L'ARTISTE
L'Artiste
La pensée est une région qui n'a ni frontières, ni lois, ni castes. Et pourtant, si Ton évoquait tous les hommes qui ont laissé un peu d'eux-mêmes dans la matière, ils n'apparaîtraient point comme une foule unie et monotone.
Pourquoi dire des noms ?
Celui qui a senti, réfléchi, aimé, rassemblera ses souvenirs et cherchera dans son ascendance intellectuelle tous les artistes qu'il a connus — compris — ou admis.
Il discernera tout au loin, à l'horizon de la mémoire, une masse composite, bariolée, étrange. Il démêlera les physionomies et les attitudes, et il dira : <( Celui-
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ci, dans son temps, faisait pleurer — ou rire. Cependant sa douleur — ou sa joie
— est affectée. » — « Celui-là plaisait par sa joliveté. Tel autre par son esprit. Et tel par ses audaces. Combien il semblerait aujourd'hui empêtré — ou balourd
— ou timoré ! » Et il admirera la diversité des goûts, l'inconstance de la mode, l'immanence de l'humaine sottise qui, toujours, fut prise aux semblants.
Devant la masse, il verra se grouper des hommes qui naquirent, vécurent, moururent très loin les uns des autres dans le temps et dans l'espace, mais dont les ombres se joignent et se frôlent par de fatales analogies. Les uns valurent par le jugement, d'autres par l'imagination, ou l'esprit, ou le goût, ceux-ci par leur sentiment du réel, ceux-là par le pourchas du rêve. Et il admirera ces hommes pour l'unité de leur vie, leur amour de la beauté, leurs efforts à l'atteindre.
Cependant d'autres, isolés, se lèveront au-dessus des groupes et de la masse.
Forts entre les forts comme des héros et naïfs comme des enfants. Il admirera en
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eux non plus des hommes, mais l'humanité par eux révélée puissante et douce.
S'il pense, comme cela est, que l'œuvre de l'artiste est l'incarnation de ce qu'il voulut être, crut être ou fut dans la vie, il se dira que la masse disparate laissa sur la terre des corps conservés comme de curieuses momies, et les groupés leur intelligence, et l'isolé son âme.
Que le mot d'âme l'effraie, il pensera que Tisolé, qu'on appelle le génie, avait un je ne sais quoi qui le différenciait des autres.
Pour mieux préciser, laissons-là l'artiste et envisageons l'ensemble des hommes.
Dans la masse, on comprendra ceux qui, croyant ou ne croyant pas qu'ils ont une âme, se gouvernent comme s'ils étaient assurés de n'être que des corps. Le monde les qualifie de pratiques, et dans le monde ils arrivent à peu de chose.
Dans les hommes qui se détachent de la masse et se groupent en avant d'elle, il faut voir ceux qui, croyant ou ne croyant pas, n'ont de foi qu'en l'intelligence et se gouvernent suivant elle. Le monde les
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appelle des hommes d'action, et ils arrivent à tout, dans le monde.
Les isolés sont ceux qui, croyant ou décroyant, remontent en eux-mêmes pour jeter sur la vie, du fond de l'âme ou du fond de la conscience, le regard qui ramène la vérité. Le monde les traite de rêveurs, et ils n'arrivent à rien, — dans le monde.
Les artistes de la masse plantent leurs décors à la hâte pour grapiller ou vendanger le succès. Ils ne voient dans la vie que le fait et s'agitent en pleine réalité. Ils épient au coin des rues ce qui affriande, éblouit, émeut, fait sourire ou chatouille les gens qui passent, et ils servent les gens qui passent en bons valets valetant. Chévrepieds qui cabriolent. Ils se glissent dans les maisons pour accrocher à des clous d'or, dans des cadres d'or, des petites femmes bien gentilles ou d'honnêtes gens vus à fleur de peau. Us confisent des salauderies, déchaînent la morale, font parler le bon sens, exhibent au faux jour de la rampe les sentiments nobles, l'esprit coté à la Bourse, les tutus roses et les sourires figés. Ils battent leurs flancs, s'es-
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tomaquent et s'époumonnent, s'écervèlent, se disloquent, s'écartèlent pour plaire.
Leur suprême effort cérébral est une ce pièce bien faite. » Leur moi transfuit dans le monde extérieur, et c'est dans une glace qu'ils voient leur moi. Quand ils sont morts, les petites choses qu'ils firent ne sont que des rappels, bégayés et grailles, de ce que le vulgaire aimait en leur temps.
Comme il faut étiqueter, nous dirons que leur œuvre et eux-mêmes sont dans le non-moi externe.
Ceux qui se détachent en groupes sur cette masse en branle-bas la dominent de toute la tête. Ils ont belle allure. Ils ne travaillent pas uniquement en vue du succès immédiat qui se monnaye surles comptoirs, mais pour la gloire à leur venir en un lingot massif. Ils aiment la Nature et tendent à la posséder. Les uns s'arrêtent aux joies troublantes du désir et à la contemplation des formes : leur art est un culte. Les autres se ruent sur elle et la fécondent de sève humaine, et leur art est un viol. Au dedans, ils ressentent une jouis-
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sance à exercer, renforcir, énerver leurs facultés, et quand ils les ont éprouvées, ils se font une originalité dans celles qui jouent le plus librement. On en a vu qui, par un bonheur d'organisation ou par la diffusion des efforts, pouvaient utiliser toutes les forces de l'âme. Ces artistes sont des créateurs, et des mondes sont nés de leur pensée en travail. Leur formule la plus heureuse a été : l'Art pour l'Art. Leur œuvre peut mourir, mais pour renaître, évoquée ou invoquée par d'autres qui sentiront, comprendront ou s'exprimeront comme eux.
Ils sont, et leur œuvre, dans le nonmoi interne.
Enfin, il est desartistes qui, non satisfaits d'une personnalité illusoire qui ne réside que dans les facultés et non dans l'intimité de leur être, s'acharnent à la recherche de leur mof, et, quand ils l'ont trouvé, l'incarnent.
Ils sortent de ce géant effort sains et neufs comme des enfants. Nés une seconde fois, ils cheminent dans la sereine région de l'Art comme s'il était le royaume de