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« Deux jours après le débarquement d’Otto Drohl, les journaux d’Auckland - comme ceux du reste de l’Australie — annoncèrent que le trois-mâts français Anjou, arrivé la veille à San-Francisco, avait recueilli en plein océan un Canaque nommé Aéo, accroché à un tronc d'arbre et atteint d’une grave blessure -— tellement grave qu’il devait en mourir.
« Avant d’expirer, Aéo raconta qu'il faisait partie de l'équipage de la goélette Margarita. La Margarita, après avoir visité les îles Ellice et Fanning, avait relâché devant l’atoll Maiden, à une cinquantaine de milles au sud des Fanning. Les deux passagers qu’elle avait à bord avaient débarqué et étaient restés deux jours dans l’atoll. Ils s’étaient rembarqués et la goélette avait appareillé.
« Quatre jours après le départ de la Margarita de l’îlot Maiden, les marins de l'équipage, depuis le capitaine jusqu’au mousse —tous des Canaques ou des métis —
s'étaient sentis incommodés. Plusieurs avaient péri au cours de la nuit suivante. Et les survivants, qui agonisaient, avaient été achevés à coups de barre de cabestan par les deux mystérieux passagers.
« Aéo — à cause d’une maladie d’estomac -— n’avait que peu mangé. En voyant massacrer ses compagnons, il avait voulu sauter à la mer. Mais, au moment où il escaladait le bastingage, un des deux passagers lui avait brisé plusieurs côtes. Il avait pu nager, pourtant, et rencontrer cette souche à laquelle il s’était accroché. Ce qu'était devenue la Margari- {a, il ne le savait pas.
« Il ignorait également les noms des passagers.
« Deux jours après avoir été recueilli par l’Anjou, il expira. »
M. Joé Blanket s’interrompit. Il haletait. D’un violent effort, il parvint à prendre dans sa poche une petite fiole de bois, en dévissa le bouchon et en but le contenu.
— J’ai encore huit ou neuf minutes à vivre, grâce à cet antidote ! expliqua-t-il à M. Serpier, qui observa que ses yeux étaient déjà ternis par une sorte de buée.
« Je continue! murmura-t-il d’une voix légèrement plus claire.
« Vous comprenez la sensation que produisit cette nouvelle. On rechercha Otto Drohl. On ne le trouva pas. Le Jaguar fut immédiatement envoyé à l’îlot Maiden.
« Dans cet îlot - un simple atoll — habitait un vieux trader (commerçant) suédois, M. Carl Jacobsen âgé de quatrevingt trois ans. M. Jacobsen était célèbre dans toute la Poly-
nésie pour sa merveilleuse collection de perles qu’il n’avait jamais voulu vendre.
« Il séjournait depuis plus d’un demi-siècle dans l’atoll.… Sa femme, ses enfants étaient morts. Il ne lui restait plus que sa petite-fille, Julia Jacobsen, âgée de dix-huit ans ; tous deux vivaient en compagnie de quatre domestiques canaques — deux hommes et deux femmes -— et d’un couple de chiens.
«Le Jaguar arriva à l’îilot Maiden. Il siffla en vain. Un canot, envoyé à terre, trouva cinq squelettes humains, admirablement rongés par les crabes bleus, de vraies pièces d’anatomie et deux squelettes de chiens.
« Pas trace de lutte. Mais les tibias et les pieds d’un des squelettes manquaient. L’on découvrit, parmi les cocotiers
avoisinant la case, des cendres, dans lesquelles étaient enfouis des fragments d’os. Des os humains. Il ne fut pas difficile au médecin du croiseur de se rendre compte que ces os provenaient de deux pieds.
« On avait dû brûler les pieds de la créature humaine dont le squelette était incomplet. Les assassins pour dérouter les recherches, avaient coupé, à la hauteur des jarrets, les jambes calcinées.
« Inutile, de vous dire que l’on chercha en vain les perles de Carl Jacobsen.
« L’examen des cinq squelettes démontra que l’on se trouvait en présence des restes de quatre Canaques, hommes et femmes et d’un homme de race blanche. C'était ce dernier qui avait eu les jambes brûlées. L'homme ne pouvait être que Jacobsen. Mais sa petite-fille ? On la rechercha en vain. Il...
— Je me rappelle, maintenant. J’ai entendu parler de cette affaire ! s’écria M. Serpier.
— Ne m'interrompez pas, je vous prie |
«… L’on rechercha Otto Drohl... On ne le trouva pas. Et, devant l’émotion causée par cet horrible crime, je fus chargé de l'affaire.
«… Ah ! je n’irai pas jusqu’au bout !
M. Joé Blanket fit entendre un souffle rauque. M. Serpier remarqua que sa face était maintenant couleur de cendre.
Le détective fit un effort surhumain qui amena des
gouttes de sueur à ses tempes osseuses, et parvint à reprendre, d’une voix à peine perceptible :
— Je fus chargé de l’affaire... J'avais un signalement de Drohl... un homme de taille moyenne, portant beau... Je partis pour Auckland. Une longue enquête. Mon secrétaire y a péri, et je meurs.
« Enfin, j'ai réussi à trouver la piste de mon homme. J’ai pu savoir que son complice, l’homme qui était passager avec lui sur la Marsçarita, avait les perles et qu’ils devaient se rencontrer à Marseille.
« Je suis arrivé à Paris il y a trois semaines. Otto Drohl était au Gigantic Palace, avenue des Champs-Elysées, sous le nom de William Grant.
« Je l’ai guetté sous divers déguisements. Et, soudain, il a disparu - il y a de cela dix jours. Complètement disparu ! Je crois qu’il a été victime d’un guet-apens.. Je ne sais... Il est revenu hier à l’hôtel.. au Gigantic Palace, pendant que je n'étais pas là.
« Il a pris ses affaires et est parti.
— C’est lui qui vous a empoisonné ? ne put s'empêcher de questionner M. Serpier.
— Oui... Il y a vingt et un jours. C’est un poison extrait d’une algue qui vit dans les coraux... Je connais : vingt et un jours après en avoir absorbé... on meurt !
« Écoutez ! William Grant avait loué un coffre-fort... un compartiment... au Crédit Européen... Il y est allé avanthier. et après, je crois qu'il a été assassiné.
— Par son complice ?
— Non, par d’autres... Je.
— Mais, puisque vous saviez que vous aviez absorbé ce poison, pourquoi n’avoir pas aussitôt pris Vos mesures pour faire connaître... commença M. Serpier.
— Ce n’est que tout à l’heure, à certains symptômes, que j'ai compris que l’on m’avait fait boire le poison et je me suis souvenu de... de... ah !... C’est. c’est... fi... ni...
Joé Blanket haleta plus fortement. Ses bras frémirent, sa tête retomba mollement sur le dossier rembourré du fauteuil, ses yeux se révulsèrent, sa bouche s’ouvrit et ne se referma pas.
— Tonnerre! s’écria, malgré lui, M.Serpier qui, jusqu'alors, avait conservé des doutes.
Le timbre de l’appareil téléphonique posé sur son bureau crépita. Le chef de la Sûreté tressaillit violemment, et, d’un
geste machinal, empoigna le récepteur et le colla à son oreille :
— Mister Serpier ? fit une voix avec un fort accent anglais. C’est bien M. Serpier, chef de la.
— Eh oui ! Qu'est-ce que c’est ? grommela le haut fonctionnaire dont l’énervement était à son comble.
Il faillit lâcher l’appareil en entendant ces mots :
— C’est M. Joé Blanket, de Scotland Yard, qui vous parle !
* + = 2 $ hi
M. Octave Serpier, — après être resté ahuri pendant une seconde à peine : mais certaines secondes sont fort longues, — se ressaisit :
— M. Joé Blanket ? répéta-t-il en affermissant sa voix et en lançant un regard oblique vers le corps inerte de son mystérieux visiteur. Très bien. Je vous écoute, monsieur.
— Je vous demanderai de me recevoir sans me faire attendre, monsieur le chef de la Sûreté ! expliqua la voix. J’ai des raisons pour croire que je suis suivi. Et il faut absolument que je vous parle !
— Vous pouvez peut-être le faire tout de suite ? observa M. Serpier.
— Non. Il vaut mieux que je sois dans votre cabinet. Je ne suis pas certain, en ce moment, de n'être pas écouté |
« Dans dix minutes, je serai dans votre antichambre. Votre huissier me reconnaîtra à ce que, en donnant mon nom, je tirerai un mouchoir rouge de ma poche ! Un mouchoir rouge !
— Oui, rouge : pas bleu ! grommela le chef de la Sûreté, agacé.
— Plaît-il ?
— Rien. Vous sortirez un mouchoir rouge de votre poche ! C’est entendu ! fit M. Serpier. Je vous attends !
— Dans dix minutes je serai devant vous. À tout à l’heure, monsieur le chef de la Sûreté.
— C’est cela ! fit M. Serpier en raccrochant le récepteur d’un geste sec.
Son visiteur était toujours dans le fauteuil, dans la position qu'il occupait lorsqu'il avait perdu connaissance.
M. Serpier courut vers lui :
— Mort ! murmura-t-il après un bref examen. Voyons un peu !
Rapidement le haut fonctionnaire fouilla les habits du mystérieux défunt. Il n’y trouva qu’un mouchoir sans initiales, une bonbonnière d’argent munie d’un couvercle à ressort, qui s’ouvrait sur une simple pression. La boîte contenait une poudre rougeâtre en laquelle M. Serpier reconnut instantanément du poivre de Cayenne additionné à de la poudre de
piment. (Avec une pincée de cet ingrédient, rien de plus facile que d’aveugler l’adversaire le plus déterminé.)
Dans une poche intérieure du gilet du mort, il y avait un portefeuille. M. Serpier l’ouvrit et en retira un billet d’une livre sterling et dix-sept billets de cent francs, plus une feuille de fort papier, de nuance jaunâtre, et sur lequel étaient tracés les signes suivants :
Se = © M ae NT Re # M. Serpier ouvrit des yeux larges comme des assiettes :
— Ce sera drôle jusqu’au bout ! maugréa-t-il. On dirait des dessins d’enfants.. non, plutôt de ces croquis servant à apprendre à dessiner sans fatigue. On fait un huit, on y ajoute six traits, deux points, et l’on a une guêpe... avec de la bonne volonté, bien entendu... Hum ? Enfin, nous verrons cela.
Le chef de la Sûreté continua ses recherches. Il ne trouva plus rien.
Pas le moindre papier d’identité, aucun objet pouvant permettre d’identifier le mystérieux personnage. Le nom du chapelier avait été arraché du melon dont était coiffé le défunt. Aucun nom sur les boutons de ses vêtements, rien qui pût faire deviner qui les avait faits.
— C’est du drap anglais, en tout cas, et mon gaillard est certainement un Anglais ! murmura M. Serpier qui alla appuyer sur le bouton d'ivoire encastré dans son bureau.
M. Bougenais, son secrétaire particulier, apparut :
— Il faut appeler le docteur Raphard ! fit le haut fonctionnaire. Il nous dira de quoi est mort ce paroiïissien qui prétendait s’appeler…
M. Serpier s’interrompit. L’on frappait à la porte de son cabinet.
— Entrez ! cria-t-il.
— C’est un M. Thompkins qui dit être attendu par Monsieur le chef de la Sûreté ! fit le planton en franchissant le seuil.
— Il avait un mouchoir rouge à la main ? questionna M. Serpier.
— Oui, chef ! fit le planton, étonné de la question.
— Faites entrer ! Tout de suite ! ordonna M. Serpier qui, se tournant vers son secrétaire, expliqua :
— Le mouchoir rouge est un signe de reconnaissance. Restez, Bougenais, vous n'êtes pas de trop !
La porte se rouvrit.
M. Serpier fronça les sourcils. L'homme qui entrait était exactement vêtu comme le mort. Il était légèrement plus grand et moins maigre que lui; mais, de loin, avec un peu d’inattention, l’on eût pu s’y méprendre.
— Monsieur Joé Blanket ? fit M. Serpier en regardant fixement son visiteur.
— Oui ! répondit ce dernier après avoir jeté autour de lui un regard méfiant et investigateur.
— Monsieur est mon secrétaire. Vous n’avez rien à redouter de lui ! reprit le chef de la Sûreté. Et, sans doute, connaissez-vous l’homme qui est là ?
Ce disant, M. Serpier, du geste, désignaïit le cadavre affalé sur le fauteuil de cuir.
M. Thompkins, Joé Blanket - ou quel qu’il fût —- s’approcha du mort :
— Je ne le connais pas ! dit-il d’une voix calme où perçait un léger accent britannique. Oh ! Mais très curieux ! observa-t-il aussitôt. Ce gentl... ce monsieur est habillé exactement comme moi |
— En effet ! Et c’est pourquoi je vous ai demandé si vous le connaissiez ! fit M. Serpier. Ce Monsieur, qui est de vos compatriotes, a été terrassé par une attaque dans mon cabinet, juste au moment où vous me téléphoniez.
— Et vous l’avez aussitôt fouillé ? observa l'Anglais. Très expéditif. Vous avez raison : il faut toujours se hâter, car.
— Puis-je connaître le motif de votre visite ? interrompit le chef de la Sûreté. Vous comprenez que je sois assez pressé, surtout avec ce cadavre ici !
— Je comprends ! Je recherche un pirate-assassinvoleur, qui se fait appeler Otto Drohl et William Grant, et qui, après avoir assassiné au moins cinq personnes dans un îlot de la Polynésie, est arrivé à Paris il y a quelques jours et est descendu au Gigantic Palace.
« En ce moment, il a disparu. J’ai tout lieu de croire qu’il a été assassiné, car toutes les recherches faites par mes camarades de la police anglaise, aussi bien que par moi, n’ont
donné aucun résultat. Deux de mes hommes, le brigadier Hebster et le détective Calcott, des hommes éprouvés autant qu’expérimentés, n’ont plus reparu. Ce qui me fait croire qu’ils sont morts.
— Pardon, mais pourquoi n’avoir pas averti la police française ? interrompit M. Serpier.
— Tout simplement parce que nous n’avons, somme toute, aucune preuve contre cet homme. Des présomptions très fortes pèsent sur lui, et c’est tout. C’est pourquoi nous le filons depuis plusieurs mois.
« Il a tué pour voler des perles. Mais il n’a encore vendu aucune de ces perles. C’est un complice qui les a.
« Nous avons inutilement essayé de savoir qui était ce complice. Nous avons intercepté la correspondance de ce Grant-Drohl, mais sans rien y trouver de concluant.
« Maintenant, à la suite de la disparition de mes hommes, je viens vous prier, monsieur le chef de la Sûreté, de bien vouloir vous occuper de l'affaire.
— Je relève de mes supérieurs. Il vous faut, avant tout, porter plainte devant le procureur de la République, qui verra la suite à donner à l’affaire.
— Je vais porter ma plainte en sortant d’ici. En tout cas, si je péris… — Si vous périssez ?
— Oui. J’ai tout lieu de croire que ma vie est menacée. J’ai déjà échappé deux fois à l’empoisonnement. Il y a trois semaines, l’auto dans laquelle je me trouvais a été presque télescopée par une autre voiture qui s’est enfuie, et le chauf-
feur qui me conduisait ne m’a pas caché que l’abordage avait été voulu.
«On m’a envoyé une lettre chargée d’explosif, qui n’a pas sauté parce qu’elle avait été mouillée. Un simple hasard.. et j'ai la sensation que je suis suivi !
Le grand détective anglais soupira. Évidemment, il était sincère.
— Vous ne vous doutez pas de la personnalité de ce cadavre ? questionna M. Serpier en désignant le corps inerte toujours étendu sur le fauteuil de cuir.
— Non ! Pourquoi ?
— Cet homme est venu ici il y a moins d’une demiheure. Il m’a tenu les mêmes propos que vous. Il m’a dit se
nommer Joé Blanket ; il m’a expliqué qu’il poursuivait Otto Drohl, il m'a même donné des détails que je vais vous faire connaître, et, enfin, il m’a déclaré qu'ayant été empoisonné par les complices d'Otto Drohl ou par Otto Drohl lui-même, il allait mourir. Et il est mort ! Laissez-moi finir.
Et le chef de la Sûreté, d’une voix posée, répéta le récit que lui avait fait le défunt.
— J'ai trouvé sur lui ce portefeuille, cette boîte à poivre, et ce papier ! Qu’en pensez-vous ?
Tout en parlant, M. Serpier avait tendu à Joé Blanket le mystérieux papier extrait du portefeuille du mort.
— Une minute ! fit le détective britannique, très calme. D'abord, que je vous montre mes papiers de légitimation, mon passeport, ma carte d’identité avec mes empreintes. Vous auriez dû demander tout cela à cet homme, monsieur le chef de la Sûreté, vous auriez...
— C’est vrai. Mais j'ai été troublé par l’annonce que m’a fait cet individu, lorsqu'il m’a déclaré qu'il allait mourir. Au surplus, il ne mentait pas : il est mort !
« Et puis, vous savez comme moi que des papiers ne sont pas toujours une preuve. On en fabrique de faux, très bien imités — surtout en Angleterre — et je n’avais aucune raison de suspecter cet homme !
« … Vos papiers sont en règle, à ce que je vois. Merci !
Sans mot dire, l’Anglais replaça dans son portefeuille les documents qu’il venait de soumettre à M. Serpier.
Puis, ayant pris le bizarre papier, il le regarda longuement :
— On dirait du chaldéen... du moabite... une écriture orientale ? murmura-t-il. J’ai vu des grimoires dans ce genre, à Londres, à la suite de l’assassinat d’un receleur syrien. Il faudrait soumettre cela à un savant orientaliste.
— Sans doute. Mais que pensez-vous de tout cela ? De cet homme qui connaît l’affaire aussi bien que vous, qui fait le même récit que vous, qui éprouve les mêmes craintes que vous, et plus justifiées, heureusement pour vous !
— Je ne pense rien ! Il faut tout admettre. C’est peutêtre un maudit détective privé, qui, pour une raison que nous ne connaissons pas, s’est occupé de l’histoire. Il se peut que ce Carl Jacobsen ait des parents. D’ailleurs sa petite-fille Julia n’a pas été retrouvée, ni morte, ni vivante. J’avais même indiqué de chercher de ce côté. On n’a rien trouvé |
— Et cet Otto Drohl - ou quel que soit son nom - que pensez-vous qu’il soit devenu ? Il paraît qu’il a un coffre au Crédit Européen.
— Oui. Et un au Comptoir Général. J’y suis allé ce matin. On n’a pas voulu me dire quand Otto Drohl était venu pour la dernière fois.
— Je vais le savoir tout de suite ! fit M. Serpier. Le sousdirecteur est un de mes amis, et j’ai eu quelques occasions de rendre service à l’établissement, au sujet d’une affaire de faux. Attendez un instant !
Le chef de la Sûreté atteignit son appareil téléphonique. En quelques instants, il eut demandé et obtenu la communication avec le sous-directeur du Comptoir Général.
Il dut cependant, avant d’être renseigné, attendre une dizaine de minutes, le temps nécessaire pour que le banquier eût questionné les services compétents.
— Hé bien, c’est fort ! grommela soudain M. Serpier en raccrochant le récepteur.
M. Garchan, le sous-directeur du Comptoir Général, me raconte que M. William Grant sort de chez lui, il y a dix minutes à peine — juste pendant que je lui téléphonais, au point que le gardien de la porte du caveau des coffres lui a couru après dans le hall. Mais trop tard... Il a filé dans une auto !
Joé Blanket ne s’était pas ému :
— Qu'importe que notre homme ait filé! dit-il. Sans doute le retrouverons-nous. Ce n’est pas lui que je recherche, pour le moment ; ce sont des preuves, une preuve, de sa culpabilité !
— Nous allons toujours essayer de savoir qui est l'assassin de l’homme qui est ici ! observa M. Serpier.
— S'il ne s’est pas lui-même empoisonné !
— Dans quel but ?
— C’est ce que je me demande ! fit l’Anglais.
— Il faudrait aussi connaître son rôle exact dans toute cette histoire.
« Mais n’embrouillons pas une affaire déjà trop embrouillée. Si nous réussissons à connaître la cause de la mort de cet homme, un grand pas sera fait. Nous avons un document : ce papier. Il n’existe rien d’indéchiffrable, surtout avec les méthodes actuelles. Le cryptogramme le plus compliqué possède une clé et est écrit suivant un système que l’on finit toujours par découvrir.
« Mais laissons cela pour le moment.
« Je vais me permettre, monsieur Blanket, de vous interroger ! Cela me paraît indispensable !
— M'interroger ?
— Oui, au sujet de votre filature. Vous voudrez bien m'indiquer comment vous avez retrouvé cet Otto Drohl - je lui conserve ce nom pour la facilité de notre conversation. Car, enfin, j'imagine que le personnage a essayé de faire perdre sa trace, surtout lorsqu'il a appris par les journaux que le Jaguar avait découvert les cadavres de ses victimes !
— Pas du tout ! Otto Drohl, qui se trouvait à Londres, six semaines après la découverte, se rendit lui-même à Scotland- Yard et protesta véhémentement contre les insinuations parues à son sujet.
« Il déclara que le matelot Aéo était un mauvais garnement, une forte tête, et que lui, Otto Drohl, avait été obligé, de concert avec le capitaine, de mettre Aéo aux fers à plusieurs reprises, pour insubordination. C’était pourquoi le Canaque, avant de mourir, avait voulu se venger en racontant une histoire mensongère. Et Otto Drohl expliqua qu’en effet la Margarita avait relâché à l’îilot Maiden pour faire de l’eau, une circonstance sans intérêt qu’il n’avait pas cru devoir signaler, et qui, en effet, n’aurait eu aucune espèce d’importance sans la découverte des cadavres faite par le Jaguar. Quant à la blessure d’Aéo, Otto Drohl déclara l’ignorer.
« Otto Drohl fut arrêté, interrogé et relâché. Il n’y avait aucune preuve contre lui. Aéo, l’unique accusateur, était mort, et rien ne prouvait absolument qu'il eût dit la vérité. Cependant, si les preuves juridiques manquaient, les preuves morales abondaient. Nous sûmes que le prétendu Otto Drohl avait longtemps habité la Polynésie ; à Suva, dans les îles Fidji, il avait laissé de nombreuses dettes. Aux îles Salomon, il avait fait de la prison pour vol. Et, circonstance aggra-
vante, il avait relâché à plusieurs reprises, quelques mois
avant le crime, à l’îlot Maiden, alors qu’il était passager à bord d’une goélette américaine, l’ Albatros.
« Comme je vous l’ai dit, la justice anglaise résolut de surveiller l’individu et de réunir des preuves contre lui. Je reçus ordre de ne pas perdre Otto Drohl de vue, afin de pouvoir lui mettre la main au collet dès que sa culpabilité serait prouvée... Je le suivis. Je le filai. Mais je ne pus rien trouver contre lui et deux de mes hommes disparurent. Je faillis, à plusieurs reprises, être tué... Mais aucun résultat.
peu
« Et, maintenant, mon homme s’est volatilisé ! Mon aide, le détective Harrisson, a reçu l’ordre de ne pas le perdre de vue... Mais Harrisson vit-il encore seulement ? Moi-même, j'ai eu à différentes reprises, aujourd’hui, la sensation que j'étais suivi par plusieurs personnages différents.
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Joé Blanket se tut.
M. Serpier ne répondit pas tout de suite.
— Qu'en pensez-vous, Bougenais ? demanda-t-il enfin en se tournant vers son secrétaire.
— Si M. Blanket pouvait avoir une entrevue avec le détective Harrisson, peut-être serions-nous renseignés ? En tout cas, l’autopsie du corps qui est là et le déchiffrage du grimoire que nous avons trouvé sur lui nous fourniront peutêtre d’utiles indices ?
— Mettons les choses au point ! conclut M. Serpier. Tout d’abord, monsieur Blanket, vous allez déposer votre plainte contre inconnu, au sujet de la disparition de vos deux détectives. Cela nous donnera la possibilité d’agir.
« De mon côté je vais établir mon rapport, tant au sujet de vos déclarations que vous aurez à répéter au juge d'instruction, que de la mort de l'individu qui est là, et sur qui, n’est-ce pas, vous n’avez aucune espèce de renseignement ?
— Aucun ! C’est la première fois, je pense, que je vois cet homme ! Je vais essayer de prévenir Harrisson. Peut-être pourra-t-il nous fournir quelque indice.
— C’est cela. Et je vais m'occuper de faire transporter cet homme à la Morgue à fin d’autopsie et de faire déchiffrer ce papier. « Téléphonez-moi ou venez me voir, dès que vous aurez quelque chose de nouveau, monsieur Blanket ! Je vais aussi faire interroger le personnel des banques où cet Otto Drohl-William-Grant avait des coffres ou des dépôts. « Où habitez-vous, présentement ?
— Nulle part ! Je change chaque soir d’hôtel !
— Où allez-vous descendre, aujourd’hui ?
— J'ai pensé à l'hôtel du Grand-Connétable, sur le boulevard des Italiens... Je veux, autant que possible, ne pas attirer l’attention !
— Bien. Demain vous me ferez savoir votre nouveau gîte, bien que j'estime votre précaution enfantine ; car, si vous êtes suivi, il ne vous servira de rien de changer d’hôtel !
— Si. Car mes ennemis n’auront pas le temps de machiner quelque chose ! observa l’Anglais.
— Cela vous regarde !... Et comment correspondez-vous avec vos hommes ?
— Par le moyen du Grand Journal, aux annonces, quand ce n’est pas pressé. Et, trois fois par jour, je me rends dans certains cafés, à des heures fixées d'avance, et où mes hommes peuvent me téléphoner.
— Une dernière question ! À combien évalue-t-on les perles volées à Karl Jacobsen ?
— Oh! l’on n’a guère de renseignements à ce sujet... j'entends des renseignements précis ! Mais plusieurs capitaines de navires, qui ont vu la collection du vieux Suédois, assurent qu’elle vaut plus d’un million de livres sterling !.… au moins |
« Et, naturellement, nous avons fait des enquêtes sur les principaux lots de perles fines présentés sur les marchés des pierres précieuses depuis plusieurs mois. Nous avons ainsi acquis la certitude que les perles de Carl Jacobsen n'avaient encore été l’objet d’aucun trafic.
— Du moins, n’avaient pas été présentées sur le marché ; mais rien ne dit qu’elles n’ont pas été vendues à un né-
gociant plus ou moins scrupuleux, qui attend le moment de les placer sans attirer l’attention ! observa M. Serpier.
— Exact.
— Eh bien, monsieur Blanket, je ne vous retiens plus. Déposez votre plainte et venez me voir ici demain matin ! conclut le chef de la Sûreté.
Le détective britannique s’inclina. Deux poignées de mains, une à M. Serpier, l’autre à son secrétaire, et il sortit.
La porte capitonnée s’était à peine refermée sur lui que le chef de la Sûreté bondissant vers son bureau, saisit le récepteur de l’appareil téléphonique communiquant avec les différents services de la police :
— AIÏl6 ? Le bureau des Recherches ? C’est le chef, qui parle !.. Dites à Corfe de suivre un individu qui vient de sortir de mon bureau : grand, maigre, visage osseux, yeux gris, vêtu d’un complet bleu marine et coiffé d’un melon. Ne pas le perdre de vue et me téléphoner au moment propice !
« C’est vous, Corfe ? Vous avez compris ? Très bien. Et attention : l’Anglais, car c’est un Anglais, se plaint lui-même d’être suivi. Observer ses suiveurs, s’il y a lieu. Allez !
M. Serpier raccrocha l’appareil.
— Après tout, qui me dit que celui-là, de Blanket, soit le vrai |! murmura-t-il à l’adresse, de son secrétaire. Enfin, nous verrons |!
« Vous allez faire transporter ce cadavre à l'institut médico-légal, cependant que je ferai mon rapport aux fins d’autopsie. Et nous verrons à faire traduire ce rébus !
« Déjà onze heures ! Dépêchons !
M. Bougenais s’empressa.
En quelques minutes, toute trace du drame eut disparu. Le corps de l'inconnu, descendu dans une automobile d’ambulance, fut dirigé sur la Morgue.
Le chef de la Sûreté, ayant hâtivement rédigé un rapport sur ce qui venait de se passer, le fit porter au procureur de la République, accompagné du papier portant les bizarres caractères et des menus objets trouvés dans les vêtements du prétendu Joé Blanket.
Un peu avant six heures du soir, il reçut un coup de téléphone de l’inspecteur Corfe, et apprit ainsi que M. Joé Blanket s’était rendu dans un hôtel des grands boulevards où il était resté pendant toute la journée, et où il était encore.
Sans doute attendait-il la nuit pour sortir, craignant d’être l’objet de quelque guet-apens ?
Corfe reçut l’ordre de continuer sa filature.
M. Octave Serpier, vers sept heures du soir, quitta le quai des Orfèvres pour regagner son appartement du boulevard Magenta.
Il avait à peine fait quelques pas, que son secrétaire particulier le rejoignit.
M. Bougenais était tête nue. Il haletait.
— Qu'est-ce que c’est ? grommela le chef de la Sûreté, en se retournant.
— ÂAh ! patron ! Quelle affaire !
— Moins haut, s’il vous plaît ! et rentrons ! fit M. Serpier, toujours calme. Je vous écoute !
— Eh bien, patron, c’est l’inspecteur Corfe qui vient de téléphoner !
« Il a suivi M. Joé Blanket, lequel est sorti de son hôtel il y a une demi heure. Il a pris un taxi ; Corfe a pris une voiture lui aussi.
«Il a vu le taxi de Joé Blanket s’arrêter devant la Morgue. Joé Blanket en est descendu et est entré... Corfe qui, naturellement, avait fait arrêter sa voiture à une centaine de mètres plus loin, a vu Joé Blanket ressortir et courir comme un fou vers son taxi.
— Son taxi ? Lequel ? Le sien ou celui de Corfe ? interrompit M. Serpier qui aimait la précision.
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— Celui de Corfe, patron ! Joé Blanket en a ouvert la portière et s’est écrié.
— Venez vite, monsieur Corfe ! On a enlevé le corps de l’homme que vous aviez fait porter ici !
« Corfe a été tellement suffoqué de s’entendre ainsi interpeller, qu’il a machinalement suivi l'Anglais. Et c'était vrai ! On a enlevé le corps de notre pèlerin, chef !
« Corfe va venir donner des explications. Il m’a seulement dit que M. Joé Blanket l’avait quitté en prétendant qu’il avait une idée et qu’il suivait une piste.
« Et Corfe est venu téléphoner. Il en est route pour nous rejoindre ! »
Bougenaiïis se tut.
M. Serpier l’imita. Il ne trouvait rien à dire, ou plutôt il commençait à se demander s’il n’était pas l’objet d’une immense mystification. Mais la pensée du mort, qui était véritablement mort lui fit chasser cette idée aussitôt conçue.
Ayant regagné son cabinet, il attendit.
Moins de cinq minutes plus tard, l’inspecteur Corfe arriva.
C’était un homme de taille moyenne, doué d’une force herculéenne. Natif de Clermont-Ferrand, Jérôme Corfe possédait une énergie et une ténacité véritablement auvergnates.
— Vous voilà ? fit M. Serpier. Vous auriez dû m’amener l'Anglais ! Je vous avais dit de ne pas le quitter !
— Ah ! chef ! il m’a glissé entre les mains ! Comme nous sortions de la Morgue, il s’est brusquement écrié : « J’ai une idée ! » Et il a filé. Il faisait nuit, et un brouillard épais régnait sur le quai. Mon homme a disparu presque instantanément.
— Dites qu'il a été plus fin que vous. Passons. Expliquez-moi par le menu ce qui s’est passé |
— Eh bien, chef, en sortant de l’hôtel, Joé Blanket a appelé un taxi, il était six heures dix à l’horloge pneumatique.
— ÂArrivez en au moment où l’Anglais est sorti de la Morgue et s’est dirigé vers votre taxi !
— Ah oui! Ah! je peux dire qu’il m'en a bouché un coin ! Je croyais bien qu’il ne se doutait de rien ! C’est un type rudement fort, grommela Corfe, une rancune dans la Voix.
M. Serpier était de fort méchante humeur :
— Dire de quelqu'un qu’il est rudement fort, signifie que l’on est soi-même rudement faible ! grommela-t-il. Enfin, continuez, Corfe !
— Ah ! chef! J’ai pourtant fait de mon mieux !... Donc, j'étais agenouillé dans mon taxi, l’œil collé à la petite lucarne du fond, à travers laquelle je ne perdais pas de vue la porte de la Morgue, lorsque je vois mon Anglais sortir. Mais, au lieu de se diriger vers sa voiture, il court vers mon taxi.
« D'abord, je pense qu’il se trompe. Mais non ! Il ouvre ma portière et me crie :
— Mister Corfe ! L'homme... qui portait mon nom... on l’a enlevé !
« Moi, je suis tellement étonné que je ne songe pas à luidemander comment il a pu deviner que j'étais dans le taxi. Je saute sur le trottoir; je suis l’Anglais... Je rentre à la Morgue... J’aperçois Clément, le concierge. Je lui demande ce qui s’est passé :
«— Mais rien du tout, monsieur Corfe ! me répondit-il. C’est cet Anglais qui veut voir le type qu’on a apporté de la Préfecture ce matin, pour l’autopsie. Il n’est plus ici. Un fourgon mortuaire est venu le chercher avec un permis
d’inhumer en règle et une note du substitut du procureur, et cela juste au moment où l’on allait pratiquer l’autopsie. Fallait voir la tête du docteur Fraudet ! Moi, je l’ai laissé partir ! Voilà ! »
« Je me fis montrer la note du Parquet ; elle était en règle, mais portait une signature qui n’était pas celle du substitut. Un faux, enfin. En tous cas, le corps, il était loin !
« Je sortis. Je téléphonaiï au Parquet. L’on me confirma qu'aucune note n'avait été envoyée. Ah ! j'oubliais de vous dire qu’en sortant de la Morgue, Joé Blanket m'avait filé entre les mains.
— Si, vous nous l’avez déjà dit ! maugréa M. Serpier.
— Âh oui ! Eh bien, après avoir téléphoné au Parquet, je téléphonaiï ici... Et voilà !
— Et voilà ! répéta M. Serpier, ironique. Du beau travail, vraiment |! Je regrette de vous le dire, mon garçon, mais, si vous ne vous réhabilitez pas prochainement, je ne donne pas deux sous de votre avenir chez nous !
— Chef, donnez-moi l'affaire ! Vous verrez que je rattraperai l’Anglais.. et les autres !
M. Serpier ne répondit pas tout de suite. Il savait que Corfe était un de ses meilleurs agents et était bien décidé à lui laisser la mission de retrouver Joé Blanket, mais il voulait que la leçon lui profitât.
Corfe, son chapeau en main, attendait l’arrêt, comme un écolier pris en faute.
— Je veux vous faire confiance, mon garçon ! répondit enfin M. Serpier. Tâchez de ne pas me le faire regretter.
« Pour commencer, je vais vous confier ce que nous savons sur l’Anglais et sur l’affaire qui l’a amené ici.
« C’est assez compliqué... d’autant plus compliqué que le cadavre a disparu. Ecoutez-moi bien, et demandez-moi des explications si je ne suis pas suffisamment clair !
Et le chef de la Sûreté, posément, fit le récit de la visite du premier Joé Blanket, de ses explications, de sa mort, de l’arrivée du second et ce qui s’en était suivi.
— Votre avis sur tout cela ? termina M. Serpier.
— Je me demande, chef, si les deux Blanket, le mort et le vivant, n’étaient pas d'accord... et même s'ils ne sont pas complices avec cet Otto Drohl. Ils se sont peut-être disputés. Otto Drohl en a empoisonné un qui voulait le dénoncer et qui était associé avec l’autre.
— Du roman, tout cela! Ne vous emballez pas.
L’imagination ne vaut rien dans notre métier ! fit M. Serpier. Comment allez-vous commencer ?
— Mais, chef, par rechercher Otto Drohl. C’est le seul sur qui nous ayons des précisions. Il est allé au Comptoir Général ce matin. J’ai son signalement... C’est quelque chose ! Et puis j'irai au Gigantic Palace.
— Agissez au mieux et distinguez-vous ! conclut le chef de la Sûreté. Bougenais, vous ferez le nécessaire pour prévenir les services compétents : je vais dîner et je reviens !
« Et vous, Corfe, bonne chance !
— Je l’espère, chef! fit l’inspecteur qui, sur ces mots, prit congé des deux hommes.
Une brume glaciale flottait sur le quai des Orfèvres lorsque Jérôme Corfe y arriva. À pas rapides, il se dirigea vers la place Saint-Michel, dans le but d’aller tout simplement dîner. Pour l'instant, il ne pouvait rien. Il fallait attendre le lendemain.
Assis devant une petite table, dans un bouillon populaire, Corfe réfléchit.
Il avait demandé à être chargé de retrouver Joé Blanket et Otto Drohl dans le but de faire briller ses talents — qui étaient incontestables, —- et, surtout, pour faire oublier sa conduite maladroite envers Joé Blanket.
Maintenant qu’il avait repris son sang-froid, il ne se dissimulait pas toutes les difficultés de sa tâche.
Il n’avait pour ainsi dire aucun fil conducteur. Rien qu’un vague signalement de cet Otto Drohl, lequel, c'était certain, devait avoir vidé ses coffres-forts et ne remettrait plus jamais les pieds ni au Comptoir Général, ni dans aucune banque parisienne. Peut-être avait-il déjà passé la frontière !
— Allons doucement ! pensa-t-il tout en mangeant avec une sage lenteur. Le deuxième Blanket a assuré qu’il ne connaissait pas le premier qui, pourtant, lui ressemblait et portait les mêmes vêtements que lui. Tous deux ont fait le même récit. Preuve que, s’ils ne se connaissent pas, du moins, ont-ils des connaissances communes |!
« Autre chose : Joé Blanket - le vivant — a dû guetter ma sortie dans le taxi où il se trouvait. Sans cela il n’eût pu deviner que je le suivais.. Et comment connaît-il mon nom ? Aurait-il des complices à la Sûreté ? Ou m'’aurait-il déjà vu ? Mais où ? Quand ?
« Hum ! Si Blanket n’est pas contre nous, il n’est pas avec nous |! Pourtant personne ne l’obligeait à venir à moi! Il a dû, lui aussi, être surpris de la disparition du corps de son homonyme ? Mais pourquoi s’est-il enfui ?
Toutes ces questions, Jérôme Corfe se les posa mille et mille fois. Il les tourna et retourna dans sa tête sans leur trouver de réponse.
Il acheva son dîner et sortit. Maintenant, il pleuvait.
Corfe descendit dans le métropolitain et regagna son petit appartement de la rue Nollet. Il ne dormit guère, et le lendemain, à l’aube, fut debout.
Ayant revêtu un costume de cheviote et un ulster à carreaux, coiffé une casquette de voyage, il sortit, et alla déjeuner dans une crémerie de la place Clichy.
Un taxi, dans lequel il monta, le conduisit au siège central du Comptoir Général.
Sous le prétexte de se faire délivrer une lettre de crédit, Corfe demanda à être introduit auprès de M. Garchan, le sous-directeur, à qui, une fois en tête à tête, il se fit connaître :
— Je désirerais savoir depuis quand M. William Grant avait un coffre chez vous, quelle adresse il a donnée, et quelles références il a produites.
— Très facile ! fit M. Garchan.
Il sonna, se fit apporter la fiche réglementaire où étaient consignés les renseignements fournis par le titulaire de chaque coffre.
— Coffre 1647, compartiment numéro 11, dit-il, au nom de M. William Grant, citoyen américain, porteur d’une lettre de crédit de la Milwaukee and Michigan Banking Corporation, d’un montant de sept mille dollars. M. William Grant est porté comme habitant le Gigantic Palace. Le coffre est loué pour un an |
— M. Grant n’avait pas de compte chez vous ?
— Non. Il a touché sa lettre de crédit aussitôt son arrivée. C’est moi-même, je me le rappelle, qui ai donné l’ordre de la payer.
— Venait-il souvent à son coffre ?
— Je sais qu’il y est venu hier... Pour le surplus, il faudrait consulter les carnets à souches sur lesquels sont inscrits, au fur et à mesure, les visiteurs des coffres !
— Personne n’est jamais venu demander de ses nouvelles ici ?
— Non ! Je ne crois pas ! Attendez !... Je vais téléphoner au service des coffres !
« Si, un monsieur est venu il y a quatre ou cinq jours... Il était gros et chauve... bien habillé... des bagues énormes et un gros diamant à la cravate. Il n’a pas dit son nom ! C’est l'employé chargé de la série des coffres allant de 1.500 à 1.800 qui l’a reçu. Il se le rappelle parfaitement. L'homme avait un léger accent étranger ! C’est tout. Et des guêtres !
— Je vous remercie, monsieur le directeur ! Peut-être qu'avec ces renseignements, j’aboutirai à quelque chose, fit Corfe qui se retira sur ces mots.
Il venait de recueillir quelques indices, mais combien vagues.
Accent étranger, élégant, beaucoup de bijoux... C'était bien peu.
Corfe se souvint soudain que le pseudo Otto Drohl était soupçonné d’avoir assassiné plusieurs personnes pour leur voler un lot de perles.
— Si c’était un marchand de perles, cet homme qui arbore tant de bijoux ! pensa-t-il.
Un taxi le conduisit rapidement devant le café où se réunissent les marchands de pierres précieuses, et qui constitue un des plus curieux coins de Paris.
Debout sur les trottoirs, assis autour des tables, les négociants en pierreries traitent là d’importantes affaires. Des paquets de diamants, de rubis, de perles circulent de mains en mains — certains lots valent plusieurs centaines de mille francs — et tout se fait en confiance, sans bruit, le plus simplement du monde.
Corfe, très tranquille, passa entre les groupes. Son œil exercé lui permit de constater qu’aucune des personnes présentes ne ressemblait, même de loin, à l’homme dont on lui avait donné le signalement.
Il pénétra dans le café et se mordit la lèvre. Ce fut là son seul signe d'émotion.
Deux hommes étaient assis sur une des banquettes et examinaient attentivement une douzaine de brillants étalés devant eux sur un papier bleu.
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L’un était petit, gros, chauve. Il avait des guêtres aux pieds et des bagues à tous les doigts. Et son compagnon lui disait :
— Je ne peux vraiment pas vous les payer ce prix, monsieur Argulian ! Pensez qu'ils sont jaunes, avec des crapauds.…
— Qui se voient à peine. Un client ne s’en apercevra pas ! assura le gros homme, c’est-à-dire M. Argulian.
Corfe n’avait pas bronché.
Il alla s’asseoir à une table voisine, commanda une bavaroise au chocolat et se fit apporter le Bottin.
Il y trouva rapidement ce qu’il cherchait :
—Ai-
Argulian Nicolas, négociant en pierres précieuses, rue de Provence, 227.
Muni de ce renseignement, Corfe paya sa consommation et sortit. Dans le taxi qui l’emmenait vers la rue de Provence, il changea rapidement son déguisement en retournant ses vêtements.
La maison du 227 rue de Provence, une vieille bâtisse du temps du Directoire, comme beaucoup d'immeubles du quartier, ne payaïit pas de mine.
Corfe pénétra chez le concierge à qui il montra sa carte de la Préfecture :
— Je recherche un individu qui vient de temps en temps voir M. Argulian, dit-il. Voici son signalement ! Et le policier
décrivit minutieusement le prétendu Otto Drohl, dont le sous-directeur du Comptoir Général lui avait fait le portrait.
Le concierge, après un instant de réflexion, murmura :
— Je crois que j'ai vu ce monsieur. Mais il y a au moins quinze jours qu’il n’est plus venu.
« La dernière fois, il est venu avec M. Vachariadès.. un ami de M. Arguilan.…. Ils sont restés très tard... jusqu’à trois heures du matin, peut-être.
« Je les ai entendus sortir... Ce monsieur n’est venu en tout que deux ou trois fois... presque toujours avec M. Vachariadès.
— Qui est ce M. Vachariadès ?
— Je crois qu’il vend des diamants, comme M. Argulian.
— Merci. Et une dernière question : Est-ce que M. Argulian n’a pas expédié un meuble il y a quelques jours ?
— Mais si, le piano de M'° Sonia, sa fille, qu’il a fait transporter à Enghien, dans leur villa.
— C’est bien cela ! murmura Corfe qui, après s’être fait donner l’adresse de la villa du marchand de pierreries et avoir recommandé le silence au concierge, se retira.
Un taxi, qu’il alla prendre un peu plus loin le conduisit rapidement à la gare du Nord.
Il n’était pas au bout de ses surprises.
Tandis que le train où il avait pris place roulait vers Enghien, Jérôme Corfe, confortablement installé dans un compartiment de première classe -— il aimait ses aises ! — récapitula la situation.
Le train avait quitté la gare du Nord à midi trente-cinq à un moment où les voyageurs sont rares, et notre inspecteur était seul dans son compartiment. Il alluma un cigare noir et tordu, de ces cigares que le peuple a surnommés « crapules », en tira quelques bouffées d’une fumée âcre et nauséabonde, et eut un soupir satisfait. Il était doublement content : content de lui et content du résultat de son enquête.
— Tout d’abord tout semble confirmer que cet Otto Drohl ou William Grant était un ami d’Argulian. Bon. Or, je suis en possession de trois faits simultanés :
« 1° Disparition d’Otto Drohl; « 2° Otto Drohl a été vu chez Argulian ;
« 3° Argulian a expédié un piano dans sa villa... ou ailleurs.
« Admettons que Argulian — pour une raison que nous éluciderons -— ait voulu se débarrasser d'Otto Drohl.
« Otto Drohl vient la nuit. Il est tué. Il est enfermé dans la caisse d’un piano... Et tout s’explique !
Jérôme Corfe se frotta les mains. Dans l’ardeur de ses réflexions, il avait laissé s’éteindre son cigare. Il le ralluma et souffla joyeusement plusieurs jets de fumée vers le plafond.
Il reprit son raisonnement. Il le retourna sur toutes ses faces et le trouva parfait.
Sur ces entrefaites, le train atteignit la gare d’Enghien.
Corfe descendit. Il avait très faim. Mais sa hâte était telle d’en finir qu’il ne voulut pas perdre son temps à déjeuner.
Il tourna la tête pour ne pas voir un restaurant avec ses tables garnies de nappes et de couverts et, s’étant fait indiquer l’emplacement de la villa de M. Argulian, s’y dirigea à pas rapides.
En moins de cinq minutes, il l’atteignit.
C'était une grande construction de style Louis XIII, en briques à chaînes de pierre blanche, édifiée au centre d’un jardin anglais, sur le bord du lac. Une haute muraille entourait la propriété et laissait voir une ligne de platanes aux feuilles déjà jaunies.
— M. Argulian est à Paris ! expliqua un valet de chambre en réponse à la question du policier. Si vous voulez le voir.
— Je sais. Mais c’est M'° Sonia Argulian que je viens voir. Veuillez lui dire que c’est de la part de M. Vachariadès, pour une affaire excessivement urgente. Excessivement !
— Si vous voulez me suivre, monsieur ! fit le domestique, impressionné.
Corfe franchit la haute grille de fer forgé et traversa un élégant jardin aux allées recouvertes de gravier et flanquées de plates-bandes soigneusement ratissées, rasées, fignolées.
Il arriva devant le perron de la villa qu’il gravit et, finalement, fut laissé seul dans une petite pièce simplement meublée, qui tenait à la fois du salon et de l’antichambre.
S’étant assis sur un canapé de velours, il attendit.
Autour de lui, c'était le silence. Quelques minutes s’écoulèrent.
La porte s’ouvrit sans bruit.
Une grande jeune fille brune, aux cheveux légèrement bouclés, aux sourcils épais, apparut. Elle était revêtue d’une robe d'intérieur, en soie rouge cerise largement échancrée, et
qui laissait voir un magnifique collier de perles — un collier de reine ou de marchande.
Le visage était plutôt sympathique, malgré le pli légèrement amer des lèvres minces. Les yeux noirs et brillants avaient un regard aigu.
— Je suis M! Argulian ! fit la jeune fille en enveloppant son visiteur d’un coup d’œil pénétrant. Vous avez désiré me voir, monsieur ?
Corfe ne se démonta pas. Il en avait vu d’autres !
— En effet, mademoiselle. Je désirerais que vous me montriez le piano que l’on vient de vous envoyer... un piano qui vient de votre appartement de la rue de Provence.
La jeune fille fronça légèrement ses épais sourcils.
— Vous êtes accordeur, monsieur ? questionna-t-elle avec le plus grand sérieux.
— Non, mademoiselle. Je suis simplement agent de la Sûreté, et j’ai des raisons pour vouloir examiner ce piano |!
Ceci fut dit tout d’une traite. Corfe, qui, tout en parlant, n’avait cessé de fixer Sonia Argulian, ne put discerner la moindre trace de trouble sur son visage.
— Venez, monsieur ! dit-elle avec simplicité.
— Si je ne me trompe pas, elle est rudement forte pensa le policier, qui, derrière la jeune fille, sortit de l’antichambre et passa dans un vaste salon dont les trois portes-fenêtres cintrées donnaient sur le jardin.
C'était une pièce richement meublée, mais sans goût. Trop de glaces, trop de dorures. Un lustre énorme et rutilant.
Aux murailles, des tableaux de prix ; mais enchâssés dans des cadres aux moulures tourmentées et éblouissantes, des meubles en bois doré, massifs, tendus de soies brillantes.
Et, dans un angle, un piano à queue, devant lequel un jeune homme d’une vingtaine d’années feuilletait des partitions et des morceaux de musique.
L’individu était vêtu d’un costume de serge grise, prétentieusement serré à la taille. Son visage imberbe ou rasé, au nez énorme, aux lèvres épaisses, au teint mat, avait quelque chose de brutal et de faux. Un monocle cerclé d’écaille était enchâssé dans son œil droit.
À l’arrivée du détective il n’avait pas bougé.
— Ne vous dérangez pas, monsieur Piebald ! fit Sonia Argulian, avec la plus parfaite tranquillité. Ce monsieur est de la police et vient voir mon piano !
— Oh! je l’ai vu ! Un beau piano, en vérité ! fit Corfe, froidement. Voulez-vous simplement me faire une gamme... une gamme complète, mademoiselle ?
— Monsieur va s’en charger !
Sans mot dire, M. Piebald s’approcha du clavier et, avec une virtuosité digne d’un concertiste, exécuta une brillante gamme chromatique, sans passer une seule note.
— Si vous voulez, maintenant, que M. Piebald vous joue Tipperary ou une sonate de Beethoven, monsieur, vous n’avez qu’à parler ! persifla Sonia Argulian.
— Vous êtes trop aimable, mademoiselle ! Mais ce sera pour une autre fois. Pour l’instant, je désirerais que vous me montriez la caisse dans laquelle a été transporté le piano.
— Je crois que le piano a été transporté dans une housse de toile ! intervint M. Piebald en lançant un regard impératif à la jeune fille.
— Oui... dans une housse ! répéta aussitôt la jeune fille.
— Non, c’est dans une caisse! articula nettement M. Corfe. L’on ne transporte pas un piano à queue dans une housse : il y a impossibilité. Veuillez me faire voir cette caisse, et ne vous trompez pas davantage si vous ne voulez pas augmenter mes soupçons |
— Des soupçons ? s’écria Sonia. Au fait, monsieur, vous seriez bien bon de me faire connaître l’objet de votre mission ici. Je ne sais pourquoi j'ai été assez bonne pour vous écouter !
« Que voulez-vous ? Quel est votre but ?
— Je n’ai qu’un but, mademoiselle : la recherche de la vérité sur une certaine affaire. Libre à vous de ne pas me répondre ! Je ferai mon rapport et la justice appréciera.
« Voici ma carte d’inspecteur de la Sûreté. Je vous demande de me laisser voir la caisse qui a servi au transport de ce piano. Si vous refusez, je me retirerai. C’est tout !
Et Jérôme Corfe tendit sa carte d'identité à la jeune fille, qui, sans la prendre, y jeta un coup d’œil rapide.
De nouveau, Sonia Argulian regarda M. Piebald, comme si elle attendait de lui un appui ou un conseil.
— Monsieur est bien de la police, fit le jeune homme. Mais il me semble, Sonia, qu’il n’est pas de votre dignité d’acquiescer ainsi à ses exigences ! Vous ferez ce que vous voudrez !.….
« À votre place, j’attendrais le retour de M. Argulian. La jeune fille fronça légèrement ses épais sourcils :
— Enfin, monsieur, dit-elle à l’adresse de Corfe, je ne demande pas mieux que d’aider la justice, comme c’est le devoir de tout le monde. Mais vous voudrez bien, au moins, me faire connaître la cause exacte de votre visite et.
— Je désire voir la caisse ayant servi à emballer ce piano, mademoiselle. Je le désire d’autant plus que ce n’est pas ce piano qui a été envoyé de Paris, du moins récemment.
« Regardez ! Les pieds sont garnis de cuivre. Ce cuivre est vert-de-grisé et il y a une petite coulée de vert-de-gris sur le tapis, ce qui prouve que le piano est à cette place depuis plusieurs mois au moins |!
— Cela ne prouve rien du tout! contesta M. Piebald, avec une certaine vivacité dans la voix.
— C'est ce que les experts décideront... à moins que vous n'ayez, avant leur venue, enlevé ce vert-de-gris !
« Que dois-je faire, mademoiselle ? Me retirer ? Je vous avertis que la villa est surveillée et qu’il n’en sortira rien !
— Oh! monsieur, assez ! Pour qui nous prenez-vous ! éclata Sonia Argulian, énervée. Venez avec moi! Le piano est dans la cave, pas encore déballé. Je vous ai montré celui là pour en avoir plus vite fini !
« Venez, vous.
— Sonia ! s’écria M. Piebald, qui était devenu légèrement pâle.
— Quoi ? Vous n’allez pas me donner des ordres, monsieur ! C’est déjà bien assez que je sois obligée à.
« Venez, monsieur ! s’interrompit-elle en se tournant vers Corfe.
Celui-ci s’inclina.
Derrière la jeune fille, il sortit du salon et gagna l’antichambre. M. Piebald suivit.
Tous trois arrivèrent devant une porte que Sonia ouvrit. Elle donnait sur un escalier de pierre. La jeune fille tourna un commutateur :
— Suivez-moi, messieurs, dit-elle, en s’engageant dans l'escalier dont elle commença à descendre les marches.
— Vous, passez devant ! ordonna Corfe en se tournant vers Piebald qui avait mis la main à sa poche.
Le jeune homme eut une légère hésitation qui n’échappa pas au policier. Mais il obéit.
Derrière la jeune, fille, Corfe et Piebald, arrivés dans la cave, traversèrent un étroit couloir voûté et pénétrèrent dans un cellier encombré d’objets hétéroclites : vieilles caisses, futailles défoncées, meubles hors d'usage, outils de jardinage.
Et, contre la muraille faisant-face à la porte, une caisse neuve qui, à sa forme, devait renfermer un piano — mais un piano droit.
— Voilà le piano en question, monsieur ! fit la jeune fille en désignant la caisse. C’est un piano d’études que j'avais rue de Provence. Il nous embarrassait. Nous l’avons fait transporter ici.
— .. dans une caisse neuve ! observa le détective. Une caisse solide. Alors qu’une housse eût suffi !
— C'est une question d’appréciation ! remarqua M. Piebald.