VN QUATRIÈME
Neuf heures étaient sonnées depuis longtemps, et les trois jeunes gens dormaient encore profondément. Que l'on vienne donc nous dire que c'est malsain de manger le soir! A coup sûr, c'était au souper qu'ils avaient fait dans la nuit que les trois amis devaient le repos dont ils jouissaient.
Des coups frappés avec force contre la porte de leur chambre réveillèrent presque en même temps nos trois dormeurs.
■ — Qui diable vient nous réveiller? ditTimothée en se frottant les yeux. Quel dommage!... nous nous étions couchés si tard...
— C'est peut-être la petite voisine qui a besoin de sa poêle ou de sa cafetière, dit George.
— Bah 1 il est bien probable que la voisine dort encore.
En ce moment on cogne de nouveau et beaucoup plus fort.
— N'ouvrez pas... n'ouvrez pas, messieurs, sécrie Bouchenot, qui s'assied sur son lit d'un air effaré. Si c'étaient des gens de la police... des gardes municipaux?...
— Et que diable veux-tu que la garde municipale vienne faire chez nous? est-ce que nous avons rien à démêler avec la police?...
— Mais quelquefois... on ne sait pas... on peut s'être trouvé innocemment avec des malfaiteurs.
— Je crois, Bouchenot que ton cauchemar d'hier au soir n'est pas bien passé. Certainement il faut ouvrir. Lève-toi, Timothée, et va voir qui c'est.
— Vas-y toi-même, je ne veux pas encore me lever.
— Que Bouchenot y aille, lui qui a eu des oreillers sous sa tête; il doit avoir encore mieux dormi que nous.
MOLSTACHE. 1Î5
— Ah! oui, c'est étonnant comme je vais y aller!... Je ne veux pas me lever de la journée, moi.
Pendant que chez les jeunes gens c'était à qui ne se lèverait point, une voix fait entendre ces mots :
— Allons donc, paresseux!... est-ce que vous ne voulez pas ouvrir aujourd'hui?...
Les trois habitants de la chambre se regardent : aux accents de cette voix bien connue, leurs traits s'épanouissent, leurs bouches sourient; ils sécrient en même temps :
— Est-il possible!... c'est lui!...
— C'est Henri !
— Notre cher Henri !
— Il est de retour!
— Eh oui, certainement c'est moi! répond la personne qui est sur le carré. Mais est-ce que vous allez me laisser là?
Celte fois les trois jeunes gens se lèvent précipitamment, et, sans {.rendre le temps de s'habiller, courent à la porte; c'est à qui maintenant ouvrira le plus vile, bientôt Henri Jumière est dans leurs bras.
Cet Henri Jumière était un jeune homme de vingt-cinq ans environ; sa taille était moyenne, sa tournure distinguée; il avait une figure pâle et sérieuse, qui, sans être belle, avait du charme; la douceur de son regard, l'expression de ses yeux, le son de sa voix même, annonçaient un cœur aimant, une âme profondément sensible. La physionomie trompe rarement. Ceux qui disent le contraire ne sont pas physionomistes.
Henri devait aimer beaucoup et cire aimé souvent. En général, les femmes, qui se connaissent assez bien en physionomie, aiment les hommes qu'elles jugent susceptibles de sentir profondément; pour celles qui ne font pas de la galanterie une simple alTaire de coquetterie, un amant qui sait aimern'est pas chose si commune, et puis il est flatteur de faire sourire une figure sérieuse, de faire parler une bouche muette, de faire éclater un feu qui couve et ne s'évapore point en fumée.
Les parents de Henri étaient honorés dans leur province; ils avaient laissé à leur fils une forlune médiocre, mais suffisante pour un garçon qui n'avait point le désir de briller et de faire le grand seigneur. Avec cent louis de revenu. Henri avait longtemps vécu heureux et satisfait de sa position. Après avoir étudié le droit, le août des lettres lui avait fait abandonner le barreau.
126 AIOUSTACHE.
11 avait eu des succès au théâtre, et il suivait avec ardeur la nouvelle carrière qu'il avait embrassée, lorsqu'une rencontre changea toute sa destinée. Vous devinez qu'il s'agit dune femme!... la destinée des hommes est presque toujours sous l'influence d'un cotillon. Il y a des gens qui diraient comme Beaumarchais : Où diable a-t-on été placer cette influence? Moi, je trouve qu'on ne pouvait pas mieux choisir.
Dans une soirée bourgeoise, où Henri avait été présenté comme un jeune auteur donnant de grandes espérances, il rencontra Pauline Giraumont; c'était une jeune personne de seize ans, aussi aimable que douce, aussi douce que sage. C'était une figure ravissante sur une âme plus belle encore. Aux charmes de sa personne elle joignait ce charme secret qui impose le respect avec l'admiration; en la voyant on pouvait l'adorer, mais on ne pouvait concevoir la pensée de la séduire.
Il y a dans le monde de ces jeunes filles, de ces jeunes femmes auxquelles on ose tout dire, mais il en est aussi près desquelles on se contente d'éprouver.
Les jeynes fats, les étourdis, les libertins admiraient Pauline, mais ce n'était point autour d'elle qu'ils allaient papillonner. Les hommes les plus avantageux devinent la femme près de laquelle ils ne doivent pas réussir. Les coquettes, les femm.es galantes sont toujours entourées d'une cour nombreuse; la beauté et la vertu restent souvent isolées.
Henri avait trouvé dans mademoiselle Giraumont de ces figures qu'il avait rêvées (car nous avons tous rêvé une figure, une personne à notre fantaisie), et le poëte, dont l'imagination crée tant de choses, doit plus que tout autre se bercer d'illusions. Henri passa la soirée à contempler Pauline, mais il n'osa ni lui parler ni s'approcher d'elle, il aurait craint que toute la société ne devinât que déjà il en élait amoureux.
Cependant les traits de Pauline avaient tant de douceur, ses manières étaient si simples, si dénuées de toute coquetterie, que la seconde fois qu'il la rencontra dans le monde, Henri s'approcha d'elle, et se permit de lui adresser quelques mots. Peutêtre ses yeux laissèrent-ils malgré lui voir le trouble de son âme, car Pauline baissa les siens et rougit; était-ce pressentiment ou sympathie? mais il faut bien que les cœurs se devinent lorsqu'ils n'osent pas se parler.
Henri n'avait pas manqué de deniander qui était cette char-
MOrSTACHE. J27
mante personne dont chacun admirait la grâce et la décence; on lui avait répondu : C'est la fille unique de ^I. Giraumoni, ancien commerçant retiré des affaires avec une dizaine de mille livres de rente. Pauline avait perdu sa rnère depuis cinq ans, et quoiqu'elle n'en eût que onze alors, son cœur avait compris toute la perle qu'il avait faite. Depuis ce temps, une teinte de mélancolie s'est répandue sur les traits de la jeune fille, et le temps ne l'a pas dissipée. Pauline était adorée de sa mère, et l'aimable enfant lui rendait au centuple les caresses qu'elle en recevait. Sa mère était pour elle un Dieu, un avenir, et le bonheur de tous les instants. Loin de sa mère, point de joie, de plaisirs, de divertissements ; près d'elle, jamais de regrets ou de vains désirs. 11 ne fallait pas parler à la jeune fille d'un bal, d'un spectacle, où sa mère ne l'aurait pas accompagnée, car alors, au lieu de lui donner l'espérance d'un plaisir, vous lui auriez d'avance causé du chagrin.
Et la mort impitoyable avait brisé tout cela; elle avait séparé l'enfant de celle qui l'entourait de soins et de tendresse, nous ne dirons point à cet âge où l'on a encore besoin des caresses de sa mère, car nous croyons qu à tout ûge, et dans telle situation que le sort nous ait placés, l'affection d'une mère est toujours nécessaire à notre bonheur.
Pauline, plus que toute autre peut-être, avait besoin de déverser sur quelqu'un le foyer.d'amour dont son âme était formée. Il lui restait son père, elle l'aimait et le respectait; mais elle ne pouvait se livrer avec lui à ces doux épanchements, à ces confidences enfantines dont l'indulgence de sa mère faisait un bonheur de chaque instant. M. Giraumont était un peiit homme, sec au physique comme au moral ; il aimait sa fille, et il était fier de sa beauté, mais jamais il ne lui avait fait une caresse; il n'était point expansif, et peut-être en embrassant sa fille aurait-il craint de compromettre sa dignité. Il avait regretté sa femme, mais il ne l'avait pas pleurée. Tout occupé d'affaires de commerce, il avait concentré ses affections sur un point principal : gagner de l'argent, s'enrichir, mais par des moyens honnêtes, voilà ce qui, suivant M. Giraumont, devait être le but de conduite de chacun. Ce n'était point un méchant homme, c'était un homme entier dans ses opinions, entêté par principes, et intéressé par système. Quand sa fille venait l'embrasser, il la regardait avec attention et lui disait :
— Ta robe a coûté cela... ton châle cela... il faut beaucoup dépenser pour aller dans le monde... Ce n'est point un reproche que je t'adresse, je veux seulement te faire comprendre que la fortune est nécessaire au bonheur; car sansforlune tu ne pourrais pas avoir un beau châle et une belle robe; par conséquent je ne te marierai qu'à un homme riche, ou qui gagnera beaucoup d'argent; c'est dans ton intérêt, c'est pour que tu sois toujours bien mise.
Pauline ne répondait rien à son père, qu'elle craignait, et vous comprenez bien maintenant pourquoi le visage de la jeune fille avait conservé une teinte de mélancolie.
Henri était fort assidu dans les réunions où il espérait rencontrer Pauline. Bientôt il ne fut plus un étranger pour elle. Si l'on dansait, il tâchait d'être son cavalier; si l'on causait, il s'approchait de sa chaise; si l'on proposait quelque jeu, il trouvait moyen d'être placé près d'elle. Cependant jamais un mot d'amour n'était sorti de ses lèvres; jamais sa main n'avait cherché à rencontrer celle de Pauline, et peut-être était-ce à cette conduite réservée qu'il devait la bienveillance que la jeune fille lui témoignait.
Et pourtant chaque jour Henri devenait plus épris de Pauline; déjà il sentait que le bonheur de toute sa vie dépendait de cette jeune fille, près de laquelle il était muet et tremblant, car il est bien naturel de trembler et de se taire lorsqu'on est devant celle qui décidera de notre avenir. Lorsqu'on doute, lorsqu'on n'ose se flatter encore, lorsqu'on craint d'entendre un mot qui détruirait nos espérances, et que pourtant on brûle de savoir si l'on est aimé, c'est qu'alors i'amour n'est point une simple fantaisie, un caprice; c'est une passion réelle, et les passions bouleversent l'âme, elles influent sur toute notre existence.
Un soir, cependant, Henri et Pauline s'étaient encore rencontrés dans une maison où régnait une douce liberté. Pendant que les gens âgés jouaient aux cartes, les jeunes personnes avaient commencé des jeux innocents, auxquels les jeunes gens qui ne préféraient pas la bouillotte à l'aimable gaieté des demoiselles demandaient la permission de prendre part.
Il n'est pas besoin de dire que Henri s'était glissé près de Pauline. Mais quand on eut décidé que l'on jouerait au furet, quand il? se trouvèrent assis l'un contre l'autre; faisant courir
MoLsXACur:. i-ij
leurs mains sur le lil qui tenait l'aimeau, et que chaquejoueur fit semblant de passer le furet à son voisin ou à sa voisine, ils éprouvèrent un trouble inconnu. Un frémissement involontaire s'emparait d'eux lorsque leurs mains se rencontraient, et elles se rencontraient à chaque instant; le fil qu'ils tenaient était électrisé par leur amour; chaque mouvement que l'un ou l'autre y imprimait leur faisait éprouver une volupté nouvelle, et leurs mains, en se rencontrant, ne pouvaient plus se séparer.
Le furet fut trouvé chez Pauline, comment aurait-il pu en être autrement? I, 'aimable fille, troublée, tremblante, ne savait plus à quel jeu elle jouait.
Je l'ai dit plus d'une fois, je ne connais rien de plus dangereux pour les jeunes personnes que les iietitsjeitx innocents. De ce moment, Henri et Pauline s'entendirent, et sans se l'être dit encore, ils avaient fait l'échange de leur cœur.
Cependant, M. Giraumont recevait quelquefois du monde, et il n'invitait pas le jeune auteur à venir chez lui. Henri faisait pourtant tout ce qu'il pouvait pour se rendre agréable au père de Pauline. 11 était avec lui d'une excessive politesse, il trouvait moyen de se mêler aux entretiens du vieux négociant; il avait l'air de prendre beaucoup d'intérêt à des conversations souvent fort sottes et fort ennuyeuses, et rien de tout cela ne lui avait encore fait obtenir la faveur d'une invitation de M. Giraumont.
C'est que l'ancien commerçant faisait très-peu de cas des hommes de lettres; que, près de lui, l'esprit n'était point une recommandation, et qu'il ne comprenait pas ce qu'il pouvait y avoir de mérite dans un vaudeville ou une comédie; il y a beaucoup de négociants comme cela : si vous leur offrez un commis, n'ayez pas le malheur de leur dire
— C'est un garçon très-spirituel, il tourne joliment le couplet, il fait très-bien des vers. Vous verrez aussitôt le négociant faire la grimace, et il refuserait votre protégé en vous disant :
— Je n'ai pas besoin que mes commis aient de l'esprit, je veux seulement qu'ils fassent bien leur besogne. Ces messieurs ne veulent pas com|irendre que : qui peut plus peut moins.
Enfin sachant que son père devait donner une grande soirée, Pauline laissa par hasard tomber son mouchoir en sortant d'une maison ait Henri était aussi; le jeune liomme se trouva là pur hasard pour ramasser le mouchoir; le luisaid est excessivement
complaisant quand il s'agit d'amour, il sert très-bien les amants. Henri ne fut pas assez maladroit pour rendre sur-le-champ le mouchoir; le lendemain, il osa se présenter chez M. Giraumont pour restituer à sa fille ce qu'elle avait perdu.
Pauline était seule lorsque le jeune homme fut introduit; elle devint rouge en apercevant Henri, qui, de son côté, resta d'abord interdit et embarrassé, car c'était la première fois qu'il se trouvait seul avec la jeune fille qu'il adorait; il s'avança enfin en balbutiant :
— Pardonnez-moi, mademoiselle, d'avoir osé me présenter chez monsieur votre père... mais ce mouchoir que j'ai trouvé hier... chez madame Dalbonne... il est à vous, je crois...
— Ce mouchoir... oui, monsieur... ah! c'est vrai... je l'avais perdu... et vous avez pris la peine de me le rapporter?
— La peine!... ah!... c'était un grand bonheur, au contraire, puisque cela me procurait l'occasion de vous voir... elles reviennent si rarement à mon gré ces soirées où je puis me trouver près de vous!... je les attends avec tant d'impatience! je compte les jours, les heures, les instants... Ah ! si vous saviez, mademoiselle... si vous pouviez deviner ce qui se passe en mon âme... mais je n'oserai jamais vous le dire I... je craindrais tant de vous fâcher... ou de vous déplaire... Oh ! je serais si malheureux si vous me défendiez de vous aimer... et je serais forcé de vous désobéir... Ne plus vous aimer! quand cet amour est maintenant toute ma vie... oh! non, ce serait impossible!... vous ne l'exigerez pas... n'est-ce pas que vous me permettrez de vous aimer ?
Quand une fois les amoureux sont en train, il n'y a plus moyen de les arrêter. Les plus timides, les plus embarrassés deviennent quelquefois les plus éloquents. Henri laissait parler son cœur, et quand l'amour est vrai, le cœur doit être bavard. Pauline écoutait, les yeux baissés, émue, mais heureuse d'entendre les assurances d'un sentiment qu'elle partageait; elle balbutiait de temps à autre quelques mots inintelligibles pour tout autre qu'un amoureux; mais Henri les comprenait, il voyait bien que l'on ne repoussait pas son amour, il était au comble du bonheur; il allait tomber aux genoux de la jeune fille lorsque le vieux négociant parut.
Henri ne savait plus trop pourquoi il était venu; Pauline cherchait dans sa tète ce qu'elle allait dire à son père. Heureu-
JIULSTACUE. 131
sèment pour les jeunes gens, M. Giraumont n'était pas très-fin, et il avait entièrement oublié comment commençait l'amour, peut-être même ne l'avait-il jamais su. Il y a des gens, dit Montaigne, qui s'en vont de ce monde sans avoir déballé toutes leurs marchandises ; mais il en est d'autres encore moins favorisés du sort, et qui arrivent au bout de leur carrière sans avoir eu la moindre chose à déballer.
D'ailleurs le vieux commerçant était bien loin de se douter que ce jeune auteur qu'il connaissait à peine fût amoureux de sa fille. 11 reçut fort bien Henri Jumière, et, pour le payer de sa politesse, il l'engagea à venir à la grande soirée qu'il allait donner.
Henri s'éloigna ivre de joie. Un regard de Pauline lui avait appris qu'elle partageait son bonheur. Voilà donc la maison de l'ancien négociant ouverte au jeune auteur; mais les amoureux ne sont pas toujours prudents dans leurs conduite. S'il est un dieu pour les amants, c'est ordinairement lorsqu'ils sont coupables qu'il les protège , tandis que les innocentes amours se trahissent tout de suite ; c'est bien peu moral à ce dieu-là de favoriser les coupables plutôt que les innocents.
Dans cette soirée donnée chez le père de Pauline, Henri dansa presque toujours avec celle qu'il aimait, il se trouva sans cesse à côlé d'elle, et quand il lui fallait s'éloigner un peu de la charmante fille, ses yeux franchissaient aussitôt la distance.
Le vieux Giraumont n'aurait pas remarqué cela ; mais on prit soin de le lui faire apercevoir ; car dans le monde il y a toujours de ces gens qui n'ont pas de plus grand plaisir que de se mêler des aflaires des autres ; qui passent leur temps à épier, à espionner, à chercher, à s'informer, à bavarder, à rapporter et à amplifier.
On ne manqua pas de dire au vieux commerçant : Le jeune auteur est amoureux de mademoiselle votre fille. Il lui fait la cour; il ne la perd pas de vue un moment, et elle semble l'écouter avec plaisir : cela saute aux yeux de tout le monde.
Du moment que cela sautait aux yeux de tout le monde (tout le monde signifie les mauvaises langues de la société), le père de Pauline fût très-mécontent de ne point s'en être aperçu. Le lendemain de la soirée, il fit venir sa fille devant lui, la regarda sévèrement, et lui demanda pourquoi M. Henri Jumière se permettait de l'inviter si souvent à danser et la suivait sans cesse des yeux. Une jeune fille rusée aurait pu répondre à son père
l'i MûLSTACEE.
qu'elle ne pouvait pas empêcher ce jeune homme de l'inviter et de la regarder; mais Pauline ne savait pas mentir, elle était aussi franche que belle; aux premières paroles de son père, elle se troubla, baissa les yeux et se mit à pleurer.
Les larmes ne sont pas toujours une réponse, mais on les prend souvent pour un aveu. M. Giraumont se mit fort en colère, et lorsque Henri se présenta chez lui, il lui demanda pourquoi il se permettait de faire pleurer sa fdle.
Le jeune homme, qui n'avait que des vues honnêtes, se jeta aux pieds du vieux négociant, et le supplia de lui accorder la main de Pauline, dont il jurait le bonheur,
— Et avec quoi ètes-vous certain de faire son bonheur? demanda le vieux monsieur.
— Avec quoi? répondit le jeune homme tout interdit de cette brusque question, mais avec mon amour, qui ne finira qu'avec ma vie.
— Monsieur, voilà des phrases vides de sens, dit le père de Pauline. J'ai été très-heureux dans mon ménage, et je n'ai jamais connu i'amoiir. Vous n'achèterez point des robes, des chapeaux à votre femme avec de l'amour. Vous ne ferez point marcher votre maison et ne payerez point vos fournisseurs avec votre amour pour votre femme,
— Je vous entends, monsieur, répondit Henri, mais j'ai cent louis de rente, avec le théâtre je m'en fais plus du double ; et j'ai l'espoir en travaillant, en ayant du succès, d'augmenter encore mon revenu.
— Monsieur, on n'épousera point ma lille avec de l'espoir, il me faut de la réalité, du positif. Vos produits de théâtre sonl à mes yeux trop éventuels. Je ne donnerai point ma fille à un auteur. Je veux qu'elle épouse un commerçant déjà riche qui qui fasse de très-bonnes affaires. C'est mon dernier mot, je vous en préviens ; et je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit.
— Eh bien, monsieur puisqu'il en est ainsi... comme je ne puis exister sans mademoiselle votre fille, je renoncerai aux lettres, je me ferai négociant.
— Alors... alors, quand vous ferez de bonnes affaires... nous \ errons
Et voilà pourquoi Henri avait quitté la carrière que d'abord il avait embrassée. Certain d'être aimé de Pauline, il n'avait pas hésité devant le sacrifice de ses penchants. 11 s'était livré au
iiuusiAcUf;, i>.i
commerce a\ec autant d'ardeur qu'auparavant il en montrait pour les lettres. Afin d'acquérir plus vite'les connaissances qui lui manquaient encore dans sa nouvelle profession, il avait accepté une place de voyageur pour une maison de commission dont les chefs connaissaient son zèle et sa loyauté ; et, après une absence de huit mois, il revenait à Paris, assez instruit désormais pour commencer les affaires pour son compte, et toujours plus épris de la lille de M. Giraumont.
Vous savez maintenant toute l'histoire de Henii Jumière, qui, le lendemain de son arrivée k Paris, était allé à neuf heures du matin rue de la Calandre, afin de revoir ses amis, car Henri était aussi fidèle en amitié qu'en amour.
— Comment I paresseux I à neuf heures vous dormez encore I dit Henri après avoir embrassé ses amis; mais quelle vie menezvous donc à Paris depuis que j'en suis parti?... voyons, les affaires, la santé, les plaisirs... comment tout cela va-t-il?... Remettez-moi au courant, car le temps m'a paru bien long depuis huit mois...
— Ce cher Henri!... il ne nous avait pas oubliés! dit George en serrant la main de son ami.
— Vous oublier? et pourquoi le supposer?... suis-je devenu un grand seigneur depuis que vous ne m'avez vu? Et quand même! je vous assure que la fortune ou les honneurs ne me changeraient pas, du moins j'ai assez bonne opinion de moi pour le croire.
— Et moi aussi, dit Bouchenot, je te crois incapable d'oublier tes anciens camarades.
— Suis-je content de le revoir I s'écrie à son tour Tiraothée. Hier un bon souper... une omelette et du punch! aujourd'hui Henri qui est de retour... On a bien raison de dire qu'un bonheur ne vient jamais sans un autre!
— Que dis-tu donc, Timothée?
— Rien... tu le sauras... mais assieds-toi donc...
— Et vous, habillez-vous, afin que nous allions déjeuner ensemble... je suis venu vous chercher pour cela.
Au mot de déjeuner, les jeunes gens ont fait un mouvement de j'jie; mais bientôt ils se regardent d'un air embarrassé.
Pendant ce temps, Henri cherche une chaise pour s'asseoir : et pour la première fois alors ses yeux examinent la chambre des étudiants-
134 MULSIACHE.
— Diable! dit Henri en s'asseyant sur la malle, il me semble, mes amis, que vous ne brillez pas par les meubles... avant mon départ vous a\iez des chaises, au moins... et ces lits... ces croisées sans rideaux... Voyons, contez-moi vos affaires... vous savez bien qu'entre nous il ne doit y avoir rien de caché.
George regarde Timothée, Tiraothée regarde Bouchenot, c'est à qui ne parlera pas ; mais ils poussent chacun un profond soupir.
— Ah rà ! est-ce que vous êtes devenus muets aussi ? s'écrie Henri en regardant tour à tour chacun des habitants de la chambre.
George se décide enfin, et, s'approchant de Henri, lui dit :
— Notre misère est telle que nous n'osons même pas l'avouer... mais avec loi... ce serait une fierté déplacée... Apprends que nous ne possédons plus un sou ; que petit à petit nous avons vendu nos meubles, puis nos effets; enfin qu'il ne nous restait plus qu'un seul habit que nous mettions pour sortir chacun à notre tour... Mais cette ressource même nous est ravie, car hier Bouchenot, qui le portait, s'est battu... ou fait battre, si bien que notre habit est rentré hier au soir dans un tel état qu'il n'y a pas moyen de sortir avec. Voilà notre situation, mon cher Henri, et malgré tout le plaisir que nous éprouverions à aller déjeuner avec loi, juge maintenant si nous pouvons nous rendre à ton invitation.
— Comment! mes amis, il serait possible! vous vous trouveriez dans cette situation... et vous ne me le disiez pas tout de suite!
— Ah ! c'est qu'avant ton départ tu rious as obligés plusieurs fois, tu nous as prêté quelcjues petites sommes que nous ne l Savons pas encore rendues.
— Eh! qu'importe? est-ce que de vrais amis doivent compter les services qu'ils se rendent?
— Peut-être, dans notre infortune, y a-t-il un peu de notiv faute, reprend George ; moi, aulieu de suivre mes cours, j'ai pris le goût des lettres, du théâtre... j'espère y réussir, mais c'est sans doute une chimère que je poursuis. Quant à Bouchenot, il jure tous les jours qu'il cherchera à se placer, à s'occuper; mais, au lieu de cela, il passe son temps à suivre tous les jolis minois qu'il rencontre.
— Oh! je jure bien que cela ne marrivera plus! s'écrie Bou-
MOrSTACHE. 135
clienot, on ne m'y prendra plus, à suivre une femme... quand m'orne elle n'aurait pas de chien.
— Quant à TimoUiée, reprend George, ce serait le plus sage de nous trois; le pauvre garçon ne demande qu'à étudier... c'est notre position qui l'en empêche, et sans nous il aurait assez de quoi vivre pour lui,
— Allons, tout cela s'arrangera, reprend Henri ; toi, George, tu as de l'esprit, de l'instruction, de la facililë; poursuis la carrière des lettres, tu réussiras, j'en ai la certitude.. -Timothée deviendra un docteur, un savant... Et quant à Bouchenot, parbleu ! j'ai son affaire. Je vais entreprendre le commerce pour mon compte; j'ai besoin de quelqu'un pour travailler avec moi, pour tenir mes livres, mes écritures; cette place... je te l'offre, Bouchenot; tu auras en outre un logement chez moi, car il me faut quelqu'un qui puisse être toujours là, en qui j'aie toute confiance, et tu dois être bien certain que, tout en étant mon employé, tu n'en seras pas moins mon ami.
— 11 se pourrait!... tu as une place et un logement à me donner! s'écrie Bouchenot en sautant au cou de Henri; ce cher Henri!... J'accepte avec plaisir, mon ami... je travaillerai comme un nègre!... Oh! c'est fini, je change de conduite, je me range, tu seras édifié de ma sagesse.
— Je n'en doute pas; mais en attendant, mes amis, comme il faut d'abord que vous soyez en état de sortir pour vaquer à vos affaires et pour déjeuner avec moi, tenez, voici un billet de cinq cents francs dont je -vous prie de disposer.
En disant ces mots, Henri sort de son portefeuille un billet de banque qu'il présente à ses amis; ceux-ci se sentaient émus jusqu'aux larmes, ils n'ont que la force de murmurer ;
— C'est trop, Henri... oh! c'est beaucoup trop... tu as besoin de ton argent pour tes affaires... une faible partie de cette somme nous suffira.
— Eh non ! encore une fois ! reprend Henri, je veux que vous preniez ceci!... vous me rendrez plus tard, quand vous pourrez. Eh! mon Dieu! on change si souvent de place dans cette vie!... obliger quand on le peut, c'est se créer des ressources pour les mauvais jours. Quant à mes affaires, elles sont en bon chemin, et j'espère, d'ici à peu de tpmps, avoir une maison bien établie; aussi le père de celle que j'aime m'a fait un accueil plus favorable lorsque, hier, en arrivant, j'ai été lui rendre visite; il m'a per-
13C MOLSTACHE.
mis d'aller quelquefois le voir; il ne m'a rien promis encore, mais il m'a dit en me quittant : — Vous allez fort bien, vous avez du zèle, de l'activité; je crois que vous arriverez. Dans la bouche de M. Giraumont, de telles paroles sont déjà beaucoup.
— Et ta Pauline?
— C'est un ange! toujours aussi aimante, aussi belle et aussi fidèle... En nous revoyant après une si longue absence, si vous saviez quel bonheur nous avons éprouvé!... comme les regards de Pauline me disaient les ennuis de l'absence et les joies du retour!... Mais je vous conterai tout cela en déjeunant... car enfin il faut déjeuner, et je vais le commander pendant qu'un portier ou une voisine obligeante ira vous chercher un fripier; à Paris on trouve tout de suite de quoi s'habiller complètement... Avezvous quelqu'un pour vous faire cette commission?
— Oui, oui ! oh! nous avons une voisine charmante, qui nous ira chercher tout ce que nous voudrons.
— Fort bien; en ce cas, je vous laisse; je vais faire une course, et je serai dans une heure au Veau-qui-tête, place du Chàtelet.
— C'est convenu, nous irons t'y retrouver, et avec un fameux appétit!...
— .le l'espère bien! Allons, plus de chagrin, mes amis, de la gaieté, de la santé, et nous goûterons encore tous les plaisirs de notre âge.
— C'est à toi que nous le devrons...
— C'est bien... c'est bien... au revoir.
Henri serre la main à ses amis., et les quitte précipitamment pour se dérober à leurs remercîments.