MOI STATU R
Et Bouchenot, qui vient de ramasser des pierres, en jette contre les persiennes qui garantissent les carreaux; il se dispose même à en jeter contre la porte cochère, lorsqu'il se sent tout à coup arrêté par un bras ^iç.'oureux; il se retourne avec effroi, et il s'aperçoit qu'une patrouille est derrière lui.
— Ah! vous voulez démolir la maison! dit le caporal sans làcher Bouchenot. Voilà un joli Jeu!... mais nous y mettrons ordre... Allons, suivez-nous, mon petit monsieur.
— Caporal, répond Bouchenot, je suis enchanté que vous soyez arrivé avec votre patrouille. Voilà une heure que je suis dans la rue; je ne peux pas rentrer chez moi. on ne veut pas m'ouvrir... J'emploie tous les moyens pour me faire entendre... c'est pour cela que je jetais des pierres dans les croisées.
— Ah ! c'est pour rentrer chez vous que vous jetez des pierres... A d'autres, monsieur; vous nous prenez sans doute pour des conscrits. En attendant, vous allez \enir coucher au corps de garde.
— Au corps de garde!... Pourquoi donc cela, caporal"? puisque je vous dis que je demeure là... Faites-moi ouvrir ma porte, cela vaudra beaucoup mieux.
— Allons ! pas tant de raisons, et suivez-nous.
— Mais, caporal, j'ai loué un appartement de cinq cents francs à la Chaussée-d'Antin, ce n'est pas pour coucher au corps de garde...
— Marchons, et plus vite que cela... Je vous ai pris lançant des pierres dans les croisées... ce nest pas comme cela que l'on rentre chez soi.
— Mais quand on ne trouve ni marteau ni sonnette pour se l'aire ouvrir.
— Mauvaise défaite que cela!... est-ce que chaque maison n'a pas ce qui est nécessaire pour entendre les locataires?...
— Je vous assure... caporal... Venez plutôt chercher avec moi.
— En route! vous vous expliquerez au corps de garde. Bouchenot est obligé de marcher au milieu de la patrouille .
sous peine de s'y sentir contraint par des crosses de fusil ; il cède à la force publique, mais ce n'est pas sans maudire .son flestin et les appartement; de la Chaussée-d'Antin.
On arrive au poste voisin. Bouchenot demande à parler au commandant ; mais, comme le commandant du poste vient de
s'endormir, le caporal ne juge pas nécessaire de le réveiller, et il fait entrer Bouchenot au violon, où il passe la nuit dans la compagnie d'un homme ivre et d'un voleur, ce qui est infiniment désagréable pour quelqu'un qui vient de louer un joli appartement et d'acheter un mobilier.
Enfin, au point du jour, le commandant du poste vient passer la revue de ses prisonniers. Bouchenot adresse ses réclamations, explique son aventure, et donne cent sous à un tambour pour qu'il aille jusqu'à son domicile chercher le concierge, qui viendra affirmer la vérité des faits.
Le tambour part et ne tarde pas à ramener le concierge, qui ne comprend pas pourquoi son nouveau locataire a couché au corps de garde, lorsqu'au moyen d'un joli bouton bronzé placé sur la gauche de la porte cochère, on tire une sonnette pour se faire ouvrir.
— Il fallait donc me le montrer, ce malheureux bouton! s'écrie Bouchenot en quittant le corps de garde; je n'aurais pas crié au voleur, au feu, et jeté des pierres dans les persiennes... je n'aurais pas reçu... enfin voilà une nuit bien désagréable pour quelqu'un qui est enchanté d'avoir un logement à la Chaussé-d'Antin.
Arrivé devant son domicile , Bouchenot se fait montrer le bouton de bronze, qui est artisteraent caché dans un ornement; il le tire cinq ou six fois en s'écriant :
— Qui diable aussi aurait deviné qu'il y avait là une sonnette, un bouton qui se tirait ?
— Monsieur, répond le concierge, c'est comme cela maintenant à toutes les maisons bien tenues... j'ai cru que vous deviez le savoir, sans quoi je vous l'aurais indiqué.
— C'est vrai ! c'est juste ! dit Bouchenot; je le savais... mais la nuit, je n'ai pas pour deux liards de mémoire; désormais je vous réponds que je ne coucherai plus au corps de garde... A propos, qui donc demeure au troisième au-dessous de moi"?
— Un vieux garçon, un ancien militaire.
— Ah ! bon; je comprends pourquoi il a cru que je me moquais de lui cette nuit.
— Est-ce qu'il a provoqué monsieur?... Cela ne m'étonnerait pas, parce que c'est un homme très-querelleur.
— Non... non... il ne m'a point provoqué. Au reste, ne lui
dites pas que c'est moi qui cette nuit ai crié au feu : on se moquerait de moi, et c'est tout à fait inutile.
— Soyez tranquille, monsieur, je serai muet.
— Très-bien , concierge. A présent, je vais me coucher, parce qu'on dort très-mal au violon.
Bouchenot rentre chez lui, se met au lit, dort toute la journée, ne sort que pour dîner, et rentre de très-bonne heure, de crainte de ne savoir pas encore tirer la sonnette ; mais cette fois, il rentre sans difficulté , et sans avoir attiré la patrouille par ses cris.
Quinze jours se sont écoulés depuis que Bouchenot demeure rue Saint-Lazare, et qu'il cherche à prendre les manières d'un homme du grand monde : il se lève fort tard, passe des heures entières à sa toilette, va se promener, lit les journaux, dîne, va au spectacle ou au concert, et rentre chez lui où il fume des cigarettes parfumées.
Cette nouvelle manière de vivre ne l'amuse pas excessivement ; mais elle flatte son amour-propre, et il se persuade qu'il s'y accoutumera. Ce qui le surprend , c'est de n'avoir encore fait aucune conquête, c'est de n'avoir pas reçu un seul billet doux. Cependant, au spectacle, à la promenade, dès qu'il voit une dame élégante et jolie, il fait tous sps efforts pour en être remarqué. Plus d'une fois même il a glissé une déclaration, et tout cela n'a pas amené une seule bonne fortune. D'où vient qu'il était plus heureux près des femmes au temps où il ne possédait que l'habit qu'il portait sur son dos, et qui n'était pas toujours d'une extrême fraîcheur? Bouchenot se fait souvent cette question, et n'y trouve pas de réponse. Il ne comprend pas que l'on plaît davantage lorsque l'on est soi, avec les défauts que la nature nous a donnés, que lorsqu'on veut changer, forcer son naturel. Bouchenot courant les griseltes, mettant son chapeau sur le côté, et ne se guindant pas dans sa marche, avait une allure vive et gaie qui pouvait plaire quelquefois. Bouchenot singeant le petit-maître, se tenant bien roide est devenu ridicule et si on le remarque, ce n'est plus que pour se moquer de lui.
Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce.
Un soir, pourtant, comme il rentrait chez lui, le concierge appelle Bouchenot, et lui dit avec un malin sourire :
5tS MOUSTACIir.
— Une dame est \ eiiue demander monsieur.
— Une dame ! répond Bouchenot en se gonflant de plaisir.
— Oui, monsieur... ou une demoiselle, je ne sais pas au juste.
— Était-elle bien élégante?
— Mais... pas trop !... une petite robe simple... un bonnet...
— Alors, c'était donc une femme de chambre ?
— Cela se pourrait bien ! oui. c'est sans doute une femme de chambre
— Ou"a-t-elle demandé ?
— Si monsieur demeurait ici... à quelle heure on le trouvait.
— C'est sa maîtresse qui l'envoie aux informations. A-t-elle dit de quelle part elle venait?
— Non. monsieur,
— Ah ! que je suis bétel... une grande dame n'ira pas dire son nom au concierge!... A-t-elIe laissé quelque chose?
— Non, monsieur; mais elle a dit qu'elle reviendrait demain matin, avant onze heures.
— Fort bien, vous la laisserez monter... elle a sans doute un billet doux qu'elle ne veut me donner qu'en mains propres.
Bouchenot monte chez lui ivre de joie; il est persuadé qu'il a fait la conquête d'une grande dame, il se voit déjà le héros d'une aventure brillante ; il reçoit des présents, il est fêté, chéri, recherché partout; il se promène dans l'équipage de sa belle. Klle lui prête ses chevaux, en attendant quelle lui prête sa fortune et sa main. Enfin, il .se couche, et fait des rêves charmants. Le lendemain, dès qu'il est éveillé, il court à sa toilette, car il veut que la femme de chambre puisse faire un rapport favorable de son élégance. Il envoie son concierge lui acheter une robe de chambre de Perse, parce qu'il pense qu'un jeune homme du grand monde doit être le matin chez lui en robe de chambre. Cela le gênera un peu pour arriver à la fin du mois ; mais il ira moins au spectacle et dînera chez un modeste restaurateur.
La robe de chambre est apportée. Bouchenot se drape dededans : il est frisé, parfumé, pommadé. 11 a mis sa clef en dehors, afin qu'on puisse entrer sans qu'il se dérange. Puis il s'est couché à demi dans sa causeuse, cherchant la pose la plus favorable à ses grâces; là, il attend avec impatience que la femme de chambre vienne remplir son message.
A dix heures et demie, on frappe deux petits coups à la porte du carré.
— Entrez !... crie Bouchenot sans se déranger,
La porte s'ouvre, et bientôt Cœlina entre dans l'appartement.
Il serait difficile de peindre la fiiiure de Bouchenot en reconnaissant Cnelina; toutes les illusions qui le berçaient viennent de s'évanouir; après avoir poussé une exclamation de surprise, il se laisse aller sur sa causeuse en murmurant :
— Ah ! mon Dieu ! c'était bien la peine que je fisse l'emplette d'une robe de chambre !
— C'est moi, dit la jeune fille en s'approchant de celui qui fut son amant. Eh bien !... vous faites une drôle de mine... ou (lirait que ma visite ne vous fait pas plaisir.
— Notre visite, répond Bouchenot avec embarras; ma foi, j'avoue que je m'y attendais si peu!...
— Vous ne vous y attendiez pas?... Cependant, je suis venue hier au soir, on a dû vous le dire... et j'avais prié votre portier de...
— Ce n'est pas un portier, ici c'est un concierge.
— Portier, concierge, suisse, ça m'est égal. Enfin je lui avais dit que je reviendrais ce matin.
— Mais vous ne lui aviez pas dit votre nom?
— Je pensais que cela n'était pas nécessaire, et que vous me reconnaîtriez bien vite au portrait qu'il vous ferait de moi.
— J'avoue que vous êtes la dernière personne à laquelle j'aurais pensé.
— Eh bien ! vous êtes aimable !
— Ah ! pardon, c'est que je veux dire... je ne croyais pas que vous penseriez à venir me voir.
— Il est bien sûr que je ne l'aurais pas dû... si j'avais eu un peu de cœur... mais ensuite j'ai réfléclii que... comme je vous ai cherclié dispute pour cette lettre... vous n'oseriez peut-être pas revenir me voir... tout en ayant pourtant l'envie... de faire votre paix avec moi. Et ce qui m'a surtout fait penser cela, c'est que vous avez, eu bien soin de venir donner votre nouvelle adresse à tous nos voisins... à la fruitière, à l'épicier... c'est par eux que je l'ai sue. Je me suis dit : Puisqu'il désire que je sache où il loge, c'est que probablement il espère me recevoir chez lui... Je me suis dit cela souvent... me serais-je trompée?... et
n'était-ce pas dans l'espoir que je viendrais que vous aviez donné votre adresse à nos voisins?
Cœlina fait une petite mine si gentille en disant ces mots, que bien des hommes ne lui eussent répondu qu'en Fembrassant. Mais la fortune arrête souvant ces doux élans du cœur auxquels une Ame franche et simple ne craint point de se livrer. On a donc raison de dire que la fortune ne fait pas toujours le bonheur.
Bouchenot, ne sachant que répondre, prend le parti de présenter un siège à Cœlina en lui disant :
— Asseyez-vous donc, mademoiselle.
— Mademoiselle!... asseyez-vous!... 0 mon Dieu, avec quelle cérémonie vous me parlez ! répond la petite grisette en se rapprochant toujours de la causeuse. Mais puisque vous êtes assis là... il me semble que je puis m'y mettre aussi... Est-ce que vous ne le voulez pas?
— Je ne dis pas cela... mais cette causeuse est si étroite... on est obligé d'être si près l'un de l'autre!...
— Nous avons été quelquefois plus près encore, et alors vous ne vous en plaigniez pas !
Bouchenot ne trouvant rien à répondre à cela, se contente de se reculer un peu pour faire une place près de lui, et Cœlina s'y assoit d'un air moitié triste et moitié riant.
— Vous avez un bien joli logement ! dit la jeune fille au bout d'un moment de silence; c'est très-beau ici... l'escalier est ciré... Ah! c'est autre chose que la rue de la Calandre!... Et ces meubles... quel genre !... Vous avez donc fait fortune, monsieur?
— Non, mademoiselle, jen'ai pas fait fortune... c'est-à-dire... oui... j'ai recueilli un héritage... d'un parent éloigné... ainsi que me l'annonçait la lettre que j'ai reçue chez vous... mais vous ne vouliez pas me croire ; vous voyez bien maintenant que c'était la vérité.
— Alors vous ne m'avez pas du tout parlé de fortune... et puis, quand on reçoit des nouvelles heureuses, je ne comprends pas pourquoi on ne veut pas les laisser lire... à sa bonne amie.
— Est-ce (jue vous allez recommencer vos questions, mademoiselle? Si c'est pour cela que vous êtes venue...
— Non, monsieur, non,.. Oh ! je me suis bien promis de ne plus rien vous demander... Vous garderez vos secrets... je ne
-MULSÎACHE. 251
VOUS en parlerai plus à condition que vous me direz que
vous m'aimez toujours... que ce n'est pas une femme qui vous a- donné tout cela... enfin, que vous n'avez pas une autre maitresse... Dites-moi cela, et je ne serai plus fâchée avec vous... et je ne vous ferai plus aucune question, je ne vous chercherai pas querelle... je ne serai plus jalouse ni méchante... et nous serons ensemble comme autrefois ; car, quoique vous m'ayez quittée bien \ile, bien brusquement... ah ! je vous aime toujours, moi!... et depuis notre séparation, je n'ai pas été un seul jour sans pleurer... et puis je me disais : Il viendra peut-être aujourd'hui... et j'écoutais, je tremblais quand on montait l'escalier... mais ce n'était pas vous!... Et j'ai été si contente lorsqu'on m'a donné votre adresse!... et je me suis dit : Il m'attend, il me désire... Eh bien ! dites-moi donc que cela était vrai !... Bouchenot se gratte l'oreille, se drape, s'examine, et répond :
— Comment trouvez-vous cette robe de chambre? n'est-il pas vrai qu'elle est superbe, et que cela me va bien ?... C'est ce qu'il y a de mieux porté.
— Eh ! mon Dieu, oui ! . . . votre robe de chambre est superbe. . . mais vous ne répondez pas à ce que je vous dis...
— C'est de l'étoffe de Perse... hein! fameux genre! On ne portait pas cela rue de la Calandre.
— Non, car quelquefois même on n'y avait pas de quoi se vêtir... mais aussi, alors on daignait répondre aux personnes... on ne prenait pas avec elles un ton dédaigneux... et même on avait l'air de les adorer... Ah ! je vous aimais mieux comme cela qu'avec cette belle robe de chambre.
— Mademoiselle, je ne sais pas trop pourquoi vous me dites tout cela ; il me semble que je suis bien le maître de mhabil- 1er à ma fantaisie; et quand on loge à la Chaussée d'Anlin, ce n'est pas pour ne point suivre les modes.
— Mademoiselle!... toujours mademoiselle!... Ah! je \oisbien que c'est fini, et que vous ne m'aimez plus du tout !
Bouchenot garde le silence; Cœlina détourne un peu la tète., et bientôt des pleurs inondent son visage. Quoiqu'elle veuiHe cacher ses larmes, celui qui est assis près d'elle n'est pas longtemps sans le^ voir couler; alors il se sent tout ému, et il prend une des mains de la jeune fille en lui disant :
— Pourquoi donc pleurez-vous?...
— Ah ! vous le savez bien !
2i2 MulSlACllE.
— Mais je ne veux pas vous faire du cluigrin, moil... \o\ons. Cœlina, ne pleurez plus, soyez raisonnable, el écoutez-moi.
— Je vous écoule.
— Vous êtes bien gentille... certainement, vous êtes bien gentille, et je vous aime encore... parce que... vous êtes bien gentille.
— Après, mais ai)rèsdonc!
— Ah! toujours vive comme la poudre!... Eh bien, ma chère amie, nous pouvons encore nous voir quekiuefois... Je le veux bien, moi, vous viendrez... quand je vous écrirai de venir. Vous concevez bien que nous ne pouvons plus \ ivre ensemble comme autrefois... ma nouvelle position ne me le permet pas... elle me privera aussi du plaisir de sortir avec vous... Ce sont des sacrilices que l'on doit à la société dans laquelle on vit. Mais, je vous la répète, cela ne nous empêchera pas de nous aimer encore... d'être bien amis ensemble, et quand je pourrai vous recevoir, je vous avertirai.
Cœlina ne répond pas; mais elle essuie ses yeux, fourre son mouchoir dans la poche de son tablier, et se lève vivement en retirant sa main, que Bouchenot retenait encore.
— Eh bien, que faites-vous donc? dit le jeune homme.
— Je m'en vais... Adieu, monsieur Bouchenot.
— Comment! vous vous en allez ainsi... sans me répondre'?... Qu'est-ce que cela signifie?
— Cela signifie, monsieur, ijue je ne veux pas de la tendresse d'un homme qui rougirait de moi... ([ui ne veut pas qu'on sache qu'il m'aime... cjui se croit trop grand seigneur pour sortir avec moi. Cela signifie que votre orgueil et vos prétentions me font pitié, et que je suis trop fière, quoique grisette, pour avoir un amant qui me ferait cacher ou sauver (juand il lui viendrait du monde...
— Mais, Ca-lina... je...
— Oh! vous ne pensiez pas ainsi lorsque vous vous nielliez tout nu sous le robinet de la fontaine, afin de faire avec moi le beau Léandre, pour m'atlendrir, pour me séduire!...
— Mademoiselle... alors...
— Alors, vous étiez moins bêle qu'à présent, monsieur, car vous saviez trouver des paroles pour vous faire aimer, et maintenant vous ne savez pas même avouer franchement que vous ne m'aimez plus. Mais, soyez tranquille, mes visites ne vous
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ennuieront pas davantage. Je ne suis pas assez grande dame pour venir à la Chaussée-d'Antin, et je n'y viendrai plus, je vous le promets. Quant à vous, monsieur, je ne pense pas que vous puissiez désormais vous compromettre en venant rue de la Calandre. Cependant, si par hasard votre sort changeait, si votre nouvelle fortune s'en allait aussi vite qu'elle est venue, alors, monsieur, vous me trouverez toujours... prête à vous rendre service si je le puis, et je vous recevrai mieux que vous ne m'avez reçue aujourd'hui. Je vous salue, monsieur Bouchenot.
En achevant ces paroles la jeune lille quitte l'appartement ; elle est déjà sortie de la maison avant que son ancien amant soit revenu de sa surprise.
— Ma foi, tant pis! je ne courrai pas après elle, se dit Bouchenot au bout de quelques instants. Je l'aurais encore aimée quelquefois en passant... pour rire; mais puisqu'elle prend la chose au sérieux, j'aime autant ne plus la voir. D'ailleurs... on aurait su que je recevais une grisette... cela m'aurait compromis... elle a bien fait de s'en aller... C'est dommage que ce ne soit pas une dame comme il faut, car elle est fort jolie... mais j'en trouverai qui me conviendront mieux. Cela ne peut pas me manquer... je me mettrai à ma fenêtre avec ma robe de chambre.
l.e lendemain de cette visite, au moment où il se disposait à quitter sa robe de chambre pour sortir, Bouchenot entend frapper à sa porte. 11 fronce le sourcil en se disant :
— Allons, je gage "que c'est encore mademoiselle Cœlina qui revient à la charge!... Cette petite grisette ne me laissera pa? tranquille... cela devient insupportable... Si cela continue, je serai obligé de la faire consigner chez mon concierge... Allons, entrez... la clef y est!...
Cependant on a ouvert la porte, et au lieu de la petite enlumineuse, c'est George et Timothée qui entrent dans l'appartement.
— Que vois-je! s'écrie Bouchenot; ce sont ces chers amis... ces bons amis... Ah! voilà une surprise charmante!
— Eh! oui, c'est nous!... 11 faut bien venir te trouver, puisqu'on ne te voit plus et qu'on n'entend plus parler de toi, dit George en prenant la main de Bouchenot.
— Diable! quel logement! quel luxe! s'écrie Timothée. Quand Cœlina nous a dit que tu avais fait fortune, nous ne voulions pas le croire, mais je vois qu'elle ne nous mentaitpas...
— Ah ! est-il beau avec sa robe de chambre!...
2o4 .MOUSXACHK.
— Il a l'air d'un pacha !
— N'est-ce pas, messieurs, que je la porte avec assez d'aisance?... Ehl mon Dieu ! cela n'est pas difficile du tout de faire le fasliionable. C'est comme ce quartier ; je ne puis plus concevoir maintenant qu'on loge ailleurs qu'à la Chaussée-d'Antin!
— Ah! ah! il est précieux ce diable de Bouchenot, toujours farceur!...
— Farceur? oh! non, fi donc! c'est mauvais genre... Je ne fais plus de farces, je ne ris plus... j'ai très-bon ton à présent. Mais asseyez-vous donc sur ma causeuse, messieurs, vous serez bien mieux.
George et Timothée se jettent sur la causeuse, et Bouchenot s'assied en face d'eux, en se drapant avec soin dans sa robe de chambre.
— Ah çà! mon cher Bouchenot, dit George, tu vas nous apprendre par quel concours d'événements tu as été amené à cette heureuse position. Nous pensions, Timothée et moi, que tu étais entré chez IJenri, que tu demeurais avec lui ; mais il y a quelques jours, nous le rencontrons, nous lui demandons de tes nouvelles, et pour toute réponse il nous montre la lettre qu'il a reçue de toi, et par laquelle tu lui dis de disposer de l'emploi qu'il te destinait. Henri était aussi curieux que nous de savoir quel changement s'était opéré dans ta fortune, il nous a questionnés à ce sujet, mais nous n'en savions pas plus que lui. Hier, Timothée a été s'informer de toi chez notre petite voisine. Elle lui a donne ton adresse, mais en soupirant, car elle prétend que la fortune a changé ton cœur. Nous n'avons pas voulu croire cela, et c'est pourquoi nous sommes venus te voir.
— Et vous avez bien fait, mes chers amis; vous me trouverez toujours disposé à vous être utile ou agréable... Quant à la petite voisine... ah! ma foi! vous comprenez bien que des liaisons de ce genre-là ne peuvent toujours durer... Mademoiselle Cœlina a des manières... un langage... qui ne conviennent plus... cela sent trop la grisette.
— Dis-nous que tu ne l'aimes plus, et je trouverai cela tout naturel, répond George; mais mépriser les grisettes... toi ! .. et oublier tout ce que cette jeune fdle a fait pour nous! Ah! ce serait fort mal, Bouchenot, et je ne t'en ferais pas compliment!... Si la fortune te rend ingrat, cela ne prouve pas que tu la mérites.
— Non, non.,, je ne suis pas ingrat! mais enfin, messieurs,
MOUSTACHE. :ia5
il faut tenir son rang dans la société... Sur le boulevard des Italiens on ne se promène pas avec une grisette sous le bras!
— On y promène souvent des femmes qui ne valent pas des grisettes! Mais avec tout cela tu n'as pas répondu à notre question. D'où te vient donc ta nouvelle fortune? Quel est l'emploi que tu occupes maintenant et qui te rend si fier?
— L'emploi?... mais je ne fais rien du tout, Dieu merci... je vis de mes rentes.
— Ah ! tu as des rentes? dit Timothée en ouvrant de grands yeux, et depuis quand?... Tu n'en avais pas quand nous ne possédions qu'un habit pour trois.
Bouchenot est embarrassé; il ouvre et referme plusieurs fois sa robe de chambre, et regarde ses pantoufles en murmurant :
— Autre temps... autres soins... le destin ne nous est pas sans cesse contraire... le diable n'est pas toujours à la porte d'une pauvre homme... tant va la cruche à l'eau...
— Ah çà ! Bouchenot, est-ce que tu veux jouer Sancho Pança? dit George en riant; laisse-là tes proverbes, et réponds-nous. D'où te vient ta nouvelle fortune?
— Ma foi, mes amis, répond Bouchenot, s'il faut l'avouer... j'ai gagné à la loterie...
— A la loterie? dit George en regardant fixement Bouchenot; mais elle est supprimée depuis un an!...
— Eh non!... ce n'est pas à la loterie, c'est à la roulette que je voulais dire...
— A la roulette? dit Timothée; mais toutes les maisons de jeu sont fermées depuis six mois!...
— Mais non... non... ce n'est pas à la roulette, reprend Bouchenot en s'entortillant dans sa robe de chambre; je voulais rire... je sais très-bien que les jeux sont fermés... grâce au ciel!,., car c'était une chose bien immorale... bien scandaleuse!... Et combien de pères de famille, de jeunes gens se sont perdus dans ces repaires infâmes!... j'en sais quelque chose, moi! je m'y suis perdu très-souveni... un soir entre autres... et il pleuvait très-fort...
— 11 n'est pas question de tout cela, dit George en intei'rompant le narrateur; nous n'avons pas besoin d'entendre cette histoiTo; c'est de ta nouvelle fortune que nous désirons savoir l'origine.
— Est-ce que je ne vous l'ai pas dit? c'est drôle, je croyais
■256 MUISXACUE.
VOUS l'avoir dit. Eh bien ! mes amis, c'est à la loterie étrangère que jai joué... j'ai pris un billet... vous savez de ces billets... dans des séries... C'est un banquier qui envoie cela... dans une lettre... quelquefois même sans affranchir!... (tétait le château deTranf... Trans... Trakenstemberg!... un nom comme cela, qui était en loterie... Bref, c'est moi qui ai gagné... je pouvais aller habiter mon château, mais vous sentez bien que j'aimais mieux rester en France, à Paris, près de mes amis. Un banquier m'a offert de m'acheter mon château... cent vingt mille francs... jy ai consenti, et je me suis fait six mille francs de rente... et voilà !
Pendant que Bouchenot fait cette histoire, George fronce le sourcil, et son visage preufl un air froid et sévère; de son côté. Timolhée regarde George d'un air qui veut dire : Est-ce que tu crois tout cela?
Bouchenot a cessé de parler, et ses deux amis gardent le silence. Cependant au bout d'un moment, Timothée lui dit :
— Mais ce n'est pas une histoire de loterie que tu as contée à Cœlina; tu lui as dit que tu avais hérité d'un parent éloigné.
— Ah î oui... c'est vrai... je lui ai dit cela... mais vous concevez bien qu'on n'a pas besoin de dire à tout le monde de quelle manière on s'est enrichi.
— Lorsque la source d'une fortune n'a rien d'immoral, dit George, on ne doit pas craindre de l'avouer hautement; mais (juelquefois aussi on ne doit son aisance... qu'à une position... qu'à des concessions honteuses, et alors on invente mille histoires, plus absurdes les unes que les autres, afin de tâcher de dissimuler ce qu'on ne pourrait avouer sans rougir.
— Ma robe de chambre est un peu large des manches... dit Bouchenot. Mais cela se fera... c'est une ('toffe de Perse... A propos, mes amis, j'espère que nous déjeunerons ensemble?... Nous ne nous quitterons pas comme cela... Allons au café Anglais... c'est moi qui veux avoir le plaisir de vous offrir à déjeuner.
— Merci, ditGeorge en se levant ; je ne puis accepter... j'ai affaire ce malin.
— Ah 1 diable... c'est fâcheux... Mais au moins. Timothée. .
— J ai affaire également, dit Timolhée en se levant aussi, et je \ais partir avec George.
— Comment . messieurs. \ous me refusez tous les deux?..
MOUSTACHE. 2b7
d'anciens amis... c'est très-mal... vous ferez vos affaires plus tard.., nous allons rire; nous boirons du Champagne! Allons, vous allez venir.
— Adieu, Bouchenot... Viens-tu, Timothëe ? dit George d"un ton fort sec.
— Je te suis, dit Timothée en prenant son chapeau.
— Eh bien! vous partez si vite.. Qui diable vous presse donc tant? s'écrie Bouchenot en suivant ses deux amis. Mais déjà ceux-ci ont gagné la porte du carré, et ils descendent l'escalier sans répondre et sans avoir serré la main que le nouvel enrichi leur tendait. Celui-ci rentre alors chez lui tout penaud, et se jette sur sa causeuse en disant :
— Comme ils me quittent brusquement !... Est-ce qu'ils n'auraient pas donné dans l'histoire de la loterie étrangère?... Après tout, est-ce qu'on ne peut pas avoir des secrets... des affaires particulières?... Ces messieurs sont aussi par trop curieux. Vous verrez qu'on ne pourra pas être riche sans faire tambouriner comment ;on a acquis sa fortune... Qu'ils aillent donc faire de ces questions-là dans le grand monde, dans la belle société, et ils seront bien reçus !