UNE JEUNE FILLE ET UN GROS CHIEN
La jeune fille était vêtue d'une modeste robe de toile de couleur foncée, et qui montait en guimpe, de manière à enfermer hermétiquement ce que, dans un bal ou au théâtre, certaines dames font beaucoup trop voir : car l'excès en tout est un dé^ faut. Un petit tablier à carreaux rouges et noirs, un fichu de soie roulé autour de son cou, un bonnet bien simple, sans fleurs
ni rubans, voilà quelle était la toiletle de celle dont la première vue avait suffi pour troubler le cœur de Bouchenot. Mais il pensait sans doute qu'une femme gentille et bien faite est préférable, quoiqu'en robe d'indienne, à une femme laide et mal bâtie qui porterait un cachemire et des diamants. La majorité sera de l'avis de Bouchenot.
La jeune fille ne marchait pas seule : à ses côtés allait et venait un énorme chien, à longs poils, à longue queue, à longues oreilles, espèce abâtardie, qui tient le milieu entre le barbet et le chien de berger, et que les amateurs emmènent à la chasse, où ils ne font pas autre chose que se crotter.
Bouchenot a bientôt rattrapé la jeune fille; il marche quelque temps derrière elle en disant :
— Charmante taille... des hanches bien accusées... j'aime ça, moi ; au moins, on sait à qui on a affaire... Le pied cambré. . . la jambe un peu forte... j'aime ra aussi. Ne me parlez pas d'une petite jambe de chèvre; quelquefois la suite est bien, mais c'est fort rare. Cette mise... cette allure... ce doit être une couturière ou une plumassière, ou une frangère... n'importe, elle a la fraîcheur d'une pivoine, et je gagerais qu'elle est ferme comme un gland. Ce gros chien est avec elle, à ce qu'il paraît... oui, elle l'appelle... elle se retourne pour voir s'il la suit. Ce sera un excellent prétexte pour entrer en conversation... charmante conquête à faire... et qui efîace toutes les Dubillon... surtout lorsqu'elles sont à Pontoise, et qu'on ne peut pas dîner chez elles.
Et Bouchenot se rapproche, et se met à dire très-haut :
— Superbe chien!... beau chien de chasse!... bel animal!... j'en ai peu vu d'aussi bien mouchetés !
La jeune fille n'a pas détourné la tête; elle continue de marcher en choisissant les pavés. Le chien semble plus sensible au compliment qu'on lui adresse : il se rapproche de Bouchenot, et tourne autour de lui, le nez au vent, et remuant la queue. Le jeune homme lui fait quelques caresses, tout en pressant le pas de manière à se trouver à côté de la demoiselle au petit bonnet.
— Charmante figure!... Quel teint de rose et quelle jolie taille ! murmure de nouveau Bouchenot.
Ce compliment reste sans réponse : nn n'a pas l'air de l'avoir entendu.
MULbTACHE.
— Est-ce qu'elle croirait que je parle encore de son chien? se dit l'étudiant en se rapprochant de la jolie fille. Si je ne fais pas la conquête de la demoiselle, en revanche, son chien semble avoir déjà beaucoup d'amitié pour moi... il se fourre sans cesse dans mes jambes... il va me faire tomber, cet animal !...
— Ici, Moustache ! dit la jeune fille, qui, en tournant la tête, s'est aperrue que son chien n'est plus près d'elle.
Moustache obéit un moment à la voix de sa maîtresse ; mais il ne tarde pas à revenir se coller contre Bouchenot.
— Moustache, vous me paraissez une fort bonne bête, dit le jeune homme, et je suis sensible à lamitié que vous me témoignez; mais votre maîtresse commande, et vous devez obéir. Si j'avais une maîtresse comme cela, moi , ah ! fichtre ! j'aurais continuellement les yeux sur son jupon.
La jeune fille ne sourcille pas ; seulement elle répète :
— Ici, Moustache ! que je vous voie me quitter !
— Ah ! nous ne voulons pas rire, nous ne voulons pas répondre ! se dit Bouchenot. Ou c'est une gaillarde qui est au fait de nos roueries, ou c'est une jeune niaise à laquelle on a fait peur des jeunes gens de Paris. Je croirais plutôt qu'elle est de cette dernière catégorie... En avant les grands moyens!... Prenez garde, mademoiselle, vous perdez quelque chose ! s'écrie tout à coup Bouchenot en se précipitant sur les pas de la jeune fille. Celle-ci s'arrête, et se retourne d'un air saisi en balbutiant :
— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que je perds donc ?
— Ou vous allez la perdre, mademoiselle ; je suis persuadé qu'elle va tomber."
— Quoi donc qui va tomber'?...
— Votre jarretière, si elle n'est pas bien attachée... A Paris, les jarretières se perdent très-facilement.
La jeune fille a la bonhomie de porter ses mains à ses genoux pour s'assurer que rien n'est en danger de tomber ; puis, s'apercevant que Bouchenot la regarde en riant, ses joues deviennent pourpre, ses yeux s'animent, et elle lui dit avec un air de colère :
— Il faut que je sois bien béte pour vous avoir écouté!... C'est pour vous moquer de moi que vous m'avez dit cela?
— Non ! c'était seulement pour savoir si vous jarretiez dessus ou dessous le genou... Maintenant, je vois que c'est dessus,
et j'en suis enchanté, parce que ça ne gâtera pas \otre jolie jambe !
— Ah ! on m'avait bien prévenue qu'à Paris les hommes cherchaient sans cesse à dire des bèlises aux filles... Je n'aurais pas seulement dû vous répondre.
— Comment, des bêtises !... parce que je vous dis que vous avez une jolie jambe?... Je ne l'ai pas vue, mais je la juge d'après le reste, qui est ravissant!... Quels yeux! quelles dents! quelle fraîcheur!... 0 Dieu ! si j'étais assez heureux pour avoir une maîtresse comme vous, je ne la nourrirais que de blanc de volaille et de biscuits !...
— Allons, monsieur, laissez-moi tranquille, et ne m'insultez pas... ou prenez garde à vous !
— Quoi ! mademoiselle, est-ce que je vous insulte en vous parlant de blanc de volaille... en vous disant que je vous trouve adorable? 11 me semble qu'il n'y a rien là-dedans qui puisse vous offenser.
— Vous me dites des bêtises, et voilà tout; mais ça ne vous avancera à rien. Et si on me taquinait trop, j'ai mon chien que mon parrain m'a donné, et qui me défendrait joliment, lui!... Oh ! c'est qu'il est méchant quelquefois !
— Je. le crois beaucoup moins méchant que vous... Regardez : il vous quitte pour moi... Ce chien devine que je vous aime; il me témoigne déjà de rattachement.
— Ici, Moustache, ici !
— Ah ! oui, c'est étonnant comme il vous écoute ! Il me paraît qu'il n'y a pas longtemps que votre parrain vous l'a donné.
— Ca ne vous regarde pas !
— Oh! êtes-vous méchante!... Qui croirait que celte taille de nymphe cache un cœur de granit?... Vous êtes couturière, n'est-ce pas?
— Non, monsieur, je ne suis pas couturière.
— 11 n'y a rien dans ma supposition qui doive vous fâcher. Ld couturière est placée très-haut sur l'échelle des grisettes ; elle tient le milieu entre les modistes et les chamarreuses. Le pavé est glissant ; si vous vouliez accepter mon bras?
— Non, monsieur, je ne veux pas de votre bras, et je vous prie encore une fois de me laisser tranquille.
— Il me semble, mademoiselle, que je ne vous empêche pas de suivre votre chemin.
MOUSTACHK. 41
— Mais vous me parlez, vous me suivez, et ça m^nnuie... On m'a IMen défendu de parlera personne dans les rues...
— Qu'avez-vous à craindre, puisque vous avez un chien qui est Irès-méchant , et qui a l'air de vouloir entrer dans ma poche?
— Ici, Moustache, ici donc!
— Oh ! c'est absolument comme si vous le chassiez ! Je crois que votre parrain ne vous l'a pas envoyé assez jeune.
La jeune fille se pince les lèvres d'un air de dépit, et fait ce qu'elle peut pour retenir son chien près d'elle; mais Moustache, après avoir fait quelques pas, revient toujours sur les talons de Bouchenot. Le jeune homme, qui ne se tient pas pour battu, malgré l'air sévère avec lequel on accueille ses galanteries, continue démarcher sur la même ligne que la demoiselle, lui lançant des oeillades auxquelles elle ne répond qu'en lui faisant la moue.
— Je gage que je sais maintenant qui vous êtes, reprend l'étudiant au bout d'un moment. A cette démarche noble, à cette tournure pleine de grâces, j'aurais dû le deviner... 'Vous êtes culottière. . . ou vous vendez des allumettes infernales.
La jeune fille se pince les lèvres, et double le pas.
— Ou vous faites des corsets... ou vous reprisez des cachemires... Mais, quel que soit votre état, vous êtes charmante!... Combien je m'estimerais heureux si vous me permettiez de cultiver votre connaissance!...
La jeune fille marche encore plus vite. Bouchenot est presque obligé de courir pour la suivre; mais il ne se décourage pas, et continue :
— 'Vous allez bien vite... vous vous ferez du mal. Si vous vouliez vous rafraîchir, accepter quelque chose... une bavaroise... une limonade?... Les cafés ne sont pas ouverts pour le roi de Maroc. Je serais trop heureux si par hasard vous n'aviez pas déjeuné. .. cela peut arriver : quelquefois on sort sans avoir déjeuné. . . Une côtelette et des huîtres, ça ne se refuse pas.
— Monsieur, Jaissez-moi tranquille!... ou je vais lâcher mon chien sur vous. . . à la fin !
— Ah! ah! belle brune, nous nous fâchons?... Lâchez tout ce que vous voudrez, je ne me fâcherai pas. Mais je vous préviens
que le chien de votre parrain ne me fait pas peur. . . Ce brave Moustache! nous sonames déjà très-amis ensemble... Il ne me quitte pas.
En disant ces mots, Bouchenot venait de fourrer sa main dans sa poche droite, où il avait trouvé son morceau de jambon qui était sorti du papier. Comprenant alors la cause de l'attachement que lui témoigne le gros chien, et tout le parti qu'il peut tirer de cette circonstaîtce, il part d'un éclat de rire en reprenant :
— Après tout, vous voyez que c'est sans que je l'appelle que votre écuyer s'attache à mes pas; mais puisque cela vous contrarie que je vous parle et que je marche près de vous, je vais aller d'un autre côté; je suis trop galant et trop bien élevé pour rien faire qui déplaise aux dames. Mademoiselle, j'ai l'honneur de vous saluer.
— Ah! c'est bien heureux. murmure lajeune fille tout en continuant son chemin du côté de la pointe Sainl-Eustache, tandis que Bouchenot, au contraire, revient vers le Palais-Royal, bien certain que le chien ne le quittera pas.
En effet, Moustache continue de marcher sur les talons du monsieur qui a du jambon à même sa poche, et il fourre sans cesse son museau contre le pan de son habit. La jeune fille, après avoir fait quelques pas, s'est aperçue qu'elle n'a plus son chien avec elle : elle se retourne, et le voit dans les jambes du jeune homme qui s'éloigne. Elle appelle Moustache à plusieurs reprises; Moustache ne quitte pas la poche au jambon. Lajeune fille est obligée de courir après Bouchenot, ce qu'elle fait tout en criant :
— Ici donc, vilain chien!... Oh! quel ennui qu'une bête comme ça!... Monsieur, renvoyez-le donc, je vous en prie !
Bouchenot se retourne, et s'arrête en disant :
— Qu'est-ce que c'est, mademoiselle?... Vous m'appelez, je crois... Je suis à vos ordres... car, malgré votre air méchant, vous n'en êtes pas moins fraîche comme un paquei de violettes. Accepteriez-vous le déjeuner que je vous ai proposé?
— Mais non, monsieur; ce n'est pas vous que j'appelle, c'est mon chien que vous retenez près de vous pour me contrarier.
— Moi, je retiens votre chien!... par exemple, mademoiselle, pour qui me prenez-vous? Mes moyens de séduction ne sont
jamais dirigés sur les chiens... Voyez, je fais tout ce que je puis pour chasser le vôtre... Allez, Moustache, allez avec cette jolie maîtresse... cette charmante maîtresse!
Moustache jette les yeux d'un air indécis tantôt sur le jeune homme, tantôt sur sa maîtresse. Celle-ci se remet à marcher, il fait quelques pas avec elle ; mais il ne tarde pas à la quitter pour retourner flairer la poche de Bouchenot, qui, sentant le chien dans ses jambes, continue son chemin sans se retourner.
Au bout de quelques minutes, la voix de la jeune fille se fait encore entendre :
— Arrêtez, monsieur! mais arrêtez donc!... Vous voyez bien que vous m'emmenez encore mon chien!
Bouchenot s'arrête, et regarde en souriant la jeune personne qui court après lui.
— Il me paraît, mademoiselle, que c'est vous qui me suivez maintenant... Eh bien, moi, je n'imiterai pas votre exemple; je vous réponds que je ne m'en fâcherai pas! Être suivi par un minois si gentil!... vais-je faire des jaloux!
— Je ne vous suis pas exprès, monsieur; c'est cette vilaine bête qui m'y force!... Ah! s'il ne venait pas de mon parrain, qui m'a dit d'en avoir bien soin, certainement je le laisserais aller!... Ça me serait égal de le perdre!
— Il est certain que M. Moustache. vous défend d'une singulière façon!... Et l'on dit que le chien est l'emblème de la fidélité... voyez quelle imposture!... C'est parmi les hommes qu'il faut chercher des modèles de constance!... Faites-en l'essai, mademoiselle, si toutefois vous ne l'avez pas déjà fait.
— Je ne veux rien essayer, monsieur; je veux aller où j'ai affaire...
— Si vous me permettiez de vous accompagner, de cette manière je vous réponds que Moustache ne se perdrait pas.
— Non certainement, je ne veux pas que vous veniez avec moi!... pour que l'on me rencontre avec un homme!... ça serait joli!...
— Les hommes sont cependant faits pour aller avec les femmes... Est-ce que vous croyez que nous devons vivre chacun de notre côté?... Ah! mademoiselle, vous n'avez donc pas lu l'Amour conjugal?...
— Voyons, monsieur, laissez-moi tranquille, et rendez-moi
4t MOUSTACHE.
mon chien, ou je vais me fâcher, à la fin!,.. C'est embêtant de me faire aller comme ça, aussi !
— Oh! si nous employons les gros mots, je n'en suis plus!... Embêtant!... ]\Iademoiselle. voilà un terme bien dur! En vérité, vous me faites de la peine!,.. Je commence à croire que vous vendez du ciraee anglais.
— Je ne puis pas passer mon temps à courir comme ça après vous. On me grondera,., et si je perds Moustache, ce sera bien pis!... Ili ! hi!... Je veux mon chien, hi! hi!...
— Eh bien! voilà que nous pleurons à présent!... Mais, chère enfant, vous n'avez pas de raison de vous fâcher... Encore une fois, je n'emploie aucun sorliiôge pour retenir votre chien.
— Mais vous sentez une odeur de musc , de pommade. . . de je ne sais quoi!... C'est sans doute cela qui attire Moustache.
— Mademoiselle, je porte sur moi un sachet ambré qui me vient en droite ligne de Constantinople; mais je doute que ce soit ce parfum qui attire votre chien... d'autant plus que M. Moustaclie n'est pas un chien turc. Au reste, si vous voulez, pour qu'il ne revienne plus à moi, je vais le battre... Je vais lui donner un grand coup de pied dans le dessous de la queue.
— Non, non... ne le battez pas!... Ah! j"ai un cordon dans ma poche... Je vais le passera son cou, et l'emmener attaché... Ah : j'aurais bien dû penser à cela plus tôt!
— Attachez- le, mais ne l'étranglez pas... votre parrain vous en voudrait encore plus... Avec de si jolis yeux... celte taille... cette poitrine... cette jambe... ne pas vouloir causer!... Est-ce que vous avez un amoureux jaloux ?
La jeune fille ne répond pas. Elle vient d'attacher son chien avec un petit cordon, elle le tire et l'entraîne avec elle en courant, ce qui ne semble pa»; causer un grand plaisir à Moustache ; puis elle tourne dans la première rue qui se présente, afin qu'il n'aperçoive plus celui pour lequel il montre une si grande prédilection.
Bouchenot a suivi la jeune fille des yeux; lorsqu'elle détourne la rue, il se dit : — La suivrai-je?... Elle est assez gentille, mais elle m'a l'air passablement bête!... Elle serait capable de se mettre encore à pleurer. Oh! ma foi! laissons-la... 11 ne
manque pas de jolies femmes à Paris, et qui ne sont pas toutes si farouches!... Si celle-là avait accepté à déjeuner, pourtant, comment diable m'en serais-je tiré?... Mais j'étais bien sûr qu'elle n'accepterait pas. Cherchons une promenade ou une rue solitaire pour achever mon déjeuner ; ensuite , j'av'serai aux moyens de trouver à dîner : ce qui vaudra mieux en ce moment que de courir après une jeune fille.
Bouchenot se remet en marche. 11 n'a pas fait trois cents pas, qu'Usent quelque chose se frotter contre ses jambes : il regarde... c'est Moustache, qui avait cassé le cordon avec lequel on le tenait en laisse, et était revenu prendre sa place contre la poche dans laquelle était le jambon.