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IV. Abréviations par initiales

La troisième des tendances d’abréviation qui caractérisent le français actuel est d'une date sensiblement plus récente que celles examinées jusqu'ici. BRuANT est le premier de nos lexicographes qui s'en occupe, et il y a lieu de croire que ces formations étaient inconnues en France il y a quelques dizaines d'années. Nous sommes donc en présence d’une tendance qui appartient éminemment au français d’aujourd’hui, où en effet elle joue un rôle de plus en plus important. Le procédé consiste à créer avec les initiales d’un certain groupe de mots formant une dénomination courante un nom nouveau et par sa formation même abrégé qui dénote la même chose que le terme primitif. Le phénomène en question est certainement de nos jours universel; il s’observe en allemand, où cette formation a pris une extension considérable!; il en est de même de l'anglais, où depuis très longtemps ces abrégés jouissent d’une très grande popularité. On le connaît aussi en danois’, et il est enfin très répandu en suédois, qui à ce respect se trouve certainement sous l'influence de l'anglais pour les expressions sportives et sous celle de l'allemand pour les abréviations commerciales.

C'est un phénomène qui porte décidément l’empreinte de la vie palpitante de notre époque moderne, ces formations résultant évidemment d’un désir instinctif et aujourd’hui nécessaire d'éviter les dénominations trop prolixes. On économise considérablement son temps et ses facultés intellectuelles en prenant l'habitude de dire simplement Y. M. C. A et K. F. U. M au lieu de prononcer dans leur plénitude imposante les termes officiels Young Men's Christian Association ou Kristliga Fôreningen av Unge Män. L’allem. Hapag est plus

1 Cf. Rodhe, Verkürzungen durch Anfangsbuchstaben p. 53 et suiv. 2 Cf. Nyrop, Études p. 22.

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commode que Hamburg—Amerikanische Paketfahrt-Alktiengesellschaft et l’angl. Anzac se dit plus facilement que Australia and New-Zealand Army Corps.

Mais si le désir de créer des termes plus courts et par cela plus commodes est pour beaucoup dans cette formation, ce n’est là certainement pas le seul intérêt. Ces abrégés visent également à la création de termes ayant la faculté de se graver dans l'esprit et de constituer des dénominations faciles à retenir et propres à gagner la popularité désirable pour ce qu'elles désignent. C'est pourquoi le procédé en question se prête excellemment à former les. noms de sociétés commerciales, de produits et d’associations de tout genre, emploi qu'ont trouvé ces abrégés dans toutes les langues citées, cf. en dehors des noms cités plus haut angl. À. B. C = Aerated Bread. Company, allem. Agfa = Aktiengesellschaft für Anilinfabrikation, Wuk — Würze und Kraft (tablette de potage), suéd. Asea < Allmänna Svenska ÆElektriska Aktiebolaget, etc. Jusqu'à un certain point anti-littéraires, c’est avant tout dans les domaines pratiques, dans le commerce, dans l’industrie et dans tout ce qui concerne la physionomie extérieure de la vie que ces abrégés sont en vogue. La tendance doit donc être considérée comme étant contraire au génie de la langue française; elle est plus conforme à l'esprit anglo-saxon plus ouvert aux réalités pratiques, et on ne se trompe certainement pas en admettant pour cette tendance, en ce qu’elle concerne le français, une influence étrangère et notamment une influence anglaise. Sans doute, c'est une mode importée des pays anglo-saxons, où ce genre de formation est si richement dévéloppé!. Cette hypothèse est d'autant plus vraisemblable que pendant les dernières dizaines d'années les relations entre la France et ces pays ont été des plus étroites au point de vue commercial et politique ainsi qu’à d’autres respects. Cette influence explique aussi l'extension qu'a prise cette tendance à créer des mots nouveaux sur les initiales du terme primitif pendant la grande guerre, qui.a amené entre la France d’une part et l'Angleterre et l'Amérique de l’autre une intimité inconnue jusqu'ici. :

Cette opinion sur l’origine de ces expressions est partagée par MM. Nyrop et Philipot’!. A l'avis de ce dernier, l’usage de

1 Cf. Nyrop, Études p. 21.

2 Cf. Nyrop, Grammaire III p. 396.

Go: gle

ces abréviations a pénétré d’abord dans les sociétés sportives qui ne se désignent jamais que par leurs initiales souvent très nombreuses. C’est en effet sous la rubrique de Sport qu'est relevé ce phénomène par M. Bruant’. Il signale que «le sport vélocipédique, l’'automobilisme et l'athlétisme forment des associations qui se baptisent de noms composés de termes anglais ou français et parfois tellement longs qu'on ne les énonce que par leurs initiales» : T. C. F,, U. V. F, U. S. F. S$S. A. signifient Touring Club de France, Union vélocipédique française, Union des Sociétés françaises de Sports athlétiques.

Il est très probable que c’est là l’origine de cette mode, qui s'est vite répandue en France comme ailleurs et qui maintenant n’est nullement restreinte aux cas où l'influence anglo-saxonne est palpabie. D'une façon générale, toutes les associations, sportives ou non, se désignent de plus en plus par les initiales; le public, le grand public admet cet usage et s’y soumet très volontiers, écrit M. Philipot en 1908, et ces paroles reflètent bien l’état actuel des choses. Des associations sportives, politiques et ouvrières, cette mode s’est étendue aux institutions officielles, aux sociétés commerciales et industrielles et aux produits de celles-ci, Comme nous allons le voir, c'est justement ce dernier domaine que l'usage de créer des noms qualificatifs par la réunion des initiales, est actuellement en train d’envahir en France.

Il est dans la nature de ces formations de remonter à la. langue écrite. Les journaux et notamment les rubriques et les annonces, où le besoin ou l'avantage d’abréger s'imposent le plus, y sont pour beaucoup; il en est de même des actes officiels, des registres et des ordres militaires; des inscriptions appliquées à des endroits différents jouent aussi un grand rôle à cet égard. Pour former le nom d’une association quelconque, on a pris les initiales par lesquelles le journaliste l’a désignée dans une rubrique ou dans un article de son journal ou qui l’ont indiquée sur une affiche. De même, les lettres qui dans les actes officiels, dans les ordres ou autrement, représentent le nom d'une institution civile ou militaire ont souvent été simplement gardées dans la langue pour désigner ces mêmes institutions. Propagés par les journaux, ces termes ont été incorporés dans le fonds commun de la langue et s’em-

ploient couramment.

1 L'argot du XXe siècle p. 412.

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Les noms abrégés appartenant aux domaines commercial et industriel de leur côté, se sont d’abord empreints par les lettres que porte l’annonce de la société en question; à la place du nom entier de l'établissement, on a fini par substituer le mot formé par ces initiales: le nouveau nom est né.

En somme, l'influence de la langue écrite est, dans cette catégorie d’abréviations, toute autre que pour les abrégés du type aéro qui, dans la majorité des cas du moins, sont dus à l’imagination et à un esprit enclin à la déformation des mots.

D'abord, on a pris les lettres telles quelles, on s’est contenté de les prononcer comme étant leitres; on a épelé, on n'a pas lu [K. F. U. M]. A mesure qu'on s’est familiarisé avec ce procédé, cependant, on a osé former, avec ces mêmes initiales, de vrais mots en leur attribuant la valeur de sons [Aga]. Comme on le comprend bien, ce dernier procédé a toutes les chances de réussir surtout dans le commerce et l’industrie: aussi cette formation estelle bien en vogue aujourd’hui dans ce domaine; l’anglais!, l’allemand*, l'italien et le suédois en offrent beaucoup d'exemples; seul le français paraît un peu arriéré. — Le troisième de ces procédés d'abréviation, celle qui consiste à former sur les initiales d’un certain complexe de mots un terme tout nouveau, ne demande pas d'explication. Il s'agit en général de pures plaisanteries.

Je passe maintenant à un examen plus détaillé de ce phénomène, en regrettant de ne pas avoir observé plus tôt l’article cité plusieurs fois de M. Nyrop, qui a traité cette question avec l’esprit et l'élégance qui lui sont propres. Si quand même je n'ai pas voulu abandonner le sujet, c’est que je ne pourrais donner une idée précise des tendances d'abréviation qui caractérisent si profondément le français d'aujourd'hui sans entrer aussi dans cette matière. L'étude de M. Nyrop, tout en apportant des exemples qui complètent le tableau de cet usage, me dispense cependant de citer les termes qui lui sont connus, ce qui est d'autant plus admissible que la réunion de toutes les expressions dues à ce procédé ne présenterait qu'un intérêt médiocre et serait d’ailleurs chose impossible. Pour moi, il s'agira surtout d'envisager la question du point de vue des domaines dans lesquels se manifeste notre

1 CF. Bergstrôm, ouvr. cité p. 67.

2 Pour l'allemand M. Rodhe apporte un nombre très considérable d'exemples dans l’article cité.

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tendance; les exemples que j'ajoute pour chacun de ces domaines à ceux cités par M. Nyrop, seront choisis de manière à ne pas avoir une valeur purement graphique. Je range les matériaux d après la manière dont on se sert des initiales pour constituer le nouveau terme.

I. Dans le nouveau terme, les initiales gardent leur valeur de lettres.

Dans celte première catégorie, j'ai à citer d’abord les noms de toutes sortes d'associations, correspondant à l’angl. Y. M. C. A, Y. W. C A = Young Women's Christian Association (toutes les deux ont joué pendant la guerre un grand rôle en France), à l'allem. A. T. V. = Akademischer Turn- Verein; au suéd. K. F. U. M, C. S. A = Centralfôrbundet fôr socialt arbete, S. T. F. — Svenska Turistfôreningen, I. F. K.=: Jdrottsfôreningen Kamraterna (certainement une des premières abréviations de ce genre en Suède), etc. Ces formations sont en France extrêmement fréquentes; pour les associalions sporlives p. ex. il suffit, pour s’en persuader, de jeter un coup d'œil sur un journal de sport ou sur les colonnes consacrées dans un journal quelconque aux spor ts divers. Voici un choix d'exemples:

C. G. V. = Confédération générale des Vignerons (siège à Narbonne) L. N. A. = Ligue nationale antialcoolique.

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