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Moscou

Il ne suffît pas de crier à tout propos « vive la Russie » et d'arborer à nos fenêtres ce drapeau impérial où Taigle noir se déploie sur un fond d"or, drapeau que le protocole interdit et que notre enthousiasme persiste à acclamer.

Il faut connaître la Russie, et pour la connaître il conviendrait de l'avoir visitée, au moins une fois dans sa vie. Mais, y eùt-on fait dix voyages, on en n'aurait cpi'une idée incomplète si l'on n'avait pas vu Moscou. Pétersbourg n'est que le cerveau administratif de l'empire. C'est à Moscou que vibre le cœur même de la Russie. C'est là c^u'il faut aller chercher son génie, son histoire, ses légendes, ses traditions, son art national.

Le voyageur curieux d'art, d'histoire ou simplement de sensations nouvelles qui aura entrepris ce lointain, mais facile pèlerinage — trois

nuits de sleeping-car — n'aura lieu de regretter ni son temps, ni sa fatigue, ni sa dépense. Si les pages qu'on va lire provoquent chez le lecteur le désir de voir l'incomparable cité, réveillent chez lui le souvenir des impressions éprouvées, contribuent simplement à les lui faire mieux goûter, ou le consolent de n'avoir pu en jouir, l'auteur de ce petit volume

aura complètement atteint le but qu'il se propose en l'écrivant.

Franchissons d'un seul trait l'espace qui sépare Paris de JMoscou: transportons-nous par la pensée au centre de la vieille capitale, au cœur même du Kremlin , au sommet du clocher d'Ivan le Grand et jetons un coup d'o?il sur le spectacle qui se déroule à nos pieds.

Ce spectacle ne ressemble à aucun de ceux c|u'il nous a été donné de contempler en Europe. Prague, Lisbonne, Xaples, Constantinople peuvent seules rivaliser avec le panorama rj^u'offre à nos yeux étonnés l'antique capitale d'Ivan le Terrible et d'Alexis ^likhaïlovitch.

Une des tours de renceintc du I\renilin.

Autour de nous se développe toute crénelée, toute hérissée de tours, comme une place forte, l'enceinte du Kremlin. Et dans cette enceinte pullule tout un fouillis de clochers, de coupoles, dont le spectateur chercherait en vain l'étiuivalent dans ses souvenirs. A nos pieds, les trois cathédrales de l'Ascension, de l'Assomption et de l'Annonciation accroupies sous leurs dômes, tout flamboyants d'or, les palais impr^riaux. le

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Icrciu, la iT'ine des cloches éternellemcnl muette sur son piédestal de pierre, le roi des canons à jamais immol)ile sur son affût de fonte, le monument irAlexandre II et la galerie grandiose qui l'entoure, les couvents d'où monte la prière, les arsenaux, le tribunal, groupés en un désordre tout ensemble hétérogène et harmonieux dans ce triangle fatidique aux bords des eaux dormantes de la Moskva; à notre droite sur In Place Rouge, le Musée historique, la Douma, les Riady, la pagode

Quelques types de passants.

extraordinaire de Saint-Basile et derrière elle la masse colossale de la ÏMaison des enfants trouvés. Au Nord, en face de nous le cube grec du grand Théâtre et la Tour octogone de Soukharev, à l'Ouest, la lanterne ronde du Musée Dachkov, le dôme éblouissant du Sauveur, et de tous côtés les coupoles métalliques d'or ou d'argent qui étincellent comme des phares. Moscou, d'après un dicton populaire en Russie, a quarante fois quarante églises, autrement dit seize cents. Le dicton exagère. En réalité la vieille capitale compte quatre cent cinquante églises, — ce qui est déjà un beau chiffre — et vingt-quatre couvents dont quelques-uns en ont jusqu'à cinq ou six, ce qui nous donne un total d'au moins cinq cents.

Les quartiers septentrionaux de Moscou s'étalent sur des collines qui

dévalent lentement vers la Moskva. Le quartier sud situé sur la rive droite de la rivière va se perdre dans la plaine.

Ce qui fait la joie de l'œil dans ce panorama de 3Ioscou, c'est la polychromie des édifices, l'infinie variété des couleurs, coupoles d'or ou

d'argent, toits bleus ou verts, murs roses ou sang de bœuf. Xos villes occidentales n'offrent guère à l'œil que la blancheur monotone des murailles, le rouge sombre des tuiles, le gris du zinc ou de l'ardoise.

A .^loscou il semble que quelque peintre en délire ait secoué toute sa palette sur la cité.

Par-ci par-là des étangs — on en compte jusqu'à deux cents — mettent une tache glauque dans un cadre de maisons blanches. De longs boulevards plantés d'arbres déploient leurs ceintures vertes. Des villas somptueuses émergent du milieu des jardins.

Xos villes à nous, se hérissent de clochers.

Ce qui domine à Moscou ce sont les coupoles, dômes et bulbes de toute espèce et de toute taille. Sur chacune de ces proéminences étincelle la croix byzantine à doubles croisillons rattachés à leurs bases par des chaînes qui bruissent au souffle des vents et miroitent aux feux du soleil.

Costumes de paysannes.

La V'ille qui .se déploie au-dessous de nous offre à nos regards cinq régions concentriques aujourd'hui encore parfaitement distinctes, mais qui tendent de plus en plus à se confondre. La première est

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l'enceinte même du Kremlin facilement reconnaissable à ses murs crénelés, aux tours qui les flanquent, aux clochetons qui les surmontent. La seconde est le I\/fJïi;oro(I. On traduit généralement ce mot par ville chinoise ; on ne voit pas très bien ce que les Chinois ont à faire ici. On dirait d'ailleurs en Russie Kitaisky Gorod (Kitaï nom russe de la Chine est identique à notre Catha}'). Mais il ne faut pas oublier que nous sommes ici dans une région qui a longtemps subi la domination des

Un traîneau.

Tatars et dans laquelle leur langue a laissé de nombreux vestiges. Kitaï serait peut-être un ancien mot tatar qui aurait voulu dire milieu ; suivant un historien, ce mot énigmatique se rencontrerait déjà dans l'histoire de Kiev, suivant un autre, c'est le nom d'un ancien prince. Quoi qu'il en soit Kitaï ici n'a rien à voir avec la Chine. Ce Kitaï Gorod était un quartier naguère habité par les marchands étrangers, par les ambassadeurs qui venaient s'abriter à l'ombre du puissant Kremlin.

Il est entouré d'une longue muraille blanchie à la chaux, flanquée de tours qui rappellent les temps héroïciues où l'on avait sans cesse à redouter quelque surprise des Tatars, des Lithuaniens ou des Polonais. Autour du Kitaï Gorod se développe en hémicycle, l'enceinte du Biely Gorod ou

ville blanche, quartier élégant, riche, bien bâti, — je n'ose dire bien pavé — quelque chose comme notre chaussée d'Antin. Autour de cet hémic5^cle dont les deux extrémités s'appuient à la Moskva, court une ceinture de bi5ulevards plantés de tilleuls qui embaument aux derniers jours de juin. 3\oscou a encore bien plus de tilleuls que Berlin. La cjuatrième enceinte est celle du Zonliaiioï Gc/'o^/, ainsi nommé d'un mur de terre que fit construire au début du xvir siècle le premier des Romanov et qui a été remplacée par la Sadovaïa immense boulevard de plus de quinze kilomètres qui répond, si l'on veut à nos boulevards extérieurs. Enfin derrière la Sadovaïa s'étendent en éventail les divers faubourgs c|ui ne ressemblent guère à ceux des autres capitales.

Ils ont déjà la phj^sionomie des villages russes, et ces villages, on le sait, n'ont rien de commun a\-ec les nôtres. Le peuple russe est encore assez illettré, les commerçants s'efforcent de l'attirer chez eux par un luxe d'enseignes criardes qui doivent faire la fortune des peintres en bâtiments. Ici le barbier est encore dentiste et chirurgien. LTn dyptique ingénieux signale au passant cette douljle industrie. Sur le ])anneau de droite l'artiste en manches de chemise rase un jeune élégant en frac (le frac est là pour indiquer que l'établissement est bien fréquenté) ; sur le panneau de gauche le même artiste, lancette en main, pique délicatement le bras d'une dame fort élégante qui contemple rêveuse un bol de sangsues.

Le boulanger annonce son industrie par une profusion de pains de bois dont il décore la corniche de son magasin. Les merciers, drapiers, confectionneurs ne dépeignent point graphiquement leurs marchandises, ils les font crier par des commis aboyeurs qui ne vous laissent guère le plaisir des rtàneries silencieuses. L'ne industrie qui s'étale impudemment sur la rue — on la rencontre déjà en Allemagne et en Autriche, mais moins naïvement provoquante — c'est celle des marchands de cercueils. Il y en a de rouges et de bleus, de dorés ou d'argentés ; il y en a même de somptueusement capitonnés qui semblent vous inviter au sommeil éternel, cercueils neufs et défraîchis, cercueils sur mesure et de confection. Les marchands qui tiennent cet article indispensable, mais peu réjouissant, ont, je dois le reconnaître, le tact de ne point faire d'offres aux passants.

Ces passants constituent par eu.x-mêmes un spectacle intéressant pour le touriste; la Russie n'a pas encore été envahie par la monotonie du costume occidental ; c'est une joie pour les j-eux que de voir défiler sur les trottoirs de bois ou sur le pavé inégal les moujiks à longs caftans, à grandes bottes, ou chaussés de laptis en écorce de tilleuls, les femmes aux cos-

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tûmes muUic(jlores dont la taille remonte parfois jusque sous les seins, coiffées tantôt d'un fichu — notre bonnet est inconnu, — tantôt, mais bien rarement hélas 1 de ce diadème somptueux, le kakochiuk, brodé de perles fausses.

La Tour JTvan le Grand.

C'est une joie pour les ctpurs sensibles de constater la tendresse de ces bons moujiks pour les animaux, leur respect pour le pigeon — s)mibole du Saint-Esprit — qui s'ébat en liberté dans les rues les plus fréquentées sans jamais craindre qu'on porte sur lui une main homicide pour lui faire faire connaissance avec la broche ou la casserole. — la tendresse des cochers pour leurs chevaux qui sont rarement rudoyés, qui trouvent dans tous les quartiers des mangeoires confortables et sont moins souvent

que chez nous réduits à dévorer leur maigre pitance la tête enfermée dans un vilain sac.

Un trait qui nous frappe encore chez ce peuple moscovite, c'est la bonhomie de son ivresse. Certes il aime à boire et quand il a bu il roule dans le ruisseau ; mais il a le vin tendre et quand il a trop fêté la vodka ', c'est plutôt par des larmes et par des embrassements qu'il trahit son émotion; il est dévot et il ne rougit point de sa foi; ses génuflexions, ses prosternements devant le moindre sanctuaire nous offrent un spectacle édifiant au([uel nous ne sommes plus habitués dans le paj's de Voltaire; il serait de fort mauvais goût d'en rire et il pourrait en cuire au sceptique égaré sur la Place Rouge ou sur la Loubianka.

' Eau-de-vic de çrrain.

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