes ces paperasses soient jetées au feu par le premier scélérat un peu avisé.

Seslavine allait répliquer, mais Figuner, furieux, ordonna à ses hommes de se mettre en selle, sauta sur son cheval et partit à fond de train pour aller couper la route deYilna.

Seslavine rendit la liberté à l'aubergiste, fit appeler l'adjoint du maire et, pendant que ses hommes débridaient leurs chevaux et se restauraient eux-mêmes, il fit enterrer les morts.

— As-tu entendu ? demanda un capitaine de hussards à l'aide de camp de Seslavine en sortant de l'auberge où mangeaient les officiers.

— Entendu quoi ?

Le jeune enseigne, l'ordonnance de Figuner, Kramm enfin... C'était une femme î

— Est-ce bien possible ?

— C'est comme cela. On l'a dit àSintianine d'abord, qui l'a aussitôt répété à Alexandre Nikititch.

L'aide de camp de Seslavine n'était autre que Kva*

shnine qui, depuis Krasnoë, était entré dans le corps des volontaires. Il fut frappé de ces paroles.

« Kramm ! Kramaline ! mais c'est clair comme le jour se dit-il. Comment ne l'ai-je pas deviné plus tôt ? »

Il se souvint de la promesse qu'il avait faite à Pérovsky, le jour de l'entrée des Français à Moscou, d'aller à la recherche de la maison de sa fiancée et comment, la maison une fois trouvée, le portier lui avait remis le billet de la jeune fille que, depuis, il portait toujours sur lui, afin de pouvoir, à la première rencontre, le remettre à Vassili. Douloureusement ému, il courut à l'isba où l'on avait déposé les morts, en attendant l'inhumation.

— Oui, messieurs, c'est une femme et de plus, une héroïne, disait Seslavine debout devant le corps d'Aurore. Aujourd'hui qu'elle n'est plus, il n'y a plus à en faire mystère. Sa vie, un roman, sera connue un jour. On a trouvé sur elle ce médaillon, un portrait, apparemment celui de son bien-aimé...

Les officiers regardèrent la miniature.

— Mon Dieu! s'écria Kvashnine, c'est Vassili Pérovsky !

— Qui, Vassili Pérovsky ? demanda Seslavine.

— Celui qui comme moi, au début de la guerre, a été aide de camp de Miloradovitch. Nous l'avons suivi ensemble de Borodino à Moscou. Il m'avait parlé de son amour.

— Où est-il ?

— Il a dû être arrêté comme moi, mais vit-il encore ? je n'en sais rien.

— Comment ! vous le connaissiez, dit Seslavine. Prenez ce médaillon, gardez-le et, si Pérovsky est vivant, et que vous le rencontriez un jour... Et maintenant, messieurs, achevai, partons I

Les volontaires de Seslavine prirent aussi la route de Vilna. Avant de partir, Kvashnine coupa une mèche des cheveux d'Aurore et les enferma dans le médaillon, qu'il cacha sous la doublure de son uniforme.

« Quelle rencontre ! se disait-il en suivant sous bois le détachement, et où la mort est-elle venue la prendre !... Pérovsky aurait-il jamais pu croire que sa fiancée, cette élégante de la société moscovite, qui dansait encore au printemps, aimée des siens, admirée ■de tous, viendrait finir ainsi dans une auberge de Lithuanie? Personne ne l'y connaît, personne ne la pleurera, pas une main amie ne jettera sur sa tombe inconnue une poignée de terre gelée... »

Et des larmes involontaires tombaient de ses yeux. Les cavaliers le suivaient en silence. Les sapins couverts de neige, aux grands bras étendus, lui semblaient des fantômes, et le détachement des volontaires, avec les corneilles croassant au-dessus ça et là, un interminable convoi funèbre.

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Napoléon traversa Vilna le 24 novembre, jour de mainte Catherine. Le surlendemain, jour de saint George, il franchissait la frontière, dans ce même vozok contre lequel on avait si maladroitement tiré sur lui à Oshmiany.

Cahoté sur cette route détestable, Napoléon pensait avec amertume à la proclamation pompeuse qu'il

avait lancée quelques mois auparavant, en entrant dans ce pays qu'il connaissait alors si peu. « Mes, peuples, mes alliés, mes amis, disait-il alors, la Russie est entraînée par le destin. Les descendants de Gengis-Khan nous provoquent. Tant mieux ! ne sommes-nous pas les guerriers d'Austerlitz? En avant! montrons la force de la France ! Passons le Niémen, portons les armes au cœur de la Russie ! Repoussons cette horde sauvage dans l'Asie, son ancienne patrie ! »

Repassant dans son esprit ces paroles hautaines, Napoléon silencieux haussait les épaules et fronçait les sourcils. Le spectacle de Moscou en flammes hantait son souvenir ; l'opprobre de sa fuite précipitée le poursuivait.

« Cette ville sauvage se souviendra de moi sousses cendres, » se disait-il. Il cherchait à se persuader, et à persuader les autres, qu'il avait brûlé- Moscou.

Le traîneau suivait sa route dans les marécages. Les mottes déterre, durcies par la gelée, imprimaient de telles secousses au véhicule que l'empereur fut jeté une fois contre la portière, qui s'ouvrit d'elle-même. Il eût été précipité dehors, s'il ne se fût cramponné à Caulaincourt. « Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas, » dit-il avec un sourire amer, paroles répétées à Varsovie et désormais historiques.

— Savez-vous ce que nous sommes aujourd'hui,. Caulaincourt ?

— Sire, vous êtes toujours le même, et moi votrefidèle serviteur, se hâta de répondre le duc de Vicence.

— Non, mon ami, dit Bonaparte ; nous ne sommesen ce moment que de piteux joueurs mis à la porte

par la fortune, des aventuriers décavés jusqu'à nouvelle chance.

Pendant ce temps, les débris de ces fameuses légions, naguère encore si menaçantes, mourant de faim, de froid, ne pouvant rejoindre leur empereur en fuite, cherchaient, elles aussi', à gagner la frontière. Les escadrons volants de volontaires les harcelaient sans relâche, les exterminaient sans pitié, en jubilant de leur malheur.

Dans les villes limitrophes, où les régiments et les batteries russes entraient sur les talons des Français, les fêtes se succédaient sans interruption, les soldats chantaient en chœur : « Que le tonnerre de la gloire résonne ! » Et les Juifs qui, la veille, juraient aux Français que les vivres étaient absolument épuisés, fournissaient aujourd'hui aux vainqueurs tout ce qu'ils demandaient. Dans les hôtels, les cafés, les restaurants et même les auberges, paraissaient, comme sortant de. terre, non seulement les victuailles ordinaires, mais les raffinements de la table, les vins fins et tout lé reste. Les bouchons du vin de Champagne, de la meilleure marque, venu on ne sait d'où, sautaient joyeusement ; le Schipounetz et le Tsen> lianskoe du Don, les « champagnes russes, » coulaient à flots.

Les officiers poètes, en souvenir des festins de Pétersbourg, au restaurant de Tardif, improvisaient des couplets satiriques qui se chantaient partout :

Que Tardif ajoute, — dans sa compote aux prunes, du vin de

[Madère...

— Que Bonaparte, avec son jeu de cartes, — fasse seul sa patience..

Et les soldats, de leur côté, ne restaient pas en arrière :

Il a couru toutes les forges, —Et revient sans avoir été ferré...

chantaient les cuirassiers. Et les cymbales et les tambours résonnaient. A la frontière, toute l'armée chantait une seule et même chanson :

De l'autre côté des monts et des vaux, Bonaparte, avec ses danseuses,

Cependant Moscou brûlé commençait à sortir de ses cendres... Le premier son de cloches, après un silence de cinq semaines, tinta au-dessus de l'église Pierreet-Paui... Le son, d'abord timide, puis solennel et retentissant, fut entendu de partout, et, au près et au loin,. toutes les cloches qui avaient échappé au désastre y joignirent bientôt leurs voix. Quand le révérend archevêque Augustin, entrant dans la cathédrale de l'Archange, purifiée et sanctifiée après les sacrilèges de l'ennemi, s'écria : Khristos voskressê ! le peuple, rempli d'une émotion joyeuse, entonna avec le chœur : Khristos voskressê ! Christ est ressuscité ! La nouvelle de la délivrance se répandit dans le pays comme une traînée de poudre, et la ville fut aussitôt envahie par une nuée d'ouvriers de toute espèce, charpentiers, maçons, menuisiers, suivis bientôt des petits commerçants, puis des grands. On apprit, d'après les rapports de la police, que 8000 maisons avaient été incendiées : on évaluait à 30.000 le nombre des constructions de toute sorte atteintes par le feu. Un millier de maisons seulement avaient été épargnées.

La princesse Scheleshpansky passa l'hiver à Panshino avec son arrière-petit-fils. Xénia et son mari étaient partis pour Moscou, chargés par elle défaire rebâtir sa maison sur l'emplacement vide des Etangsdes-Patriarches. A la fin de décembre, ils s'installèrent comme ils purent chez des amis dont la maison avait été épargnée, llia eut bientôt trouvé des entrepreneurs, et quoique le rouble fût tombé à un cours dérisoire, il fit commencer la construction.

Son service au Sénat n'avait pas encore été réorganisé. Les employés mettaient en ordre les dossiers et les archives qui avaient échappé à l'incendie. Les Moskovskïa vièdomostij, le principal journal de Moscou, recommencèrent à paraître régulièrement. Le comte Rostopchine rentra lui aussi, ainsi que le journaliste patriote, Serge Glinka ; puis arrivèrent les viveurs, les joueurs, les piliers de clubs, les chevaliers d'industrie, les escrocs et les bohémiennes.

Les lettres que Trapinine adressait, au sujet d'Aurore, à ses connaissances, servant dans l'armée ou dans l'état-major de Koutouzoff, demeuraient sans réponse, car les troupes russes avaient passé la frontière et étaient en Allemagne .

L'empereur Alexandre rentra à Vilna six mois, jour pour jour, après en être parti, avant l'occupation des Français.

Rostopchine, à son retour, put enfin tranquilliser llia au sujet de Pérovsky, dont on ne savait rien depuis si longtemps. Il lui apprit que le ministre de l'instruction était en correspondance avec Talleyrand et espérait connaître sous peu le sort du prisonnier, aide de camp de Miloradovitch, Vassili Pérovsky.

Rostopchine entreprit alors d'écrire un mémoire intitulé : La vérité sur l'incendie de Moscou, titre

%b% MOSCOU EN FLAMMES

que plusieurs transformèrent en celui de : La nonvérité, etc.

Au commencement du printemps de 1813, Trapinine reçut d'un de ses amis de Smolensk une lettre, dans laquelle celui-ci lui apprenait qu'ayant été récemment à Roslavl, on l'avait informé qu'un certain Charles Yaugueuse, arraché par Mme Mikèshine à un bûcher allumé par les partisans, où il allait être brûlé, et qui demeurait dans la propriété de sa libératrice, n'était autre que l'individu connu dans tout Moscou sous le nom de l'émigré Gérambeau. Celui-ci, autrefois, avait un peu appris à peindre en Italie : pour témoigner sa reconnaissance à Mme Mikèshine, malgré ses pieds gelés et l'étisie qui le minait, il avait fait le portrait de son mari, qui avait réussi à s'évader de Smolensk avant la seconde entrée de Napoléon dans cette ville. Gérambeau prétendait avoir vu Pérovsky dans Moscou le jour où les Français étaient arrivés, mais ne pouvait en dire davantage.

En trois mois, Trapinine avait réussi à faire construire une nouvelle maison, gracieuse mais en bois, •sur les fondations de l'ancienne : il s'agissait maintenant d'élever des dépendances provisoires. Il s'en allait tous les jours aux Etangs, par les routes frayées dans la neige, à travers les cours en ruine de la Bronnaïa et des rues voisines, cherchant à se représenter les édifices qui s'y trouvaient si récemment encore, et qui avaient disparu sans laisser de trace. Les traîneaux de louage glissaient, le soir, là où six mois auparavant s'élevaient de chaudes maisons confortables, où, dans les salons, tourbillonnait la danse aux sons d'une musique entraînante, où tout était insouciance et gaieté.

Là maintenant, sur ces terrains déserts, couverts de

neige, on n'entendait que les gardiens de nuit, frappant de temps à autre sur leurs planchettes pour avertir de leur présence, et les longs aboiements des chiens errants.

Le nid, vieux de sept cents ans, rassemblait petit à petit ses oiseaux envolés.

Les élégantes reparurent avec leur luxe; les hommes fréquentèrent de nouveau les clubs et les bohémiennes. On se remit à faire la cour et à se marier. Le règne des médecins, des sages-femmes, des marchands de modes et des bijoutiers recommença.

L'an 1814 venait de s'ouvrir. Yassili Pérovsky était toujours captif. D'Allemagne il avait été conduit en France. Là, les prisonniers avaient toujours été étroitement surveillés, mais lorsqu'on apprit que les alliés de l'empereur Alexandre se joignaient à l'armée russe, qui entrait en France aux. cris de : « A Paris ! à Paris ! » on fit subir maintes privations aux malheureux détenus et, pour prévenir tout rapport entre eux, on les transférait rapidement d'une ville à l'autre.

Au commencement de février, on conduisit d'Orléans à Tours le détachement de prisonniers auquel Yassili appartenait.

La colonne suivait les bords de la Loire par un temps doux et tiède, sous un ciel bleu et comme en fête. En arrivant à Beaugency, on apprit que les Russes étaient en vue d'Orléans, où ils comptaient entrer le lendemain. Pérovsky se sentit vivement troublé. On emmenait les prisonniers en toute hâte. A la sortie de la ville, il ûà part de son plan d'évasion au capitaine Soinoff, brave homme maladif qui se désolait sans trêve d'être séparé depuis bientôt deux ans de sa femme et de ses enfants. Après de longues discussions, ils se décidèrent à attendre l'heure de la

couchée et à profiter des ombres de la nuit pour s'enfuir en courant sur Orléans. A peine partis, ils rencontrèrent un pâtre auquel ils persuadèrent qu'ils appartenaient à un corps de recrues nouvellement formé, qu'ils étaient restés en arrière de leur compagnie, stationnée à Orléans, où ils le supplièrent de les conduire par les chemins les plus courts. Tout le monde, à ce moment, plaignait les conscrits de Napoléon. « Retardataires ou déserteurs, comment ne pas leur venir en aide ? » se disait le jeune homme,, en cheminant avec eux à travers les bois et les vignes. Le lendemain, à l'aube, les fuyards affamés et fatigués arrivèrent dans le voisinage d'Orléans, qu'ils entrevoyaient déjà, dans la buée du matin, avec son pont de pierre enjambant la Loire, et les réverbères des quais encore allumés. Leurs cœurs se remplirent d'une joie folle. « — Et plus loin, vous voyez, là-bas,, disait le guide en étendant la main, ce sont les bivouacs russes... Prenez garde ! » Et il les quitta.

Ils avaient à peine fait quelques pas qu'un poste français les aperçut. Ils se jetèrent à l'eau, traversèrent la rivière et disparurent dans le bois. Les vedettes, par acquit de conscience, leur envoyèrent, dans le demi-jour, quelques coups de fusil.

L'empereur Alexandre, avec ses alliés, entra enfin dans Paris qui venait de capituler. La visite de Napoléon à Moscou lui fut rendue par le tsar à Paris, dans la capitale de la France, où il fit son entrée le 10' mars, monté sur un cheval gris nommé Eclipse, qui lui avait été offert par Caulaincourt, lors de son dernier séjour à Saint-Pétersbourg comme ambassadeur.

Mais, au rebours de Bonaparte, Alexandre apportait la paix avec lui. Les Français ravis jetaient des-

roses blanches et des lis sur les pas du tsar qui suivait les boulevards, accompagné du roi de Prusse et d'une escorte somptueuse, composée d'un millier d'officiers de toutes armes et de toutes nationalités. Les spectateurs agitaient leurs mouchoirs en crian t : « Vive Alexandre ! vive les Russes ! »

« Sont-ce là les sauvages descendants de Gengis- Khan, dont on nous racontait de si épouvantables choses, se demandaient les Parisiens étonnés en admirant les beaux régiments russes ? Non, ce ne sont pas des Tartares, mais nos sauveurs... Vivent les Russes ! vive Alexandre ! à bas le tyran ! »

Cependant, les Russes menaient joyeuse vie à Paris. Les officiers couraient les théâtres, les cafés, les clubs, les soirées dansantes. Devant l'hôtel de Talleyrand, où logeait l'empereur Alexandre, la foule stationnait chaque jour, attendant, pour l'acclamer sans fin, les sorties et les rentrées du souverain, tandis qu'on entendait les appels des soldats russes et prussiens le Kto idieatt et le Wer da ?

Les Français s'étonnaient du désintéressement desvainqueurs. A l'Opéra, on montait une allégorie, le triomphe de Trajan ; à chaque pas, on faisait des ovations au gouverneur russe de Paris, le général Sacken. Le sénat se faisait gloire de prononcer la déchéance de Napoléon, et d'exiler sa famille. Tout ce qui était russe était à la mode.

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