LE PARADIS
(Paroles de Moussorgski)
EN PROSE
Zim ! Boum ! Le forain sur l'estrade, à voix haute et rapide, à gestes engageants, appelle la foule : ce Allons ! messieurs et mesdames ! Ouvrez vos yeux. Approchez, regardez, admirez, acclamez ces grands maîtres, les voïévodes de la musique ! Ils sont là! » Zim ! Boum !
Et le boniment commence : « La rivière a trois bras. Un des bras coupe le bois ; un autre bras fouille les sables ; le troisième bras s'allonge vers le moulin, sous la roue d'orme. Hoï ! tourne-donc, ô roue! Hoï! mouds, ô meule! Moudsnous vérité, toute la vérité, sur ces héros, ces porte-drapeau de la musique ! »
Après ces mots lancés à tue-tête dans une furie des cuivres et de la grosse caisse, leparadiste, solennel, annonce : ce Je commence ! »
Le premier des sujets est Zaremba, directeur du Conservatoire de Saint-Péters-
bourg. Sectaire fanatique, musicien borné, il brouillait dans son pathos théologie et musique.
ce Voici, descendu des nues, l'habitant des brumes éternelles. Il va dévoiler aux mortels le sens caché des choses les plus simples, avec l'aide de Dieu. Il enseigne que le mineur est péché originel, et que le majeur rachète les fautes. Voletant dans les nues avec les petits oiseaux, il descend sur terre pour apprendre aux hommes les verbes mystérieux. Avec l'aide de Dieu ! »
A ses côtés s'empresse le critique musical T. Tolstoï, qui, fou de musique italienne, ne voulait entendre parler d'aucune autre :
« Sur ses talons voici, sautillant, Tite éternellement jeune, Tite sans repos, Tite qui cabriole, toupille et volte. Il a toujours tourné, viré, volté. Ses yeux ne peuvent s'arrêter sur rien, sur personne. Ils n'ont vu que Patti, Patti qu'il vénère, Patti qu'il chante. »
Et sur un mouvement de valse, dans une gracieuse extase, Tite pivote, affolé :
« OPatti! Patti! 0 Pa-pa, Patti ! Quel talent, Patti ! quelle voix, Patti ! 0 Patti ! etc. *
Tout-à-coup, les trois temps se disloquent, les jambes de Tite s'enchevêtrent, ses idées se brouillent et sa voix, défaillante, suppliante, con dolore s'exclame : ce Mais, — mais, — pourquoi ? pourquoi?— perruque blonde? — Patti ! Perruque blonde ? — Pourquoi ? Mais pourquoi ? »
Après cette courte hésitation, cette surprise éplorée, cette critique légère à mivoix susurrée, Tite, emporté par la passion, danse à nouveau sur la musique remontée : « Ah ! Patti ! Patti ! quelle voix ! quel talent ! Du velours ! Un oiseau ! Patti ! Patti ! » Et Tite éperdu fait des roulades, des trilles : « 0 divine Patti ! » Comme les battements de son cœur, les trois temps s'activent, se pressent, s'enfièvrent dans un fortissime furieux.
Mais l'orchestre forain éternue, tonitrue : « Le voilà ! Titan ! Titan ! Titan ! Il se dresse, bondit, s'époumonne, s'enfle, bouffe, très furibond, de rage blême, sur
un bucéphale teuton, avec sous les bras des tonnerres. »
C'est Serof , le seul adversaire des musiciens de la jeune école qui eût du talent.
Ce n'était pas un rétrograde, mais un esprit à la suite. Il avait passé près de vingt ans à se chercher, sans se trouver. Ce n'est qu'à quarante ans qu'il écrivit son premier opéra. Judith, qui lui valut un succès d'estime ; le deuxième, Rogneda, lui donna la gloire. Les développements faciles de banales mélodies y foisonnent : bavardage d'un homme qui, las de rester muet, parle pour regagner le temps perdu. Il y a dans Rogneda des beautés d'écriture, de l'inspiration, parfois de la vérité, qui démontrent que Serof eût pu aller plus avant. Ce fut une anémie de caractère (mol, inquiet, indécis) qui firent avorter son génie et le refoulèrent dans les rangs. Comme critique, il se battait contre les murs, battait les murs ; ses coups d'épée tombaient à l'eau. Il multipliait dans sa prose quelconque les clichés débineurs qui poussent comme les mauvaises herbes dans les cerveaux en débine : Schumann était
un ce demi talent », un autre un a petit talent », un troisième « un malfaiteur».
Dans Féloge, il était le même banal, plaçant tel écrivain «avant», ce après» celui-ci, ce au-dessus » de celui-là, traitant tel ou tel ce de Véronèse, de Raphaël ou de Rubens de la musique.» Comme il était sous le vent, en girouette, le vent voulut qu'il exaltât Wagner. Il opposa Wagner à Moussorgski, à Balakiref, qu'il daubait.
Il ne comprenait pas ce que Liszt, l'ami de Wagner, admettait si bien, c'est que les musiciens russes, qui pour être s'étaient enfermés dans une citadelle, devaient s'y maintenir, lutter contre toutes les influences étrangères. Jeunes, ils avaient combattu Mendelssohn ; plus âgés et plus forts, près d'atteindre au but, ils ne pouvaient aller à la suite de Wagner, quel que fût son génie. Au reste, Serof, qui croyait ingénuement emboîter le pas à Wagner, piétinait sur place. Même, je croirais volontiers que sa petite silhouette au ras du sol tourne le dos à celle géante du maître allemand. Tandis que le pas de Moussorgski, tranquille, patient, ferme,
retentit dans la large plaine russe comme celui de l'autre dans les profondes forêts germaniques.
ce Ce Titan ! Ce Titan ! il s'arme et part en guerre contre les jeunes maîtres ! Il tombe au milieu d'eux, et, bouffant de rage, il les rosse, les rosse, les rosse, les rosse, les rosse, les rosse. ».
Mais voici l'apothéose. Les ombres envahissent la scène, bientôt plongée dans les ténèbres. Un coup de tonnerre. Un éclair jaillit. Et radieuse, dans une grande clarté, apparaît la Muse (qui cache une personnalité de l'aristocratie russe, mélomonomane du déjà entendu).
Les quatre héros, agenouillés, mains jointes, lui adressent leur prière : « Fais tomber sur nous une pluie d'or ! »
En dépit des allusions à de menus faits d'un intérêt passager, défaut inhérent au genre, le pamphlet de Moussorgski fera rire tant qu'il y aura des Zaremba, des Tite, des Famintsyne et de ces Titans qui ne projettent sur le sol qu'un petit bout d'ombre.
La Chambre d'Enfants
(Episodes de la vie enfantine)