‹ Moustache (volume 2)Chapitre 24 sur 37 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

l'amour s'e.n va, l'amitié s'éloigne.

— Cliarmant ! enclianteur! délicieux! s'écrie Bnuchenot en se jetant sur une petite causeuse qui est placée en face de son lit. J'ai un logement très-confortable !... un joli mobilier... je suis dans le quartier le plus élégant de la capitale, et j'ai de l'argent plein un sac... Quand je dis plein, je me trompe... j'en ai pas mal dépensé aujourd'hui. Voyons ce qui me reste... trois cent soixante-cinq francs... c'est encore fort gentil; cependant il

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faudra me moclërer pour arriver jusqu'à la lin du mois; c'est égal, me voici dans une position fort agréable... je ne me suis jamais vu si bien ; jouissons de ma fortune, soyons heureux, amusons-nous... mais dans le bon genre, car il faut savoir tenir son rang. Et puis... qui sait?... si quelque grande dame devenait amoureuse de moi, si quelque riche héritière acceptait mon hommage... pourquoi ne ferais-je pas un beau, un riche mariage, qui doublerait, triplerait ma fortune?... Si l'occasion se [)résente, je ne la laisserai pas échapper.

Et Bouchenot se lève; il se promène avec délices dans son appartement qui n'est composé que de deux pièces et une petite entrée, parce qu'à la Chaussée d'Antin on n'a que peu ^e chose pour cinq cents francs, mais qui est fraîchement peint et décoré avec goût.

— Ce local est gentil, se dit Bouchenot, mais plus tard j'en prendrai un plus grand. En ce moment il est sulîisant pour les meubles que j'ai achetés; si je faisais un riche mariage, c'est alors que je veux avoir un mobilier élégant, moderne, gothique... tout ce qu'il y aura de plus à la mode... et voiture... qui sait si je n'aurai pas voiture?... rien ne me semble impossible à présent. Rangeons mes effets dans mes meubles.

Bouchenot défait le petit paquet qu'il a apporté, et dans lequel il y a quatre chemises, six mouchoirs, douze faux-cols, un pantalon, un gilet et quelques paires de bas. Il ouvre une assez jolie commode en acajou, qui est placée dans sa chambre à coucher. Il étale dans un tiroir ses chemises, dans l'autre ses fauxcols, en se disant :

— Je ne suis pas encore Ires-bien monté en linge; mais plus tard tous ces tiroirs seront pleins... j'économiserai sur mes autres dépenses. Oh ! je veux avoir de l'ordre, beaucoup d'ordre... je veux n'être plus reconnaissable. Ah ! j'ai un somno... il est fort gentil, mon somno... j'ai une glace... Ah! non, elle est à la maison; mais j'ai deux fauteuils et six chaises en étoffe de soie... une causeuse... un secrétaire... une commode, une table... Je suis très-bien meublé! je puis recevoir du beau monde chez moi. J'en recevrai ; je donnerai des thés, des punchs, des soirées. Ah ! Dieu 1 vais-je m'amuser !

Et Bouchenot saule dans sa chambre; puis il se jette dans un fauteuil; il se relève pour aller- s'asseoir sur une chaise^ et va

ensuite s'étendre dans sa causeuse, d'où il va se mettre dans son lit pour voir s'il est bien doux.

Après avoir fait ce manège pendant assez longtemps, il commence à se sentir fatigué de s'asseoir, et il va se mettre à la fenêtre pour faire connaissance avec ses voisines, dans le cas où il y en aurait de jolies.

Mais les fenêtres qui lui font face restent fermées: une seule s'ouvre eniin, et une dame d'une soixantaine d'années se montre avec un turban sur sa tète, du fard sur ses joues et une verrue sur le nez. Elle jette un regard sur son nouveau voisin, et celui-ci se hâte de refermer sa croisée en se disant :

— Sl« toutes mes voisines sont dans ce genre-là, je ne me mettrai pas souvent à la fenêtre. 11 faut convenir que Cœlina valait mieux que cela... Elle était gentille, Cœlina... et elle l'est encore... mais une grisette, une enlumineuse... cela ne peut plus s'harmoniser avec moi. Je l'aurai bien vite oubliée, tout s'oublie dans ce monde!... surtout lorsqu'on est en position de se procurer des distractions... Allons nous distraire... et d'abord allons nous commander une jolie redingote à la mode, car un homme qui a un joli logement comme celui-ci ne peut pas toujours sortir avec le même habit.

Bouchenot va chez un tailleur ; il se commande une redingote, il la veut pour le lendemain, il payera comptant: a\ec ces mots magiques on lève tous les obstacles. 11 donne son adresse en criant bien haut : Monsieur Bouchenot, rue Saint-Lazare, Chaussée-d'Antin! Il lui semble qu'on ne peut plus demeurer que dans ce quartier-là ; déjà à ses yeux tout ce qui n'habite pas ce quartier de la Chaussée-d'Antin ne vaut pas la peine d'être connu ; les personnes qui logent dans d'autres quartiers sont des parias, des malheureux qu'on ne peut aller voir sans se compromettre. La fortune a tourné la tête à Bouchenot, qui d'ailleurs n'en avait pas une bien solide; elle a su plus d'une fois la tourner à des gens d'esprit; il n'est donc pas étonnant qu'elle agisse rapidement sur quelqu'un qui n'a jamais eu que fort peu de raison. Pour résister aux faveurs de la fortune, pour ne point changer lorsqu'elle nous comble de ses dons, il faut souvent plus de force de caractère que pour supporter les coups du sort. Le malheur se reçoit comme une chose toute naturelle, comme une vieille connaissance dont on doit toujours attendre la visite; le bonheur, au contraire, nous éblouit et nous étonne ; c'est un étranger qui

nous arrive, et que nous ne sommes pas si bien préparés à recevoir.

En attendant l'iieure du dîner, le nouveau riche est allé se promener sur le boulevard des Italiens. Là il s'étudie à copier la tournure, les manières et jusqu'à la démarche des jeunes gens les plus à la mode; il veut devenir un dandy, et pour cela il se guindé, se tient bien roide, semble gêné dans ses bottes, et fait continuellement une grimace comme quelqu'un qui passerait près d'une fuite de gaz.

Après une assez longue promenade, pendant laquelle Bouchenot n'a pas osé sourire une seule fois, parce qu'il craint que ce ne soit mauvais genre, il entre pour dîner au café de Paris ; là, il n'est encore occupé qu'à examiner comment dînent les petits-maîtres. 11 demande de l'eau de Seltz, qu'il n'aime pas, parce qu'il en voit prendre à des fashionnables, et n'ose pas demander de l'omelette soufflée, qu'il aime, parce que c'est mauvais genre.

Le soir, pour achever de prendre les bonnes manières, Bouchenot va aux Italiens, dont il n'entend pas la langue, et dont il n'a jamais su apprécier la musique. Vers le milieu du spectacle, il se sent une très-grande envie de dormir; mais il parvient à la combattre, s'efforce d'avoir l'air enthousiasmé, et crie à chaque instant : Bmri! brava! bravo! brai'issimo !

En sortant du spectacle, Bouchenot veut rentrer chez lui ; mais, peu habitué au quartier de la Chaussée-d'Antin, il se perd dans les rues qui conduisent à la sienne, et ce n'est qu'après avoir fait trois fois le chemin, qu'il arrive enfin dans sa nouvelle demeure, qu'il craignait déjà de ne plus retrouver.

La porte cochère, qui reste ouverte le matin, est naturellement fermée le soir, Bouchenot veut frapper, il cherche le marteau, il n'y en a pas; il cherche une sonnette, il n'en trouve point.

— Ah ça ! comment diable fait-on pour rentrer chez soi quand on demeure dans ma nouvelle maison? se dit Bouchenot. Certainement je suis fort content d'avoir un joli logement à la Chaussée-d'Antin... mais s'il faut que je reste toute la nuit à la porte, cela me gênera beaucoup pour sortir... Holà!... hé!... concierge!... portier!... quelqu'un!...

Personne ne répond, et comme il est tard, la rue Saint-Lazare, assez peu fréquentée du côté de la rue de Clichy, prend

un aspect de solitude qui ne rassure pas Houchenot. Il donne des coups de pied, des coups de poing dans la porte cochère de sa nouvelle demeure; mais elle ne s'ouvre pas et personne ne répond.

— Sacrebleu! est-ce que je vais coucher dans la rue? cela commence à m'embèter!... crie Bouchenot, qui oublie alors son rôle de fashionable. Je n'ai pas loué un appartement de cinq cents francs pour faire toute la nuit sentinelle devant. Holà!... concierge!... le cordon s'il vous plaît... le cordon, fichtre!... je vais me fâcher!... Ah! on me laisse coucher dehors... nous allons voir... Au voleur!... à la garde!... à l'assassin!... au secours !...

.' Personne ne répond, aucune fenêtre ne s'ouvre, aucune lumière ne paraît. Seulement une ou deux personnes qui allaient suivre la rue se sauvent à toutes jambes en rebroussant chemin.

— Il paraît que dans ce quartier on laisse tuer les gens sans même leur offrir un verre d'eau ! se dit Bouchenot, las de crier inutilement. Personne ne bouge... j'ai fait fuir deux passants. C'est gentil! Soyez donc attaqué par ici. ..'les \oleurs peuvent travailler fort à leur aise... cela n'est pas rassurant du tout... Et ce misérable concierge, auquel j'ai donné aujourd'hui une quinzaine de francs, et qui me laisse dans la rue. Ah!... une autre idée pour me faire ouvrir!... oui, cela vaudra beaucoup mieux. Au feu! au feu! au feu!

Pendant longtemps ces cris ne produisent aucun effet, enfin une fenêtre s'ouvre au troisième étage de la maison où demtîure Houchenot. Un vieux monsieur parait en robe de chambre et la tête couverte de trois foulards: il regarde dans la rue en demandant d'une voix aigre :

— Où donc est le feu?

— Chez votre femme! répond Bouchenot au hasard.

— Tiens, polisson! voilà pour t'apprendre à te moquer de moi et à réveiller les gens, dit le vieux bonhomme en jetant dans la rue le contenu d'un vase de nuit, et au même instant la fenêtre est refermée.

— Ah ! pour le coup, c'est trop fort!... crie Bouchenot exaspéré par le liquide qui mouille son habit. Si c'est comme cela qu'on est traité quand on loge à la Chaussée-d'Antin, demain je donnerai congé. Mais en attendant je veux rentrer, je veux qu'on m'ouvre, je démolirai plutôt la maison.

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