‹ MoussorgskiChapitre 19 sur 83 · L'ENFANT RUSSE · texte numérisé non relu

L'ENFANT RUSSE

Paysan, bourgeois, l'enfant russe ne diffère des enfants appartenant à d'autres nationalités que par des traits de race. L'un, dès les sept ou huit ans, aide ses parents : on l'envoie d'abord seul, loin du village, dans les prairies, garder les chevaux; puis, à mesure que la tête se pondère et que les bras s'affermissent, il est accoutumé aux durs travaux de la terre.

L'autre, confié aux soins d'une femme du peuple, est initié, dès qu'il est possible, aux mystères du chiffre tout puissant, apprend les langues, étonne ses parents par sa précocité dès qu'il sait tant bien que mal lire, écrire et compter.

Mais il est encore, heureusement pour les Russes, une importante fraction d'habitants, grande noblesse des villes et petite des campagnes, qui n'ont point encore eu l'échiné travaillée par les anguillades de la vie, qui vivent la vie, qui ne la gagnent pas. Parmi ces privilégiés, les uns s'occupent d'art, de lettres, d'instruction populaire, des affaires du zemstvo, d'économie domestique ; les autres tuent les jours et blanchissent les nuits à marquer leurs points de whist sur les tables à jeu. Mais les uns et les autres associent les enfants le plus tard possible à leur vie.

Libres, indépendants, tout à la joie d'être, de remuer et de rêver, ils ont leur chambre à eux, la Dietskdia, où ils passent gaîment leur temps sous la garde attentive et aimante de la niania.

La génération de Moussorgski a connu

l'enfant russe 123

ces vieilles servantes qui, nées dans l'esclavage, sont restées attachées à la maison comme nos serfs du Moyen-Age Tétaient à la glèbe. Mais alors que la glèbe, mauvaise mère qui nourrit le moins ceux quî la caressent de leurs bras, faisait à ces malheureux des figures hâves et décharnées et des dos courbés, la maison était douce à ces vieilles femmes. Elles entraient dans la famille, de plein pied, sur le pied d'égalité, se permettant tous ces petits écarts d'humeur qui distinguent les gens heureux. Quand les enfants, grandis, rompaient lisières, elle attendait, sans trop décroiser les bras, les générations nouvelles. Au reste, le type delà niania a survécu à la loi d'affranchissement, et elle est demeurée aujourd'hui, à peu près, ce qu'elle était hier.

L'éducation de la niania imprime à ses élèves un cachet d'originalité. Naïvement religieuse, visitant l'église même en dehors des offices, c'est dans ses enseignements qu'elle puise sa morale, sa vision des choses, sa philosophie dont elle monnaye les trésors avec une franche bonté. Elle a

gardé du plein air des bribes de cette poésie superstitieuse, aux imaginations fantastiques, aux peintures vives de la nature, qui anime les chants du peuple, les contes et les récits épiques. De même que son père et sa mère chantaient en allant aux champs ou en en revenant, elle chante et conte pour faire paraître moins longue la toilette, égayer les journées, endormir quand vient la nuit.

Sous cette influence qui fut des plus fortes sur l'esprit impressionnable de Moussorgski, l'enfant de famille aristocratique russe vit dans un monde supra-humain, dont il hume l'air avec délices. Pour lui, la Baba-Yaga, vieille sorcière aux jambes décharnées qui vit dans une cabane montée sur des pattes de poulets et qui voyage dans un mortier en s'aidant du pilon; l'immortel Kochéï, dont la mort est dans un œuf qui se trouve dans un canard mangé par un lièvre enfoui sous terre au pied d'un chêne; le prince Ivan qui soulève des poids de mille kilos ; la poupée de Vassilissa qui coud, balaye, rince la vaisselle pour elle ; la Roussalka qui vit

L ENFANT RUSSE 12o

au fond du lac avec son époux le Serpent des Eaux, sont autant d'êtres aux contours définis, au caractère connu, toujours là. Ils inspirent l'amour, l'amitié, la haine, la peur, et tous ces sentiments d'instinct que le balai de cette autre Baba Yaga, la civilisation, envoie d'une main solide au tombereau des ordures.

Ces êtres vivent sur une terre mystérieuse, aux forêts impénétrables, aux plaines infinies, aux montagnes inaccessibles, au bout du monde, au-delà du trentième royaume. Les animaux y vaguent librement, toujours bienveillants pour l'homme fort et juste qui s'égare dans ces parages. Le brochet lui prête son dos pour traverser la mer ; le faucon l'enlève audessus des nues et l'adresse où il doit aller, le loup gris le guide dans la forêt. Parfois il arrive que l'homme veut tuer pour se nourrir, mais on ne mange en ce pays que des fruits transparents, et les mères éplorées, aigles, faucons, poules, renardes, le conjurent de n'en rien faire, d'épargner leurs petits et lui promettent une reconnaissance qui ne fait jamais défaut.

Aussi l'enfant russe adore-t-il les animaux, dont il observe avec intérêt le caractère, les mœurs, les habitudes. Il n'est pas rare de rencontrer dans la chambre d'enfants un chat de Sibérie, aux feux ardents comme ceux des chats d'Espagne, qui trouve moyen dans le branle-bas d'une agitation criarde de couler la vie douce. En honneur du rôle important qu'il joue dans les contes, il est le plus souvent nommé Vaska, du nom qu'il porte dans la terre merveilleuse.

La chambre d'enfants dans un pays où l'habitude n'est pas de décorer somptueusement les murs, a forcément l'aspect dénudé. Les lits, une table, deux ou trois chaises, les jouets en forment tout l'ameublement. Dans un coin, brille nuit et jour l'image d'or devant laquelte brûle une veilleuse.

La Chambre d'enfants est à coup sûr le document le plus original, le plus précis, le plus sincère qui soit sur la vie enfantine.

Dans ces sept scénettes, dont le texte et la musique viennent de même main, en

l'enfant russe 127

sera étonné de trouver au milieu de tant de verve et d'imagination la notation exacte jusqu'à la minutie des conversations et des gestes de l'enfant.

Sept scénettes, c'est peu, mais plus tard, quand l'œuvre de Moussorgski, après avoir passé par les phases de l'étonnement dénigrant et de l'admiration pesante qui attendent toutes les productions du génie, sera connu de tous et chaffouré de gloses, on sera surpris en dénombrant tous les états d'âme décrits par l'écrivainmusicien.

L'enfant, dans Avec Niania, a une imagination vive, une impressionnabilité excessive. Il parle avec volubilité, quittant une idée pour en reprendre une autre sans s'arrêter, ou, s'il s'arrête, accumulant les détails. On trouvera dans cette pièce la notation de la curiosité, de l'impatience, de la réflexion, du dégoût, de la malice et de la joie.

Dans la deuxième de ces mélodies (Dans le coin), la plainte de l'enfant développe toute la gamme d'une colère puérile : le

reproche d'injustice, la menterie, le désir d'offenser, l'indignation, la menace.

Le Hanneton, le Chat Matelot sont des narrations de menus faits vus au travers de l'œil grossissant d'un enfant. Dans les dernières mesures de la seconde pièce, l'impatience de la petite fille que la mère n'écoute pas à son gré est traduite de main d'ouvrier.

La petite fille qui chante la Berceuse de la poupée connaît à coup sûr par cœur le joli conte de Vassilissa, Ce n'est pas, en la berçant, une comédie qu'elle se joue, ou elle a oublié qu'elle la jouait. Cette sincérité manque tout à fait au garçon à cheval sur un bâton. Celui-ci serait, pour employer l'horrible langage des docteurs de caserne, un simulateur. Il n'est pas le moins du monde dupe de la comédie qu'il se donne, ce qui ne l'empêche pas d'y prendre goût.

La petite qui prie, s'exprime d'abord avec sentiment. Mais elle a tant de parents, d'oncles, de tantes, qu'impatiente de finir et lasse de réciter, elle expédie sa prière comme le père Dmitri sa messe.

Dans la Chambre d'enfants, on ne trouvera pas de ces poupées au babil bébêta qui firent le succès de ces ((saynètes » ridicules que débitait Mlle Scrivaneck, il y a quelques années.

On n'y trouvera pas davantage de ces bouts d'hommes, sujets ou citoyens en culottes et jupons courts, que les dessinateurs vont croquer sur les plages.

Les enfants de La Chambre d'enfants sont des êtres naturels, plus artistes que raisonneurs, et La Chambre d'enfants est une œuvre d'art.

AVEC NIANIA(l)

(Paroles de Moussorgski)

EN PROSE

L'enfant, accoudé sur les genoux de la niania, les yeux levés vers son visage, lui demande une histoire. Il parle vite, sans s'arrêter : « Raconte-moi, nourrice, ra-

(1) Traduction Hettange : Sais-tu, dis-moi, nourrice...

130 LA CHAMBRE d'eNFANTS

conte-moi, chérie, le conte de l'ogre horrible... Comme l'ogre allait par les bois, comme il portait les enfants dans le bois, comme il dévorait leurs petits os blancs, et comme ces enfants criaient, pleuraient ! » L'accompagnement peint une mimique expressive et mouvementée ; l'enfant a quitté sa première pose, il gesticule, s'échauffe, imite l'ogre, les enfants, puis soudain il se ravise, il interroge : « Nourrice? — Si l'ogre mangeait ces enfants, c'est qu'ils avaient offensé leur niania, désobéi à leurs parents? C'est pour cela qu'ils ont été mangés, nourrice ?»

Mais il n'attend pas la réponse. Il ne pense déjà plus à ce conte. Il préfère une autre histoire : celle du prince et de la princesse qui vivaient dans un riche château sur la mer. « Le prince boîte d'une jambe ; dès qu'il choppe, pousse un champignon ; la princesse, elle, a le rhume au nez; dès qu'elle éternue, les vitres volent en éclats. »

Même mimique,. décrite avec la même précision au piano : l'enfant boîte avec

le prince, éternue avec la princesse, dégringole avec les vitres, c Sais-tu, nourrice? le conte de l'ogre, ne me le raconte pas. 11 m'agace ! Dis-moi l'autre, nourrice, oui, le drôle, oui! »

Dans cette petite pièce de cinquantetrois mesures, la mesure change vingttrois fois, comprenant le 7/4, le 3/4, le 4/4, le 5/4 et le 6/4.

Page 1