MUISTACIIE
mais c'était celle qui n'avait plus que trois piedS, et lorsqu'on n'avait pas l'habitude de s'en servir, on devait nécessairement se laisser choir; c'est ce qui arrive au brocanteur, qui s'étale dans la chambre avec tous ses vieux habits.
— Ah! mon Dieu!... ah! juste ciel! s'écrie Bouchenot en courant aider le marchand à se relever, c'estjustement la chaise du tapissier qu'il nous a donnée en attendant la douzaine qu'il nous fait!... il paraîtrait qu'il y a un pied de faible...
— C'est-à-dire qu'il y a un pied de moins... mais ce n'est rien, je ne me suis pas fait de mal...
— Voulez-vous prendre ([uelque chose pour vous remettre?
— Merci, monsieur.
— Sans façon, un verre de vin ou d'eau-de-vie...
— Est-ce que nous en avons ici? s'écrie Timolhée en relevant la tête sur son traversin; mais Bouchenot lui lance des regards furibonds, et dit tout bas au marchand :
— Ne faites pas attention... mon ami est somnambule... Voyons, terminons... dix francs, c'est convenu...
— Six francs... vous dis-je...
— Allons, vous mettrez bien vingt sous de plus : ce sera pour notre femme de ménage...
— Ca ne les vaut vraiment pas...
— Si... si... c'est fini... prenez... et dépêchons-nous... nous avons affaire tous les trois ce matin aux élections.
Le marchand d'habit prend les caleçons, les bottes, il prend même le gilet et les vieux souliers qu'il avait dit être bons à jeter; puis sortant de sa poche une grosse bourse en cuir, il en tire bien lentement sept francs qu'il donne à Bouchenot. Celui-ci a senti sa poitrine se dilater en recevant l'argent; dès qu'il le tient, il se hâte de refermer la porte sur le marchand.
— Ah! victoire!... plus de soucis!... plus d'alarmes!... nous sommes en fonds! ... crie Bouchenot en faisant des gambades et des pirouettes dans la chambre.
George, qui avait continué de travailler à sa pièce, sans lever les yeux une seule fois pendant que le marché se faisait, dépose alors sa plume en disant :
— Quoi, vraiment! Bouchenot, lu as vendu quelque chose?
— Combien as-tu? dit Timothée en s'assevant sur son séant.
MlM s lAl.llE. 2)
— Une sotuiiie a.-^sez izeiUille pour noire situalio'i ; sept lianes, messieurs, les \oici!...
~ Sept francs! répètent les deux jeunes étudiants d'un air satisfait.
— Que lui as-tu donc vendu pour avoir cela? demande George.
— Eh! mon Dieu 1 nos caleçons de bain... quelques mauvaises pantoufles, et un gilet à moi... mon vieux cachemire... dont bien des femmes, je gage, voudraient posséder un morceau.
— Ma foi, c'est très-bien vendu, dit Timolhée; puisque nous allons déjeuner, je vais me lever.
— Reste donc encore au lit! s'écrie Bouchenot," qui craint que son camarade s'aperroive qu'il n"a plus de bottes. 11 fait froid... tu y déjeuneras; je vais vous envoyer ce qu'il vous faut... Ne bouge pas, Timothée.
Tout en disant ces mots, Bouchenot s'est hâté d'ôter son pantalon de nankin ; il en prend un en drap noir qui est suspendu sur une corde, et fait lestement sa toilette.
— Tu me prends mon pantalon noir? dit Timothée.
— Oui, mais je te laisse le mien... d'ailleurs c'est mon tour de sortir... vile le col noir... Oh! estimable crinoline... tu es la Providence des jeunes gens... le gilet boutonné jusqu'en haut... c'est cela... il ne faut pas qu'on voie le linge... c'est encore une excellente mode, et que nous soutiendrons longtemps... Voyons mes cheveux... jamais de pommade ici, c'est indigne... il faudra que j'en achète un pot...
— Ne l'avise pas. de cela, dit Timothée,- ou je te la fais manger.
— C'est égal, je vais me mettre de l'eau de miel... Ah! maintenant l'habit...
— Comment? l'habit!... qu'est-ce que tu veux faire de l'habit? s'écrie George en quittant son ouvrage.
— Parbleu ! je veux le mettre, puisque je sors...
— Ah! Bouchenot, ça ne se peut pas, mon ami; il faut que j'aille au théâtre parler au directeur... lui dire que j'ai fait à ma pièce les corrections qu'il m'a demandées... c'est très-important cela!...
— J'en suis bien fâché, mon cher George, mais moi il faut que je sorte; j'ai pour aujourd'hui trois rende/.-vous d'affaires,
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et cinq d'amour; il m"est impossible de les manquer. Tu iras demain chez ton directeur de spectacle.
— Non, non . demain c'est à mon tour de prendre l'habit, crie Timothée. George est sorti hier, moi je veux aller demain à l'école.
— Mon petit Bouchenot, laisse-moi sortir aujourd'hui, dit le jeune auteur en courant après son ami, qui vient d'aller prendre au fond de la malle un habit noir qui est encore assez propre. Tu iras demain à tes rendez-vous... tes conquêtes peuvent attendre... tu n'as point d'affaires, c'est une plaisanterie. Mais ma pièce, songe donc quec" est très-pressé... c'est notre avenir, notre ancre de salut... Elle réussira, et nous nagerons dans les plaisirs!
— Tout cela est possible, mais je ne veux pas avoir fait une toilette pour rien... On m'attend... D'ailleurs, j'ai besoin de prendre l'air... je jaunis ici... je m'étiole, moi!... je ne veux pas perdre ma fraîcheur... Laisse-moi passer l'habit...
— Non, je veux le mettre, moi... je veux sortir...
— C'est moi qui le mettrai...
— Bouchenot, lâche cet habit 1
— Làche-le toi-même...
— Allons! voilà qu'ils vont le déchirer, maintenant! et puis nous n'en aurons plus du tout! crie Timothée en sautant à bas de son lit; et il s'empresse daller s'interposer entre ses deux compagnons qui tiraient l'habit chacun de leur côté.
George cède enfin en disant : — Bouchenot. c'est bien mal ce que tu fais là... mais je vais retravailler une scène alors.
— Travaille ta scène... Cent foh sur le méfier remettez votre oinraije, tu sais que c'est le précepte du maître... Timothée, va donc te coucher, mon petit, tu t'enrhumeras... moi, je vole papillonner...
— Ah! un instant, Bouchenot, avant de t'en aller, et l'argent...
— Oh! c'est juste... je n'y pensais plus; le voilà... Tenez, messieurs, je vous laisse deux francs, et je garde cent sous, parce que je n'ai pas d'autre monnaie.
— Pourquoi ne nous laisses-tu pas plutôt les cent sous? je n'aime pas cet arrangement-là...
— Soyez donc tranquilles, mes enfants, je vous rapporterai la pièce intacte; je vous en réponds sur ma tète : avec de la mon-
MUISTACUE. 23
naie, Je serais capable de dépenser quelque chose; mais quand on a une grosse pièce, on ne veut pas changer, et on ne cède à aucune tentation... Si j'avais un napoléon dans ma poche, je mourrais de.-sus plutôt que d'y toucher!...
— C'est très-bien... mais sois sage; ne te laisse pas séduire par des pommades... songe qu'il faut que nous vivions... que nous comptons sur toi.
— Soyez tranquilles, mes enfants... j'ai dans l'idée qu'on m'invitera k dîner quelque part aujourd'hui. Quant au déjeuner, j'ai une connaissance que jirai voir... si je ne la trouve pas, j'achèterai chez le boulanger un joli petit pain au beurre, et j'irai le manger au Palais-Royal... dans le jardin... il y a longtemps que j'ai envie de déjeuner au Palais-Royal... Vous autres, qu'estce que je vais commander pour votre repas? une poularde aux truffes ?
— Allons, pas de mauvaise plaisanterie; envoie-nous du pain, du vin et des côtelettes de porc frais aux cornichons...
— Peste! mes gaillards, comme vous vous traitez ce matin!...
— Il ne tient qu'à toi d'en prendre ta part...
— Non, j'aime mieux aller chez ma connaissance, et sortir . tout de suite. Adieu, mes enfants... amusez- vous bien... Voyons,
que je me regarde encore dans la glace... je suis très-soigné... le costume est fort propre... Je crois que je ferai des passions aujourd'hui... Ah! la paire de gants est-elle dans la poche?... Oui, la voici, le gant gauche est encore fort gentil... quant à celui de la main droite, on ne le metjamais, c'est meilleur genre. Au revoir.
— Adieu.
Bouchenot ouvre la porte, il va sortir, mais il revient sur ses pas en s'écriant : — A propos, j'ai rencontré, il y a quelques jours, le gros Eugène... il m'a offert de me donner un chien de chasse superbe... énorme... Faut-il le prendre, messieurs?...
— Ne t'en avise pas! crie Timothée , il faudrait encore le nourrir... Belle idée d'avoir un chien de chasse!... nous n'aurions pas même des os à lui donner.
— Allons, comme vous voudrez... Cependant c'est dommage... un chien, c'est une société... je lui aurais appris à rapporter. Mais je me sauve, je veux bien employer mon temps... On m'a fait de superbes promesses... je ne serais pas étonné de vous rapporter un sac d'écus... Malgré cela, croyez-moi, éciivezen-
-H MULSÎACHE.
(.'Oie à vos parents... à ces barbares que nen n'émeul... [)Put-(Hie seront-ils sensibles aux ports de lettre... A ce soir, mes amis... comptez sur moi... je vous rapporterai pour souper un pâté de chez Lesage... Un pâté, c'est nourrissant, et ça fait du profit... Ce soir vous verrez revenir l'amitié et votre habit.
— Ne l'abime pas surtout!
— Soyez sans crainte. Et cotte fois Bouchenot tire la porte après lui, et descend l'escalier d'un air aussi joyeux ques'il avait fait fortune.
CIIAPITHE II
l'i;mplui L'a.NE pièck de cent sols.
lioïK'henot s'est hàlé de sortir du quartier de la Cité, il marche la tète haute, le nez au vent, le jarret tendu. Ses pieds ellleurent à peine le pavé; ses regards expriment une satisfaction dans laquelle il y a pres([ue de l'impudence; il lui faut le milieu des trottoirs, il lui semble que chacun doit se déranger pour lui f^^'"e place, et tout cela parce qu'il a un habit propre et qu'il possède dans la poche de son pantalon une pièce de cent sous, sur laquelle il porte à chaque instant la main.
Beaucoup de jeunes gens, dont la toilette est plus élégante, et qui ont constamment de l'argent plein leurs poches, sont en ce moment moins heureux que Bouchenot. L'adversité a donc aussi son bon côté, et la privation d'une chose en centuple la valeur à nos yeux. La pièce de cinq francs que l'étudiant faisait sauter dans son gousset était pour lui un billet de cinq cents francs.
Bouchenot se dirige vers le quartier du Palais-Royal en se disant •
— Le plus souvent que je d'^jeunerai avec une (lùte au beurre!... ce serait curieux!... Un joli garçon comme moi ferait un aussi maigre repas !... Non... non... gràceau ciel, nousavor.s encore des connaissances... et puis, à la rigueur, j'ai cent sous ilans ma poche... la pièce ronde... Il est vrai cpie j'ai promis de ne point la changer... à moins que ce ne soit pour leur porter un pâté. Oh! je ne la changerai pas... j'irai chez la bonne Du-
MUlSTACll . 2
billonl... 0 respectable Dubillon!... conquête de ma jeunesse, quoique je vous aie joué bien des tours et cruellement négligée, même au temps où j'avais l'air de vous adorer, vous ne m'avez jamais refusé 'a côtelette de l'amitié et le chocolat de l'amour. J'irai dejeunerchezelie.il y a au moins ((uatre mois qu'elle ne m'a vu. Ma visite lui fera plaisir... Je lui dirai qu'elle est toujours jolie. A quaranle-cinq ans on aime s'entendre dire cela... et tout en ayant l'air de ne pas le croire, on en est facilement persuadée. Je l'embrasserai... je la serrerai dans mes bras... je la presserai avec violence contre ma poitrine... Ses yeux se rempliront de larmes... et elle me donnera de son vieux bordeaux. Voilà qui est arrangé; mais il est encore de bonne heure, madame Dubillon se lève et s'habille tard. Si je me présentais chez elle avant qu'elle eût mis sa fausse natte, son rouge au vinaigre et sa tournure, elle serait de fort mauvaise humeur; j'ai le temps de flâner. Ah! voilà un magasin de comestibles... j'aime beaucoup ces boutiques-là...
Bouchenot s'arrête ; il admire les volailles, les poissons; mais compie il est alors sur un trottoir un peu étroit, et qu'il barre le passage, un garçon épicier, porteur d'une grande manne chwgée de marchandises, accroche en passant le chapeau de Bouchenot et le fait rouler du trottoir sur le pavé.
— Vous ne voyez donc pas clair, imbécile? crie le jeune homme en courant après son chapeau.
— Pourquoi barrez-vous tout le trottoir?... 11 est là en admiration devant les volailles !... et il lui faut toute la place !
— Hum !... rustre!... j'ai bien envie d'aller appliquer ma botte dans ton pantalon , si je ne le fais pas, c'est par égard pour ma tenue décente, par égard surtout pour l'habit que je porte, et et dont je réponds devant mes deux amis !... murmure Bouchenot en essuyant son chapeau avec un foulard qu'il a soin de ne pas déployer entièrement; puis il continue son chemin en se disant :
— Manant!... Mais qu'est-ce que vous voulez demandera ces gens-là !... Oui, certainement, je garderai le trottoir... je je ne le céderai à personne, à personne... D'abord, il y a de la boue dans les rues... il dégèle un peu... les ruisseaux sont gros... Je n'ai pas envie de me crotter.
En ce moment une dame venait devant Bouchenot : deux personnes causent et s'arrêtent ; il n'y a plus de passage que pour
une, Bouclienol tient lerme. La dame, qui n'est ni jeune ni jolie, est obligée de descendre du trottoir pour passer, ce qu'elle fait en murmurant :
— Il y a des hommes bien mal élevés !... je le reconnaîtrai ce monsieur-là !...
— Ah bien I c'est charmant!... elle me reconnaîtra !... se dit Bouchenot en continuant son chemin ; parbleu ! jele crois bien... j'aide ces physiques ([u'on ne voit pas tous les jours... Mal élevé !... je ne veux pas me faire éclabousser, moi... Pourtant, si la dame avait été jeune et jolie, j'avoue que'je lui aurais cédé le passage... Hum !... polissons que nous sommes !... il y a toujours une arrière-pensée dans nos actions !... Cette dame, qui s'en va de si mauvaise humeur, ne se doute pas que mon déjeuner dépend de ma toilette : si je me présentais crotté chez madame Dubillon, on ne me traiterait pas aussi bien; ma femme sensible a la faiblesse de tenir à une tenue soignée... c'est ce qui m'a souvent empêché de me présenter chez elle... Aujourd'hui je suis très-bien... Le pantalon de Timothée me gêne un peu sous les jambes... il me serre beaucoup la taille ; mais cela me rend plus svelte, plus mince... il m'est un peu long, mais c'est la mode de marcher dessus... Quant au gilet, il est irréprochable ; c'est la seule pièce de mon costume qui ait été faite pour moi, tra la la... tradéri... tra...
Bouchenot, qui suivait le trottoir en fredonnant un air d'opéra, cesse tout à coup de chanter, et s'arrête en se disant :
— Ah! Gchlre! que vois-je?... un créancier... un acharné... oh ! par exemple, je lui cède le trottoir à celui-là... je n'ai pas envie de me rencontrer nez à nez avec lui.
Ln effet, Bouchenot a fait volte-face; puis, bousculant quelques personnes qui étaient devant lui, il se hâte de descendre du trottoir et veut s'élancer légèrement sur la pointe de ses pieds pour gagner l'autre côté de la rue; mais une citadine venait à gauche, un cabriolet bourgeois venait à droite : étourdi par le bruit, croyant avoir son créancier sur le dos, et craignant de se faire écraser, le pauvre garçon .se précipite vivement à travers les deux voitures ; n'ayant pas eu le loisir de choisir ses pavés, il a justement mis le pied dans un trou, et il s'envoie de la crotte jusque sur son gilet.
— Ah! sacrebleu ! cela est fait pour moi. se dit Bouchenot en promenant sur lui des regards désespérés ; j'en ai depuis le
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liaut jusqu'en bas! et une bollc enlièrement couverte de houe... Allons, il n'y a plus à balancer... il faut chanirer la pièce!... Heureusement je ne suis pas loin d'une boutique de decrotteur !...
Et au bout d'un moment. Bouclienot était déjà assis devant un artiste en cirage; il tendait son pied à la brosse réparatrice, et goûtait un certain plaisir à s'entendre appeler mon maître et mon bourgeois : quand on n'a jamais ou de domestique, ces mots llaltent agréablement l'oreille.
Le bourgeois se fait bien cirer et bien brosser du haut en bas, puis il jette négligemment sa [)ièce de cent sous sur le comptoir, et donne largement pour boire à son domestique du moment. Les gens les moins riches sont souvent les plus gén(''reux. Quelquefois c'est pour cacher leur pauvreté.
Bouchenot se pa\anc de nouveau sur le trottoir en se disant : — Maintenant je ferai attention où je poserai mes pieds. D'ailleurs, on n'est pas toujours obligé de courir... On ne rencontre pas à chaque instant un créancier... Je sais bien (pie j'en ai beaucoup; mais ils ne se seront pas donné le mot pour .sortir ce malin... Je commence à avoir très-fairn... Me voici sur la place de la Bourse... Voyons l'iieure... Bientôt onze heures... Je puis me diriger vers la rue des Martyrs, oii demeure la respectable Dubillon...Kli ! eh !... j'aide l'argent plein mes poches... Pour cinq francs on a beaucoup de monnaie... Avec cela qu'on m'a rendu trente sous en cuivre... c'est égal, ça sonne... c'est gentil... Ah ! Dieul qu'est-ce que je sens par ici?... cela embaume... on se croirait dans un sérail... Ah! c'est un marchand de pastilles parfumées... Si je portais une odeur comme cela chez madame Uubillon... elle qui a un faible pour les parfums, je suis sûr qu'elle me donneriiit une dinde aux trutles pour déjeuner...
Bouchenot s'est rapproché d'un homme vêtu en redingote bleue et coiflé d'un turban, qui a devant lui une petite table, sur laquelle sont étalées de petites crottes noires de diverses formes qu'il assure venir directement de l'Arabie. M. Fidèle Bouchenot était essentiellement flâneur; il connaissait trop bien son Paris pour ajouter foi à l'origine des parfums, mais cette odeur ambrée lui montait à la tète; il se voyait assis sur un divan, déjeunant à la turque, entouré d'esclaves, et savourant les sorbets et le moka. Tout en regardant les sachets et les pastil-
les, il faisait sauter dans sa poche les gros sous qu"on lui avait rendus. Le résultat de cette contemplation fut l'achat d'une petite boite de parfums que le monsieur coiffé en Turc et baragouinant très-bien l'italien lui assura valoir vingt-cinq francs à Conslantinople, mais qu'il hii céda pour vingt-cinq sous, parce qu'il faisait la contrebande.
— Ma foi! se dit Bouchenot en s'éloignant avec sa boîte de parfums dans son gilet, pour une fois on peut bien se donner une petite jouissance à la turque ! D'abord, moi, j'adore les odeurs!... je trouve que rien ne vous donne un air comme il faut comme les odeurs... Ayez un vieil habit... portez un vieux chapeau sur \otre tête, mais ayez du musc; et quand on passera près de vous, on se dira : C'est un marquis ou un sultan qui se promène en bourgeois... Vingt-cinq sous de parfums, sept sous de décrotlage et brossage... ça fait trente-deux .. je possède encore trois francs huit sous; oh! par exemple, je n'y toucherai pas!... c'est sacré... D'ailleurs, je vais déjeuner et dîner gratis.
Bouchenot avait gagné les boulevards, reniflant avec délice l'odeur qui sortait de son gilet, et à laquelle la chaleur de sa personne donnait à chaque instant plus d'intensité. Un petit bonhomme de quatorze à quinze ans, dont la figure a le cachet israélite, accoste notre flâneur en lui présentant des cannes.
— Monsieur, achetez-moi une jolie canne... Voyez, monsieur, pas .cher... Jolie canne à la mode... Choisissez là dedans.
Bouchenot s'arrête, jette un coup d'œil sur les cannes tout en répondant :
— Oh! non, je n'en veux pas... quoique j'aime assez les cannes... C'est un maintien très-amusant... mais je n'en veux pas...
Et Bouchenot continue son chemin ; le petit marchand le suit en lui mettant ses cannes sous le nez, en lui criant :
— Voyez, monsieur, jolie canne, tout ce qu'il y a de plus nouveau... Je vous arrangerai, monsieur.,.
— Non, puisque je te dis que je n'en veux pas... et si j'en achetais une, je ne voudrais pas de celles-ci, elles sont trop communes...
— J'en ai d'autres, monsieur, j'en ai de plus belles... tenez... Le petit marchand lui en met un autre paquet sous le nez ;
Bouchenot s'arrête encore.
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Le petit bonhomme reprend avec une étonnante volubilité :
— C'est cela qui est joli, monsieur, de véritables joncs... canne» bien distinguées. Voyez comme ra ploie, je vous défie de casser ça !...
— Oh! véritables joncs! je n'en suis pas persuadé... mais décidément je n'en veux pas... laisse-moi tranquille...
— Vous n'êtes pas persuadé que ce soit un jonc !... je vous le garantis, moi, monsieur.
Et le petit marchand met une canne dans la main de Bouclienot en sécriant :
— Faites-la voir!... faites-la plier... n'ayezaucune crainte!... ah ! comme elle est bien à votre taille !
Bouchenot s'appuie sur la canne, la fait plier, et le soi-disant jonc se casse en deux.
— Là ! j'en étais sûr ! dit Bouchenot ; c'était un jonc du bois de Boulogne.
— Ah ! dame, je ne vous avais pas dit d'appuyer tout votre corps dessus... on sait bien que ce n'est pas du fer... Donnezmoi trois francs, monsieur?
— Que je te donne trois francs?... pourquoi cela?...
— Vous avez cassé ma canne, il faut bien que vous me la payiez.
— Messieurs, dit Bouchenot en s'adressant à quelques personnes qui se sont déjà arrêtées pour voir la suite de cet événement, messieurs, ce petit drôle m'a mis sa canne dans la main malgré moi... Je ne cessais de lui dire que je n"en voulais pas.
Le petit Israélite, qui voit le monde s'amasser, se met à crier de toutes ses forces :
— Vous m'avez dit : Je veux une belle canne qui ne soit pas commune... Je vous ai présenté celle-ci... c'est une canne de cent sous... vous l'avez prise, et vous avez commencé à vous appuyer dessus comme si vous aviez voulu faire un trou dans le boulevard...
— On n'a pas d'idée de l'effronterie de ce petit coquin !... je lui disais toujours : Je ne veux pas de ta canne... il me la fourrait dans les mains. 11 me criait aux oreilles : C'est un jonc ! Appuyez, monsieur! faites-la plier... je vous défie de la casser!... yio] j'ai voulu la faire plier un peu, par complaisance,
30 MOISTACIIE.
elle s'est cassée tout de suite... preuve que ce n'était point un jonc.
— Il m'a cassé ma canne, et il ne veut pas me la payer ! reprend le petit marchand en essayant de pleurer. Ce serait commode... une canne de six francs!... moi qui n'ai pas six sous de bénéGce par jour pour gagner ma pauvre vie... et pour soutenir mon pauvre père qui est infirme, et mes trois frères dont l'aîné n'a que dix-huit mois... hi !... hi!... hi!...
— Voyez-vous comme il ment!... D'abord c'était une canne de trois francs... ensuite de cinq, à présent de six... pour peu qu'on l'écoute, tout à l'heure ce sera un jonc de douze francs !
— Certainement que c'était un jonc de douze francs... mais puisque je ne ^ous en demande que trois... vous voyez bien que je suis raisonnable... hi ! hi! hi!...
— Allons, allons, payez la canne à cet enfant! s'écrient plusieurs personnes en se mettant devant Bouchenot, qui cherchait à s'en aller. Vous la lui avez cassée, c'est bien juste de la payer...
— Qui casse les verres les paye ! dit un garçon limonadier.
— Ces beaux mirliilors ! dit une vieille femme, ça se frotte avec des odeurs... c'est plein de inusse! et ça ne verserait pas seulement une larme d'afflection sur l'infortune du malheur!...
— Oui ! oui!... c'est juste... crie un ouvrier eu calotte grecque, qui ne sait pas ce dont il est question, et pousse tout le monde pour s'approcher. De quoi qu'il y a ?... Vive le peuple! vive la liberté!... qui est-ce qui faut rosser?...
Bouchenot s'aperçoit qu'on ne le laissera pas s'éloigner sans qu'il ait satisfait le petit pleureur. Déjà les mots de corps de garde se font entendre. Le jeune homme, qui meurt de faim, ne se soucie pas d'aller passer la journée chez un commissaire, un juge de paix; il prend son parti, et, fouillant à sa poche, il en tire trois francs qu'il donne au marchand de cannes, en lui disant :
— Tiens, petit pleurnicheur... tu sais ton affaire, toi!... tu feras ton chemin... j'aime encore mieux te payer et que cela finisse !...
Le jeune Israélite a pris l'argent, Bouchenot repousse la foule, et se hâte de gagner la rue des Martyrs, tenant dans une de ses mains les deux morceaux de la canne qu'il vient de payer si cher, et murmurant entre ses dents :
— Sacré mille joncs!... je voudrais que la grêle détruisit tous les petits marchands de cannes... Enfin, c'est une tuile qui m'est tombée sur la tète. Après tout, il n'y a pas de ma faute... et quand je me chagrinerais... non, pas si bète... il ne faut pas que celte aventure m'empêche de bien déjeuner.
Bouchenot double le pas et arrive bientôt rue des Martyrs... devant la demeure de madame Dubillon... 11 entre dans la maison, plusieurs brancards chargés de meubles sont sous la porte cochère; on fait un déménagement; notre étudiant éprouve un sentiment de crainte, il court au concierge.
— Je vais chez madame Dubillon... Ce n'est pas elle qui déménage ?
— De quoi?
— Ce n'est pas madame Dubillon qui déménage ?
— Qu'est-ce que vous demandez?
— Il est donc sourd ce concierge? se dit Bouchenot; et il passe une partie de son corps dans la loge en criant : — Je vous demande si c'est madame Dubillon qui déménage, madame Dubillon du troisième !
— Ah! non. c'est l'employé du quatrième.
— Ah! c'est bien heureux qu'il ait compris enfin! se dit Bouchenot en gagnant l'escalier... Il al'air stupide, ce portier... mais il mangeait sa soupe, je crois, et il était absorbé par cette occupation; le fait est que, dans ce moment, je voudrais en faire autant... mon appétit devient dévorant... Montons.
Arrivé au second, étage. Bouchenot se trouve arrêté par deux commissionnaires qui descendent une commode ; l'escalier étant fort étroit, il n'y a pas moyen de passer. Le pauvre Bouchenot est obligé de redescendre, ce qu'il fait en murmurant.
— Voilà un meuble qui tient toute la place... mais aussi pourquoi fait-on des escaliers si étroits?... on voit bien que c'est une vieille maison... ou nos pères avaient de bien petits meubles, ou ils emménageaient par la fenêtre probablement.
Il s'arrête sur le palier du premier étage, espérant pouvoir y rester ; mais le palier est petit , un commissionnaire lui crie :
— Rangez-vous donc de là, monsieur ! vous voyez bien que nous ne pourrions pas tourner...
— Ah ! oui, c'est vrai... il vaut mieux que je descende... Ces hommes sont déjà embarrassés... et puis on peut recevoir un
s» MOISTACHE.
coup... C'est pourtant ennuyeux de redescendre... Allons, passez, mes braves gens... vous devez avoir chaud ! Ce meuble-là n'est pas mince...
— Ah ! si monsieur veut payer un demi-setier, nous accepterons volontiers !
Bouchenot fait semblant de ne pas entendre, et remonte l'escalier, qui est libre enfin. Il enjambe les marches par quatre à la fois, et il est au milieu du troisième étage lorsqu'on crie audessus de lui : — Gare!...
Bouchenot lève les yeux : cette fois c'est un énorme buffet que deux autres commissionnaires sont en train de déménager.
— Ah! mon Dieu ! encore un meuble énorme, murmure Bouchenot en reculant d'une marche à mesure que l'on vient sur lui... Mais qu'est-ce que ça signifie d'avoir des buffets de cette taille?... C'est ridicule... je n'ai jamais vu de buffet monstre comme cela... Ma foi, tant pis, je ne redescends pas plus bas... je me blottis dans cette encoignure.
— Prenez garde à vous, monsieur !
— Prenez garde vous-même ; je ne peux pas faire que monter et descendre... je n'arriverais jamais.
Le buffet descend, mais il fait tomber en passant le chapeau de Bouchenot, et l'aplatit contre le mur de manière qu'il ressemble à un claque.
— Décidément mon chapeau a du malheur aujourd'hui, se dit Bouchenot en le ramassant, et j'avais emporté le meilleur... celui de George... Enfin, si je vais au bal, ce sera une coiffure plus fashionable. Ah ! me voici devant la porte de ma femme .■sensible... ce n'est pas malheureux... Examinons-nous un peu avant de sonner.
Il rajuste son col de crinoline, redescend son gilet, remonte son pantalon, met son chapeau sous son bras et sonne : une vieille bonne vient ouvrir.
— Bonjour, Madeleine. On déménage dans votre maison, c'est fort incommode pour les personnes qui viennent vous voir... Annoncez-moi à votre maîtresse... je vous prie...
— Monsieur, ça me serait difficile ; madame est partie depuis trois jours pour Pontoise, où elle va passer quelques semaines près d'une nièce qui est malade.
— Pour Pontoise !... elle est à Pontoise !... s'écrie Bouchenot
MOL'STACHE. 33
(l"iin air consterné. Ah ! mon Dieu! c'est fait pour moi... Mais (luelle idée daller en hiver à Pontoise!
— Puisque je vous dis que c'est pour voir une de ses nièces qui est malade...
— Oui, j'entends bien... mais sa nièce aurait beaucoupmieux fait de venir à Paris se faire soigner... .\ Ponloise... 11 y a sept iieues de Paris à Pontoise...
— Mais madame sera revenue le mois procliain, Irès-sùr.
— C'est bien... c'est fort liien... rame fait beaucoup de plaisir.
— Si monsieur veut écrire à madame, je lui ferai passer la lettre...
— Oh! ce n'est pas la peine, j'étais venu pour la voir... et lui demander à déjeuner... sans façon...
— Madame sera de retour le mois prochain. Votre servante, monsieur.
La domestique referme sa porte, et Bouchenot descend tristement l'escalier en se disant:
— Hum! va, vieille mégère ! elle ne m'offrirait pas seulement un verre d'eau... Il est vrai que je ne lui ai jamais donné ses étrennes... ni autre chose. Avec tout cela, mon appétit redouble... Et cet imbécile de concierge qui me laisse monter encore ! .. . Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que madame Dubillon était à Pontoise? crie Bouchenot d'un air courroucé en passant sa léte dans le carreau du concierge.
— De quoi?
— Vous êtes donc sourd?... Pourquoi me laissez-vous monter au troisième, et ne me dites-vous pas que madame Dubillon est à Pontoise?
— Vous m'avez demandé si c'était madame Dubillon qui dt'»ménageait; je vous ai répondu que non... Vous ne m'avez pas demandé autre chose...
— Hum ! grosse brute ! murmure Bouchenot en s'éloignant. J'aimerais mieux placer un chien à ma porte qu'un être comme celui-là!... A Paris, on n'est pas assez ditiicile pour les portiers : quand on a mis dans une loge un tailleur ou un savetier, on se figure qu'on a un bon concierge. Il faut pourtant que je déjeune, moi... ça ne peut pas se passer en promenades... Je sais bien que j'ai encore huit sous dans ma poche... mais je n'aurai jamais un bifteck avec huit sous... Maudite canne!... qui m'a
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coulé si cher... et dont je n'ai que les morceaux... Si c'éUiit une canne à sucre encore... je pourrais les sucer, ga me goutien- (Irail... OIi!... un souvenir!... la charmante Elvina... une figurante de rOpcra... J'ai été très-bien avec elle... je lui ai payé assez souvent de délicieux déjeuners... quand je mangeais le fonds de dragées de mon père... Elle m'a fait des infidélités atroces; mais c'est fini, c'est fini, c'est oublié depuis longtemps... Allons chez elle; elle m'a plusieurs fois prié d'aller prendre du café avec elle... Parbleu ! voilà le moment de profiter de son invitation. Elle demeure dans le haut de la rue Saint- George... c'est justement près d'ici. H faut espérer qu'elle ne sera pas à Pontoise celle-là... Fi donc ! une figurante de l'Opéra ne va pas à Pontoise... En Russie, à la bonne heure. Mais mademoiselle Elvina n"a pas assez de talent pour qu'on nous l'enlève.
Bouchenot traverse la rue de Navarin pour gagner la Chausséed'Antin. Quoiqu'il ait un grand appétit, il ne peut s'empêcher de s'arrêter devant quelques nouvelles constructions de ce quartier; il admire plusieurs maisons bâties dans le goût de la renaissance, et s'écrie :
— 0 charmante! délicieuse habitation !... J'aime ces arceaux... ces fenêtres en ogives... ces entablements élégants... Il me semble que je vais entrer chez François I^^.. Je me ferai une maison dans ce goùt-là... quand je serai retiré des atlaires... en attendant, tâchons de trouver à déjeuner.
Bouchenot arrive rue Saint-George, à la demeure de sa figurante; il passe rapidement devant la portière en disant :
— Mademoiselle Elvina !
La portière court après lui en lui criant :
— Vous ne pouvez pas monter, monsieur, mademoiselle n'y est pas.
— Elle est sortie... et il n'est pas midi... Allons donc, vous plaisantez!... Elvina ne se lève jamais de bonne heure...
— Je vous dis, monsieur, que vous ne pouvez pas monter.
— Je vous dis, moi, qu'on me recevra fort bien. Vous me prenez peut-être pour un créancier !... Je sais ce que c'est, pour les créanciers on n'est jamais visible; mais soyez tranquille... je suis un intime, un ami du cœur...
— Il n'y a pas d'ami du cœur qui tienne... J'ai ma consigne.
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moi... Ah! tenez, \oilà justement la femme de chambre de mademoiselle. Mamselle Paulouska, v'ià z'iin monsieur qui veut à toute force monter chez votre maîtresse.
— C'est moi, espiègle Paulouska! dit Bouchenot en s'approchant de la femme de chambre.
— Ah ! c'est vous, monsieur Fidèle, s'écrie la jeune fille. Dans le cours de ses aventures L-alanles, le fils du confiseur
ne se faisait jamais appeler Bouchenol; il trouvait le nom de son père trop bourgeois ; c'était donc sous celui de Fidèle qu'il était connu de mademoiselle Elvina.
— Ma chère amie, n'est-il pas vrai (pie la consigne ne me regarde pas ?
— Mais, au contraire... vous plus que tout autre, répond la femme de chambre; puis elle se penche contre l'oreille dn jeune homme, et lui dit en souriant d'un air malin :
— Ma maîtresse est avec son protecteur... et vous entendez bien que, s'il rencontrait des jeunes gens chez elle... son protecteur ne la protégerait plus.
— Ah! je comprends... en effet... oui... cela tombe mal.
— Mon Dieu ! comme vous sentez bon , monsieur Fidèle ? Est-ce que vous apportiez un sachet à ma maîtresse?... Si vous voulez me le laisser, je le lui remettrai.
— Non, ce n'est pas un sachet... d'ailleurs... je la verrai une autre fois.
— Adieu, monsieur Fidèle!... Oh! ma maîtresse sera bien contrariée de ne pas avoir pu vous recevoir.
— Pardieu ! elle ne le sera pas plus que moi, je t'en réjionds.
Et M. Fidèle s'éloigne eu se disant ;
— Que le diable emporte les protecteurs... et les ()rotégées!... cela commence à devenir très-désagréable.,, il faut absolument que je mange... Allons, je vais m'acheter un petit pain... un gros petit pain même... Je sais bien que je suis libre d'aller le manger au Palais-Royal, comme je disais ce matin à ces messieurs... alors je croyais plaisanter... exécutons-nous... C'est vrai que j'embaume... mais en ce moment j'aimerais mieux sentir les truffes fiue l'encens.
Bouchenot est allé jusqu'à la rue Fcydeau,- où il y a un boulanger fashionable, car nous avons maintenant des boulangers qui vendent des pâtisseries fines, de la crème, qui ont des vins
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fins, des sirops, des liqueurs ; incessammenl on trouvera de tout chez eux, excepté du pain.
Bouchenot entre dans la boutique qui est déjà encombrée de monde; car If. temps avait marché, la scène avec le petit marchand de cannes avait été longue, et il était alors une heure passée. C'est le moment où les élégants et les petites maîtresses vont manger des pâtisseries chez le boulanger en vogue. Ce qui semblerait ridicule à des gens de province ne l'est plus à Paris dès que la mode l'a consacré.
Bouchenot a retapé son chapeau le mieux possible, ce qui n'empêche pas que la forme n'en soit bosselée en plusieurs endroits; il l'a enfoncé sur sa tête de manière à cacher ses oreilles, ce qui lui donne un faux air anglais. A l'aspect de plusieurfemmes éléganles qui mangent des gâteaux, M. Fidèle ne veut pas avoir l'air d'un atlamé. Il va regarder, les unes après les autres, toutes les pâtisseries de la boutique, murmurant assez haut pour être entendu :
— C'est trop lourd ceci... Oh ! je n'aime pas cela... voilà de ceux dont j'ai mangé hier... ceci est trop sucré...
Enfin, Bouchenot met la main sur un pain de gruay, le i^lus gros qu'il aperçoive, en disant :
— Parbleu! .. je n'ai jamais mangé de ce gâteau, il a fort bonne mine.
— C'est un pain pour le café, dit la femme placée dans le comptoir. Bouchenot ne fait pas semblant d'entendre, demande le prix, donne quatre sous, puis sort brusquement en emporlarit son pain de gruau, qu'il a cassé en deux, afin de le faire entrer plus facilement dans sa poche.
— Irai-je déjeuner au Palais-Ro^al ou aux Champs-ÉUsées? se dit le jeune homme en se retrouvant de nouveau sur la place de la Bourse.
— Ah ! ma foi, déjeunons tout de suite... en nous promenant autour de ce superbe monument... éle\é au commerce, et oii tant de gens vont se ruiner et ruinent les autres... J'aide trèsbelles pensées aujourd'hui .. C'est que mon déjeuner ne me porte pas à la tèle... On va me prendre pour un spéculateur... un agioteur... Si j'achetais de la rente à terme'?... qu'est-ce que jo risque?... mais [)robablement on ne m'en vendrait pas... Non, non, je ne jouerai jamais à la Bourse 1... fi donc! c'est
immoral... Déjeunons tranquillement... et cherchons dans ma tète où je pourrai trouver à dîner gratis...
Bouchenot a déjà mangé la moitié- de son pain, lorsqu'il aperçoit à quelques pas de lui une boutique de charcutier.
— Parbleu ! se dit-il, je suis bien bon enfant de manger mon pain sec, lorsque j'ai encore quatre sous dans ma poche... Ce n'est plus la peine d'économiser; pour ce qui reste de la pièce de cent sous, je puis aussi bien le dépenser.
Il entre dans la boutique du charcutier, et s'i'crie :
— Donnez-moi pour quatre sous de jambon... du meilleur ! Pendant qu'on sert le jeune homme, il s'adresse à une autre
fille de la boutique :
— Mademoiselle, pourriez-vous, s'il vous plaît, me prêter un verre d'eau... je viens de prendre de l'absinthe, et cela m'a brûlé l'estomac...
— Très-volontiers, monsieur.
On apporte un verre d'eau à Bouchenot, il le boit en se délectant comme s'il avalait du Champagne; puis, prenant son jambon, que l'on a enveloppé dans du papier, il donne ses derniers quatre sous, et se dispose à achever son déjeuner dans la boutique du charcutier, lorsqu'il voit passer dans la rue une jeune fille dont la figure ronde, fraîche, rose, la tournure dégagée et les formes rebondies flattent singulièrement sa vue.
Aussitôt fourrant son jambon dans une poche de son habii, et le reste de son pain dans l'autre, Bouchenot sort de la boutique, et s'élance sur les pas de la jeune fille, dont il se sent déjà amoureux.