L'AMBACSADE MAROCAINE A PARIS EN
L'hyperbole de son langage ne faisait qu'exprimer sa pensée la plus sincère. Toutefois, les négociations relatives au traité n'avançaient pas ; l'envoyé du Maroc se montrait intraitable, quand les commissaires du roi, Maurepas et Torcy , discutaient avec lui * les conditions d'échange et de rachat des captifs. Il faut se rappeler ici la teneur de l'article 7 du projet de traité de 1682.- 11 avait été convenu, à cette époque, que les esclaves seraient rendus réciproquement au prix de cent écus par tête. Les diplomates français s'obstinaient à réclamer l'exécution de cette promesse. Mais l'avare Ismael avait changé d'avis, et, comptant pour rien sa parole, il avait rigoureusement prescrit à son ministre de refuser les échanges à prix d'argent*. Comme l'intendance avait compté deux cent trente-trois Marocains sur les galères de Provence, et que le nombre de nos compatriotes esclaves à Fez, Maroc et Mequinez était beaucoup plus élevé, — les états du consul Estelle en avaient relevé plus de quatre cent soixante, — on voit que la rédemption, après échange tête pour tête, était surtout onéreuse pour Louis XIV. Telle était cependant la fierté du Chérif que Saint-Olon» en 1691, avait en vain proposé de relâcher des Musulmans invalides, sur le pied de deux Maures contre un chrétien. Les Espagnols avaient rendu quatre Maures pour avoir un de leurs captifs ; les Hollandais venaient de payer huit cents écus la liberté de chacun de leurs compatriotes*. Aussi, le conçoit-on sans peine^ ces concessions humiliantes avaient enflé l'orgueil de l'Empereur Ismael '.
< Le baron de Saint-Amans avait écrit au ministre, au temps de son ambassade, « qu'il n'y avait pas de nation si perfide et si infidèle que les Maures de ce royaume, et que Ton ne saurait trop se méfier des propositions d'échanges qu'ils faisaient de leurs esclaves. Aussitôt l'échange accordé, il y avait lieu de craindre de voir transporter nos compatriotes dans les pays les plus éloignés, pour les dissimuler aux yeux des chrétiens.»
« Archives des Affaires étrangères, Mém. et Doc, Maroc, t. II, f. 181.
• Une lettre des esclaves français à Mequinez, adressée au Secrétaire d'État de la marine le 12 février 1691, nous apprend qu'il y avait alors 2864 captifs européens dans les royaumes d'Ismaêl. Le consul ne pouvait, avec ses 3,000 livres d'appointements, soulager tant d'infortunes. Ajoutons que de i694 à 1703, il fut chargé de distribuer une somme de 26,000 livres à lui remise, au nom du roi, pour les esclaves les plus nécessiteux.
A la Secpétairerie d'État de la marine, on finit par s'apercevoir que Ben Alcha se dérobait sans cesse aux discussions du traité pour lequel il était venu. La mission coûtait fort cher, et •tout faisait prévoir qu'elle ne rapporterait rien. L'agent Trancart avait estimé la dépense à soixante-dix livres par jour, mais ses devis étaient bien dépassés. D avait déjà payé neuf mille livres pour le séjour de l'ambassadeur à Brest, trois mille huit cents livres pour son voyage à Paris, trente et un mille sept cent quatre-vingt livres pour son entretien dans la capitale. Avec les présents du roi, du prix de trois mille huit cent quatre-vingi;-dix Uvres, il fallait compter déjà tout près de cinquante mille livres. Le Ministre avait trouvé ces chiffres exagérés, mais Trancart avait dû lui écrire « qu'il n'avait pu faire plus d'économies, les « Arabes ignorant ce qu'est la frugalité quand ils vivent aux « dépens d'autrui ». Nous n'en donnerons comme exemple que le menu d'un des repas des Marocains à l'hôtel des ambassadeurs.
Menu d'un des repas de l'Envoyé du Maroc et des gens de sa suite. ^
18 pains de Landernau 7, 10
10 poulets 5
2 veaux 14
2 moutons 2
4 pigeons 2
2 perdrix 2
6 dindons 12
6 douzaines d'oeufs 1
Salades et légumes 0,12
Sardines et poissons . 1, 6
Beurre * 3
Pommes et poivre 6 •
Lait et crème 0, 15
* Archives des Affaires étrangères^ Consulat du Maroc.
Oignons et choux 0, 15
t8 citrons • . 3
14 bouteilles de bière 0, 8
14 pintes de vin 8, 8
Amandes et raisins secs 1,16
Huile d'olive 1
Vinaigre 0,10
Pâtisseries 2
Tabac 4,12
L'addition, pour ce seul repas, s'élevait à. . 75, 12 *
Ajoutons que Ben Aïcha était tombé malade au commencement d'avril. Les commissaires du roi l'avaient fait soigner et saigner, et n'avaient rien épargné pour le remettre sur pied. Nous avons eu sous les yeux ses comptes de blanchissage et ses notes d'apothicaire, précieusement conservés à la postérité dans les Archives de TEtat. Il n'est pas surprenant, d'ailleurs, que ses forces aient un moment faibli ; tant de speptacles, si nouveaux pour lui, avaient quelque analogie avec ces feux d'artifice, dont les témoins étaient plus fréquemment incommodés par la fumée qu'éblouis par la splendeur.
Il y avait déjà cinq mois que l'envoyé du Maroc était arrivé en France ; Pontchartrain n'attendit que le rétablissement de la santé de ce dernier pour le renvoyer dans son pays '. L'audience de congé du roi eut lieu le 26 avril. Il fallut que Saint-Olon, de-
* Aperçu de quelques prix dans les menus journaliers de l'ambassadeur : 100 gros fagots, 10 liv. ; — 1 livre de café, 4 liv. ; — 6 douzaines d œufs, 1 liv. ; — 1 sac de charbon, 4 liv.; — 12 citrons, 1 liv.; — 1 saumon, 8 liv. ; — 1 homard, 0,12 sols ; — 1 raie, 1 liv. ; — 6 merlans, 0,8 sols ; — 2 morues, 1 liv. ; — 1 livre de chocolat, 6 liv. ; — 1 barrique de cidre, 24 li,v. ; — 150 pommes, 3 liv., etc..
« « L'ambassadeur du roi de Maroc, écrivit Pontchartrain le 8 avril aux oflQciers de l'Amirauté de Brefet, n'ayant pas voulu accepter les conditions qui lui ont été offertes, et celles qu'il a faites n'ayant pas été agréables au roi, S. M. le renvoie, et Elle fera partir incessamment plusieurs frégates pour faire la guerre aux corsaires de sa nation. » — Voy. Lettre servant d'instruction à M. de Chammeslin, qui doit passer Vambassadeur du Maroc, 13 mai 1699 {Archives des Affaires étrangères, Mém. et Doc. Maroc, t. III, f. 185).
venu confident après avoir été cicérone, consolât l'ambassadeur de sa disgrâce, raffermit son courage et séchât ses larmes. « Je « n'ai passé, dit Ben Aïcha à Louis XIV, aucun jour sans de nonce veaux plaisirs, ou sans la vue de spectacles capables de me « faire oublier ma patrie et ma famille. J'en ai fait un gros journal, « mais j'avoue que je n'y ai pas décrit la cent millième partie des « beautés de ce royaume, ni de la grandeur de Votre Majesté ».* En terminant, il assufra au roi qu'il ferait tous ses efforts pour inviter son maître à adhérer aux conditions de paix qui lui avaient été faites. Puis, se tournant vers Saint-Olon, il le remercia d'avoir bien voulu le combler de ses délicates attentions ; il demanda la permission d'écrire à Madame de Saint-Olon, et de traiter désormais comme une sœur celle qu'il nomma « sa bien aimée ». * La mission marocaine quitta Paris le 6 mai. Les officiers de la marine de Brest l'accueillaient le 24 avec les mêmes honneurs qu'à son débarquement, et, dès le lendemain, Ben Alcha s'installait « tout confus », disent les officiers, à bord du vaisseau La Dauphine. Dans l'effusion des adieux, Saint-Olon lui avait remis une lettre de Louis XIV pour son maître. Le roi de France disait à Ismaél qu'il avait été satisfait des procédés de son ministre.
i Discours de Tambassadeur à l'audience de congé du roi : « Très majestueux Empereur de France Louis XIV, je viens demander à Votre Majesté Impériale la permrssioQ de m'en retourner, et la remercier en même temps des honneurs que l'on m'a faits par ses ordres etde&bons traitements que j*ai reçus de sa libéralité, qui surpasse celle de Salomon, de Gosroës et d'Alexandre. Je n ai passé aucun jour sans de nouveaux plaisirs, ou sous la vue de spectacles capables de me faire oublier ma patrie et ma famille, et, si je Tose dire, les ordres mêmes de l'Empereur, mon maître.
J'en ai fait un gros journal, mais j'avoue que je n'y ai pas décrit la cent millième partie ni des beautés de votre pays,.ni de la grandeur de Votre Majesté Impériale. Je la prie de donner des ordres pour Téquipement d'un navire dans l'un de ses ports, pour me conduire sûrement en mon pays de Salé. Je ferai tous mes elTorts auprès de l'Empereur, mon maître, pour l'inviter à adhérer aux sentiments de MM. vos commissaires, et obtenir de lui ce que je désire pour le service de Votre Majesté Impériale, puisqu'elle m'a fait Thonneur, en ma première audience, de me recevoir au nombre de ses serviteurs, priant Dieu qu'il perpétue le règne et les heureux jours de Votre Majesté Impériale et de son auguste famille. » {Mercure galant^ mai 1699, p. 83).
' Lettre de Ben Aïcha à Madame de Saint-Olon (Jdercwe galant,mû 1699,p.21ô}.
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maïs qu'il n'avait pu traiter définitivement avec lui, en raison de rinsuffisance de ses pouvoirs ^
Quand Ben Aïchafut revenu à la Cour de Mequinez, il s'empressa d'écrire à Saint-Olon*. Il lui annonça que Tissue infructueuse de son ambassade avait failli déchaîner la colère de l'Empereur contre les marchands français, qu'il était cependant parvenu à l'apaiser, et que, le cœur plein de reconnaissance, il chercherait « le bon quart d'heure » pour servir nos intérêts.
C'est alors que, faisant à Mouley Ismaël le récit de toutes les merveilles dont il avait été témoin, il lui parla d'une façon séduisante d'une princesse douairière de Conti, qu'il avait vue plusieurs fois, et admirée notamment dans un bal, au Palais Royal, chez Monseigneur d'Orléans. Lé souvenir qu'il avait conservé de ses gracieuses manières, de ses talents pour la danse et la musique, et l'éloge qu'il en fit à l'Empereur du Maroc frappèrent l'esprit de ce prince, et le déterminèrent à l'audacieuse requête dont nous avons déjà parlé. En eifet, cette demande fut adressée à la Cour par Ben Aïcha, le 14 novembre 1699, « au « nom du Chérif descendant du Prophète».' Nous la reproduirons fidèlement, car ce texte précieux est la preuve la plus certaine de l'incroyable démarche qu'il nous reste à raconter.
«Au Vizir de l'Empereur de France, notre parfait ami, le sage et judicieux comte de Pontchartrain, Salut.
Je demande de vos nouvelles, en conséquence de Tamitié que nous nous sommes jurée pour jamais. Vous m'avez fait mille honnêtetés de bouche, et vous me les avez ensuite confirmées de votre main, en la mettant dans la mienne. J'en ai fait autant de ma part, et j'ai gardé cette amitié après avoir été de retour dans mon pays. J'ai paru devant le roi, mon maître, et je ne lui ai jamais parlé de la France sans que voire éloge n'ait été le principal sujet de notre entretien. Si Pontchartrain, lui ai-je dit, était en votre présence, vous Faimeriez aussitôt
* Lettre du 4 mai 1699 {Archives des Affaires étrangères. Consulat du Maroc), « Le 25 septembre 1699 (Archives des Affaires étrangères. Consulat du Maroc), ' Archives des Affaires étrangères, Consulat du Maroc.
avant que de lui parler, à cause de sa modestie, de son honnêteté, de sa sagesse, et de Tesprit supérieur dont Dieu Ta favorisé, de préférence à tous ceux que jai jamais vus parmi les Arabes et les Barbares.
Certes, je lui ai dit la vérité comme je Tai vue. Il s*est insinué votre connaissance dans son àme, et vos manières honnêtes sont fortement gravées dans son esprit, tellement qu'il m'a dit plusieurs fois : •— Ben Aïcha 1 parle-moi donc encore de ton ami Pontchartrain, qui s'est si bien emparé des avenues de ton cœur? — Et je lui ai répondu : — Seigneur, tout ce que j'ai pu dire de lui est encore bien au-dessous de son mérite. — Et je lui ai dit la vérité.
La chose est venue à tel point qu'il lui est tombé dans l'esprit ce que je lui avais raconté de la princesse de Gonti, fille de l'Empereur Louis de -France, votre mattre, le plus grand prince de la chrétienté, laquelle est à présent sans époux, en ayant élé séparée par la mort. Je lui en avais fait le portrait, et lui en avais retracé les merveilles et la modestie admirable qu'elle garde envers son frère, Mgr le Dauphin, son bel esprit, son air royal, sa parfaite intelligence aux exercices du bal et des instruments de musique, et que nous vîmes une nuit, au Paldis-Royal, chez le prince son oncle. Monsieur. J'ai parlé des grandes honnêtetés que j'ai reçues de ce prince, et des manières civiles et charmantes qu'ils observaient les uns envers les autres en ma présence.
J'ai fait l'éloge et la description de tout cela au roi, mon mattre, tellement que cela lui est demeuré gravé dans l'esprit, et qu'il y pense tous les jours avec soin et inquiétude. Sur quoi il m'a dit : — Il faut que tu écrives au Vizir Pontchartrain, ton ami, afin qu'il demande pour moi en mariage, au roi son mattre, cette princesse, sa fille, sœur du Dauphin, qui n'a point d'époux à présent. — Notre Empereur la prendra pour femme, selon la loi de Dieu et, de sou prophète Mahomet, assurant qu'elle restera dans sa religion, intention et manière de vivre ordinaire. Elle trouvera en cette cour tout ce qu'elle désirera qui pourra lui faire plaisir selon la justice, s'il plait à Dieu.
Voilà, ô Vizir Pontchartrain, que je vous ai écrit un secret de grande conséquence, qui est venu dans le cœur du très grand Empereur du Maroc et de Fez. Si vous jugez qu'il soit à propos de dire là-dessus davantage de paroles, Ton se fie à votre prudence. Entre tenez- vous de cela avec le sieur Jourdan * qui m'en écrira au plus tôt, et que la réponse soit faite, de concert avec vous, en la manière sérieuse en laquelle nous
^ Négociant français au Maroc.
écrivons. Que le premier vaisseau qui viendra ici de France puisse apporter cette réponse comme nous la désirons en toute vérité, afin que je m'embarque sur icelui pour aller vers vous, si Dieu a prédestiné cette alliance entre les deux rois. Gela doit vous faire connaître si j'ai parlé en bien de TEmpereur Louis. Aussi mon maître m'a-t-il dit ces paroles à son sujet : — C*est-là un prince digne que l'on fasse avec lui connaissance et amitié. — Voilà ce que nous^vions à vous écrire. »
Abdalla ben Aïcha que Dieu conserve /
Cette missive était adressée directement au Ministre de la marine. Mais une seconde requête, plus concise si non plus discrètç, était confiée le même jour au négociant Jourdan.
Au nom d'un seul Dieu tout puissant !
« A Monseigneur de Ponchartrain,levéritableami, secrétaire du roi.
L'Empereur, mon maître, m'a commandé de vous écrire cette lettre et de l'adresser à M. Jourdan, afin qu'elle vous soit rendue sûrement.
Votre Grandeur aura la bonté d'informer Sa Majesté Louis XIV, Empereur de France et de Navarre, — que Dieu conserve en prospérité et en santé ! — que l'Empereur, mon maître, m'a chargé de faire savoir qu'il a une véritable envie de faire alliance avec un aussi grand roy,et que lui ayant fait le portrait d'une princesse que j'eus l'honneur de voir, le carnaval dernier, dans un bal, accompagnée par M. deSaint- Olon, chés Monsieur, laquelle était à la droite de Monseigneur, et que Monsieur le duc de Chartres prit à danser, Sa Majesté m'a ordonné et donné plain pouvoir d'en faire la demande. C'est une princesse, fille de Sa Majesté, qu'on me dit être veuve,etdont jeneme souviens pas du nom.Vous informerez auSsi Sa Majesté, de la part du roy, mon maître, que cette princesse exercera librement sa religion comme en France, et que tout sera à sa volonté. Il y a mé|;ne un couvent de Paires à Mequinez que Sa Majesté, vénère beaucoup, et qui vivent en toutte liberté.
Si Louis XIV, le grand Empereur de France, veut bien agréer cette proposition ou non, l'Empereur, mon maître, demande une réponse le plus tôt qui sera possible, la présente étant comme de sa main propre .
Si, après la réponse de la présente, l'Empereur de France accepte cette proposition, l'Empereur, mon maître, m'a ordonné de me tenir prêt pour m'embarquer sur les premiers vaisseaux de guerre français qui paraîtront devant notre port de Salé ou autres, pour aller
traiter avec un si grand Empereur d'une alliance que TEmpereur, mon maître, souhaite avec joie, et assurer de plus Sa Majesté que le roi, mon maître, tiendra pour gloire d'être gendre d'un si grand et d'un si puissant Empereur, et que tous ses ports, villes et terres de son Empire de Maroc lui seront toujours ouverts et à tous ses sujets.
Traduit sous la dictée d'Abdalla ben Aïcha par Jean Manier de la Closerie, résidant à Salé pour le commerce de M. Jourdan, ce 14 novembre mil six cent quatre-vingt-dix-neuf. »
(Sceau d^Abdalla ben Aïcha),
De quelle façon fut accueillie cette étrange confidence à la Cour de Versailles, c'est ce que nous ferons bientôt connaître. Mais Ton se demandera quelle était cette joUe princesse, pour qui soupirait le féroce et sanguinaire Ismaél. Il nous parait impossible de ne pas arrêter un instant nos regards sur la protectrice de La Fontaine, sur Taimable personne qui passait en ce temps-là pour un prodige de grâce et d'élégance^ et dont les courtisans les plus en vogue se voyaient disputer Thonneur de Fadmirer par un simple tyran de la Mauritanie. Transportonsnous donc un instant sur une autre scène, et hàtons-nous de connaître celle qui, sans mériter une page de l'histoire de France, vit rattacher son nom d'une façon si romanesque aux relations officielles du Maroc avec le grand roi *.
1 II existe une Relation historiqtie de l'amour de P Empereur du Maroc pour Mme la princesse douairière de Conli, écrite en forme de lettres à une personne de qualité (Cologne, 1700). L'auteur anonyme a émaillé son récit des faits les plus fantaisistes; il suppose que l'envoyé marocain Ben Aïcha rapporta à Ismaël un portrait en taille douce delà princesse, « comme on en vend au marché des Innocents ». — Voy. Mémoires du marquis de Sourches, t. V, p. 350.
Dans V Histoire de V Empire des Chérifs (Paris, 1733), p. 251, celte demande en mariage est traitée de fable. Mais Thomassy, qui a, connu le journal inédit de Saint-Olon à la bibliothèque de l'Institut, a consacré quelques pages à la mission et à la requête de Ben Aïcha dans Le Maroc et ses caravanes. Toutefois les textes auxquels il se réfère sont fort incomplets, et les renseignements contenus dans le manuscrit de Saint-Olon doivent être contrôlés avec les pièces originales que nous reproduisons ici. ,
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Marie-Anne de Bourbon, fille de Mlle de la Vallière, était née à Vincennes le 2 octobre 1666. Sa mère, « la belle à scrupules», comme on l'appelait à la Cour, avait à peine dix-huit ans, et lui avait donné tout ce que la Providence avait mis en elle de bonté, de douceur et de délicatesse. On s'en souvient d'ailleurs, depuis le jour où elle avait été admise dans le petit cercle d'intimes d'Henriette d'Angleterre, elle avait comme pressenti tous les dangers auxquels son exquise sensibilité se trouverait exposée, et s'était placée de bonne heure, avec une confiance toute naïve, sous le patronage de la duchesse de Navailles, Tincorruptible intendante qui avait fait griller, au château de Versailles, les fenêtres des demoiselles d'honneur. Lés Mémoires du temps ont laissé les portraits les plus séduisants de cette reine de la main gauche, dont la fatale destinée avait été de plaire sans le vouloir. Ils ne tarissent pas d'éloges sur les charmes de sa personne, et sur les expressions de modestie et de tendresse qui révélaient un état d'àme peu commun dans son entourage. Lorsque, vieilli et courbé sous le joug austère et maussade de la veuve de Scarron, Louis XIV se souviendra tristement de son passé, c'est Mlle de la Vallière qui lui apparaîtra comme la suprême poésie de sa jeunesse orageuse. Mais, en 1674, une femme aussi effrontée que Louise était craintive avait, suivant l'expression de Mme de Sévigné, « écrasé l'humble violette qui se cachait sous l'herbe, toute honteuse ». Accablée peu à peu par la politesse froide du roi, plus encore que par l'arrogance triomphante de sa rivale, Mlle de la Vallière ne pouvait se consoler que dans le silence du cloître. Le maréchal de Bellefonds fut pris de compassion pour elle et devint son bon génie ; Bossuet prodigua ses conseils à la sœur Louise d^ la Miséricorde et bénit sa pénitence. * Mais laissons là « ce roseau à demi brisé », comme le dit l'évêque de Meaux, et revenons près du berceau de Mlle de Blois, plus tard princesse de Conti.
Le roiTavait légitimée huit mois après sa naissance. L'année suivante, il lui avait donné un frère, également légitimé sous
Mémoires de Mlle de Montpensier, t. IV, p. 394.
le nom de comte de Vermandois. Oh ! ce fut un spectacle sans précédent aux yeux d'une Cour pourtant si corrompue, et chacun s'accordait à dire que, du vivant de la reine-mère, Louis XIV n'aurait jamais osé violer ainsi le respect dû à sa femme, aux lois civiles et religieuses. Il adorait ces deux enfants ; cela ne l'empêchait pas de se montrer sévère à leur égard, et l'on prétend que le comte de Vermandois, amiral de France à quatre ans, était souvent fouetté de la main paternelle*. Mlle de Blois fut confiée de bonne heure aux bons soins de Mme Colbert*. C'était bien la sage gouvernante qui convenait à l'enfant sur qui « toutes les fées, disait-on, avaient soufflé »'. Dans son salon, fréquenté par les financiers, les poètes et les diplomates en vue, la fille de la Vallière acquérait tous les dons qui devaient en faire la huitième merveille du monde, si j'en crois l'Empereur du Maroc. Elle avait de qui tenir. C'était bien, en effet, la plus ravissante petite créature que 1 on pût imaginer. Dès Tàge de douze ans, elle enchantait son entourage par ses fines réparties, et par « les mille petites chosettes qui sortaient de sa jolie bouche », nous dit encore Mme de Se vigne*. C'était « Conti la belle, « Conti fille des Dieux, fille des Amours ». Elle excellait surtout dans Tart de danser avec grâce. Quand elle jouait du clavecin, elle faisait l'admiration de Désairs,le maitreàlamode*. Boileàu
* Voy. Estât de la despense faicte en la maison du comte de Vermandois et de Mlle de Blois (Archives natwnalesy R. 3, 1Ô7). Voy. aussi, sur la mort pré-' maturée du comte de Vermandois, Souvenirs de if^e de Caylus, (Édition Petitot, Paris 1828) t. LXVII, p. 460. Quelques auteurs ont prétendu qu'il était le personnage mystérieux connu sous le nom de Masque de fer,
* Marie Charron, fille de Jacques, seigneur de Ménars, désignée sous le pseudonyme de « la sage Mélinde » dans la Carte de la Cour, de Guéret, 1663, p. 52.
» Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 7 juillet 1680.
* Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 2 juillet 1680. « Mlle de Blois est un chef-d'œuvre. Ce n'est point pour la danse, c'est pour cette taille divine qui surprend^ emporte l'admiration,
.... Et fait voir à la cour Que du maître des Dieux elle a reçu le jour. »
5 Correspondance de Madame, duchesse d'Orléans, dite La Palatine, t. II, p. 533, — Journal de Dangeau, t. VU, p. 188.
s'extasiait à son tour sur la souplesse de sa taille, la légèreté de sa démarche, et La Fontaine disait d'elle :
L'Iierbe l'aurait portée ; Une fleur n'aurait pas Reçu Tempreinle de ses pas î
Elle inspirait encore la muse de Benserade :
Elle est charmante, elle est divine, Et brille de vives couleurs Qu'on ne voit point briller ailleurs.
Pure et blanche comme 'l'hermine, Elle efface toutes les fleurs, Jusqu'au lys de son origine.*
Aussi, le lendemain des fêtes où elle avait paru, on eût été surpris de ne pas voir son nom dans le Carnet mondain du Mercure galant, avec la charmante comtesse de Soissons, la princesse d'Harcourt, t toujours belle, quoiqu'un peu pâle » la séduisante Mme de Rouvray, la ravissante Mlle de Roquelaure. « Mlle « deBlois, dit un jour li Gazette, était belle comme un ange, « avec sa robe de velours noir, son tablier et sa bavette en points « de France. »
La légitimation des enfants de Mlle de la Vallière leur avait créé à la Cour une situation officielle •. Louis XIV, perdant de vue tous les jours le scandale de leur naissance, avait rêvé pour eux de hautes alliances. II avait fait pressentir le prince d'Orange, qui avait refusé dédaigneusement de s'unir avec une bâtarde '. D'autre part, le Grand Condé désirait recouvrer les bonnes grâces du roi. A la fin de .fannée 1679, il demanda la main de Mlle de Blois pour son neveu, le prince de Conti, avec une condescendance qui fit dire que les héros ne sont fiers que sur les champs de bataille. Bien qu*il eût été élevé par Mme de Longueville, et que son instruction eût été dirigée par le janséniste Lancelot,Louis-
* Mémoires de Vabbé de Choi$y, t. III, p. 413.
* La princesse de Conti signait « iMarie-Anne, Lég. de France ».
* Saint-Simon va jusqu'à voir dans la guerre de Hollande Teffet d*une « pique personnelle » contre Guillaume dVrmge (Mémoires de Saint-Simon, Édition de BoUlisle, t. III, p. H3).
Gopgle
Armand de Conti, colonel d'un régiment d'infanterie, n'offrait guère les garanties qu'i' convenait de rechercher pour une fille de sang royal. Il n'avait que dix- neuf ans, et ses allures, comme ses mœurs, n'avaient déjà que trop subi Finfluence de la vie des camps. Mais Louis XIV avait parlé. Le mariage eut lieu en grande pompe, le 10 janvier 1680, au château de Saint Germain, sans que Mlle de Blois eût été appelée à donner son avis*. Le roi, voulant donner publiquement à sa Bile un gage de sa prédilection, lui reconnut un million de dot, 40,000 écus en bijoux, 100,000 livres pour le trousseau et 50,000 pour les noces*. Quant au prince de Conti, on chantait ses louanges pour plaire à son bienfaiteur. « Il jette l'argent héroïquement, dit la Palatine, il a des bontés « d'Henri IV, des procédés du chevalier Bayard et des justices « de Sylla. »
Toutefois nos époux, qui n'avaient à leurs débuts que trentequatre ans à eux deux, devaient singulièrement s^émanciper. Bussy-Rabutin nous l'apprend, Louis XIV eut fort à faire, pour maintenir au moins les apparences de la concorde dans un ménage aussi mal assorti. La princesse était folle des plaisirs de Paris'; le colonel, faible de caractère, ivrogne et déséquilibré, passait son temps dans les plus mauvaises compagnies, quand il n'était pas à la guerre *. Aussi, lorsqu'il, mourut le 9 novembre 1685, emporté presque subitement par la petite vérole, sa belle veuve se voila la tête, mais ne pleura pas longtemps. Un an après, en dépit des remontrances de « la Madeleine de Chaillot », on la retrouvait toute heureuse dans les réunions bruyantes
* Voy. le Contrat de mariage de Mlle de Blois avec le prince de Conti, le 10 janvier 1680 (Archives nationales, K, 542 et 577).
* Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 24 janvier 1680.
* u La princesse de Conti est presque toujours chez la Dauphine ; elle a grand besoin de cet exemple pour se former, car elle est enfant au-delà de ce qu'on peut imaginer ». (Mme de Sévigné à Mme de Grignan, avril 1680). — Voy. aussi Commentaires du chansonnier de Gaignières, manuscrit de la Bibliothèque nationale, fonds français, 12,691, f. 1.
* Journal de Dangeau, t. 1, p. 249 et 252, — Mémoires de Saint-Simon, édition de Boislisle, 1. 1, p. 78, — Mémoires du M^^ de la Fare, édition Petitot {Mém sur l* histoire de France, t. LXV, p. 251, — Mémoires du if»» de Sourches, t. I, p. 110,
-aide Marly et de Saint-Germain, jouant à colin-maillard ou à cligne-musette, prenant part aux ébats travestis des dames d'honneur, et remplissant les premiers rôles dans l'opéra d'Atys ou le ballet du Triomphe de fAmour^, Son nouveau titre de douairière ne l'avait pas rendue plus vénérable, et Ton peut croire que ses admirateurs lui faisaient un nombreux cortège, dans sa somptueuse demeure de Versailles, aujourd'hui l'Hôtel de Ville, ou dans sa campagne de Choisy. Qui pouvait soupçonner alors qu'à la fin de sa vie, elle édifierait tout son monde par l'ardeur de ses dévotions* ! Le fils du roi de Pologne, le duc de Parme, le prince héritier de Danemark, le doge de Gênes lui avaient, sans succès, demandé de l'épouser'. Dans son désir de cimenter la paix entre la France et TAIIemagne, le Pape avait proposé vainement le prince Clément de Bavière. Mais, pour une princesse aussi facilement consolée, la liberté ne valait-elle pas mieux que toutes les couronnes ?
Qu'on s'étonne à présent de l'immense éclat de rire avec lequel elle accueillit, en 1699, les confidences de Ben Aïcha, fidèlement transmises à Louis XIV en plein conseil des ministres ! Ce « secret de grande conséquence » allait être la risée des courtisans de Versailles. Le Journal de Dangeau*, les Chroniques de
* On s'amusait aussi au jeu du roman, et c*est sans cloute à propos de notre épisode marocain que fut publié Le triomphe de la déesse Monas (Amsterdam, 1698), ouvrage rempli d'allégories sur la princesse de Conti. C'est encore dans ce genre de roman historique que Mlle de la Force composa en 1701 Les Jeux d'esprit de la princesse de Conti, réédités en 1862 par le marquis de la Grange. Les amusements de Mlle de Montpensier à Saint Fargeau avaient été chantés par Segrais, en 4656, sous le titre de Divertissements de la princesse Aurélie ; Malézieux devait célébrer à son tour, en 1712, dans les Divertissements de Sceaux t les frivolités de la duchesse du Maine.
* Elle mourut à Paris, dans son hôtel de la rue Neuve Saint Augustin, le 3 mai 1739, à Tâge de 73 ans. Elle laissa sa fortune an duc de la Vallière et au duc de Vaujours, après en avoir attribué la moitié aux pauvres. Voy. son testament aux Archives nationales, X, * a 9,163 et K S77, — Journal de Barbier, t. III, p. 173, — Mémoires de Saint-Simon, (Edition de Boislisle) t. I,p. 58,et t. X, p. 16, — Lettres de Mme de Maintenon (Édition Lavallée, Paris 1865), 1. V, p. 156, — Mémoires du duc de Luynes, t. Il, p. 422. •
* Mémoires du Mi* de Sourckes, t. II, *p. 136, et t. IV, p. 155, — et Journal de Dangeau, 1. 1, p. 172.
^ Journal de Dangeau^ 26 décembre 1699^ t. Vil, p. 168 ; « Le roi du Maroc
rCEîl-dc-Bœuf*, ne devaient pas manquer non plus de couvrir de ridicule « Tadorateur au teint de bronze ». Ce fut un nouveau prétexte à divertissements orientaux, et les poètes eurent beau jeu pour adresser à leur déesse ces madrigaux pleins d'ironie :
Votre beauté, grande Princesse, Porte les traits dont elle blesse Jusques aux plus sauvages lieux .
L'Afrique avec vous capitule.
Et les conquêtes de vos yeux Vont plus loin que celles d*Hercule.
Après Jean-Baptiste Rousseau, Périgny osait écrire • :
Pourquoi refusez-vous rhominage glorieux
D'un roi qui vous attend et qui vous sait si belle?
Puisque l'hymen au Maroc vous appelle.
Partez ; c'est peut-être en ces lieux
Qu'il vous reste un amant fidèle.
Le duc de Nevers, à son tour, composait un chant du départ dont voici les deux premières strophes :
Fille du héros de la France, En qui tant de trésors les cieux ont rassemblés.
Astre qui seul étinceiez Sur tant d'astres choisis que renferme Byzance,
Et qui portez votre influence
Aux climats les plus reculés.
De vos attraits vainqueurs la force souveraine
A fait cent prodiges divers ; Vous traînez les héros captifs dans votre chaîne ; Un prince glorieux de vivre dans vos fers
Compte de vous donner pour reine • Aux plus sauvages cœurs qui soient dans l'univers.
a écrit au roi pour lui demander en mariage Mme la princesse de Conti . On ne comprend pas que son ambassadeur, qui était ici il y a six mois et qui passait pour homme d*esprit, ait pu lui proposer de faire une demandes! ridicule. Le roi, en nous la contant le soir à son petit coucher, nous dit que Mme la princesse de Conti avait refusé des rois de l'Europe très considérables et ne nous les voulut pas nommer. La demande du roi de Maroc a paru si ridicule qu'assurément personne ne la pouvait croire. »
* Chroniques de VCEil-de^Bœuf, 1699, t. III, p. 204 : « Le roi de IMaroc n'en démordra pas ; il veut que la princesse de Conti vienne régner sur ses Marocains. Son ambassadeur fit avant-hier sa demande en règle de la main de la belle veuve. Bien que cette demande ait paru passablement ridicule à Sa Majesté. Elle n*a voulu faire aucune réponse avant d'avoir consulté sa fille, qui a supplié le roi de vouloir bien refuser, en son nom, ce parti africain. »
* Nouveau iiècU de louis XIV (Paris, 1793), t. IV, p. 133 et suiv.
Montrez-lm, batnté 8«Bt égale.
De notre paradis Tidée originale ; Faites-lui concevoir les plaisirs immortels Dont le prophète saint nous a donné Tattente,
Et vous verrez aux pieds de vos autels D'esclaves égorgés l'hécatombe fumante.
Enfin Senecé publiait Tode suivante, en Thonneur de la belle princesse :
La France à Ismaël.
Que^mé demandez-vous, superbe Tingitane?
Osez- vous y penser?
La fille de Louis jusqu'au rang de sultane
Peut-elle s'abaisser?
Si votre ambition m'enlevait ma princesse»
Mes peuples, révoltés.
Armeraient plus de bras que n'en arma U Grèce
Pour de moindres beautés.
Quoi donct cette beauté, qui faisait les délices
D'un Empire galant.
Vivrait assujettie aux barbares caprices
D'un Arabe insolent !
Non, non, je ne veux point de couronne usurpée,
Toujours prête à périr.
Et, si j'y prétendais, mon roi porte une épée
Qui la peut conquérir.
Surtout si vous cherchez à vous rendre facile
Un projet trop hardi.
Commencez par soumettre au joug de l'Évangile
Les démons du Midi.
Renouvelez ces temps dont le pieux usage
Fut lâchement proscrit. Où la savante Hippone et l'austère Carthage
Croyaient en Jésus-Christ.
Rétablissez chez vous ce culte vénérable
Qu'Arius avilit.
Et que, par une erreur encor plus détestable,
Mahomet abolit.
Il se pourra qu'alors, sur l'ardeur qui vous presse.
Jetant des yeux plus doux, De l'aveu de Louis notre chère princesse
Prenne pitié de vous.
Peut-être, consentant qu'une illustre fortune
Vous comble de bonheur.
Pour reine elle pourra vous accorder quelqu'une
De ses filles d'honneur.
Le comte de Pontchartrain ne crut pas devoir répondre à la demande d'Ismaél. Il permit seulement au négociant Jourdan, correspondant de Ben Aïcha, de mander à ce dernier qu'il n'avait pas osé montrer des lettres si peu conformes aux mœurs des deux nations. « Quand l'Empereur du Maroc, disait le Secré- (( taire d'État, serait assez touché des vérités du christianisme « pour l'embrasser, il serait alors en droit beaucoup plus appa- « rent de se faire écouter. »
L'incident diplomatique dont nous avons terminé le récit doit présenter à ceux qui étudient l'histoire autre chose qu'un intérêt de curiosité. Si le Chérif barbaresque voyait alors dans la fille de Mlle de la Vallière la séduisante image de notre civilisation, de leur côté nos hommes d'Etat ne savaient point calculer les vrais motifs de sa démarche. Jaloux de cette amitié séculaire qui unissait la monarchie française au Grand Seigneur, Ismael désirait ardemment se prévaloir de tous les avantages dont jouissaient ceux qu'il appelait « les gens de Constantinople ». Voilà ce qu'ils auraient dû comprendre. L'Empereur du Maroc était tellement contrarié de l'échec de la mission de Ben Aïcha qu'il révoquait lui-même le consul de France, Estelle, en son absence, et qu'il installait à sa place un autre marchand, Manier de La Closerie. Faut-il donner une nouvelle preuve de ses intentions pacifiques? Dix ans après, le 14 juin 1709, il exprimait encore à Louis XIV « le regret de n'être pas de ses amis » ; il lui ofirait dans la même lettre un corps de troupes pour l'aider à combattre la Maison d'Autriche. La réponse du roi de France se faisait attendra dix mois, et se bornait à réclamer la restitution des esclaves !
Pontchartrain ne pouvait songer, évidemment, à sacrifier ime
princesse royale dans le harem d'un Alcazar. Mais en dédaignant les avances du souverain du Maroc, en refusant toute transaction sur le chapitre des captifs, il laissa échapper une occasion unique, inespérée, d'obtenir d'Ismaël des Capitulations au moins aussi avantageuses que celles de la Porte Ottomane. Peu après, là balance pencha d un autre côté. La disgrâce de Ben Aïcha, la guerre de la succession d'Espagne,- Toccupation anglaise de Gibraltar amenèrent le déclin de Tinfluence française au pays des Maures ; il fallut attendre plus d'un demi-siècle, jusqu'en 1767, avant d*obtenii* le traité du comte de Breugnon. Qui supporta le plus cruellement les conséquences de cette faute politique ? Hélas ! les Pères Trinitaires et les Pères de la Merci ne l'ont que trop souvent montré dans leurs ouvrages. Nos compatriotes enchaînés dans les bagnes de Mequinez virent leur nombre s'accroître avec Taudace des corsaires, et leur ressource suprême fut d'attendre leur rançon de la charité publique, en répétant de jour en jour la maxime favorite du sage El-Djilani :
f L'espérance est la clef de la consolation, t
Eugène Plantet.
Laval. — Imprimerie et Stéréotypie E. JAMIN, 8, rue Ricordaine.
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