L ARTISTE
Dieu. Rien ne les arrête dans l'élaboration nouvelle de leur être, ni la sottise routinière des silhouettes humaines qui s'agitent dans le non-moi externe, ni les tortures de la vanité blessée ou du doute qui font fléchir les facultés internes. Leur force peut paraître aux hommes monstrueuse et leur naïveté risible. Mais qu'importe ? Ils savent, et ils savent qu'il ne faut pas mentir, et voudraient-ils mentir qu'ils ne le pourraient pas. Car ce serait pour eux cesser d'être, quand ils se sentent être.
Ces artistes et leur œuvre sont dans le mot Le je ne sais quoi qu'ils apportèrent ne peut pas mourir.
La vie de Moussorgskia été brève et son évolution rapide.
La Porte-enseigne polka, Han d'Islande, le Souvenir d'enfance dédié au prince Obolenski appartiennent à la première période de la mise en œuvre de ses dispositions musicales. Ces pièces, sans aucune valeur, sont tout objectives et se placent dans le non-moi externe.
Si Moussorgski eût continué dans cette
10 l'artiste
voie, il eût été un élégant officier, bien doué, dilettante aimable, au cœur battant aux battements de mains des jolies femmes.
Les Scherzos, l 'Intermezzo , la Nuit se rapprochent de Moussorgski lui-même . Il y a dans ces pièces du trompe-l'œil, de la manière, avec parfois des rencontres.
Elles se placent dans le non-moi interne.
Si Moussorgski eût persévéré dans cette voie (et il l'eût pu faire sans manquer à l'honnêteté de l'artiste), il fût devenu un musicien curieux, avec de l'imagination, de la sensibilité, du métier. Qualifié d'original, on l'eût groupé avec d'autres (( originaux. »
Mais Moussorgski est allé plus avant.
A dater de 1864, en possession de luimême, il s'est livré, et jusqu'à son dernier souffle, il n'a cessé de se livrer.
Quelle fut la première manifestation de son moi ? C'est intéressant à rechercher. Objectivement la pièce n'a point de valeur.
C'est Niania et moi. Elle n'offre aucun intérêt pour nous, elle n'en offrait aucun à Moussorgski lui-même quelques années
l'artiste 11
après qu'il l'eut écrite, et néanmoins à l'époque il en fut si content, heureux plutôt, qu'il la dédia pieusement à sa mère qui venait de mourir.
Le fait est que ce morceau si faible, dont la facture est bien au-dessous des précédentes pièces, n'a aucun rapport avec elles. Il renferme quelque chose de nouveau, d'inhabituel, d'insaisissable. Aucun autre que Moussorgski n'eût pu l'écrire, car c'est le premier bégaiement de son moi affranchi. La pièce qui vient après a des qualités d'écriture qui la placent bien au-dessus de toutes les pièces antérieures. Elle est dans la sphère de Niania et moi. En elle, le moi s'entend parler. Moussorgski la dédie, comme l'autre, à sa mère.
Si Moussorgski s'en fût tenu à cela, et il le pouvait sans se mentir à lui-même, il se fût sans doute placé d'emblée à la tête du mouvement musical russe.
Mais dans la misère, dans l'obscurité, sourd aux avis, échappant aux bras amis qui le retenaient, il est allé seul plus avant encore dans la profondeur de l'âme humaine.
12 l'artiste
S'il en était revenu avec des rêveries mystiques, dont s'accommodent les masses orchestrales, on l'eût compris peut-être. Mais il rapporta de là-bas de simples mélodies, étranges, étreignantes, inentendues comme des cris de nature vrais, non des cris de son moi à lui, mais de son moi d'homme, du vôtre, du mien. Il passa pour un fou.
Wagner, si colossalement fort et fon-^ cièrement naïf, a peut-être montré plus de passion, de jugement, de fougue, de goût que Moussorgski, mais il ne s'est à coup sûr pas, bien qu'on l'ait taxé de révolutionnaire, isolé comme lui.
Celui-ci est seul, lui seul, aussi distant des autres musiciens que des artistes qui se sont exprimés par la parole, par la ligne ou par le geste.
Il a échappé à toutes les influences, déployé toutes les audaces, et moins fait faire un pas nouveau à la musique qu'inventé un art nouveau.
Tandis que Wagner élargissait le récitatif, tirait de l'orchestre des sonorités ignorées et développait sa perspective,
l'artiste 13
Moussorgski, à l'écart, sans s'attacher à grandir les moyens d'expression, cherchait simplement à traduire les cris d'âme qui frappaient son oreille ou sonnaient en lui. Certes, il foula les lois, mais fatalement, sous la pesée de sa pensée.
Son œuvre, si carrément éloignée de toutes les formules d'art qu'on ne saurait la rapprocher d'aucune, est analogue à ces oeuvres populaires, nées on ne sait sous quelle mystérieuse impulsion, qui vont au cœur de l'être aussi sûrement que toutes les patientes élaborations des artistes géniaux ou savants.
Au milieu du dix-neuvième siècle, en pleine civilisation, en pleine florescence musicale, il portait en lui la naïveté, l'inconscience, la force d'expression d'un des Anonymes auxquels on doit les Poëmes épiques et les Chants traditionnels.
La Vie
I839 FS Modeste Petrovitch Moussorgski est né dans la Russie centrale, à Karevo, petite localité située dans la partie du gouvernement de Pskof qui regarde vers Moscou.
Les Pétersbourgeoises mélomanes qui, lorsqu'on prononce son nom, disent des yeux : ?, et des lèvres en moue : « Un Polonais ! » ont donc absolument tort.
Moussorgski est Russe , foncièrement Russe, Russe comme ses œuvres.
C'est à Karevo que Modeste Moussorgski passa ces premières années de bonheur inconscient dont le souvenir le suivit dans les traverses de la vie. Il eut une enfance. C'est-à-dire, du berceau au collège, la franchise de vivre, d'être aimé, d'aimer,
dans le laisser-aller de l'existence familiale et la joie du plein air.
La famille se composait de Pierre Alexéiévitch, son père, grand amateur de musique, de Julia Ivanovna, née Tchirikova, qui avait un joli talent de pianiste, de Philarète, son frère aîné, et de la nourrice, niania, brave et bonne paysanne qui savait tous les meilleurs contes de la Russie. L'enfant l'écoutait dire avec ravissement, tellement surexcité parfois qu'il en perdait le manger et le dormir.
Il trouvait aussi un grand charme au piano, autour duquel ses parents et leurs amis se groupaient pour lire les œuvres des maîtres. Souvent, seul, l'enfant se juchait sur le tabouret et, frappant les touches au hasard, dans son ignorance des principes les plus élémentaires du jeu, il écoutait parler Baba-Yaga, Kotcheï l'Immortel, Ivan Tsarévitch. Sans trop donner d'importance à ce détail, on peut remarquer en passant que dès l'éveil de son intelligence, Moussorgski cherchait dans la musique l'expression dramatique. Lorsque sa mère, le surprenant au piano, lui
disait : « Que fais-tu là? » et qu'il répondait : « Voilà Kotchéï. Voici Baba-Yaga », il avait la même façon de comprendre la musique que plus tard, lorsque, homme et musicien faits, il écrivait : « L'art est le moyen de converser avec les hommes ; il n'est pas un but. Partant de ce principe que la parole humaine est soumise à des lois musicales (Wirchow,Gervinus),je vois dans la musique non seulement l'expression des sentiments au moyen des sons, mais surtout la notation du langage humain. »
Les parents de Moussorgski, en découvrant ses dispositions musicales, le mirent au piano dès qu'il put s'astreindre à une étude suivie. Sa mère lui donna les premières leçons, puis il fut confié aux soins d'une gouvernante allemande, excellente musi- 1846 cienne. A sept ans, il jouait de petites
1848 compositions de Liszt. A neuf ans, dans une soirée, devant une grande compagnie, il enleva un concerto de Field avec une dextérité et une intelligence qui surprirent.
1849 Lorsque l'heure fut venue de songer aux études, Pierre Alexéiévitch emmena Phi-
larète et Modeste à Pétersbourg. Modeste fut inscrit à l'école de Pierre-et-Paul et présenté au pianiste Herke, dont les talents d'exécutant et de professeur étaient généralement appréciés. Herke, petit homme vif, impétueux, bilieux, rageur, toujours emporté contre ses élèves, le prit dès les premiers jours en affection. Il lui permit, 1851 après deux ans d'études quotidiennes, de se faire entendre à un concert de bienfaisance dans une maison particulière.
Moussorgski joua avec tant de brio un Rondo de Herz que son maître, aux anges, lui fit don le lendemain d'un superbe exemplaire de la sonate en la majeur de Beethoven.
Les leçons continuèrent lorsque Moussorgski quitta l'école de Pierre-et-Paul pour le pensionnat Komarof, et ce pensionnat pour l'école, aujourd'hui disparue, des porte-enseignes. Herke, déplus en plus satisfait des progrès rapides de son élève, s'occupa de la publication d'une composition pour le piano, dédiée à ses camarades de l'Ecole militaire sous le titre de : Porte-enseig ne-Polka (en français).
Les deux dernières années d'école, Moussorgski, qui avait des examens à préparer, dut un peu se relâcher de ses études musicales. Il ne pouvait plus aller chez Herke que le samedi, le jeudi des collégiens et des étudiants russes, qui ce jour-là quittent l'école à midi pour n'y rentrer que le lundi matin : . c'est là une réforme intelligente dont l'idée, soumise à Catherine par Diderot, fut acceptée et mise en pratique par l'Impératrice en même temps que les règlements universitaires du philosophe.
Moussorgski, bien qu'il fût bon élève, toujours (( dans les dix », qu'il étudiât avec passion l'histoire et la philosophie allemande et qu'il s'occupât à traduire Lavater, trouvait fort pénible le sevrage musical. Grâce à Herke, qui donnait des leçons de piano à Mlle Soutgof, la fille du directeur de l'école, il put obtenir de celuici d'assister à ses leçons.
Les jours de liberté hebdomadaires et de fêtes se passaient chez sa mère, établie à Pétersbourg depuis la mort de son mari, survenue en 1853, ou dans les familles de
ses camarades, dont plusieurs partageaient son goût pour la musique. L'un d'eux devait même, quelques années plus tard, être appelé à diriger le Conservatoire de Pétersbourg.
De plus, Moussorgski s'était lié d'amitié avec un profsseur de droit canon, Kroupski, qui lui enseignait l'ancienne musique religieuse, romaine et grecque.
Bien qu'il n'ait jamais écrit de musique religieuse, Moussorgski utilisa clans la suite ces connaissances, tant dans ses drames (Boris Godonnof, Khovantchina) que dans ses compositions comiques (Le Séminariste, Le Paradis).
Grâce à ces tempéraments, les années d'études du jeune musicien ne furent pas trop pénibles. Toutefois, il aspirait avec impatience à l'épaulette, qu'il considérait alors comme le signe de sa libération.
1856 Au régiment de Preobrajenski, où il fut incorporé, Moussorgski se trouva au milieu de mélomanes dont la voix, les talents d'exécution ou même les compositions faisaient l'admiration de tous dans les fêtes corporatives et les réunions men-
suelles. Le sous-lieutenant Orfano chantait les grands airs italiens, pour lesquels Moussorgski montrait quelque répugnance (son opéra préféré était alors Don Juan) ; un autre, Orlof, ne s'intéressait qu'aux marches militaires ; le lieutenant Demidof écrivait des romances dont le succès, en gagnant les salons de Pétersbourg, lui valut plus tard la nomination au poste d'inspecteur du Conservatoire. Moussorgski fut dans ce milieu fort bien accueilli.
Comme la musique russe était là complètement inconnue et l'allemande traitée de pédante, force fut au jeune sous-lieutenant, pour amener les exclamations admiratives sur les lèvres des dames et faire battre les jolies mains, déjouer Trovatore, Traviata et tutti quanti : « Bravo ! charmant ! délicieux ! »
A cette époque, Moussorgski était un joli officier de dix-sept ans, serré dans sa tunique, un peu fat, parlant entre les dents, émaillant sa conversation de phrases françaises. C'est là l'impression qu'il fit sur Borodine, alors chirurgien mili-
taire, qui le rencontra à l'hôpital Saint- Nicolas, comme ils étaient tous deux de garde.
Tout en donnant au monde, aux exercices, aux revues, le meilleur de son temps, Moussorgski était toujours hanté par des rêves de musique : il songeait à tirer un drame lyrique de Han d'Islande, en écrivait le livret et dédiait à un de ses 1857 camarades, le prince Obolenski, une petite pièce pour piano intitulée : Souvenir d'enfance.
L'uniforme commençait à le gêner dans ses entournures. Parmi ses obligations professionnelles et mondaines, celle de ce se mettre au piano » lui pesait entre toutes. Les petits gloussements admiratifs, qui avaient au début amusé son amourpropre, lelassaient. Il considérait dès lors la musique comme une chose sérieuse, pour laquelle il était né, à laquelle il se devait tout entier. Aussi fut-ce avec joie que dans le courant de l'hiver il accepta l'offre de son ami Vanliarski, qui parla de le présenter à Dargomijski. C'était une bonne fortune pour lui. Il trouva bon ac-
cueil auprès du maître, qui s'entourait de tous les jeunes qui montraient une passion sincère pour la musique et des talents originaux. Combien les soirées musicales de Dargomijski différaient des fêtes de Preobrajenski ! L'exécution des romances de Glinka et de Dargomijski, occupé alors de la mise en scène de La Roussalka, les discussions d'ordre général sur l'art musical et la déclamation dramatique, les idées originales du maître de la maison que préoccupait alors la question du comique dans la musique, rinçaient ses oreilles des rengaines mélodiques et rythmiques et des phrases toutes faites, des formules, des lieux communs qui sont les : € Fixe ! » et les « En avant, guide à droite! » de l'école de bonne compagnie.
Bientôt Moussorgski, qui se trouvait là dans son milieu naturel, épousa les idées et les querelles du cénacle qui concordaient du reste étroitement avec les siennes. Il s'éprenait d'une amitié profonde pour Dargomijski qui, en butte aux attaques à fond de la presse et des gens du inonde, déployait une crânerie superbe,
dominant de la tête ses adversaires, se dominant lui-même et ses emportements fougueux.
Ce fut chez Dargomijski que Moussorgski rencontra Balakiref et César Cui, ce dernier frais émoulu de l'école du Génie. On sait quelle amitié jamais démentie unit ces trois artistes, auxquels devait se joindre un peu plus tard Rimski-Korsakof.
Balakiref avait alors vingt ans. Il était fixé à Pétersbourg depuis une année à peine. D'un esprit vif, d'une énergie peu commune, il s'était acquis d'entrée dans le monde une autorité appuyée sur l'estime que lui montrait Glinka. Il avait vécu son enfance en province à Nijni-Novgorod dans la maison d'Oulibitchef, auquel il devait son éducation musicale. Oulibitchef, classique intransigeant qui élevait auxnues Mozart et reculait devant Beethoven, ne put malgrél'arrêté de ses idées et la ténacité de son caractère refouler les aspirations de son élève qui, tout en étudiant avec passion les maîtres allemands, s'éprenait de la musique populaire russe
et de celui qui le premier lui donna une formule fixe, Glinka.
A Pétersbourg, Balakiref avait encore poussé plus avant ses études. La solidité de ses connaissances, sa passion pour Fart, sa force morale, son don de parole, l'ouverture de son caractère le désignaient naturellement pour guider les jeunes compositeurs dans la voie nouvelle dont Glinka avec tout son génie n'avait pu faire à lui seul que le déblai. Le nom de Balakiref se retrouvera toutes les fois qu'on s'occupera des musiciens de la génération précédente. Même sur Moussorgski, génial et indiscipliné, il a eu sa part d'influence. 11 a joué dans l'histoire de la musique de son pays un rôle analogue à celui de Belinski dans les lettres, mais d'un Belinski, non purement critique, mais créateur.
Balakiref pourrait être assimilé à cette catégorie de musiciens savants et artistes d'où l'Allemagne tire ses chefs d'orchestre, les Richter, les Hermann Lévy, les Mottl, avec celte réserve que Balakiref laissera une œuvre hautement originale.
Moussorgski, qui voyait en lui le maître
dont il avait besoin, lui demanda des leçons de composition et d'harmonie. D'abord payées (Balakiref, non plus que les autres musiciens qui devaient composer son école, n'avait aucune fortune), ces leçons tournèrent vite en réunions amicales où l'on étudiait minutieusement les grandes œuvres, surtout celles de Beethoven, Schumann, Schubert, Glinka. Un jour, Moussorgski se décida à montrer à son maître le Souvenir d'enfance dédié au prince Obolenski. Balakiref le lut, mais dit ouvertement qu'il attendait autre chose pour se prononcer sur le talent de son ami.
Moussorgski se mit au travail avec ardeur. Il écrivit dans la même année deux scherzos, plusieurs romances et s'enhardit, sur les encouragements dès lors pressants de Balakiref qui voyait en lui un auteur dramatique, à écrire la musique d' Œdipe dont une heureuse traduction en vers russes venait de paraître.
De dilettante, Moussorgski devenait homme du métier, et l'autre métier, celui du gagne-pain, lui pesait atrocement. Il résolut de quitter l'armée pour s'adonner
entièrement à la musique et s'ouvrit de ses intentions à ses amis.
M. Stasof, réminent critique, qu'une amitié très étroite bien que ne datant que d'un an à peine liait avec Moussorgski, raconte à ce sujet l'anecdote suivante : (( Un jour que nous déambulions, Moussorgski et moi, par un gai soleil d'hiver dans les environs de la ville, nous vînmes à aborder la grave question de la démission, a Lermontof » dis-je à Moussorgski, <l n'a-t-il pu, tout grand poète qu'il fût, rester officier de hussards et faire son devoir comme un autre? Les revues, les exercices, les gardes ne tuent pas le talent. » — (( Lermontof et moi » rétorqua Moussorgski avec humeur « cela fait deux. C'était peut-être un homme à accommodementset moijenele suis certainementpas.
Le service m'empêche de travailler comme il faut. »
Peut-être Moussorgski eût-il cédé aux sollicitations de sa mère et de ses amis qui le suppliaient de ne point compromettre son avenir par un coup de tête, si un petit événement n'était venu rendre irrévo-
cable sa résolution. Il fut versé au régiment qui tenait garnison à Tsarskaïa- Slavianka. Tsarskaïa-Slavianka est une jolie résidence, dans le parc impérial de Pavlovsk, à trente verstes de Pétersbourg. Ce n'est pas un exil, mais une villégiature pour les officiers. Mais Moussorgski ne prit pas la chose aussi facilement. Tsarskaïa-Slavianka ! pourquoi pas le bout du monde? Que devenaient sa mère, avec laquelle il habitait depuis la mort de Pierre Alexéiévitch, ses amis, les leçons de Balakiref, Œdipe ? Il envoya sa démission qui fut acceptée.
Dès lors, la vie lui parut légère ; et il se sentit libre, l'esprit dégrevé et les mains à lui. Il s'affranchit peu à peu de ses relations mondaines, ne visitant plus guère que ses amis musiciens. La maison de César Cui, qui venait de se marier, était entre autres agréable On y jouait la comédie, dans laquelle Moussorgski déployait de réels talents. Doué d'une belle voix de baryton, claire et puissante, il créa en février erôle principal du Fils du mandarin, de
César Cui. L'auteur et Balakiref tenaient le piano.
Malheureusement, contre toutes les prévisions, cette année fut presque perdue pour son art. A la campagne, où il se rendit quelques semaines après sa libération du service, il tomba gravement malade d'une maladie nerveuse et dut aller prendre les eaux de Tikhvin, dans le gouvernement de Novgorod.
De là, Moussorgski se rendit à Pétersbourg avec l'espoir de mettre à profit la liberté conquise. Borodine le rencontra à cette époque pour la deuxième fois, chez des amis communs. Il avait beaucoup changé en ces trois années. Très simple, sans le moindre relent de dandysme, il parlait avec passion de la musique « pour laquelle il avait quitté le service, car il était difficile de concilier les deux arts. » Le maître de la maison, voyant les deux jeunes gens en bonne disposition, les pria de jouer à quatre mains la symphonie en la mineur, de Mendelssohn. Moussorgski fit la moue, dit toutefois que cela lui ferait le plus grand plaisir . à la condition qu'on
lui épargnât Validante ce qui n'était pas symphonique le moins du monde, mais simplement un des Lieder ohne Worte ou quelque chose d'approchant arrangé pour l'orchestre. » Après l'exécution du scherzo, Moussorgski parla avec enthousiasme des symphonies de Schumann. Il joua des fragments de la symphonie en mi majeur. Arrivé au milieu, il s'arrêta en disant : « Oh ! maintenant, ce ne sont plus que des mathématiques musicales. » Sur la demande de Borodine, il joua de sa propre musique, le sherzo B dur. Au trio, il dit à mi-voix : « Oh ! cela, c'est bien oriental. >
Au reste, Moussorgski dans cette lune de miel avec la liberté ne travailla pas autant qu'il l'avait espéré. La maladie et les tracas ridicules et lancinants qui s'attachent à la pauvreté le tenaillaient. Très nerveux, impressionnable à l'excès, il menait alors une vie assez déréglée, tantôt à Pétersbourg,tantôtàla campagne auprès de sa mère.
1857 Lorsqu'elle se retira définitivement dans sa propriété pour des raisons d'économie,
il demeura encore quelque temps dans l'appartement de son frère, nouvellement 1858 marié. Il le quitta dans les premiers mois de Tannée suivante, avec le dessein de passer tout l'été à la campagne.
Là, l'attendaient des ennuis nouveaux, une odieuse besogne de paperasserie, le maniement d'affaires d'intérêt sans l'espoir de compensations sérieuses. C'était au lendemain de la libération des serfs. Un extrait d'une lettre à César Cui, publié par M. Stasof, permettra de se faire une idée de l'état d'âme de Moussorgski à cette époque : ce C'est ennuyeux, attristant, abonnit nable, et le diable sait quoi encore ! Il ce était écrit que l'intendant ferait des sotce tises ! Je pensais m' occuper de choses ce convenables, et me voilà contraint d'en- (( quêter, d'informer, de courir les bureaux « policiers ou non policiers. Que de trace cas ! Si ma mère n'était pas à Toropets, ce ce milieu ridicule me rendrait fou. Il n'y ce a que cette femme qui m'en empêche ; ce elle est si heureuse de m'avoir près ce d'elle, et c'est pour moi un tel bonheur ce de lui faire cette joie ! Ah ! nos proprié-
ce taires ! Quels planteurs ! Ils ne se sen- « tent pas de joie d'avoir un club où ils « se réunissent chaque jour pour faire du « tapage. Cela commence par des speachs, « des discours et cela tourne à la fin en (( pugilat, ou presque. Parfois il faut ap- « peler la police. L'un des plus bruyants a « constamment des démêlés avec l'arbitre <( de paix (arbitres entre propriétaires et « paysans). Il en fait sa bête de somme (en ce français dans le texte). Ce braillard (( court la ville pour récolter, au nom du « Christ, des signatures à une pétition <( dont le but est la destitution de l'arbitre. (( Un autre braillard, très sot celui-ci, à « défaut de force persuasive, montre ses <( poings fermés : et il est rare que ses ce arguments ne tombent pas sur le dos « d'un voisin. Tout cela se passe dans « l'assemblée de la noblesse. Et il faut « chaque jour revoir ces gens-là, écouter « leurs doléances, leurs gémissements, (( leurs cris à la ruine, aux prérogatives (( perdues. Il y a, à coup sûr, une bonne « jeunesse. Ceux qu'on nomme dédaigneu- (( sèment « les gamins », mais je ne les
(( vois jamais. Ces jeunes gens sont pour ce la plupart arbitres et courent les champs. ce Et moi, pour mes péchés, je suis con- (( damné à tourner comme un ours dans ce cette atmosphère de lieux d'aisances. ce Elle n'a pas pour effet d'atrophier les <( instincts du beau : on n'a qu'un souci, « c'est de ne pas s'imbiber de cet air em- (( puanti jusqu'à étouffer. Je n'ai pas le ce temps de penser à la musique ! Demie- <( rement, je suis tombé sur une petite poé- « siedeGœthe: j'en ai éprouvé bien de la « joie, et au travail! Un passage est bien (( venu. Je ne pourrai rien entreprendre ce de grand. Grâce à l'intendant, ma tête ce est à demeure dans les bureaux de po- (( lice. Je ne peux m'occuper que de riens. ce Je crois les paroles de Gœthe tirées de « Wilhelm Meister. C'est un mendiant qui a parle. Un mendiant peut chanter ma « musique sans remords de conscience, je « le crois. »
Revenu à Pétersbourg avec la volonté de regagner le temps perdu, Moussorgski changea du tout au tout les conditions de son existence. Il prit une chambre dans
un appartement qu'habitaient en commun cinq de ses amis : chacun d'eux avait une pièce à lui, dans laquelle on ne pouvait pénétrer que sur l'invitation du locataire ; le soir, on se réunissait dans un salon pour lire à haute voix, musiquer, causer d'art.
Une pareille organisation est tout à fait dans les mœurs russes. Non seulement les étudiants, mais les officiers célibataires, les élèves des écoles militaires, les employés des ministères ou du Sénat vivent ainsi à trois, quatre, plus parfois, en parfaite intelligence. Les amis de Moussorgski étaient tous des fonctionnaires. Leur association s'appelait « la Commune » , en l'honneur du livre du socialiste Tchernichevski : Que faire^l qui venait de paraître.
Moussorgski était le seul qui n'eût point de salaire. Bien qu'il persistât dans son intention de s'occuper exclusivement de musique, force lui fut, pour mater le numéraire qui lui manquait, de se livrer à des travaux quelque peu indigestes. Souvent, au lieu de s'abandonner aux suggestifs et fantastiques dessins de la musique, sa main s'occupait à des travaux de traduction. Il
déversait sur la Russie les torrents d'éloquence des avocats de France et d'Allemagne.
Ces besognes, qui nécessitent plus de démarches et de quêtes ennuyeuses que de travail et qui donnent plus de travail que d'argent, ne suffisaient pas à ses besoins, pourtant modestes.
Demeuré trois ans à vivre simplemen en homme et nullement en bœuf, il dut s'atteler de nouveau.
Grâce à M. Opotchinine, auquel sa mère l'avait recommandé en quittant Pétersbourg et qui avait promis de s'intéresser à lui-même comme à son propre fils,Moussorgski reçut un médiocre emploi au département du génie civil. (Il devait garder cet emploi jusqu'en 1868, avec trois années de service effectif et deux années de congé).
Par malheur, la santé de Moussorgski subissait de fréquentes atteintes, d'autant plus débilitantes qu'il avait perdu son soutien, l'amie fidèle et sûre, sa mère.
En automne 1865, son état inspira de si vives inquiétudes à son frère et à sa
belle- sœur que le jeune ménage fit l'impossible pour le décider à abandonner la ce commune » et à venir se réinstaller chez lui.
:S66 Moussorsgski refusa net. Mais plus tard, quand ses parents laissèrent définitivement Pétersbourg pour la campagne, il consentit à reprendre la vie de famille et à se retirer pour quelque temps à Minkino.
Il y demeura de 1866 à 1868.
Rien ne pouvait être plus favorable à Moussorgski que ce retour à la vie naturelle. Il aimait les champs, les paysans dans lesquels il retrouvait surabondante, naïvement étalée, cette humanité vraie qui, repliée au fond de son être, avait résisté aux refouls et aux rancœurs de la vie artificielle.
L'enfance lui réapparut avec ses sensations fraîches, l'éveil des curiosités, la simplicité des effusions. Et tout cela se retrouva, en traits décis ou en secrète infiltration, dans sa musique.
A dater de cette époque, Moussorgskir sûr de lui, indépendantisé, suit sa voie. \\
connaît son métier, et sa pensée demeurée intacte dans le travail matériel de l'acquisition des forces se retrouve, cherche à se dégager, se dégage.
Dès lors, le génie du maître, libre, esseulé, apaisé, peut tout dire, tout exprimer, tout rendre : la misère du peuple, la gentillesse de l'enfant, les fougues de la passion, les angoisses de Boris. Qu'il analyse son état d'âme ou qu'il reflète l'état d'âme des autres, ce sera toujours son moi qui se manifestera. Ses facultés, maîtrisées, jouent librement : il raisonne sans pédanterie, se souvient sans réminiscences, imagine sans s'égarer.
1867 Indépendamment de la composition, Moussorgski travaillait à l'instrumentation de ses anciennes œuvres dont plusieurs furent exécutées aux concerts de Balakiref, qui continuait à Pétersbourg la lutte contre les routiniers et l'influence de Rubinstein et à des arrangements pour piano. Il arrangea ainsi entre autres le Scherzo, Y Adagio et le Finale du quatuor en ut dièze mineur, de Beethoven, et
deux scherzos de ses quatuors en Fa majeur et Mi mineur.
Ce fut à cette époque que Moussorgski, enhardi par le bonheur de de ses compositions comiques, s'occupa de tirer un livret de la Marieuse de Gogol et d'en écrire la musique.
A son retour à Pétersbourg, Moussorgski s'installa dès son arrivée chez M. et Mme Opotchinine, qui n'oublièrent jamais la parole donnée à sa mère. Il reprit du service dans l'administration, où sa longue absence avait singulièrement compromis ses intérêts : il dut changer d'emploi et signer désormais la feuille de présence au département des Forêts, qui dépend du ministère des Domaines.
Après la liberté dont il avait joui à la campagne, en ces deux années de travail opiniâtre, l'obligation de se montrer à de certaines heures déterminées dans les froids bureaux d'un ministère lui fut pénible. Mais il n'était prisonnier que le matin et une partie des après-dîners. Et puis, cet asservissement, doux en somme, n'avait plus les mêmes inconvénients.
Moussorgski n'avait plus à se chercher.
Boris Godounof est le fruit des reposées d'un fonctionnaire.
Et pourtant, on ne saurait trop s'appesantir sur les suites de l'indifférence affectée que les russes riches, d'humeur si donnante, montrent pour la musique et les musiciens de leur pays. Bien que la Russie soit un pays musical comme l'Allemagne, où, plus qu'en Allemagne, l'âme humaine s'exhale en des chants, où le pauvre, l'ouvrier des villes, le paysan, le pêcheur, le hâleur des rivières, le soldat, l'étudiant, le condamné, ont leur musique particulière , sincère, arrachée des entrailles, la haute société trouve de bon ton de sourire aux tentatives de ses musiciens.
Tandis que les murs des salons, à Pétersbourg, à Moscou, jusque dans les provinces les plus reculées, s'enlaidissent de chromographies vraiment risibles , de paysages où conventionnellement le blanc représente la neige, le vert la verdure, les couleurs du spectre solaire, le ciel, de tableaux prétendus historiques où des
bras, des jambes et une tête attachés par de simili-étoffes veulent dire Boris Godounof ou d'autres, la jeunesse dorée et la vieillesse émaillée apportent au théâtre Marie des mines déconfites, des expressions lasses et des sourires moqueurs toutes les fois que l'administration, plus intelligente, monte une œuvre nationale.
Aussi tous les musiciens, dont quelquesuns, sans avoir le génie de Moussorgski, ont fait applaudir à l'étranger la formule de Fart russe, sont-ils dans l'obligation de soustraire à leurs travaux le meilleur de leur temps pour parader dans les cours des casernes, construire des routes ou bayer aux corneilles ministérielles.
Quand elle a appris que Rossini faisait fête à Glinka, que Dargomijski était applaudi à Vienne, Rimski-Korsakof à Paris, l'aristocratie russe a montré un étonnement naïf. Beaucoup de gens, qui s'occupent spécialement de musique, chantent des airs d'opéra et lisent à première vue toutes les nouveautés dramatiques ou symphoniques, ignorent encore aujourd'hui, quinze ans après sa mort, le génial
Moussorgski. Quand l'étranger l'aura consacré, mais alors seulement, on le lira, on l'étudiera, on s'exclamera comme on s'exclame devant la Vie pour le Tsar. Ce jourlà, les Russes apprendront qu'ils ont une musique, comme ils ont appris il y a un demi-siècle à peine qu'ils avaient une littérature.
1868 rBoris Godounof, exécuté par fragments 1870 de 1868 à 1870 dans les réunions des amis de Moussorgski, excita un enthousiasme délirant.
Ils y trouvaient la révélation, non d'un talent, mais d'un art nouveau. Pensait-on jamais parvenir si haut, même dans les rêves outrecuidants de la jeunesse, alors que le sang qui bout, battant les tempes, enfièvre le cerveau ? On ne visait alors que la musique nationale, écrite sur des sujets nationaux pour des oreilles et des cœurs patriotes, et l'on trouvait au bout d'une route difficile, de cahins en ahas, un pur chef-d'œuvre où, sous les accents de l'âme russe, c'était l'âme humaine qui parlait.
Dargomijski, qui mettait la dernière
main au Convive de pierre, se montra radieux. De l'aveu de tous, il succédait à Glinka, il occupait alors la première place dans l'art russe, mais comme Marlowe devant Shakspeare, il disait en désignant Moussorgski : ce Voilà celui qui arrivera ! »
Boris Godounof , écourté , parut au théâtre Marie et s'effondra. C'est au plus si l'on trouva des ce dispositions musicales » dans quelques scènes insignifiantes, écrites à contre-cœur par l'auteur sur la sollicitation de la direction et les conseils de ses amis qui ne voyaient qu'un but : la représentation du chef-d'œuvre à quelque prix que ce fût.
La période de l'existence de Moussorgski marquée par la composition et la mise en scène de Boris Godounof fut assez heureuse.
En 1870, il quittait la maison hospitalière de M. Opotchinine et prenait un appartement commun avec M. Rimski- Korsakof. Les deux amis travaillaient dans la même chambre, aux mêmes heures.
L'école de Balakiref a donné au monde
artiste plus d'un exemple de la solidarité intellectuelle et matérielle, toujours unie dans la lutte et dans le repos préparateur des luttes ; c'est que ce n'était point une de ces sociétés d'admiration mutuelle qui poussent sur les pavés des grandes villes, tôt formées, tôt dissoutes, Tous ces artistes avaient leur talent, leur personnalité, mais communs le but et la bourse.
À cette époque, la « cohorte » avait fait sa trouée. C'est dire qu'elle avait réussi, point à coups de réclame, mais à coups de chefs-d'œuvre, à exciter la meute qui, sous toutes les latitudes, fait métier de courre le génie.
Assez indifférents, Balakiref, Moussorgski, Rimski-Korsakof, Cui, allaient, tout à la besogne. Mais de temps à autre Moussorgski qui avait le rire puissant qui jusqu'à lui n'éclata que dans les lettres, détachait à l'ennemi quelque bonne ruade. Dès 1867, le premier de ses pamphlets musicaux, le Classique, avait porté. En 1870, il donna le Paradis, qui obtint un franc succès d'hilarité.
Cela, naturellement, en sejouant. Après
Boris, il s'attacha à des œuvres de grandes dimensions : Khovantchina, la Foire de Saratchinsk.
Mais sa santé s'affaiblissait. Le service administratif l'énervait, la lutte impuissante contre la misère, qui depuis son entrée dans l'existence le suivait à la trace, le courbait sur lui-même. Après avoir
1874 remué un monde jusque-là inexistant, inerte ou travesti par des mains inhabiles ou distraites, il jeta sa première plainte : Sans soleil.
La pauvreté le pressa au point qu'il songea à tirer partie de son talent de pianiste, qui lui valait dans les concerts de bienfaisance de véritables triomphes. Le public, qui ne pouvait suivre le cerveau, s'amusait au mouvement des doigts, comme le faisaient ironiquement remarquer les pointus de la critique. Mais Moussorgski ne donna pas suite à ce projet et lorsque,
1879 en 1879, son indomptable fantaisie le força de se retirer du département des Domaines, il eut recours à ses relations pour reprendre un autre harnais et fut casé au département du contrôle.
Il ne put garder longtemps ce dernier emploi.
Il le quitta pour entreprendre avec une cantatrice de talent, Mlle Leonof, un grand voyage dans le Sud de la Russie et en Orient, <c Je rapporte » écrivait -il à M. Stasof ce de cette tournée des motifs de divers bons coins de ce monde : la Bulgarie, la mer Noire, le Caucase, la mer Caspienne, Ferghana, Birma. » A Odessa et à Kief, Moussorgski et Mlle Leonof, qui y donnèrent plusieurs concerts, furent accueillis avec enthousiasme.
Ce ne fut là qu'un furtif sourire de la fortune. La maladie minait Moussorgski.
Les hommes, qui lui avaient donné des épaulettes et trois bureaux avec de la sandaraque, le gratifièrent d'un lit à l'hôpital militaire Nicolas.
1881 Moussorgski est mort là, le 16/28 mars 1881, âgé de quarante-deux ans.
DITS a CHANTS POPULAIRES
Dits et Chants Populaires
Les blancs linceuls de l'hiver ont glissé dans les ravins torrentueux. Ils sont allés se perdre à la rivière, en jetant une odeur froide et acre. La terre s'est tachetée de vert, de mauve et d'or. Les sapinières restent obstinément noires, mais les claires boulaies verdoient, fleurant bon. Sur les routes, dans les marais, auprès des tumulus, les marceaux se pointent des
bourgeons grivelés d'où sortiront les rameaux évangéliques.
Le baluchon sur le dos, le peigne à la ceinture, des paysans cheminent vers les villes où les fabriques demandent des bras.
Dès la pointe dujour, l'izba s'éveille. Tandis que le vieux s'assied sur le seuil pour tiller le tilleul ou paresser à l'air, la vieille déblaie la chambre d'été (svetolka), balaie l'izba, et les femmes vont traire les vaches.
Cependant la terre en travail s'efforce sous la pesée des rayons solaires. L'œil, en sondant la plaine qui s'allonge, découvre çà et là de larges tapis verts. Les bestiaux, enfermés dans l'étable durant le long hiver et la débâcle diluvienne, hument les senteurs d'herbée, s'énervent et mugissent.
Mais voici qu'à l'aube des quintes de flûtes, rapides et gaies, ont déchiré l'air. Les étables s'ouvrent et les femmes et les enfants, armés de branches et de gaules, poussent les vaches à la rue. Ce sont des cris de joie, des beuglements, des grognements sur qui se posent les appels furieux
des double flûtes. Déhanchées, les vaches courent se joindre au troupeau, suivies des veaux qui sautèlent, lourds sur leurs jambes molles, tandis que de toutes parts les oies grises, les oisons drôlement jaunes, les canards à la gorge verte ceinte d'un collet blanc cacardant et canquettant s'effarent, chassés par des gamins vers l'étang.
Là terre s'est étanchée, affermie; les charrues sortent, et sur les champs bistrés, les taches bleues ou blanches des paysannes courbées sur les mancherons se meuvent lentement derrière le petit cheval ébouriffé qui peine.
Puis leurs silhouettes disparaissent et dans la plaine droite se dresse la haute figure du semeur dont le geste large et régulier se détache sur l'horizon.
Voici le soir. Le village alangouri repose. Seuls, par une joie de vivre, des'agiter, de rire, dans l'attente des voluptés de chair et d'air frôlés les jeunes gens se joignent, dansant et chantant des khorovodes (1).
(1) Voir l'appendice.
Le hâle brûlant du soleil crevasse le sol. L'air parfumé bruit du vol des insectes. Les fourrages verts, piqués de rouge et de mauve, les blés jaunes, lg millet qui ploie sous le faix attendent la faux. Une écume laiteuse s'épand sur les tiges carminées du sarrazin. Baignées de lumière, les cimes épaissies aux feuillages que le hâle apparie projettent leurs ombres noires à blanches rondelles. Les sapinières, renouvelées^ verdissent.
Tousles hommes sont rentrés au village.
C'est le temps des rudes labeurs, des trempées aux mâles senteurs, des ahan sur le sol dur, qui veut que la chair s'acharne, la Strada, la Passion du pauvre qui, les bras allongés, les reins travaillés, l'échiné courbe, cherche dans la terre le bien du riche, le foin des bêtes, le grain qui nourrit et qui saoule.
C'est le temps des longues siestes, des reposées savourées, des chants qui montent et des danses qui délassent, avec leurs rhytmes vifs qui vous soulèvent de terre, leurs mots drôles, dits vite, à lèvres haletantes.
La faux et la fourche sur l'épaule, le coffîn à la ceinture, les hommes sont allés d'un pas tranquille vers les prairies, avec les chevaux et la télègue. Ils ont là-bas, sur une tonsure du pré, formé les abris de branchages côte à côte près du ruisseau. Puis, déployés en théories comme des oiseaux migrateurs, ils ont de leurs coups de faux en coups d'ailes jonché le sol des herbes sciées.
Un jour, au village, un enfant est apparu, poudreux, essoufflé, ses cheveux de lin mouillés de sueur, apportant la bonne nouvelle : « Femmes ! allez au pré, les faneurs vous attendent. »
Parées comme pour une fête, vêtues de rouge, elle 3 s'acheminent, les râteaux hauts, glorieuses, épanouies, heureuses, chantant à pleine voix la prairie, l'herbe verte, la fleur d'azur, l'abeille ouvrière.
Alors là-bas, tout le long des jours qui s'étirent sous le soleil à plomb aux brises rares voluptueusement humées, hommes et femmes râtèlent les javelles, et dressent les meules énormes. Quand descendent les soirs, soirs lourds, soirs
étouffants, les chants s'épandent dans la plaine en phrases coupées, reprises, partant d'ici, de là, tout au près, tout au loin. Les hommes se sont herbes. Ils regardent, nonchalants, allumés ou prostrés, les femmes qui s'enlacent, tournoient, et glissent, — le corps droit, s'offrant, — le corps ployé, fuyant, — mains et pieds cadencés en syncopes.
Puis tout s'apaise, les feux s'éteignent, les familles dorment sous l'abri ou la télégue dans le silence de la nuit que coupent parfois, de loin en loin, un hennissement, ledrelin des grelots, F appel des oiseaux.
Il y a une lassitude partout. Les rayons alentis s'éparpillent. Ce ne sont plus des dards pénétrants et drus, mordaces, mais des regards alanguis qui coulent sur les prés tondus, les pousses vertes des blés nouveaux et les frondaisons rouillées, en caresse dernière !
Essorée, lavée, la terre après les surchauds de l'étreinte solaire se détend dans l'attente de la reposée d'hiver.
Chantez, dansez, chômez les saints qui, auréolés, attendent. Et mariez-vous ! avant que Tannée ronde, en un tour de roue ne ramène les carêmes, la Passion du Seigneur, la Passion du pauvre, qui maintiennent verrouillées les couronnes nuptiales.
Celles qui ne se marieront pas cet automne ramasseront torchons et haillons dont elles feront un épouvantail et s'en iront dans les bois, seules, pour l'enterrer en pompe, avec des chants, avec des rondes. Les jeunes, de seize à dix-neuf ans, espéreront dans Tannée prochaine. Les autres, le cœur brouillé peut-être, songeront qu'elles ne peuvent plus épouser qu'un veuf.
Elles iront d'izba en izba quémander des œufs ou de l'argent et se réuniront à la nuit chez quelque veuve pour causer, rire et chanter en attendant que luise le jour.
Le vent peut siffler, le ciel pleurer, le gel craquer sous le pied, qu'importe au moujik? Ils n'empêcheront pas que la terre ne s'évente, que les yeux ne larmoient, que le pied ne se plombe dans le
rapide aval de l'eau-de-vie, sous le regard malin du cabaretier.
Menues sont les besognes. Tondre les moutons, battre le blé, un petit de blé, au jour la journée, pour les besoins de l'izba, arracher la pomme de terre, hacher les choux, en remplir les tonnes où ils aigriront.
Quand vient le soir, les femmes partent vers les pâtis, la palanche sur l'épaule. Et là, tandis que l'air s'ébranle des meuglements, elles traient, préparent le repas, causent, et lasses de causer se dégourdissent le corps dans des danses affolées.
Fantastiques, aux lueurs vacillantes des feux, leurs silhouettes voyagent, mêlées, isolées, dans le heurt des chants, des récitatifs obscènes, des rires, des cris, des rythmes martelés sur le cul d'un seau.
Il n'y a plus de prairies. Il n'y a plus de champs. Il n'y a plus d'herbe. Il n'y a plus d'humus.
Il y a un linceul blanc qui se hausse sur les l>ois et se prolonge sur la plaine, à
perte de vue. Des branches de sapin plantées de loin en loin marquent, comme jadis en France les montjoies, ce qui fut la route.
La couleur est montée au ciel. Des ciels safranés, métalliques. Ciels de suie ou de lumineuses clartés.
Le village fait trouée. Les fumées s'élèvent, actives, incessantes, des izbas qui baissent dans la montée des neiges, mouches qui se noieraient dans du lait. Seule, colorée d'un azur glauque, pan de ciel russe tombé sur terre orthodoxe, la coupole de l'église émerge, nette et douce.
Beaucoup ont quitté le village pour trouver emploi dans les transports. Ceux qui restent s'acagnardentsurle poêle dont le ventre énorme envahit l'izba, réduite à une chambre. La chambre claire, la chambre d'été, demeurera close durant la nuit d'hiver que percent brefs des demijours.
Dès la première heure, à l'éveil, la fumée noire prend à la gorge, tourne dans la chambre, léchant les murs, et s'échappe par le trou qu'on bouche ensuite avec des
chiffons ou de la paille. Aussi les parois sont carbonisées. Seul un coin tranche, le coin rouge (ou beau, c'est même chose), couvert de gravures, de journaux, de papier colorié. C'est là que brille, symbole de l'au-delà de lumière et de paix, la sainte image.
Gourds, lourds sont les jours. Les enfants partis à l'école, les femmes tissent, les hommes au-dehors battent un peu de blé tandis que les poules, auprès, picorent.
Quand viendra la nuit, on les rentrera dans l'izba avec la brebis, le cochon et bêtes et gens, près du poêle, sur le poêle, reposeront.
Si l'izba est bonne, meilleure est au fond de la cour, l'étuve. Le bain'de vapeur, l'étendue des membres sur la planche, la fouettée de verges activent le rouge et chassent le noir. Peu n'ont point d'étuves. Ils vont chez le voisin ou bonnement s'enfournent dans le poêle, nettoyé au balai. Les suées y sont aussi drues.
Les soirs, en cette saison, sont intimes, mélancoliques et doux. A la lueur de la
torche piquée sur un trépied, les fileuses chargent le fuseau à doigts salives et leurs voix sourdes, voilées, nasardes, cadencées par le geste étriqué, se compriment dans une tristesse.
Si Ton se proposait d'idéaliser la vie rustique de la Russie, on pourrait, sans donner grande entorse à la vérité, dire que là-bas la naissance d'un enfant est considérée par le paysan non comme une charge nouvelle, mais comme un accroissement de richesses pour la famille.
Mais il n'en va pas tout-à-fait en Russie comme dans l'île de Tahiti suivant Diderot. Certes, le paysan russe est plus candide que le nôtre : c'est le froid et la misère qui tuent ses petits ; ce n'est pas Malthus. Il aime tous les enfants qui lui viennent, puisqu'ils lui viennent de Dieu. Toutefois, s'il en perd un en bas âge, il se console aisément : Bog i dal, Bog i vsial, Dieu l'a donné, Dieu l'a pris. S'il en perd
un plus tard, entre sept et neuf ans, quand il peut déjà se rendre utile, ses yeux se fixent prostrés sur l'insondable pour s'y reporter souvent, au long cours des jours.
Pendant les premières années, le petit reste sous la garde de l'aïeule ou de la mère. Tant qu'il est au maillot, on l'étend dans un panier d'écorce de tilleul étroit et long, qu'on peut prendre sous le bras, poser à terre ou suspendre à un crochet du plafond au moyen de quatre cordes.
Une cordelette, attachée aux extrémités et retombant près du sol, permet à la garde d'imprimer avec le pied un mouvement au berceau en conservant la liberté des mains.
Le plus souvent la mère, en berçant l'enfant, chantonne d'une voix traînante et monotone :
Ba — a — ba — a — ba — Ba — a — ba — a — ba . . . In — in — in — in — in. — In — in — in — in — in . .
Mais il lui arrive aussi de lui parler avec volubilité, pour soulager son cœur . Elle lui dit tout, la misère des temps, la paresse et la brutalité de son homme, les
joies ouïes tristesses du passé, l'espoir ou le désespoir de l'avenir.