‹ Moustache (volume 2)Chapitre 27 sur 37 · TROIS JEUNES GENS SUR UNE AUTRE ROUTE · texte numérisé non relu

TROIS JEUNES GENS SUR UNE AUTRE ROUTE

Laissons un peu Bouchenot dans son logement de la Chaussée-d'Antin, où il fait tout ce qu'il peut pour chasser l'ennui qui le ronge, et revenons près de ses trois amis, qui ont suivi une autre route pour trouver la fortune et le bonheur.

Timothée, ayant pour lui seul la rente que lui fait son père, et qui lui est suffisante parce que chez lui le goût du travail chasse les idées de dissipation, Timothée, pouvant alors s'habiller convenablement, a suivi ses cours, passé ses examens, et vient d'être reçu avocat. Fier de ce nouveau titre, il n'en a que plus d'ardeur au travail, et ses parents, enchantés de sa bonne conduite, doublent la pension qu'ils lui faisaient, afin de le mettre à même de paraître dans le monde, où le mérite ne sutBt pas toujours pour parvenir, mais où il est rare cependant qu'un travail assidu et une bonne conduite ne soient point récompensés.

George a suivi la carrière des lettres, carrière ingrate, où les succès font des ennemis, où les lauriers sont des épines, où l'on n'arrive qu'à travers mille obstacles, parce que le mérite fait bien plus de jaloux que le travail et la bonne conduite. On pardonne à un homme d'avoir amassé de la fortune en travaillant, mais on ne lui pardonne pas d'avoir acquis un peu de gloire, et on cherche continuellement à la lui disputer. Ce qui console l'homme de talent, ce qui le fait marcher ferme dans la route qu'il s'est tracée sans redouter les frelons qui bourdonnent incessamment à ses oreilles, c'est qu'au milieu de cette foule d'envieux et de critiques, de sots, de pédants et de malveillants, surgit un monde étranger à toutes les coteries, un monde

qui juge ses ouvrages sans passion, sans partialité, qui s'attache à ce qui lui plaît, qui repousse ce qui Tennuie ou le fatigue. Ce monde-là est le vrai public; c'est lui qui achèle les livres et va en payant au spectacle; c'est lui qui fait les succès en dépit des journaux et de l'intrigue ; et, quoi qu'on dise et que l'on fasse, ce n'est que par lui que l'on acquiert une réputation durable.

Les premières pièces de George avaient eu du succès; mais il avait besoin d'écrire plus largement ce qu'il pensait, ce qu'il observait; il se sentit le désir de laisser courir sa plume au gré de sa pensée, d'étudier des caractères, de les reproduire jusque dans leur intérieur le plus intime; il voulait pouvoir retracer avec les moindres détails les tableaux de mœurs, les scènes populaires, les portraits d'originaux, les sociétés bourgeoises, les ridicules de toutes les classes, et surtout ces scènes de la vie privée, ces sentiments de la jeunesse, de l'âge raisonnable; ces amours de la grisette et de la femme du monde; les contemporains enfin tels qu'on les rencontre à chaque pas dans la vie, et non pas avec ces passions forcées, ces beautés idéales que l'on ne trouve que dans l'imagination d'un auteur.

11 s'était dit : — On cherche en vain dans la campagne les bergères de Florian, parce qu'elles n'ont jamais existé telles qu'il les a dépeintes. Moi, je montrerai les paysannes comme je les vois avec leurs mains rouges et calleuses, leur tournure lourde et gauche, leur langage grossier et souvent impertinent.

J'en ferai autant pour chaque personnage que je prendrai. Je ne donnerai pas à mes héros des sentiments que je n'ai rencontrés nulle part, ni des vertus qui n'existent pas; je peindrai les hommes tels qu'ils sont, avec leurs qualités, leurs défauts et leurs faiblesses : mais je choisirai de préférence des personnages plaisants et bons, des caractères comiques et francs; des sentiments tendres et doux, parce que la peinture des crimes, des atrocités, des vices hideux, attriste l'imagination, serre le cœur, et enfante quelquefois des pensées noires qu'il n'est pas nécessaire de propager, le monde étant déjà bien assez méchant par lui-même ; et puis enfin parce que mon goût ne me porte pas à écrire du terrible, et que l'on fait mal ce qu'on ne fait pas avec goût.

Et comme dans une pièce de théâtre il est impossible de s'étendre, de détailler, de s'arrêter à loisir sur les défauts et les ridicules de ses personnages, George fit des romans, non pour

MOL'STACIIE. 269

y entasser événements sur événements, mais pour y retracer ce qu'il avait observé et entendu souvent.

Les romans de George eurent un succès que lui-même était loin d'espérer. Leur plus grand mérite était d'être vrais; mais dans tous les arts c'est toujours au vrai qu'il faut revenir.

Alors George fut impitoyablement critiqué dans les journaux, dans les revues; alors il reçut même des lettres anonymes et pseudonymes, où on lui demandait de quel droit il se permettait d'avoir des succès et d'être lu plus que tous les autres; lui, écrivain obscur, sans style, sans couleur, sans portée, sans nerf, sans élévation, sans mission, et surtout sans coterie.

Alors on lui apprit qu'il n'était que le romancier des cuisinières et des écaillères, ce qui lui fit penser que le nombre de ces dames était devenu assez considérable.

Comme il faisait parler un ouvrier comme parle un ouvrier, une paysanne comme parle une paysanne, une grisette comme parle une grisette, on lui dit qu'il ne savait pas écrire.

Comme il était gai et faisait souvent rire, on lui dit qu'il était indécent.

Comme il n'y avait dans ses ouvrages ni parricide, ni infanticide, ni fratricide, ni empoisonnement, ni inceste, on lui dit qu'il était immoral.

Quelques-uns, dans leur critique dédaigneuse, voulurent bien dire de lui : On le lit, mais on ne le juge pas.

11 aurait pu leur répondre avec plus de vérité : On vous juge, mais on ne vous lit pas.

Dans les premiers temps, George éprouva quelque chagrin de voir se soulever contre lui tant de jalousie et de colère ; mais bientôt il prit toutes ces critiques pour ce qu'elles valaient, il comprit que l'on ne s'attaque qu'aux gens qui réussissent, et que la gloire seule fait naître l'envie; alors, par le nombre d'injures de ses adversaires, il put calculer le succès de ses ouvrages; alors il remercia les auteurs d'écrits anonymes de vouloir bien se donner la peine de lui apprendre que sa réputation s'étendait chaque jour davantage, et continua de marcher dans la roule qu'il s'était tracée, et qu'il savait être la bonne, d'après toute la peine que l'on s'était donnée pour la lui faire quitter.

Henri Jumière, toujours aussi épris de mademoiselle Giraumont , travaillait avec ardeur afin d'obtenir sa main. Henri voyait le succès couronner ses etïorls; sa petite fortune s'aug-

mentait, son crédit et sa réputation étaient déjà parfaitement établis, et s'il n'avait point encore un sort brillant à offrir à Pauline, au moins était-il certain de lui assurer une position honorable. Tout devait donc lui faire espérer de voir enfin sa demande agréée ; encore quelques semaines, et Henri comptait presser le père de Pauline de consentir à son bonheur.

Mais un soir, dans une réunion où il a coutume de se trouver avec celle qu'il aime, Henri est frappé de la pâleur, de la tristesse de Pauline, ainsi que de l'air froid et contraint avec lequel M. Giraumont l'accueille.

— Qu'est-il arrivé? qu'ai-je donc fait qui déplaise à M. votre père? dit Henri lorsqu'il peut s'approcher de Pauline. Et ', ousmème, pourquoi cette tristesse, cette pâleur? De grâce, ditesmoi ce qui est arrivé.

— Demain, dit Pauline, demain dans la matinée, venez à la maison, mon père sera sorti, et je pourrai tout vous dire. Ah ! mon ami, j'ai déjà versé bien des larmes... nous sommes bien malheureux !

On doit penser avec quelle impatience Henri attend le moment de se trouver seul avec son amie. La soirée lui semble d"une longueur interminable; car M. Giraumont quitte peu sa fille, et il semble s'arranger de manière qu'elle ne puisse se rapprocher de Henri.

La nuit n'amène point de sommeil pour calmer les inquiétudes de l'amour, elle les augmente au contraire, et donne aux pensées de plus sombres couleurs. Enfin le jour renaît, Henri est debout; il compte les heures, les minutes, il ne vit pas jusqu'au moment où il peut se rendre près de Pauline; mais il la trouve versant des larmes qu'elle n'a pas la force de lui cacher.

— Parlez de grâce! que se passe-t-il? quel malheur nous menace ? dit Henri en prenant la main de son amie.

— Le plus grand de tous!... mon père ne consent plus à notre mariage. Il veut pourtant me donner un époux... mais ce nest plus vous dont il a fait choix.

— Il veul vous marier à un autre !... Oh! c'est impossible !... ne sait-il pas que vous m'aimez, que je vous adore? ne sait-il pas que pour vous obtenir j'ai renoncé à la carrière que je suivais... que c'est pour devenir votre époux que je me suis mis dans le commerce. . . où je travaille sans relâche afin de réussir ?. . . Ne sait-il pas que le succès couronne mes efforts... que ma pe-

tite fortune s'accroît?... A-t-il quelque reproche à me faire?... me trouve-t-il trop dissipé, trop étourdi?... mais je ne quitte mes bureaux que pour être près de vous... Lui aurait-on fait de faux rapports sur mon compte?... Oh ! je confondrai mes ennemis, mes calomniateurs, et votre père sera forcé de me rendre justice... Il verra, oh! oui, il verra que je suis toujours digne de sa fille.

— Mon père ne vous reproche rien, dit Pauline en cherchant à retenir ses larmes ; il vous rend justice, et avoue que votre conduite ne mérite que des éloges...

— Eh bien alors!...

— Mais il prétend que l'on doit toujours chercher à augmenter le bien-être de sa fille ; il dit ne vous avoir rien promis. Enfin il veut me marier à un autre, parce que cet autre à trente mille livres de rente au moins, et que vous êtes bien loin de posséder une telle fortune. Je me suis jetée à ses genoux, je lui ai répété cent fois que votre amour me rendrait plus heureuse qu'une grande fortune. Mon père est inflexible; il prétend que cela n'aurait pas le sens commun de refuser un aussi bon parti, et que nous nous consolerons tous les deux. Oh! non... non... n'est-il pas vrai, mon ami, que nous ne nous consolerons jamais... et que vous m'aimerez toujours?...

— Vous, Pauline! vous!... l'épouse d'un autre!... Et quel est celui qui veut m'enlever tout ce que j'ai de plus cher... qui veut détruire tout mon avenir?... où vous a-t-il vue?... depuis quand vous aime-t-il?... Mais répondez-moi donc!

— Vous rappelez-vous, mon ami, un Marseillais... un certain M. 3Iortandal qui vint aux soirées de madame Merlier? Il lui avait été présenté par un négociant, et elle lui fit beaucoup d'accueil, car dans le monde vous savez que l'on accueille toujours fort bien les personnes qui ont de la fortune.

— M. Mortandal!... Oui, je sais qui vous voulez dire, un grand homme dont l'excessive politesse a quelque chose qui repousse au lieu d'attirer, car il y a de la fausseté dans son regard et dans l'expression de son sourire. Mais cet homme a plus de quarante ans! il serait votre père!... et c'est à lui que l'on veut vous marier?...

— Il m'a vue plusieurs fois dans le monde, et j'ai eu le malheur de lui plaire. Il s'est fait présenter à mon père... en faisant sonner bien haut ses trente mille livres de rente!... Mon

±:î mu us tac lie.

père a pris dp? informations sur ce monsieur; il a su qu'il faisait d'immenses affaires en marchandises, qu'il avait des dépôts considérables dans plusieurs villes de France... enfin mon père a été séduit, ébloui par la brillante fortune de M. Morlandal; et lorsque celui-ci lui a demandé ma main, il la lui a promise, parce que pour lui la richesse est tout, et qu'il ne croit pas que l'amour soit nécessaire au bonheur.

— Il suffit, dit Henri en se préparant à sortir; je sais maintenant ce qu'il me reste à faire.

— Où allez-vous? s'écrie la jeune fille en saisissant le bras de Henri. Que voulez-vous faire?

— Je veux aller trouver ce M. Mortandal, et s'il ne renonce pas à ses prétentions sur vous, je veux avo'r sa vie ou lui donner la mienne... Ah! ce ne sera pas un grand sacrifice; car en vous perdant, Pauline, je sens qu'elle ne sera plus qu'un supplice pour moi.

— Non, Henri, vous ne provoquerez point cet homme ; si vous m'aimez, vous ne vous battrez pas, vous n'exposerez pas vosjours... ce serait me rendre encore plus malheureuse, sans apporter aucun changement heureux dans notre situation. Je connais les principes de mon père, il a horreur du duel; un homme qui en a provoqué un autre ne peut plus être reçu chez lui... Je vous le répète, un duel ne pourrait que vous perdre dans son esprit. Si vous étiez vainqueur, il ne vous reverrait plus; si vous succombiez, je serais donc la cause de votre mort. Ah!... mon ami, vous ne ^oudriez pas me condamnera des remords éternels.

— Il faut donc que je vous voie devenir l'épouse d'un autre sans faire aucun effort pour vous arracher de ses bras?

— Espérons encore... Peut-être mes larmes parviendront-elles à fléchir mon père... De votre côté, voyez-le... dites-lui que vous seul possédez mon cœur... Peut-être ne voudra-l-il pas faire notre malheur.

Henri quitte Pauline désespérée, et le même jour il se présente devant M. Giraumont. Le petit vieillard le reçoit avec cette politesse froide qui repousse déjà l'espérance.

— Est-ce vrai, monsieur, dit Henri, que vous ayez l'intention de marier mademoiselle votre fille à M. Mortandal?

— C'est plus que mon intention, répond le vieux négociant, c'est une chose arrêtée.

MOLSIACHE. Î73

— Mais, monsieur, vous saviez que jaimais votre tille, car je vous avais demandé sa main. Ma position dans le monde fut seule cause de votre relus; pour vous être agréable, je me suis mis dans le commerce. Aujourd"hui mes affaires prospèrent, mon crédit est bien établi... quel motif auriez-vous pour me refuser mademoiselle votre fille?

— Monsieur, je rends justice à vos qualités, à votre conduite... Je ne doute pas qu'en continuant comme vous le faites vous ne puissiez, dans une dizaine, une quinzaine d'années, avoir une jolie fortune. Mais celle de M. Morlaiidal est toute faite; elle est considérable!... C'est uu homme honorable... je n"ai pas dû refuser son alliance. J'en suis fâché, jeune homme; mais ces considérations doivent l'emporter sur l'amour, qui n'est qu'un sentiment passager. Ma fille sera madame Mortandal.

Henri voulut répliquer; M. Giraumont le salua, et lui tourna le dos. Le lendemain, le jeune homme se présenta de nouveau chez le père de Pauline; mais il était consigné à la porte, et il lui fallut s'éloigner sans revoir celle qu'il aimait.

Le désespoir dans le cœur, Henri tâcha de dissimuler ses souffrances, et se rendit dans toutes les réunions oii il avait l'habitude de rencontrer Pauline ; mais elle n'y revint pas. M. Giraumont ne voulait plus que sa fille pût se retrouver avec celui qu'elle aimait.

Alors, ayant perdu toute espérance, ne pouvant plus même contempler celle qui Uii était si chère, le pauvre Henri s'abandonna à toute sa douleur, et se promit de mourir le jour où Pauline deviendrait madame Mortandal.

Page 1