‹ Mots abrégés et tendances d'abréviation en françaisChapitre 9 sur 10 · V. Résumé et conclusion · texte numérisé non relu

V. Résumé et conclusion

De l'examen auquel j'ai fait subir dans ce qui précède les différents procédés d’abréviation en vogue dans le français actuel, il ressort qu’à ce respect le français est sur bien des points analogue à d’autres langues; dans ces formations, il s’agit en effet d'une mode pour ainsi dire universelle appliquée dans chaque langue de la manière qui lui est propre. Des trdis procédés dont

il a été question, celui qui consiste à former un nouveau mot

par le redoublement d’une partie du terme primitif est le plus ancien et de beaucoup le moins important. Avant 1800 seule formation de ce genre, ce procédé qui vise à la création de termes de tendresse et de familiarité, joue de nos jours un rôle très insignifiant. A partir de la première moitié du siècle dernier, une autre tendance se manifeste à ses côtés; c’est la mode de raccourcir des mots existants par moyen d’apocope ou d’aphérèse ou de ces deux procédés appliqués ensemble, mode appartenant d’abord aux plus basses couches de la société mais qui prenant l'essor vers le milieu du siècle devient à partir de 1850 de plus en plus populaire. En montant dans la société, elle gagne le parler du peuple et envahit les différentes espèces d’argot pour s’introduire de nos jours dans la langue ordinaire. Si ces deux tendances ont des racines indigènes, il en est autrement de la troisième, celle qui consiste à créer des termes nouveaux par la réunion des initiales des mots qui composent le terme primitif. Plus conforme à l'esprit anglo-saxon qu’à l'esprit français, la mode en question fait appliquer à la langue française des procédés étrangers et notamment anglais et américains. Étant éminemment une enfant du 20° sièclé, cette tendance recherche avant tout les termes brefs et expressifs qu'exige notre époque moderne caractérisée qu’elle est par une activité fébrile et de progrès rapides.

Quelque hasardeuse que soit une tentative de prognostiquer en matière de linguistique, il sera toujours permis d'exprimer une

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opinion sur les destinées futures de ces tendances d’abréviation. Tout porte à croire que le développement va suivre son cours. Le peuple réduira toujours à une forme abrégée des termes dont un emploi fréquent joint à une forme encombrante imposera le raccourcissement. L’abrégé à finale vocalique et notamment le type en -0 restera certainement longtemps la forme préférée. La création de nouveaux termes pour des innovations de toutes sortes amènera de nouvelles abréviations; le nivellement social va répandre dans la langue des classes cultivées des abrégés nés parmi le peuple; dans l’argot des écoles et des étudiants, au contraire, les néologismes de ce genre seront peut-être moins fréquents, étant donnée l’invariabilité relative de ces parlers, dont les termes familiers restent toujours les mêmes; toujours est-il qu’une mode analogue à celle de l’École polytechnique pourra gagner un autre groupement quelconque, qui pourra choisir le même moyen pour se forger une langue à lui. Contrairement aux abréviations redoublées qui à en juger par leurs antécédents n'auront point d'avenir, les termes formés sur les initiales vont certainement jouir d’une popularité toujours croissante, ce qui est à prévoir surtout pour ceux du type Anzag. Sans doute, ce procédé sera à certains égards le principe même sur lequel se fondera la terminologie future.

Comme cela a été le cas jusqu'ici, ces formations qui appartiennent éminemment à la langue parlée, vont toujours se distinguer par leur variabilité extrême; le hasard jouera le même rôle; une plaisanterie fera naître un nouveau sens; tel abrégé créé un jour sera oublié le lendemain; un terme quelconque appartenant à l’argot d’une certaine catégorie de personnes sera incorporé un beau jour dans la langue ordinaire, d’où il pourra faire son apparition dans la littérature. Voilà des faits parmi tant d’autres qui compliquent et qui compliqueront toujours le travail de quiconque voudra s'occuper de ces enfants de l’époque et de la langue d'aujourd'hui.

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