CHAPITRE PREMIER
— M. Joé Blanket, de Scotland Yard ! annonça l’huissier en tendant un large bristol à M. Serpier, le nouveau chef de la Sûreté. Ce Monsieur dit que c’est extrêmement urgent !
— Joé Blanket ? Ah! oui! murmura le haut fonctionnaire, les sourcils froncés. Eh bien !... faites entrer !
Fatigué par une nuit mouvementée, passée à donner la chasse à un dangereux anarchiste et à l’arrêter, M. Serpier venait brusquement de se rappeler le nom de son visiteur. Un visiteur de marque, en vérité ! Joé Blanket ! Le grand détective anglais dont les enquêtes étaient célèbres dans le monde entier, Joé Blanket, qui avait réussi à arrêter, après dix-sept mois de filature, les assassins du cousin de l’empereur du Japon, qui avait découvert les cambrioleurs de la grande bijouterie du Strand plus d’un million de livres sterling de butin ! Joé Blanket, enfin, le grand Joé Blanket.
— Il faut, décidément, que je sois rudement fatigué ! pensa M. Serpier, juste au moment où la porte de son cabinet s’ouvrait pour laisser passer un gentleman grand et maigre, à la face osseuse et rasée —- lèvres presque invisibles, nez en coupe-vent, petits yeux gris — et dont les vêtements, sobres
de coupe, sombres de nuance, annonçaient plutôt un clergyman qu’un policier.
— Enchanté monsieur Blanket, de faire votre connaissance ! assura M. Serpier, qui s’était levé. Soyez le bienvenu ici ! Je.
— Merci ! fit Joé Blanket d’une voix rauque, comme cassée. Merci! répéta-t-il. Je... je vous priai de me écouter vite. Dans dix minoutes, j'étais mort !
« C’était pour cela que j'étais venou ici... Sans céla... jé né... je n’avais jamais besoin de la police française ! Je vous priai de prendre des notes... vite... vous mé comprénez ?
Certes, M. Serpier, au cours d’une longue carrière qui de secrétaire d’un petit commissariat, l’avait fait parvenir aux hautes fonctions qu’il occupait maintenant en avait vu de toutes les couleurs. Il croyait ne plus être capable de s’étonner de rien.
Il constatait, présentement, qu’il s’était trompé. Jamais semblable situation ne s’était présentée !
Il dut faire un violent effort sur lui-même pour conserver son sang froid — et une explication s’imposa instantanément à son esprit : l’homme était fou.
— Yes ! Vous mé croyez fou ! Je né souis pas fou... Et vous allez bientôt voir que jé disais la vérité ! Je vais mourir, et si vous ne m'écoutez pas tout dé souite, vous serez la cause d’oune grande crime ! De plousieurs !
« … Et pouis, j'avais vite fini... La mort n’attendait pas! Ils m’avaient empoisonné... Poison canaque... pas de remède !
« … Vous ferez l’enquête. Je ne pouvais vous expliquer tout ! il y a un hyphenate.. un Germano-American... un...
— Oui, un Allemand naturalisé Américain! précisa M. Serpier que le ton grave de son visiteur avait convaincu.
— Yes. C’est oune grande criminel... Loui et un autre. L’autre, je ne le connaissais pas. Elle... il...
— Si vous voulez parler anglais, peut-être sera-ce mieux |! Je parle couramment votre langue, monsieur ! interrompit M. Serpier avec le plus pur accent britannique.
— Âh ! Je suis content ! fit Joé Blanket. Comme cela, je pourrai finir. Parce que mes forces s’en vont, vous savez! Avant tout, je vous demande de ne pas faire connaître ma mort... Il ne faut pas que les bandits sachent qu’ils ont réussi!
La voix du célèbre détective était maintenant tellement rauque qu’elle s’entendait à peine.
— Vous avez ma parole, monsieur ! assura M. Serpier. Mais, ne voudriez-vous pas que j'appelle un médecin ? Il y en a un pas loin... un coup de téléphone...
— Non. Laissez-moi finir, je vous prie !
— Et boire ? Peut-être avez-vous.
— Non. Laissez-moi finir ! Vous ne voyez donc pas que c’est fini ?.. Encore dix minutes, peut-être... Je ne peux déjà plus bouger les jambes !
M. Joé Blanket, qui s’était laissé tomber sur un des vastes fauteuils de cuir placés devant le bureau d’acajou du
chef de la Sûreté, désigna des yeux ses jambes étendues et inertes.
M. Serpier ne trouva rien à répondre.
— Je reprends ! fit le détective anglais.
« Il y a de cela sept mois, le croiseur britannique Jaguar, en tournée dans la Polynésie, relâcha à l’île Starbuck, un petit atoll peuplé d’une centaine de canaques.
« Là se trouvait aussi un Blanc qui fut amené à bord du Jaguar et qui, questionné par le capitaine, prétendit qu’il était le subrécargue de la goélette Margarita, laquelle se livrait au commerce des perles.
« Il ajouta que la Margarita, partie de Brisbane neuf semaines auparavant, avait visité les Îles Phœnix, Ellice et Fanning, et que, surprise par un cyclone, elle avait sombré, corps et biens, sauf, naturellement, le soi-disant naufragé qui déclara se nommer Otto Drohl, citoyen américain. (Un Allemand naturalisé, expliqua-t-il.)
« Or, Otto Drohl prétendit être arrivé dans l’île Starbuck trois jours auparavant, accroché à une planche, alors que, depuis plusieurs mois, aucun cyclone n'avait été signalé dans
la région.
«— Alors, c’est un ouragan terrible! répondit Otto Drohl en réponse à la remarque du commandant du Jaguar. Je ne suis pas marin, après tout, et ne suis pas obligé de connaître la différence entre un cyclone et un ouragan. »
« On le garda à bord du croiseur. Et on le débarqua trois semaines plus tard, à Auckland.