‹ Moustache (volume 2)Chapitre 11 sur 37 · UNE HISTOIRE DE JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

UNE HISTOIRE DE JEUNE FILLE

— Je suis née dans la rue aux Ours; c'est vous dire que je suis de Paris, car je ne suppose pas qu'il y ait deux rues aux Ours en Europe... ça peut èlre, cependant. Je ne dirai pas non plus, comme une tragédie que j'ai vu jouer rue Chantereine :

A tous les cœuis bien nés que la patrie est chère !

moi, je trouve ma patrie... c'est-à-dire la rue aux Ours, infiniment trop crottée; j'aurais préféré naître rue de la Paix... que voulez-vous? Il n'est pas déïendu d'avoir de l'ambition.

Mes parentsétaient, jecrois, bimbelotiers... Jedis « je crois, » parce que, nétant presque jamais dans la boutique, je ne sais pas trop ce qu'on y vendait. Ma mère, qui n'avait que moi d'enfant, aurait préféré un garçon à une fille. Pendant tout le temps de sa grossesse, elle sélait flattée de mettre au monde un beau petit amour. Ses voisines, les commères du quartier, et toutes ses pratiques, étaient sans cesse consultées par elle. Les unes lui disaient : Vous aimez les pommes crues et les. cornichons depuis que vous êtes enceinte... vous aurez un garçon. Les autres : Vous avez les joues pâles et le bout du nez rouge... vous pouvez être certaine que vous mettrez au monde un fils. Celles-ci lui disaient d'un ton doctoral : Quand l'oreille vous démange, vous y portez souvent votre inain gauche, n'est-ce pas. madame Michat... C'est que vous allez avoir un garçon. Celles-là : Vous vous endormez sur le dos, et vous vous réveillez sur le ventre... -c'est un héritier que vous aurez, il n'y a pas le moindre doute. Non contente de tous ces pronostics, qui, suivant les commères, n'avaient jamais menti, ma mère se ht tirer les caries par un des plus célèbres devins de l'époque. Les cartes lui annoncèrent un garçon. Enfin, un monsieur qui n'en faisait pas son état, car

c'était, je crois, un acteur d'un théâtre des boulevards, au moyen d'un ruban avec lequel il mesurait votre cou et votre bras, vous disait aussi de quel sexe était l'enfant que vous portiez dans votre sein; et le monsieur, après avoir mesuré ma mère, lui avait annoncé la naissance d'un fils.. . J'ai su tous ces détails par ma tante ; car vous concevez que, de l'endroit où j'étais alors, je n'aurais pas pu me les rappeler.

Bref, malgré les cartes, les rubans, et tous les signes immanquables, ma mère mit au monde une fille... Grand désappointement dans le quartier!... Les commères prétendirent que probablement ma mère ne leur avait pas dit bien juste ce qu'elle ressentait. Ma mère eut de l'humeur de se voir trompée dans ses espérances; mon père n'osa pas me caresser parce qu'il craignait que cela ne déplût à sa femme, et je fus reçue comme les gens qui viennent dîner dans une maison où l'on est déjà au dessert ; comme ces personnes qui, avec des boutons sur le visage, ont la fureur de vouloir vous embrasser ; ou, enfin, comme un seizième voyageur dans un omnibus.

Afin de n^médier autant que possible au malheur démon sexe, il fut décidé que l'on m'habillerait en garçon, et que je garderais ce costume le plus longtemps qu'il se pourrait. Moi, vous concevez bien qu'il m'était fort indifférent de porter une culotte ou un jupon. Je crois même que j'aurais donné la préférence aux vêtements masculins. En revenant de nourrice, où l'on m'avait laissée jusqu'à près de trois ans, je pris le costume d'un garçon ; de plus, on me laissa jouer, courir, gambader comme un vrai polisson. Je ne restais presque jamais à côté de ma mère ; j'étais dans la cour, dans la rue , à jouer avec des petits garçons de mon âge. J'avais tous les goûts, toutes les habitudes de mes petits camarades; je connaissais tous les jeux ; j'étais forte au bouchon, au palet, à la toupie; je me battais même lorsque l'occasion s'en présentait. Mais si l'on me parlait de coudre, de broder, si l'on me présentait une poupée, je haussais les épaules, je faisais la grimace, je tirais la langue aux petites filles ; je ne voulais point jouer avec elles, et lorsqu'on me disait que j'étais une fille aussi, oh! alors, j'entrais en fureur, et je soutenais trèshardiment que cela n'était pas vrai, ce qui faisait beaucoup rire tous les petits garçons.

Les personnes qui venaient à la maison disaient à ma mère : Vous avez un joli petit garçon ([ui a l'air bien éveillé! Ma mère

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