‹ Mots abrégés et tendances d'abréviation en françaisChapitre 1 sur 10 · UPPSALA · texte numérisé non relu

UPPSALA

EDV. BERLINGS BOKTRYCKERI A.-B.

[. Introduction.

M. Lazare Sainéan, le parfait connaisseur de la langue vulgaire française, a terminé son travail L'argot ancien*, qui plus qu'aucun autre apporte de la lumière sur cette langue et sur la source des expressions argotiques du français, par les paroles suivantes empruntées à M. Ferd. Brunot, et elles lui paraissent caractériser d’une manière excellente ce qu’on pourrait appeler l’argot parisien, le français tel qu'il tend à se déformer dans la capitale du pays: «Depuis une trentaine d’années nous assistons à une véritable invasion. Tout conspire à favoriser le progrès de l'argot, l'anarchie qui est dans la langue et la démocratie qui grandit dans l’État .... Partout à Paris, à la Bourse, dans les rédactions des journaux, dans les cafés littéraires, les «brasseries d'art», c’est une mêlée confuse de français et de jargons qu'on a plaisamment essayé de classer ..., Cet état de la langue parlée devait avoir sa répercussion sur la langue écrite, et l’a eue.... Désormais l’argot a droit de cité dans les romans et au théâtre, dans les scènes dialoguées et les journaux, les monologues et la poésie, dans les études et dans les fantaisies». C’est sous l'impression de ce caractère argotique de la langue de tous les jours et plus spécialement du français qu'on parle actuellement à Paris, où je viens de passer quelques mois, que j'ai entrepris cette étude portant sur un trait particulier de cette langue, les mots abrégés, qui nés dans les argots les plus divers ont fini par envahir dans une large mesure le vocabulaire parisien’.

Vu la nature de ce phénomène, mes recherches porteront surtout sur la langue parlée qu’il faut prendre ici au sens le plus vaste du mot. Par ce terme, j'entends donc toute espèce de langue parlée, la langue familière aussi bien que la langue vulgaire embras-

1 P. 294 et suiv; cf. L'argot des tranchées, autre ouvrage du même auteur, l'introduction. |

3 Sur la pénétration de l’argot dans la langue d'aujourd'hui, cf. aussi Dauzat, Défense p. 112 et suiv.

H. Kjellman. 1

2 Hilding Kjellman,

sant tous les termes grossiers qui sont en vogue surtout dans le bas peuple et qui seraient choquants dans la bouche d’une personne bien élevée; j'y comprends aussi les différents jargons, le langage spécial à certaines professions et catégories de personnes telles que journalistes, militaires, étudiants, écoliers, acteurs, employés de bureaux et de magasins, ouvriers, malfaiteurs, etc. Mais jusqu’à un certain point, il faut tenir compte aussi de la langue écrite: d'après ce qui a été dit plus haut, l'élément argolique a actuellement une tendance à passer dans la langue écrite; il en est de même des ces mots abrégés ou elliptiques qu’on rencontre en effet souvent dans les journaux et dans la littérature, surtout comme il est naturel dans les formes de celle-ci qui tendent à reproduire la langue de tous les jours.

Ce cachet spécial des abréviations se reflète dans la méthode employée pour réunir les matériaux de mon étude, matériaux qu’on trouvera exposés, d’après la nalure du procédé abréviatif, dans les vocabulaires joints aux différents chapitres. D'une part, ils sont dus à des observations faites en conversant avec des Français de condition et d'occupation différentes ainsi qu’à l’obligeance qu’on a eue de me signaler les mots abrégés faisant partie du vocabulaire spécial à chaque milieu. A cet égard, beaucoup de personnes m'ont fortement obligé; je tiens surtout à exprimer ma très vive reconnaissance envers M. A. Thibaudet, lecteur de français à l'Université d’'Upsala, dont la connaissance profonde de sa langue maternelle m'a été d’un profit inestimable et qui en bien voulant se charger de revoir l’ensemble des matériaux m'a fait tirer avantage d’une multitude de conseils précieux et d'observations utiles. J'exprime aussi ma gratitude envers mon beau-frère, M. Sven Karell, ingénieur à Paris, à l’obligeance de qui je dois un grand nombre de termes, surtout dans le domaine commercial et industriel. D'autre part, bon nombre de mots abrégés m'ont été fournis par la lecteure de la presse quotidienne et périodique, empruntés surtout des journaux pour: rire et des feuilles du boulevard, ainsi que d'œuvres littéraires de nature à reproduire la langue argotique. Enfin, j'ai pu enrichir ma collection en dépouil- Jant un certain nombre d'ouvrages consacrés à l'examen des différentes espèces de l’argot, surtout ceux traitant de l’argot des tranchées. Or, l'examen de lexiques d’argot et de parisianismes tels que ceux de Delvau, de Rigaud, de Larchey, de Villatte et d’autres, enregistrant la langue d’une époque, non pas bien reculée,

il est vrai, mais qui n'est pourtant pas la nôtre, a dû m'induire en mainte erreur, en ce qu'il m'a fait introduire dans ma collection une série d'expressions aujourd'hui mortes. Ma qualité d’étranger ne m'ayant pas toujours permis de décider si telle ou telle expression existait encore, ce procédé en même temps qu'il m'était indiqué par le souci de me faire une idée des tendances abréviatives, a donc amené une certaine confusion des matériaux: une étude de cette nature ne devrait en effet comporter que des éléments appartenant strictement à la langue actuelle. Je n'ai pas non plus la prétention d’avoir épuisé le sujet; dans chaque métier, il existe assurément un certain nombre d’abréviations pour désigner des outils et des objets dont on se sert dans le travail journalier, des termes donc que les gens du métier emploient entre eux. Quand même il serait possible de trouver et de questionner des personnes appartenant à toutes les professions et à toutes les classes, on n'est pas toujours enclin à révéler ces termes abrêgés, qui sont regardés pour ainsi dire comme les secrets du métier; à ce sujet, ma collection présentera donc certainement des lacunes considérables.

J'espère pourtant que la collection telle qu’elle se présente, pourra donner sur ce point spécial une idée assez précise de la manière dont on parle dans la France d’aujourd’hui. Avec cette contribution modeste à la psychologie du français actuel je ne vise en effet qu'à apporter au lecteur suédois un témoignage de l’action de cette tendance propre à créer en français comme dans les autres langues où elle est en jeu, des expressions qui donnent à la langue parlée une empreinte vicieuse, il est vrai, mais aussi quelques qualités d'imagination et de fraîcheur.

Dans ce qui suit, je ne parlerai pas d’abréviations d'ordre purement phonétique dues à l’état atone de certaines syllabes d'un mot ou d'un groupe de mots, syllabes sur lesquelles on glisse rapidement jusqu’à ce qu’à un moment donné elles tombent complètement, p. ex.: ‘{urellement < naturellement, ‘fectivement < effectivement, ‘cor(e) < encore, ‘vec < avec, n’a pus = il n’y en a plus. Je ne m'occuperai non plus d’abréviations opérées dans un but euphémique telles que fr. cristi < sacristi, crénom < sacré nom, tudieu < vertu Dieu, ni de celles effectuées sur un composé dont on laisse

À Hilding Kjellman,

tomber l’un des membres et dont celui qui est gardé reste porteur de l'idée qui revient proprement au terme composé, p. ex.: suéd. Sôder < Sôdermalm, Carolina < Carolina Rediviva. läda < spärläda = spärvagn, Parken < Idrottsparken, fr. première < première représentation, Cliquot < Veuve Cliquot, la Nord-Sud < la Compagnie de chemin de fer Nord-Sud, etc! Abstraction faite de ces formations, les procédés abréviatifs sont au nombre de trois principaux. Le premier et celui qui jusqu'à ces derniers temps a été le plus employé et de beaucoup le plus important, est le procédé qui consiste à couper, pour créer un terme plus commode, une ou plusieurs syllabes d'un mot qui est d’un emploi fréquent et qui paraît dans la langue parlée trop long ou trop pénible à prononcer, types: fr. métro < métropolitain, croc < escroc. Un autre procédé est celui de créer un mot nouveau par redoublement d’une partie d'un autre, procédé dont on se sert pour “apporter à une certaine idée ou à une certaine expression un cachet enfantin ou familier, lype: (faire) dodo < dormir). La troisième manière d'effectuer une abréviation est d'employer les lettres initiales d’un nom composé de plusieurs membres ou de se servir d’autres lettres du groupe qui s’y recommandent pour créer une dénomination nouvelle, plus courte et plus expressive et qui ait la faculté de se graver plus facilement dans l’esprit”. Selon le degré de l’imagination avec laquelle s’est opérée l’abréviation, le nouveau terme peut se présenter sous des aspects différents: ou les initiales sont prononcées comme des éléments séparés, type: suéd. K. F. U. M. fr. P. L. M. ou bien on en forme un vrai mot, en donnant à chaque lettre sa valeur phonétique, type: angl. Anzac < Australia and New-Zealand Army Corps, suéd. Aga < Aktiebolaget Gasaccumulator; suéd. K. F. U. M. (prononcé comme si c'était écrit: Kâfum) occupe une place intermédiaire entre les deux. Enfin on pourra former sur les lettres en question une dénomination toute nouvelle, en faisant une allusion en général plaisante à l’objet que désignent originairement ces lettres, type: fr. mort subite < M. S. = Avion Morane Saulnier.

1 D'une manière générale, je laisse de côté aussi les formations patoises.

* Dans un article inséré dans un ouvrage paru récemment, Études de grammaire française, dans Det Kgl. Danske Videnskabernes Selskab. Historisk-filologiske Meddelelser II 6, 1919, M. Nyrop vient de traiter cette même question. À mon grand regret, ce travail n’est venu à ma connaissance qu’àprès la composition de ce mémoire. La répétition de certaines données a donc été inévitable.

Mots abrégés et tendances d'abréviation en français. D

Celui de ces trois procédés d'abréviation qui au point de vue linguistique comme à d’autres respects, me paraît présenter le plus d'intérêt, c’est la tendance à réduire le corps du mot par moyen d’apocope ou d’aphérèse. C’est cette tendance qui a provoqué cette étude et à laquelle s'appliquent surtout les remarques préliminaires. Mon intérêt sera donc porté en premier lieu vers ces formations, et ce n’est que pour tracer un tableau d’ensemble des procédés déformateurs, en tant qu’ils se manifestent par l’abréviation, que j'ai tenu à joindre à l'examen des mots abrégés par apocope ou par aphérèse un aperçu des autres procédés.

L’abréviation constitue, en français comme dans les autres langues qui la connaissent, une mode qui appartient décidément à l’époque moderne, tout en remontant plus loin pour les deux premiers types que pour le dernier. Ce qui n'a paru surtout intéressant, c'est de rechercher les racines de cette mode et d'en tracer l’histoire; tout spécialement, j'ai voulu mettre en lumière les débuts de l’usage dû a l'action destructrice de l’apocope et de l’aphérèse. Pour atteindre à ce but, ïl est nécessaire de jeter un coup d'œil rétrospectif sur ces tendances en général et notamment sur la manière dont elles s'expriment dans les formations du premier groupe. C’est par cet examen que débutera le chapitre suivant et ce n'est qu'après cet historique que je procéderai à l'examen de l'extension et de la fréquence qu’a prises la mode en question dans la langue d’aujourd'hui.

IL Abréviations par apocope ou aphérèse.

D'un point de vue historique, la tendance qui consiste à couper, par la suppression des initiales ou des syllabes finales, une partie d'un certain mot, dérive sans doute entièrement de l’argot courant dans les couches les plus basses de la société. Le genre d'argot dont se servaient les malfaiteurs et les voyous, remonte jusqu'à la farce de Pathelin et à Villon au plein 15° siècle. Les procédés déformateurs, parmi lesquels on doit compter aussi l’altération des mots par apocope ou aphérèse, appartiennent cependant aux éléments les plus récents de cet argot. M. Sainéan déclare que l’argot ancien ignore l’abréviation et qu'elle est familière au seul argot moderne’. Larchey cite, il est vrai, gogo < gogoyé = dupe, homme trop crédule, employé déjà par Villon, ainsi que preu < premier qu'il croit avoir trouvé dans la farce de Pathelin. Cependant, la première étymologie est certainement fautive, gogo étant une onomatopée à redoublement du radical; dans l’autre cas, le célèbre lexicographe vise la locution adverbiale empreu = en premier lieu, où le deuxième membre dérive du lat. prode*. Il n'y a en effet rien qui indique que l’abréviation remonte au delà de la première moitié du siècle dernier. Et même pendant cette première époque, l'extension en est trop insignifiante pour qu'on ne voie dans les quelques formations de ce genre qu’on trouve qu'un phénomène isolé qui avant 1850 ne peut nullement être qualifié ni de mode ni de tendance.

Dans la littérature on chercherait vainement ; une lecture très étendue des Mystères de Paris d'Eugène Sue, ouvrage qui abonde cependant en argot, n’a abouti à presque rien. Il faut s’en rap-

1 Cf. L'argot ancien p. 48.

$ Sur ce mot, cf. Gaston Paris, Romania XVII p. 100, et Meyer-Lübke Etym. Wôrterbuch p. 506 ainsi que la litiérature qui y est citée.

3 Taube qui à ce point de vue a examiné la langue des auteurs romantiques ne cite que les deux abrégés cab < cabot = chien et voite < voiture, dont cependant le premier est relevé d'abord dans Les misérables de Victor Hugo.

Mots abrégés et tendances d’abréviation en français. 7

porter aux policiers et aux ouvrages qu'ils nous ont laissés dans ce genre. Nous en possédons très peu avant Vidocq, le célèbre chef de la Sûreté, dont l’œuvre constitue le plus complet dictionnaire argotique jusqu'en 1850’. D'après Sainéan*, je donne ici la liste complète des abréviations qu’on trouve chez Vidocq: aff < affaire, autor < autorité, bath < batif = joli, cabe < cabo(t) = chien, come < commerce, dauffe < dauphin = pince d’effraction, dégui < déguisement, délige < diligence, es < escroc, mac < maquereau — le fém maca n'est pas mentionné par Vidocq mais existait à cette époque -—, maqui < maquillage, méchi < méchef = malheur, perpète < perpétuité, rata - ratatouille = ragoût de pommes de terre et de lard, rédam < rédemption = grâce. Cette série de mots, à laquelle il faut peut-être ajouter encore quelques-uns datant de la même époque, comme péd(é)ro < pédéraste communiqué à Larchey par le docteur Lamblin (1820—1836) et sap < sapin = cercueil, employé déjà par Festeau, représente donc les débuts de cet usage. Nous en gardons nettement l'impression non seulement que ce procédé était avant 1850 d'une extension minime, mais aussi que les abréviations qui étaient en vogue déjà à cette époque appartenaient décidément à l’argot des malfaiteurs. Même s’il faut avouer que, vu l'incertitude et la défectuosité des témoignages qui nous sont parvenus, notre connaissance des débuts de cette mode est bien incomplète, on ne se trompe certainement pas en admettant que l'honneur d'avoir inauguré cette nouvelle formation de mots revient aux voleurs et aux voyous de cette époque. Par cette voie, ces gens d’une honnêteté douteuse s'étaient procuré un moyen de parler de leurs petites affaires d’une manière que d’autres mortels comprenaient difficilement, et ils pouvaient en même temps créer certains termes de tendresse pour désigner des idées et des objets favoris. Évidemment, la mode en question a réussi, car à partir de 1850, cet usage né dans le bas peuple, se répand sensiblement. Grâce aux lexiques d’argot de Fr. Michel, de Delvau, de Rigaud et de Larchey ainsi qu’au vocabulaire argotique qu’a ajouté Richepin à son édition de La chanson des gueux en 1881, il nous est possible de tracer une image assez fidèle de l'extension que prend la tendance abréviative pendant les premières dizaines d'années qui suivaient 1850. Le dépouillement de ces ouvrages

1 Cf. Taube p. XIII et suiv. et Sainéan, Sources de larg. anc. II 97 et suiv.

2 Cf. L'argot ancien p. #$.

3 Probablement la premiere abréviation due à apocope, cf. ci-dessous p. 47.

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donne les résultats suivants. Nous y trouvons d’abord un certain nombre d’abréviations qui par leur nature même s’accusent comme les créations de ces mêmes malfaiteurs et voyous et de leurs semblables. Parmi ces mots, je compte: bénef - bénéfice, ces mess < ces messieurs = les agents de police, collabo < collaborateur, croc < escroc, estome < estomac, la Pélago < la prison de Sainte-Pélagie, sauce < société = clique, bande, voite < voiture, camaro < camarade, come < comite = officier de galères, monac < monaco = sou, neg au petit croch = négociant au petit chrochet = chiffonnier, Saint-Laz, Saint-Lago < prison Saint-Lazare, Maz < Mazas (prison à Paris).

Certaines abréviations sont originaires du demi-monde et comme encore d’autres, elles ont dû être usitées d’abord par les clients et les clientes des cafés et des débits de boissons: abs < absinthe, champe < champagne (cf. suéd. champis), cassico < cassis + cognac, méêlé-cass < mêlé cassis, bac < baccarat, lansque < lansquenet, les Délass com < le théâtre des Délassements comiques, Bull-Park < jardin Bullier, ef < effet dans l'expression faire de l’ef = briller. La mode s’est introduite aussi dans le monde des théâtres, témoin les termes suivants: mélo < mélodrame, cabot < cabotin et plato < platonique dans l'expression: filer le plato = s’'abandonner à un amour platonique.

À cette époque, nous trouvons aussi les premières traces de l'argot militaire, p. ex.: géné < général, colon, colo < colonel, sousoff < sous-officier, marchef < maréchal des logis chef.

Les abréviations paraissent avoir acquis de bonne heure une grande popularité parmi les écoliers et les étudiants. L’'argot des écoles contient dès cette époque un grand nombre de termes abrégés. À l'exception des deux premiers qui appartiennent à l’argot spécial aux polytechniciens', tous ceux qui suivent ici ont dû être vers 1880 d’un emploi général dans le monde scolaire: bas-0ff, bazof < bas-officier = adjudant sous-officier de l’École polytechnique, rosto < Rostolan (général) = bec à gaz; amphi < amphithéä- tre, bibl, biblo < bibliothèque, corrt < corridor, salle de récre -salle de récréation, bac < baccalauréat, bachot = bachelier ou baccalauréat, compos < composition, cosimo < cosmographie, exame < examen, géo < géométrie, math < mathématiques, philo < (classe de) philosophie, pondant < correspondant = personne chargée par une famille de la remplacer auprès d’un interne, prin f. prine < principal, frigo < trigonométrie.

1 Cf. plus bas p. 13.

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Des parisianismes proprement dits sont Boul-Mich < Boulevard Saint-Michel et Boul-Ger < Boulevard Saint-Germain, Montparno < Montparnasse, les fortifs < les fortifications (de Paris). Démoc et démoc soce < démocrate (socialiste) ainsi que réac < réactionnaire (cf. suéd. sosse, libbe) se rapportent aux mouvements politiques de 1848. Aristo < aristocrate, désignant bourgeois, réactionnaire ou en général quiconque paraît dépasser le niveau çommun, date de la même époque et présage la lutte sociale qui devait donner à la nouvelle société sa physionomie. Populo < populaire = «the mob*+ rentre dans le même ordre d'idées, et au domaine ouvrier appartiennent les abréviations suivantes: fypo (fé. fypote) < ouvrier typographique, cope < copie, mata < matador = homme qui fait l'important, les deux derniers dans l’argot des typographes, pate < patron et quipe < (homme d’}équipe, qui selon Rigaud appartient au jargon des employés des chemins de fer.

Il est frappant que les communications, qui évidemment ne jouaient pas le même rôle qu'aujourd'hui, ne cemportent qu'un nombre très restreint d’abréviations; je ne trouve à citer que véloce < vélocipède, dont l’invention doit remonter à cette période — vélo, à l'avis de nos lexicographes l’abrégé de véloce, désigne à cette époque un postillon — ainsi que 2mpè < impériale, la place de l’omnibus si populaire autrefois mais qui n'existe presque plus aujourd'hui.

Comme la plupart des autres, les abréviations suivantes d’un sens abstrait sont nées dans le peuple: émoss < émotion, magnes < manières, occase < occasion et d'occase < d'occasion ainsi que zeph < zéphyr = vent. Une place à part occupent enfin d'une part les trois abrégés preu < premier, seu < second et der < dernier, appartenant originairement à la langue des enfants’, d'autre part photo < photographie, qui est signalé par Larchey de 1869 et qui avec Bull-Park* est en effet la seule abréviation datant de cette époque et qui accuse une influence étrangère.

En dehors de ces deux mots, le phénomène linguistique dont j'ai essayé de fixer l'étendue dans ce qui précède, porte un cachet décidément français. La tendance marque un processus de déformation de la langue qui né dans largot spécial aux malfaiteurs, aux voyous et à d’autres milieux du bas peuple, paraît être vite monté dans la société et avoir infecté d’autres classes sociales.

1 Cf. plus haut p. 6.

? Formé sans doute sur le modèle de l’angl. Hyde Park, etc.

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Cette évolution comporte certains traits particuliers. La nouvelle mode accuse une tendance à Ss'introduire dans les domaines de la vie où la civilisation moderne impose à l’homme l'emploi de dénominations dont l’incommodité fait naître le besoin de créer, pour ces mêmes idées et pour ces mêmes objets, des termes plus courts, plus simples et plus propres à être employés dans le travail journalier. Elle se répand également dans les milieux où se rencontrent et se mêlent des jeunes gens pleins d’imagination et qui ont pour la correction de la langue un sentiment moins bien développé. Cette double tendance, dont les débuts remontent jusqu’à l'époque que nous venons d'étudier, se manifeste d’une manière de plus en plus précise et contribue donc à rattacher la mode d’aujourd'hui à celle de la dernière moitié de 19° siècle. Il convient de signaler encore pour les mots abrégés courants dans le français actuel un certain penchant vers une modification de sens qui a frappé bon nombre de ces expressions absorbées par des espèces d’argot autres que celles dans lesquelles elles sont nées. L'examen des abréviations modernes confirmera aussi l’opinion émise au début de ce travail d’après laquelle il y aurait aujourd'hui une tendance toujours croissante à assimiler les mots abrégés à la langue parlée en général et même, dans une certaine mesure, à la langue écrite. Ce fait trouve une explication naturelle dans la fusion de toutes les classes de la société que comporte notre époque démocratique et qui a atteint son apogée pendant la grande guerre, la source la plus abondante des néologismes nombreux qui font leur apparition dans le français du 20° siècle.

D'après ces données, cherchons à caractériser de plus près cette mode telle qu'elle se manifeste dans la langue d’aujourd'hui et passons en revue les différents domaines où elle paraît être le plus en vogue. Le manque de culture étant très favorable à l’abréviation, l’argot du peuple offre toujours des spécimens très nombreux de cette tendance; l'esprit déformateur y opère avec une force qui ne fait que s’accroître. Il est probable que bon nombre des abrégés qui figurent dans les argots divers sont originairement sortis du peuple, qui prendrait donc à la création des abréviatifs une part plus active que ne l'indique mon vocabulaire. Ces termes parmi lesquels ceux-là surtout qui sont des parisianismes proprement dits ou qui appartiennent à la langue des soldats, portent un cachel populaire, seront traités à part. Ici, il ne s'agira que de citer quelques expressions restées parmi le peuple et qui pourront don-

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ner une idée de l'invention populaire à cet égard. Par l’intermédiaire de provinciaux qui sont venus gagner leur vie à la capitale, l’argot parisien a été entremêlé de mots dialectaux, dont voici deux défigurés par aphérèse : brousse < cambrousse = campagne, bougne ou bougnat < charbougnat = charbonnier. Des dénominations populaires sont en outre anarcho et socialo, qui continuent la tradition représentée par aristo, radic, démoc soce!, etc. Dans le domaine commercial je signale chandail, qui après avoir appartenu au parler des Halles, est cependant passé en terme technique, ainsi que d’autres termes formés sur chand < marchand. Chez le chand de vin on entre prendre un can sur le comp ou par hasard un petit cogne; on se régale avec un demi-sup, ou on offre un kil à ses amis; l'usage d’abrégér ainsi les noms des différentes consommations doit être universel, cf. par ex. suéd. pu < punsch, champis < champagne; c'est aussi dans la tradition française, cf. plus haut p. 6. — On vient faire forte à Paris, et si cela réussit, on peut s’accorder de l’ag et on paye en papier juse, terme dû probablement à Joseph Montgoliier, l'inventeur de laérostat, qui avait aussi une manufacture de papier très connue. Le dimanche on revête la redingue et on va regarder le beau monde du faub Suint-Germe où on se promène à Lavaugire ou au Montpar. Si on habite la Maube, la rue Mouff n'est pas loin. La partie du corps qui est surtout populaire, est honorée d’un très grand nombre de noms de tendresse; parmi ceux-ci appartient ici le groupe d’abrégés sorti du mot éroufignon qui a subi toute une série de déformations, cf. dans le vocabulaire fignard. On se plait même à réduire des adjectifs usuels tels que difficile et possible à un minimum de syllabes, en disant diff et poss. Éminemment populaires sont enfin des termes tels que rendève, commif, jam de lav, dont le dernier a subi'une contraction aussi violente que l’abrégement qui les a frappés tous.

De ces termes dont l'emploi est restreint au peuple et qui représentent, pour ainsi dire, l’un des pôles entre lesquels s'étend cet usage de nos jours, je passe à l'examen des abrégés passés en termes généraux et qui en forment donc l'autre extrême. On est ici en présence de la tendance des abréviatifs à s’introduire partout où les progrès universels amènent l’emploi de termes trop longs pour la vie affairée et pressée de notre époque. Elle se manifeste d'abord dans le domaine des communications et en

1 J'ajoute un -e à tous les abrégés finissant en -c prononcé s ainsi qu’à ceux en -s, en -t et en -d où la consonne finale n'est pas muette.

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général aussitôt qu'il s’agit de la physionomie extérieure de la vie. L’universalité de ces idées ressort aussi du fait que l’abrégement a frappé des mots se rapportant aux mêmes idées dans d’autres langues. Les mots français métro < (le) métropolitain (de Paris), taxi, auto, autobus, bus, autotaxi, tram, radio correspondent à l’angl. tram, taxi, rail < railway, cub < cabriolet, au suéd. bus < omnibus, bil ou auto < automobil, rek, ass, ou au norv. trick, désignant le tram électrique de Kristiania. A ce groupe très nombreux de mots, où entrent aussi vélo < vélocipède, loco < locomotive, cablo < cablogramme, moto < motocyclette et d’autres, s'ajoutent d’autres termes usités dans tous les milieux. On envoie un pneu ou met un pneu à son auto; chaque négociant a sa sténo ou du moins une dactylo pour écrire à la machine; d’un usage général est aussi le terme séylo désignant le porte-plume réservoir, si à la mode aujourd'hui; comme le suédois et certainement d’autres langues encore, le français connaît l’abrégé kilo pour kilogramme; tout le monde prend avant diner son apéro; dans un restaurant on commande un château, abréviation qui correspond au suéd. biff < biffstek; bifteck ne paraît se rencontrer sous une forme abrégée qu’à certains endroits dans le midi (p. ex. à Toulouse). La popularité universelle du cinéma ressort du fait que l'on aime partout à abréger le nom de cette institution. En France, cinéma ou ciné, deuxième abréviation de (représentation) ou (théâtre) cinématographique est d’un usage aussi général que suéd. bio < biograf; les termes français correspondent du reste directement au suéd. kine < kinematograf, qui à Gothembourg est le nom communément employé du cinéma. Depuis qu'on a dû se servir de viande frigorifiée, tout le monde parle de frigo, terme adopté aussi sur les affiches des marchés et dans les journaux; le propriétaire d’une maison est le proprio, et pour l’aéroplane et son mécanicien enfin on a généralement adopté les dénominations aéro et mécano.

La même tendance se manifeste aussi dans les différents langages techniques, qui recourent également à un grand nombre de raccourcissements; je note entre autres les abréviations suivantes accu, carburo, chromo, mano, biblo < biblorapte et mémo, qui toutes sont des termes, nouveaux dont les formes non abrégées ont été trouvées trop incommodes. A la même catégorie appartiennent imper < imperméable et alpa < alpaga faisant partie de la terminologie des commis des magasins, coco < cocaïne ainsi que

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saccha < saccharine, qui ces derniers temps où le sucre s’est fait rare, l’a remplacé aux cafés et aux restaurants.

Comme je l’ai exposé plus haut, l’abréviation avait aussi une tendance à se propager dans les milieux où un grand nombre de jeunes volontés indisciplinées concordent à faire dégénérer la langue. L'argot des écoles en est un bon spécimen. Aux abréviations citées ci-dessus, on peut ajouter ici entre autres prof < professeur et fac < faculté. Ana-patho < anatomie pathologique et méd-op < médecine opérative sont des expressions spéciales aux étudiants de médecine et désignent des parties des études médicales. Méd-aux est l'abréviation courante de médecin auxiliaire. L'Université catholique est appelée communément la Catho; originaire de Lille, cette dénomination a été étendue à d'autres institutions du même genre; je l'ai entendu s'appliquer à l’Institut catholique de Paris (rue Vaugirard). De .mênme, l’École universelle de Paris, préparant des élèves pour entrer dans l’École nationale des Ponts et Chaussées, est connue sous le nom de l’Uni, dont se sert cette institution dans ses réclames. Un bleau enfin est un élève de l'École d'application d’artillerie et de génie de Fontainebleau.

Une place à part revient à l’École polytechnique, dont les élèves ont fait preuve d’un talent de déformation que n’égale aucun autre groupement. Il y a à l’X, qui est le nom que les polytechniciens donnent à leur école, une tendance à désigner par un nom original tout objet ou toute action qui se trouve en rapport régulier avec la vie des élèves, et comme l’abréviation, soit par apocope soit par aphérèse, est le procédé le plus en vogue à cet égard, le nombre des abrégés en usage courant entre les «pipots», est très considérable. Ce procédé est, pour citer M. Cohen, hypertrophié et dans une certaine mesure systématisé. Pour tous les détails je renvoie à l’intéressant l'article de M. Cohen; je liens seulement à citer ici quelques termes curieux qui par leur formation rappellent ceux du type commif relevés dans l’argot du peuple; voici ces expressions, à la formation desquelles a vraiment triomphé l'esprit déformateur du groupe: fouloc < fous le camp, d’où le verbe fouloquer, tiroq < tire au cul, d’où le dérivé firoquer, podzèb - peau de zébie, lap < la peau, équivalant à rien dans des phrases telles que: 2 entend lap = il n’entend rien, tag < ta gueule et enfin éup < tu parles.

C'est cependant la langue des tranchées, l’argot spécial des soldats de la grande guerre, qui est aujourd’hui la source la plus

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abondante de mots abrégés. La tendance de Ia jeune France à mutiler les mots s’y joint au penchant que manifestent pour toutes sortes de déformations les gens de peu de culture. La caserne est la mère de cet usage, dont les débuts ont été examinés plus haut, la guerre en a augmenté énormément l'étendue. Toutefois, il convient d’observer que la question de savoir si telle ou telle abréviation a existé avant la guerre est souvent assez difficile à trancher sans faire des recherches de détail qu'il ne m'a pas été donné d'entreprendre. J’ai dû m’en rapporter aux indications d’autrui; d’après ces témoignages, tout mot que je n’ai pas trouvé relevé avant la guerre, a été désigné dans mon vocabulaire par le terme de «argot des tranchées», tandis que celui de «argot des soldats» a été réservé pour les mots plus anciens.

Il n’est que tout naturel que la guerre ait profondément influencé la langue. Le soldat avait sa langue à lui, appelée d’après celui qui la parlait le poilu, qui s'entend partout maintenant. Tout le monde a été soldat, et en perm ou redevenu civil, on a continué, du moins jusqu’à un certain point, à parler comme on parlait dans les tranchées. Toute une littérature prenant ses sujets dans la vie des poilus, a paru et paraît toujours — je rappelle p. ex.: Barbusse, Le feu, Benjamin, Gaspard et Grangoujon, Dorgelès, Les croix de bois —; par cette voie ainsi que par les journaux, qui aiment à assaisonner leurs articles d'expressions soldatesques, la langue poilue s’est acquis une popularité qu’elle ne mérite peut-être pas, et la langue parlée s’est entremêlée de ce jargon curieux, qui s'est répandu dans toutes les classes de la société, alors qu'auparavant la terminologie spéciale aux soldats était réservée à certains milieux. La grande guerre — pour parler avec M. Dauzat! — «en brassant ensemble toutes les couches de la nation, a fait remonter à la surface des termes jusque-là confinés dans les bas-fonds». Qui n’a pas entendu parler du jus = le café, du pinard = le vin ordinaire, de la sibiche = la cigarette ou du perlot = le tabac? Qui n'est pas familier maintenant avec Panam «nom d'amour donné par les Parisiens à leur villages (Le petit Voisognard) ou avec les marmites, qui éclataient même dans les rues de la capitale? Et qui ne connaît pas le foto, le petit animal désagréable dont fourmillaient les cagnas des braves poilus ? Par rapport aux mots, les soldats, qui pour la plupart étaient sortis du peuple, ont témoigné d’un

1 L'argot de la guerre, p. 16.

Mots abrégés et tendances d’abréviation en français. 15

esprit vraiment déstructeur. Aux nombreuses abréviations qui avant la guerre étaient courantes dans les casernes, ils ont ajouté quantité d’autres. Pratiquement, tout mot se rapportant à la vie journalière du poilu et qui comptait plus de deux syllabes, a été réduit à une forme plus simple et plus facile à manier. La liste d'abréviations qui suivra rendant suffisamment compte de cette mode des soldats, je me dispense d’en donner ici des exemples. Je me contenterai de mentionner quelques cas de la modification de sens que le poilu a fait subir à certains abrégés déjà existants. Autobus p. ex. prend le sens de viande <que la meilleure des mâchoires se refuse à entamer» (L'Écho des marmites)!. C'est là une allusion plaisante à la qualité très fâcheuse de la viande d’être souvent dure, difficile à mâcher comme les pneus d'autobus qui l’apportaient aux soldats. Pour la même raison, la viande est qualifiée aussi de rognure de taxis, de bifteck de bicyclette, de michelin et de élastique. Autobus signifie encore <gros obus au moment de son arrivée», l’autobus qui stoppe faisant exactement le même «dzimm» que le gros obus vers son point de chute. Le même sens revient à métro, dont l’obus rappelle le tapage: «on l'entend passer, descendre en avant avec une vibration pesante et grandissante de métro entrant en gare» (Barbusse, Le feu p. 229). Métro désigne aussi «abri souterrains, ayant comme le vrai métro une sortie à chaque bout. Le perco, proprement le percolateur à café, puis la marmite norvégienne faisant partie de la cuisine roulante, passe dans les tranchées au sens de «renseignement qui circule», «nouvelle», parce que c’est au café du matin que le poilu apprend les on-dit du jour. Perco signifie encore ballon d’observation, selon Esnault libre suffixation de perce-brume avec peut-être le désir d'évoquer les renseignements que donne le captif. On le trouve enfin et pour des raisons assez naturelles avec la signification de «blague», «plaisanterie».

Pour finir, je tiens à faire ressortir dans cet aperçu quelques parisianismes modernes, qui sans porter le cachet vulgaire de ceux mentionnés p. 11, n’en sont pas moins typiques pour le parler de la capitale. Je cite d'abord les Ambass < les Ambassadeurs, la variété bien connue aux Champs- Elysées, ainsi que Vel d'Hiv < Vélodrome d'Hiver, abréviations qui correspondent à l’uppsalien Flu < Flustret, Gä < Gästis ou au stockh. Opris < Operakällaren. A Paris, on entend

1 Je suis ici M. Esnault. D’après Sainéan, L'argot de la guerre, ce sens

de autobus serait dû à ce que la viande a été apportée au Ravitaillement par les autobus.

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également souvent parler de la Samar < la Samaritaine, les grands magasins de nouveautés près du Louvre. Et celui qui se trouve dans la rue à l’heure où les Parisiens prennent leur appéritif avant dîner, ne peut ne pas entendre les cris des colporteurs de journaux: evoyez l’'Intran», <«l’Intran, dernière édition», etc., cris qui résonnent par tout Paris. Cette abréviation qui correspond au nom abrégé donné au journal suédois Socialdemokraten, appelé Xraten ou Socialen à Stockholm et peut-être aussi ailleurs, a même été adoptée par la rédaction ‘du journal français, cf. ci-dessous p. 52.

L'exemple de l’Zntran, abrégé dû certainement à la fantaisie des colporteurs de journaux, nous fait voir que c’est sans doute sous une influence extérieure quelconque qu'a été créée mainte abréviation. En effet, cette catégorie de mots s'est enrichie de bon nombre de termes qui pour des raisons spéciales se sont assimilés à la tendance d’abréviation. Premièrement, certaines formes revenant souvent dans les annonces des journaux, ont pu se graver suffisamment dans l'esprit des lecteurs pour que le terme abrégé en question restât dans la langue. C’est là surtout le cas quand il s’agit de certains emplois, de marchandises et de produits offerts au public par cette voie. Sténo et dactylo, qui se voient continuellement parmi les annonces, ont pu être créés de cette manière!. Il en est de même de assoce < associée, qui désigne la partenaire d’une couturière, une «assoc.» étant certainement demandée plus d’une fois par annonce”. Une annonce conçue ainsi: <danseuse pour caf.-conc.,» emusicien pour caf.-conc.» a pu faire naître le terme caf-conce, usité pour café-concert dans le monde où l’on s'amuse. «eOccas.», mis dans une annonce pour faire ressortir les avantages d’un achat ou d’un placement de fonds a dû amener l’abrégé occase*. D’autres termes à la formation desquels la langue abrégée des annonces a pu contribuer sont forte“, off”,

1 Cf. plus bas p. 66.

? Dans l’Écho de Paris, 20 et 27 janv. 1920 je trouve les annonces suivantes; dans la première cependant il s’agit d’un associé masculin: «Jne hom. 32 a. disp. cpx, licencié, entr. en rel. av. ind. ou nég., p. assoc., plus tard réprise ....» — <«Modiste, exprem. gr. maison, dés. s'établir, dem... assoc. . ».

$ «Papeter-e — Connserie, 150 fr. p. jour. Loy. 800 fr. Logé 2 p. Occas. rare....»s — «Lingerie-Bonnet., banl. Aff. 30.000. Loy. 800 fr., logé 3 p. Riche occas....» (annonces, l'Écho de Paris, 13 janv. et 5 mars 1920).

# Dame, 38 ans, p. E., épous. Mons., âge rapp., fort. indiff. (Annonce, l'Écho de Paris, 2 avril 1920).

5 «Off. démob., 29 ans, connaît compt., commerc., not. angl», etc. — «Of. serv. techn. aviat., 28 a., actif», etc. (annonces, l'Écho de Paris, 20 janv. 1920).

bénef\, aff ?, comm*. Pour l'Uni, nous savons que cette institution se sert de l’abrégé dans ses réclames. Moto, vélo, auto, pneu, qui figurent journellement dans les annonces, — qui ne connaît p. ex. le bonhomme corpulent servant de réclame au «pneu Michelin» sur les murs aussi bien que dans les journaux! — doivent Certainement à cette circonstance, sinon leur formation, du moins leur succès rapide. À la terminologie des journaux peuvent appartenir aussi cablo et plus tard radio, ajoutés entre parenthèses après les dépêches arrivées. par la voie ordinaire où sans fil. Il est enfin possible que les sobriquets politiques démoc, démoc soce et radic, créés en 1848, soient dus à quelque forme de publicité donnée à ces mots employés pour qualifier, par rapport à leur parti, des personnages politiques de cette époque.

Une autre circonstance favorisant la création de mots abrégés, est l'abréviation officielle, et tout porte à croire qu'elle joue à ce sujet un rôle assez important. Nous l'avons p. ex. dans le suéd. rek. et ass. ainsi qu’en stins, abrégé qui cependant occupe une place intermédiaire entre ceux qui nous intéressent ici et ceux formés sur les initiales. En français, l’abrégé résultant d’une abréviation officielle se rencontre surtout dans l’argot des soldats. Mentionnons d’abord quelques titres militaires mutilés par ce procédé. Les ordres et d’autres actes officiels se servent, pour désigner un maréchal des logis et un maréchal des logis chef, des graphies mar“ et mar%/, d’où les abrégés courants dans l’argot militaire margis et marchef. Il en est de même de brig-four < brigadier fourrier, d’après lequel on a formé cab-four, en se servant pour caporal de la dénomination en vogue parmi les soldats, cabo, qu'on a abrégé une deuxième fois en cab. En ce qui concerne leur formation, ces termes correspondent à lieu de vau < lieutenant

1 «Industrie, simple direct., sans conn. spéciale. Bénef. 90.000 ....» — «15.000 bénef. pour 100.000 bien garantis», etc. (annonces. l'Écho de Paris, 13 janv. 1920). — Je ne peux pas partager l’avis de M. Bosson, qui veut chercher l'origine de bénef dans l'argot administratif. Le sens s’y oppose décidément et il revient constamment dans les annonces des journaux.

? «Associé d. aff. nécess., trav. bur. et visite client., rap. 30.000 gar.....» — «Pour étendre aff. commerciale, dem. command. av. 30.000 ....» — «Agence location, vente de Propriétés. Belle aff., rapp. 20.000 net ....» (annonces l'Écho de Paris 9 janv. et 5 mars 1920).

3 Jne hom., 24 ans, b. éduc., parl. écriv. anglais, notions gén. comm., dés. sit. comm. ou industr..... > — Off. dém., actif, dem. situat., gérance, direction com. ou indust. .... >» (annonces l'Écho de Paris 9 janv. 1920).

Hilding Kjellman. 9

18 Hiülding Kjellman,

de vaisseau [écrit v%] ainsi qu'à bâton, abréviation calembourique de bataillon née de la graphie bat’, dont se servent le fourrier et le peintre sur voiture. Dans le domaine de l’argot des écoles, on trouve le même procédé dans concours gal < concours général, abréviation reproduisant une graphie /g“] usitée dans les écoles.

Un peu différents sont cu et ex, tous les deux des abrégés militaires. Cu < cumulus se rencontre dans alto-cu et cirro-cu. désignant certaines formes de nuages; ces termes usités d’abord sur les registres des météorologues, sont passés ensuite dans la conversation. ÆEzr = exempt de service, d'exercice [écrit ex. serv, ex. exercice] se tire de l’abrégé «ex.»mis en regard du nom du malade et se trouve dans des expressions telles que mettre qn ex, etc. Je dois mentionner en même temps cuir < cuirassier, p. ex. «2 cuir.»s, abrégé usuel sur les registres. Sur ce mot cuir on a plus tard formé plaisamment cuir-à-pied pour désigner un cavalier combattant à pied. On parle aussi d’un sop = Avion Sopwith, S O P étant la marque inscrite sur l'appareil.

Je présume la même origine officielle pour d’autres abréviations courantes, rentrant dans le domaine militaire. (Chass d’Af < chasseur d’Afrique, bat d’Af < bataillon d'Afrique, perm — qui est antérieur à la guerre —, manute < manutention militaire — autrement on s’attendrait à #nanu, cf. accu < accumulateur —, capite et peut-être aussi alloc < allocation (aux femmes et parents des mobilisés) rentrent toutes dans cette catégorie. |

Troisièmement, les abréviations autrement usuelles ont dû jouer un certain rôle pour la création d’abrégés nouveaux. C'est ainsi que je m'explique sous-off et bas-off < sous (bas)-officier, Dans l’argot des écoles, exame et math ainsi que le polytechnicien coeff', sont les résultats d’abréviations courantes dans ce milieu. En ce qui concerne sa forme, math se trouve dans une certaine opposition aux autres matières dont on abrège les noms, telles que géo, cosmo, philo et d’autres, qui toutes se terminent en voyelle. Vu ces formes et de même que p. ex. coopérative a été abrégée en copé, cinématographique en ciné, etc. on se serait attendu à mathé pour mathématiques, si la graphie «math.» n’avait pas prévalu. Que ance provienne d’un <anc. élève», est moins probable, vu le sens qu'a pris ce terme à l’École polytechnique? — Dans cette catégorie, je range aussi deux expressions ouvrières, cope,

1 Cf. Cohen p. 176.

3 Cf. Cohen p. 183 et ci-dessous p. 34,

Mots abrégés et tendances d’abréviation en français. 19

désignant le manuscrit d’après lequel se fera l’impression, et grate, qui est le terme qu'emploient certains ouvriers pour désigner la paye due pour les heures supplémentaires. A force d’être employés dans le travail journalier, les deux termes «cop.» et <grat.», devenus familiers aux ouvriers, ont fini par faire partie de leur vocabulaire et passer dans l’usage général. Il en est de même de liquide, rentrant dans le jargon des liquidiers de la Bourse. Je mentionne enfin bifur, inscription qui se voit partout sur les lignes des chemins de fer annonçant les bifurcations; tout naturellement l’abrégé est resté dans le langage des gens du métier.

On pourrait croire que les noms abrégés qu’on donne à certaines localités — p. ex. Boul-Mich, Boul-Ger, la Maube, faub Saint-Germ et d'autres — remonteraient à des formes employées sur les registres, sur les plaques désignant les noms des rues ou par hasard dans les annonces, où évidemment ces noms s’emploient continuellement. Or, tous ces abrégés sont courants surtout dans le peuple; la première hypothèse doit donc certainement être écartée. Les plaques attachées aux maisons aux coins des rues ne comportent pas en général d’abréviations, et les annonces, même les plus contractées, accusent une tendance très nette à ne pas abréger les adresses. Dans les cas où cela arrive, on paraît préférer pour «boulevard» les formes bould ou simplement bd; je crois donc que tous ces abrégés doivent être mis sur le compte d’une invention purement populaire.

Pour finir, je signale quelques abréviations calembouriques dues à quelques-uns de ces jeux de mots, si en vogue parmi les soldats. On se rappelle le sobriquet donné aux territoriaux, qui par un jeu de mots identifiant -{oriaux avec une forme dialectale de taureaux, fait appeler ces hraves soldats les terribles tauriaux. À proprement parler, cette expression ne devrait pas être qualifiée d’abréviation, les syllabes initiales du terme primitif étant contenues dans l'adjectif qualificatif. Il y a cependant de ces calembours qui sont de véritables abréviations. Je viens de parler de bâton. Étamage < état-major en est une autre; l’abrégé offre : évidemment l’idée de l'uniforme frais et chamarré des officiers d'état-major, et celui qui a déformé éfamage en étatmächoire a dû penser à la prérogative de ces officiers de mieux manger que les pauvres poilus des tranchées. J'ufeux < adjudant enfin est dû à ce que l’adjudant est plein de jus ou de chic, élégant.

20 Hilding Kjellman,

Après avoir étudié dans ce qui précède d'une part l'extension de cet usage d’abrégér les mots, d'autre part les influences d'ordre extérieur qui ont pu amener des abréviations ou en déterminer Ja forme, passons maintenant à l'examen des procédés abréviatifs. Un coup d'œil jeté sur le vocabulaire ci-dessous p. 31 et suiv. nous fait voir que l’abrégement frappe ou bien les mots simples, ce qui est arrivé le plus fréquemment, ou bien des groupes de mots formant de vrais termes composés ou dus à la réunion plus ou moins fortuite de deux termes simples. Pour des raisons diverses, sur lesquelles j'aurai l’occasion de revenir, il convient de commencer par les mots simples. Dans la grande majorité des cas, ce sont des substantifs. Dans la catégorie des adjectifs, je ne trouve à citer que diff et poss, auxquels il faut ajouter le participe poilant < époilant. Le seul adverbe mutilé est immé < immédiatement, forme due à l'invention des polytechniciens. Les verbes ne sont abrégés que par la suppression d’un préfixe, qui a été jugé plus ou moins inutile au sens du mot; c'est le cas pour pingler, etc.

En dehors des seuls mots strass < administration et froc, troque < mastroquet, qui ont été abrégés par les deux bouts, l’abréviation s'opère ou bien par apocope ou bien par aphérèse!.

Le premier de ces procédés est de beaucoup le plus commun. La majorité des abréviations présentent en effet des formes qui gardent le commencement du terme originaire, ce qui, d’un point de vue psychologique, n’est que tout naturel. Je n’ai noté en tout qu'une quarantaine d’abrégés formés par la chute des initiales. Loin de présenter un type uniforme, ceux-ci sont de caractère assez différent. Ce sont des abréviations anciennes et d'autres toutes nouvelles, appartenant à tous les argots; l'élément supprimé est ou bien un simple préfixe ou bien une partie plus volumineuse du mot. Ce que tous ces abrégés ont en commun c’est qu'ils gardent la syllabe tonique; on sacrifie le commencement du mot mais on paraît sentir le besoin de conserver, en dehors de la syllabe accentuée, aussi la précédente. En général ces abrégés présentant l’aphérèse se composent en effet de deux syllabes, ce qui cadre bien avec le caractère général des abréviations. Parmi les monosyllabes, bleau et bit finissent en voyelle, tandis que les suivants

| 1 Bâton < bat(ailljon, abrégé dû à la langue écrite, occupe une place à part, cf. p. 18.

Mots abrégés et tendances d’abréviation en français. 21

appartenant, à quelques exceptions près, à l’argot du peuple ou des classes ouvrières, se composent d’une seule syllabe fermée: boche, bus, brousse, croc, flexe, gnard < fignard, ploum, quipe, rême.

Passons ensuite aux abrégés dus à l’apocope et qui dérivent de mots simples. Comme il ressort de ce qui a été dit plus haut, c'est à la grande majorité des abréviations que nous aurons affaire ici; il sera donc possible de dégager, en étudiant ce groupe, quelques principes réglant la formation des abrégés en général. Notre examen portera d'une part sur la longueur du mot abrégé, c’està-dire sur le nombre de syllabes qui lui reste après la suppression de la fin du mot primitif, d'autre part sur la forme de l’abrégé. Ces deux circonstances se trouvent dans un certain rapport l’une avec l’autre, en ce sens que dans une certaine mesure la brièveté d’un abrégé tient à la forme du terme primitif et que la manière dont on préfère terminer les abrégés influe sur le nombre de syllabes de ceux-ci.

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