‹ Moustache (volume 2)Chapitre 12 sur 37 · j MOL STAC il E · texte numérisé non relu

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soupirait en leur répondant : Cet enfant n'est point un garçon, il n'en a que la mise ; puis elle me renvoyait brusquement d'auprès d'elle en me disant, suivant son habitude : Allez jouer dehors, vous n'avez que faire ici.

Quelquefois on me ramenait à la maison, blessée, meurtrie, le \isage tout en sang; je voulais faire tous les tours d'agilité, tous les exercices que je voyais faire a mes compagnons de jeu, et la nature ne m'avait pas donné des formes masculines. Chez nous, c'est à peine si on me soignait ; mon père me regardait quelquefois comme s'il eût eu bien envie de m'embrasser; mais il n'osait pas sans doute céder à ce désir, car jamais je ne fus pressée dans ses bras. Enfin, au lieu de Cœlina, on n/appelail Cœlio, et je ne me doutais pas que j'avais un autre nom.

Témoin de la manière singulière dont j étais élevée et de la rigueur avec laquelle on me traitait, ma tante seule s'intéressait à moi et me témoignait de l'amitié ; souvent elle avait des querelles a\ec ma mère, et c'était toujours à mon sujet. Mais au lieu de changer les dispositions que l'on avait pour moi, cela ne faisait qu'augmenter l'humeur de ma mère, et elle finit par se brouiller tout à fait avec sa sœur, qui cessa de venir à la maison ; alors, ne voyant plus ma lanle, qui seule me traitait encore comme une jeune fille, j'oubliai bien vite ses sages conseils, et je continuai de vivre en gamin de Paris.

Le temps s'écoula. J'avais atteint ma treizième année sans que ma mère eût encore songé à me faire changer de manière de vivre. Notre commerce n'allait pas bien, à ce qu'il parait; des pertes successives ruinèrent à peu près mes parents. Mon père tomba malade de chagrin; bientôt il fut très-mal, moi je ne le savais pas... je ne pouvais pas m'en douter; on me renvoyait presque toujours delà maison. Cependant, un jour, pendant que je jouais il la toupie dans la cour d'une maison voisine de la nôtre, un de mes camarades me dit :

— Mais, Cœlio, ce n'est pas beau à toi de jouer comme cela quand ton père est près de mourir.

— Mon père? repris-je. Comment... vous croyez qu'il est bien malade? .. Dame, je n'en savais rien, moi, on ne me l'a pas dit... Quand j'ai déjeuné ou dîné, on me renvoie tout de suite de chez nous... je né peux pas savoir si mon père est malade, on ne me laisse jamais entier dans sa chambre.

Cependant je iaissoi là ma tou{!i(\ poussée par un sentiment

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dont je ne pouvais pas bien me rendre compte. Je quittai le jeu et mes camarades pour revenir à la maison.

.Ma mère était sortie, sans doute pour chercher quelques médicaments ordonnés au malade. Nous n'avions plus de bonne ; j'entrai chez nous, et au lieu de gagner comme d'ordinaire un petit cabinet où je couchais, et qui était à un étage au-dessus du logement de mes parents, je traversai une petite salle à manger, et pour la première fois depuis bien des années je pénétrai dans la chambre de mon père.

Je m'en souviens encore : cette chambre était sombre, il y avait un lit dans une alcôve et de grands rideaux tirés à demi. Je m'avançai bien doucement; j'étais tremblante, je craignais d'être bien grondée pour mon audace, je craignais qu'on ne me chassât lorsqu'on m'apercevrait. Pourtant je m'approchai du lit en marchant sur la pointe de mes pieds et retenant ma respiration ; alors j'aperçus mon père : il avait les yeux fermés, mais sa poitrine semblait oppressée, tout en dormant il paraissait souffrir. Je me sentis émue, affligée, car pour la première fois je remarquai quels changements effrayants s'étaient depuis peu opérés sur toute sa personne. Il était si pâle, si maigre, la maladie avait fait des progrès si rapides, que ce n'était déjà plus que l'ombre de lui-même.

Attendrie, inquiète, je restai longtemps immobile à le considérer, puis j'allai m'asseoir à quelque distance du lit, ne bougeant pas, n'osant remuer de crainte d'éveiller mon père, et tout étonnée moi-même des nouvelles sensations que j'éprouvais.

Il y a\ ait déjà ([uelque temps que j'étais là, et ma seule crainte était que l'on ne \ int, et que l'on ne me renvoyât de cette chambre dans laquelle j'étais entrée furtivement, mais où il me semblait pourtant naturel de rester.

Tout à coup j'entendis du bruit dans l'alcôve : mon père s'était éveillé, il venait de faire un mouvement comme pour se soulever, puis il était retombé sur son oreiller. J'allais me risquer à m'approcher de lui pour m'informer de ce dont il pouvait avoir besoin, lorsque j'enlendis prononcer ces paroles d'une voix éteinte qui pénétra jusqu'au fond de mon âme :

— Ma fille Cœlina... où est-elle?... ah! faites-la donc venir... je voudrais bien l'embrasser avant de mourir...

Je restai un moment surprise, indécise; mais, ne mo doutant

pas que c'était de moi que mon père parlait, je sortis brusquement de la chambre et de l'appartement en m'écriant : Attendez... attendez... je la trouverai peut-être.

— Dans l'escalier je rencontrai ma mère ; j'étais pâle, égarée. — Où courez-vous? me dit-elle brusquement.

— Mon père est bien malade, lui dis-je en pleurant, et avant de mourir il demande à voir sa fiile Cœlina... je ne sais pas où elle est... mais j'allais la chercher partout... car je voudrais bien une fois au moins faire plaisir à mon père.

A ces paroles ma mère changea de couleur; elle sembla anéantie, elle cacha quelques instants sa tète dans ses mains, puis d'une voix déchirante elle s'écria :

— Malheureuse!... c'est toi qui es Cœlina... c'est toi qui es sa fille.

Je ne savais pas si je devais en croire ma mère , mais elle me prit parla main, m'entraîna vivement avec elle; nous retournâmes dans la chambre du malade. Je courus près du lit... hélas ! mon père était mort, et il ne m'avait pas embrassée.

Depuis cet instant ma mère changea entièrement à mon égard. Elle devint pour moi aussi bonne, aussi tendre qu'elle avait été dure ou insouciante. Mais je ne jouis pas longtemps de ses caresses .. à peine six mois s'étaient écoulés depuis la mort de mon père, lorsque ma mère le rejoignit au tombeau.

Alors ma tante Bernard me prit avec elle, et je n'ai pas besoin de vous dire que son premier soin fut de me faire porter les habits de mon sexe. Mes parents ne m'avaient laissé aucune fortune et ne m'avaient fait apprendre aucun état. Je savais trèsbien abattre un bouchon, lancer un palet, grimper sur un arbre et faire la roue; mais ma tante jugea qu'une jeune fille devait savoir autre chose. On me mit une aiguille dans les mains, et il me fallut apprendre à coudre. Cela ne m'amusait pas autant que la toupie, et comme je me piquais souvent, souvent aussi je jetais raiguille et le fil pour sauter dans la chambre. Je voulais encore faire la roue, mais cela est beaucoup moins commode avec un jupon qu'avec des habits d'homme; d'ailleurs ma tante me fit comprendre ce que ce genre d'exercice avait de dangereux pour une demoiselle.

Pauvre tante! quelle patience il lui fallait avoir pour supporter mes folies, mes boutades, mes gaucheries! Je ne pouvais prendre les habitudes d'une demoiselle; c'était un supplice pour

moi de rester tranquillement assise sur une chaise. Je détestais les ouvrages de mon sexe; je ne pouvais pas parvenir à broder, je pleurais quand on me parlait de faire une reprise, et je cassais tout dans ma cliambre quand on voulait me forcer à ravauder'des bas.

Cependant j'atteignais ma seizième année. On me disait souvent que j'étais gentille, et cela commençait à me faire plaisir. Ma tante désirait que je devinsse un peu coquette, parce qu'elle disait que cela me donnerait tout à fait les manières de mon sexe. Ce qui m'amusait le plus depuis que je ne jouais plus au bouchon, c'était le spectacle. J'avais un goût très-prononcé pour la comédie, et j'aurais bien aimé à entrer au théâtre... Le hasard... ou ma destinée amena dans notre maison un jeune homme, fort joli garçon... Je ne vous dirai pas son nom, parce que vous n'avez pas besoin de le savoir. Il logeait en face de chez nous, il se trouvait sans cesse sur mes pas; il me disait que j'étais jolie, qu'il m'adorait, et je commençai à prendre goûta de tels discours. Il me demanda un rendez-vous dans ma chambre, parce qu'il avait, disait-il, quelque chose de secret à m'apprendre. Moi, je ne vis aucun inconvénient à recevoir ce jeune homme. Je crus qu'il voulait en cachette me proposer une partie de bouchon, et comme ma tante me défendait toujours ce genre d'amusement, je me promettais un grand plaisir à m'y livrer en secret avec ce jeune homme.

Ma chambre était à côté de celle de ma tante. Lorsqu'elle fut couchée, et que je pensais qu'elle devait être endormie, j'ouvris au joli garçon, qui avait déjà jjlusieurs fois gratté à ma porte. Mais au lieu de me parler de ce que je croyais, il se jeta à mes irenoux et médit encore qu'il m'adorait et ne pouvait vivre sans moi, puis il se permit de m'embrasser etde me presser dans ses bras. Je commençai alors à m'apercevoir qu'il est dangereux d'accorder des rendez-vous... maisj'étais bien embarrassée pour me défendre; ce jeune homme était si audacieux... et moi j'étais si gauche avec mes habits de femme! Enfin il paraît que nous faisions du bruit, car ma tante s'éveilla et me demanda ce qui m'arrivait; je lui répondis que je jouais au bouchon.

Le lendemain le jeune honmie revint encore, puis la nuit suivante, mais ma tante prit de l'humeur, et me cria à travers la cloison que si je ne cessais pas déjouer au bouchon au lieu de dormir, elle me ferait coucher dans sa chambre. Cette menace

me fit peur, et comme j'avais pris goût à la conversation de mon amoureux, le lendemain malin je quittai la boutique de ma tante Bernard, et je partis avec le joli garçon, qui me conduisit à Saint-Germain en Lave.

Mon amant m'avait dit qu'il était acteur, il m'avait promis de m'apprendre à jouer la comédie et de me faire débuter; mais quand nous fûmes à Saint-Germain, nous passâmes notre temps à courir, à nous promener dans la campagne, et à nous parler de notre amour. Trois mois s'écoulèrent ; je demandais quelquefois à mon amoureux quand il comptait me faire entrer au théâtre, et il se contentait de rire et de m'embrasser. Cependant un matin, en m'éveillant, je cherchai inutilement celui qui m'avait enlevée, je ne trouvai qu'une lettredans laquelle il me faisait ses adieux en me disant qu'il partait pour le Brésil, oîi il ne voulait pas m'emmener parce qu'il craignait qu'il n'y fît trop chaud pour moi; de plus, il me laissait vingt-quatre sous pour paver un coucou et revenir à Paris. Je trouvai ce procédé indigne, et pour la première fois de ma vie je me félicitai de ne point faire partie d'un sexe qui se faisait un jeu de tromper le nôtre. Cependant je pris les vingt-quatre sous, et je revins chez ma tante, qui me fit une verte mercuriale, et, pour me punir de mon escapade, me donna des bas à ravauder : ce n'était pas le m.oyen de me faire repentir de l'avoir quittée...

J'étais depuis quelques mois de retour chez ma tante, où je m'ennuyais beaucoup, parce que je ne trouve aucun amusement à vendre du chiendent et à peser de la réglisse, lorsque je remarquai un grand jeune homme qui avait de fort jolies moustaches noires et une petite mouche sur la lèvre inféiieure. Ce monsieur me faisait des mine? que je commençais à comprendre depuis que ma tante a\ait voulu que je devinsse coquette; il me guettait quand je sortais, et me disait aussi que j'étais charmante et qu'il m'adorait. Mon premier amoui-eux m'en avait dit autant: je présumai alors que les hommes disent tous la même chose quand ils veulent séduire une femme; mais comme ça me fit encore plaisir de m'entendre dire cela, je jugeai qu'ils avaient raison de nous tenir la même conversation.

Ce monsieur me supplia de lui accorder un rendez-vous dans ma chambre; je refusai, car je me rappelai combien cela était dangereux... et puis ma tante nous aurait encore entendus, et elle m'avait positivement défendu de causer avec des jeunes

gens ; mais mon nouvel amoureux m'offrit de nous trouver chez un traiteur : j'acceptai, car chez un traiteur je ne croyais pas courir le momdre danger : je me trompais encore... Il parait que j'étais destinée à me tromper souvent. On m'attendait dans un petit cabinet, où était préparé un joli déjeuner, .l'acceptai d'abord le déjeuner; mais on m'y fit boire d'un vin qui moussait, qui pétillait , qui faisait sauter les bouchons ; je trouvai cela bien gentil.

Je n'avais jamais bu de vin de Champagne, et je ne me doutais pas que cela pouvait faire tourner la tète et le cœur; c'est malheureusement ce qui m'arriva. Bientôt je devins d'une gaieté folle, je voulus danser, je voulus faire la roue; cela parut faire grand plaisir à ce monsieur qui était avec moi; il m'encourageait, il me défiait même ; et quand je revins à la raison, j'avais fait tant de choses, que je n'osai pas retourner chez ma tante, et que je suivis mon second amoureux qui m'emmena à Rouen.

Ce monsieur qui portait de si belles moustaches, et que j'avais pris pour un militaire, était peintre; il faisait des tableaux avec de grandes personnes dedans. Dans les premiers temps de notre connaissance , il voulait toujours faire mon portrait; il me peignait en Diane, en sultane, en Vénus, en religieuse, en Espagnole, en Anglaise, en bacchante; enfin , il me fit de toutes les façons, et moi je trouvais cela bien agréable de retrouver ma figure sous tous les costumes ; mais au bout de quelque temps ce monsieur me fit poser pour de grands tableaux qu'il faisait; alors cela ne m'amusa plus autant. Quelquefois il me fallait rester des heures entières sans remuer, tout en ayant une jambe tendue et un bras en l'air, et souvent avec un costume très-léger. Quand je témoignais de l'ennui , mon amoureux me disait : Tu es faite comme un ange, jamais je ne trouverai ailleurs une si jolie taille, une jambe aussi fine. Moi. je répondais : Tout cela est très-galant, saas doute; mais si vous croyez que je puis vivre à rester des journées entières sans remuer, vous vous trompez beaucoup. Le mouvement est mon élément, ma santé; si je ne remue pas, je tomberai malade... Et tout en disant cela je sautais, je cabriolais dans l'atelier; alors mon amoureux se mettait en colère , et moi je lui disais : La première fois que nous avons déjeuné ensemble, vous sembliez si heureux pendant que je fai-

sais des gambades ! pourquoi donc cela ne vous amuse-l-il plus à présent?

Enfin, un certain jour que mon amant m'avait fait poser, pendant cinq heures à peu près, pour un nouveau tableau que je présumai devoir être fort long à terminer, je ne jugeai pas nécessaire de rester plus longtemps à Rouen ; je crois que j'aurais encore mieux aimé ravauder des bas que de poser. J'avais de quoi payer ma place dans la diligence; je partis pour Paris, et je revins chez ma tante, qui me grondait toujours., mais qui ne m'aurait jamais refusé sa porte.

Cependant, j'avais gagné quelque chose dans cette dernière aventure : à force de voir peindre et barbouiller de la toile avec des couleurs, j'avais pris du goût pour la peinture. Ne sachant pas dessiner, je ne pouvais rien composer moi-même ; mais je me fis enlumineuse, et au bout de quoique temps j'eus enfin un état.

Alors je dis à ma tante : — Tenez , j'ai envie de vivre chez moi, detre ma maîtresse. Ne croyez pas que pour cela j'en ferai plus de sottises!... J'en ferai peut-être moins, au contraire; car la liberté de pouvoir faire toutes ses volontés est, je crois, la meilleure garantie contre l'envie de mal faire. — Ma tante m'embrassa et me dit : — Fais comme tu voudras. Je te meublerai une chambre ; tu y travailleras, tu viendras me voir souvent, et moi j'irai chez toi boire un peu de punch, quand j'aurai le temps.

Ce qui fut dit fut fait. Ma tante me loua d'abord une chambre dans la rue Dauphine : c'était plus gentil que rue de la Calandre; mais comme j'étais un peu loin de chez ma tante, qui habite sur le quai aux Fleurs, elle m'a loué dernièrement un logement dans cette maison ; voilà pourquoi je suis votre voisine.

Vous savez mon histoire, messieurs. Je ne vous ai pas caché mes folies; je n'ai aucune raison pour vous mentir, et je trouve qu'on ne doit jamais se faire meilleur que l'on n'est. Mes fautes sont peut-être la suite des habitudes masculines que l'on m'avait laissé contracter : mais, après tout, si j'ai péché, je n'ai fait du tort qu'à moi-même... et il y a bien des gens dans ce monde qui n'en pourraient pas dire autant.

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