INE REVANCHE
C'était par une belle soirée d'automne ; le temps était doux, l'air tiède, le ciel étoile. Eouchenot, après avoir assez longtemps promené sur le boulevard des Italiens son ennui et sa belle toilette, avait insensiblement porté ses pas vers un autre quartier. Petit à petit, il s'était trouvé à la porte Saint-Denis, puis sur le boulevard du Tem[ile, au milieu de ses mille et une pa-
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\ades, et il s'était arrêté machinalement devant les figures de cire, devant les paillasses et devant le théâtre où règne Debureau; et déjà, sans s'être expliqué pourquoi, Bouchenot se sentait tout autre : il ne bâillait plus, sa figure avait repris son hilarité d'autrefois, et sa démarche ce laisser-aller qu'il ne se permettait plus à la Chaussée-d'Antin.
Tout à coup, Bouchenot s'arrête comme un homme qui vient de prendre une résolution, et se dit :
— Ah ! fichtre ! je suis bien bêle de m'ennuyer, et de ne savoir que faire de moi... et tout cela pour avoir bon genre, pour être comme il faut! Décidément, ça ne me va pas. La nature m'a créé avec d'autres goûts ; j'avais pris d'autres habitudes : pour y renoncer je me fais violence... Je finirai par devenir tout à fait imbécile... Non pas, en voilà assez!... Je ne sais comment me tenir à la Chaussée-d'Antin pour avoir l'air d'un fashionable; ici, je me sens à mon aise... je respire mieux... j'ai presque envie de danser. Revenons par ici... allons où cela me plaira... Retournons à mes plaisirs, à mes bamboches, à mes grisettes... redevenons le Bouchenot d'autrefois ! Et pour commencer, je vais remettre mon chapeau de côté... D'abord, ça me va mieux. Depuis que je suis dandy, les femmes ne font plus attention à moi. Je vais reprendre mes anciennes manières, mon ton leste, libertin, et je vais refaire des conquêtes. Dès ce soir je veux m'amuser; je veux aller où j'allais autrefois... Voyons : c'est aujourd'hui jeudi... on danse ce soir aux Montagnes de Belleville... on y danse même un petit cancan fort gentil... Courons aux Montagnes!... jaurai bien du malheur si je n'y trouve pas une grisetle qui accepte mon hommage avec une limonade... Allons chanter, rire, dégringoler. Ah! la chanson a bien raison !
On ea revient toujours A ses premiers amours.
Et Bouchenot, qui ne marche plus roide et guindé, court au coin de la rue du Temple, se jette dans l'omnibus qui remonte le faubourg, ne fait plus la grimace parce qu'il est assis entre deux ouvriers en veste, passe même leurs six sous au conducteur, et monte à la Courtille, où l'on rit, où l'on boit, où l'on chante, où l'on danse depuis le premier jour de l'année jusqu'à la Saint-Svlvesire.
En tournant à droite, après avoir passé la barrière et en suivant le boulevard extérieur, on ne tarde pas à trouver le jardin où sont les Montagnes de Belleville. Ces Montagnes sont les seules qui aient résisté au temps, à la mode et à l'inconstance naturelle des Parisiens. Peut-être est-ce leur modestie qui leur a porté bonheur; car, tandis que leurs superbes rivales, les Montagnes Russes, Beaujon, le Delta, le Niagara et Tivoli, disparaissaient tour à tour du théâtre de nos plaisirs, les Montagnes de Belleville continuaient de faire dégringoler l'artisan et la griselte, qui aiment toujours à se faire rouler.
Le jardin des Montagnes est assez grand pour que l'on puisse y prendre le plaisir de la promenade, et même on est libre de s'égarer lorsqu'on en a la fantaisie. Il y a de belles allées bien couvertes, et des bosquets fort peu éclairés. Enfin, il y a la danse, qui est toujours l'endroit où la foule se rassemble, et le point de réunion des grisettes; car c'est là que se font et se défont toutes les intrigues; on y traite l'amour fort gaiement; on y fait sa déclaration pendant une chaîne anglaise, et souvent le cœur se donne pendant le galop.
Bouchenot hume avec délices l'air du jardin, quoiqu'il ne soit pas embaumé; mais là il se rappelle ses jours de plaisirs et de folies; là il se sent renaître; il retrouve les douces sensations qu'il éprouvait jadis. Il commence par courir aux Montagnes, se jette dans un char, et se fait ramasser six fois de suite, afin de se remettre à cet exercice; ensuite, il se dirige du côté de la danse, lorgne les grisettes, qui sont toujours en majorité, et se décide enfin à inviter une petite brunette, qui, en allant en avant-deux, fait des mouvements de hanche qui rappellent la catchucha.
L'orchestre a joué la ritournelle qui invite les danseurs à se mettre en place. Bouchenot est allé prendre sa danseuse ; il se place, il ne lui manque plus qu'un vis-à-vis; il en appelle. Bientôt un monsieur et une jeune femme se placent en face de Bouchenot. L'orchestre part, le quadrille est commencé : mais Bouchenot est resté tout saisi et la jambe en l'air en reconnaissant dans son vis-à-vis sa ci-devant voisine Cœlina.
Son ancienne maîtresse est devant lui, et elle danse avec un jeune homme! 11 y a de ces choses qui font toujours mal, tel philosophe que l'on soit : quittez une femme, puis rencontrez-la avec un autre homme, vous éprouverez tout de suite un senti-
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ment de dépit, de chagrin, et même de jalousie, lors même que vous n'auriez plus d'amour pour cette femme; mais c'est bien pis si vous en avez encore; et c'est ce qui arrive à Bouchenot, qui n'avait jamais oublié entièrement Cœlina, malgré tous les efforts qu'il avait faits pour cela.
— Eh bien, monsieur, allez donc!... c'est à nous I dit la demoiselle qui danse avec Bouchenot.
— Ah! pardon, mademoiselle! c'est juste... où en est-on?
— Queue du chat... Venez donc.
— Queue du chat... Oui. mademoiselle... Est-ce à nous?
— Sans doute. Est-ce que vous ne savez pas danser, monsieur?
— Si je sais danser?... Ah! par exemple!... voila une question étonnante!
— Dame, vous ne bougez pas !
Pour prouver qu'il sait danser, Bouchenot se met à faire de grands sauts, des entrechats, des jetés battus. 11 pense qu'il ne faut pas laisser voir à Cœlina l'émotion qu'il éprouve; car celleci n'en a laissé paraître aucune en le revoyant, et elle danse devant lui comme si elle ne le connaissait pas. Mais Bouchenot a beau faire pour feindre de l'indifférence, ses regards se reportent sans cesse vers Cœlina, et il ne fait plus aucune attention aux jolis mouvements de catchucha que se permet sa danseuse.
Une figure arrive, qui donne occasion de prendre la main à son vis-à-vis. Bouchenot serre doucement dans la sienne la main de Cœlina; mais celle-ci la retire vivement, et aucune pression n'a répondu à celle de Boucl)enot. Son cœur se serre, il se mord les lèvres avec colère il ne sait plus ce qu'il fait, il ne va plu> en mesure, il brouille les figures, et sa danseuse lui dit d'un ton moqueur :
— Vous n'avez pas l'air de danser souvent!
Enfin la contredanse finit; Bouchenot reconduit sa danseuse, à laquelle il ne songe plus à faire la cour, car il n'est occupé que de Cœlina. C'est la petite enlumineuse qu'il veut retrouver; il fait le tour de la danse, et aperçoit bientôt son ancienne maîtresse assise à côté de mademoiselle Prudence et d'un grand monsieur blond qui a un col dont les bouts lui vont dans la bouche, et des boucles d'oreilles qui ressemblent à des anneaux de rideaux. Ce monsieur roule autour de lui des yeux étonnés comme s'il arrivait de la lune, et ramène sans cesse sur ses che-
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villes le bas de son pantalon qui s'obstine à ne faire qu'une culotte.
Bouchenot passe et repasse devant les deux amies en se disant :
— Où diable ont-elles pris ce grand dindon-là?... ce nest pas avec lui que Cœlina dansait tout à l'heure... Est-ce que ce serait le nouvel amant démon infidèle?
Cœlina a fort bien vu Bouchenot ; mais elle ne fait pas semblant, et pousse du genou Prudence en lui parlant à loreille; alors Prudence baisse les yeux aussitôt que Bouchenot regarde de son côté.
On ne veut même plus me regarder, se dit Bouchenot ; on ne daigne pas seulement me saluer... c'est extrêmement impertinent!... Est-ce à cause de ce grand niais qui est avec elle?... Ingrate Cœlina ! elle m'a donc entièrement oublié?... Cela me fait de la peine... Elle me semble cent fois plus jolie que lorsque je la voyais tous les jours! Ne pas me regarder... me sourire une pauvre petite fois!
Bouchenot, voyant qu'il se promène inutilement, se dit:
— Ah! ma foi, tant pis! je vais l'engager à danser... il faudra bien quelle me parle et me regarde alors.
Et s'avançait d'un air résolu vers Cœlina, il lui dit en la saluant:
— Mademoiselle veut-elle me faire le plaisir de danser avec moi?
— Je suis engagée; monsieur, répond Cœlina d'un ton trèssec.
— Vous êtes e'ngagée i>our celle-ci... eh bien alors, puur l'autre?
— Je suis engagée...
— Ah ! et l'autre après ?
— Je suis engagée pour toute la soirée.
Bouchenot s'éloigne furieux : dans son dépit, il va se jeter dans un vieux couple qui boit de la bière. Il se mord les lèvres, se serre les poings, et va se promener dans les allées désertes du jardin en se disant :
— C'est très-malhonnête I... c'est même insolent... elle ne veut plus danser avec moi !... Je sais bien que je ne peux pas l'y forcer... mais si je ne me retenais, je lui ferais une scène horrible... Nous allons voir avec qui elle dansera!... et qu'il prenne garde, son cavalier... Sacrebleu ! je suis irès-vexé...
-l'S MOLSTAOHE.
J3ouchenol entend jouer l'orchestre, il retourne à la danse; il cherche Cœlina, et la voit figurer avec le grand monsieur blond qui était assis près d'elle et qui, en dansant, rebondit constamment comme une balle élastique.
— Joli danseur qu'elle a là! se dit Bouchenot, je lui en fais mon compliment... apparemmment que ce grand serin est son amant... Être supplanté par un pareil homme!... Je sais bien que c'est ma faute... c'est moi qui ai dédaigné Cœlina... qui lui ai dit que je ne pouvais plus sortir avec elle. Ah ! j'ai eu bien tort de lui dire cela... Mais devait-elle pour cela sortir avec un autre? Approchons-nous, lâchons d'écouter ce qu'ils se disent.
Bouchenot va se placer derrière Cœlina et son danseur; la petite enlumineuse ne fait pas semblant de le remarquer. Au bout de quelques instants, elle cause avec son cavalier, et Bouchenot entend le dialogue suivant.
— Comment trouvez-vous ce jardin, monsieur Merlandin?
— Très-beau, mademoiselle, c'est superbe ici... c'est surtout extrêmement bien composé.
— Vous aimez la danse aussi?
— Oui, je l'aime particulièrement... d'autant que j'ai beaucoup d'oreille.
— El la valse... savez-vous valser'?
— Oui, mademoiselle, je valse même fort bien ; mais cela me fait vomir tout de suite, c'est pourquoi je m'en abstiens.
— Et vous avez raison.
— Il est gentil, M. Merlandin, se dit Bouchenot en s'éloignant , ou diable Cœlina, qui a du goût et de l'esprit, a-t-elle été pêcher cet homme-là? c'est peut-être un épouseur... à son air, je l'en crois bien capable.
La contredanse suivante, Cœlina ne danse pas, elle reste à côté de Prudence et du grand monsieur blond.
— Et elle m'a répondu- qu'elle était encore engagée? se dit Bouchenot en se promenant autour de l'enceinte consacrée à la danse ; hum!... j'ai bien envie d'aller lui faire une scène et de chercher une querelle à M. Merlandin... Mais non ce serait me compromettre... Oublions la perfide!... n'y pensons plus... fuyons-la même, quand par hasard je la rencontrerai.
Et pour commencer à la fuir, Bouchenot va s'asseoir à quelques pas de Cœlina ; il la suit lorsqu'elle va se remettre en place pour danser avec M. Merlandin. Enfin il la suit encore lorsque.
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prenant un bras du grand homme blond , tandis que Prudence prend l'autre, elle sort avec sa société du jardin des Montaanes de Belleville.
Bouchenot descend le fauboug du Temple en se tenant à une trentaine de pas de Cœlina et de sa compagnie, et toujours en se disant :
— Je ne les suivrai pas... Je me moque bien de mademoiselle Cœlina... et de son grand jobard !... C'est son amoureux, puisque c'est elle seule qu'il a fait danser... Ils ont laissé cette pauvre Prudence faire tapisserie sur les chaises... Ah ! Cœlina, je ne vous fais pas compliment de votre nouvel adorateur.
Arrivé au coin du boulevard, Bouchenot, au lieu de continuer à suivre les trois personnes qui montent la rue du Temple, prend à droite, et se met à courir vers son quartier en disant :
— Rentrons chez moi... rentrons dans mon beau quartier... .le sais fort bien où demeure mademoiselle Cœlina, et je n'ai pas besoin d'aller me crotter dans la Cité... Oh! c'est fini... on ne me reverra jamais par là.
Bouchenot se couche fort agité; il ne peut pas fermer l'œil de la nuit, et ne cesse de se répéter :
— Je ne veux plus penser à mademoiselle Cœlina... je ne l'aime plus du tout... je ne la trouve plus jolie I... j'aurai mille maîtresses qui vaudront mieux que cela; qu'elle aille avec son Merlandin, cela m'est bien égal !
Le lendemain il est levé de fort bonne heure ; il s'habille avec soin, puisilsortde chez lui sanss'ètre encoreavouéà lui-mêmeoù il veut porter ses pas; mais il quitte la Chaussée-d'Antin, traverse le Palais-Royal, le Pont-Neuf, et arrive enfin rue de la Calandre, devant son ancienne demeure; là il s'arrête un moment indécis, mais enfin il entre dans la maison en se disant :
— Ilfautabsolumentquejelui parle... que j'aie uneexplication avec elle... après cela je l'oublierai beaucoup plus facilement.
Et Bouchenot monte rapidement un escalier qu'il connaît bien; il arrive devant la porte de la petite voisine; la clef est en dehors, il sent son cœur battre avec force. Enfin il se décide à frapper.
— Entrez, dit Cœlina.
Bouchenot tourne la clef, et il entre chez celle qui fut sa maîtresse, mais avec presque autant de trouble et de crainte que s'il allait à un premier rendez-vous d'amour.
En apercevant Bouchenot, Cœlina rougit et pâlit tour à tour ; mais bientôt, surmontant son trouble, elle lui dit d'un ton trèsfroid :
— Ouel motif vous amène chez moi, monsieur?
— Mademoiselle, dit Bouchenot en cherchant à reprendre un air d'aisance... je suis venu... pour avoir le plaisir de vous souhaiter le bonjour.
— Je croyais, monsieur, que toutes relations étaient finies entre nous, et que je n'aurais plus votre visite.
— Je voulais aussi voir George et Timolhée.
— Ces messieurs ne demeurent plus dans cette maison.
— Et puis... ensuite, mademoiselle, je venais vous demander pourquoi hier vous avez refusé de danser avec moi.
— 11 me semble, monsieur, que je suis la maîtresse de danser avec qui je veux, et que cela ne vous regarde plus.
— Je sais bien... que je n'ai plus le droit... de vous en empêcher... et j'ai bien vu... que vous étiez avec votre amoureux... 11 a une drôle de tournure, mon remplaçant!... Quand je dis mon remplaçant... je me trompe peut-être... car depuis que nous ne nous voyons plus... vous avez pu en aimer bien d'autres.
— J'ai fait ce que j'ai voulu, monsieur, cela ne doit nullement vous intéresser, et je n'ai d'ailleurs aucun compte à vous rendre; cependant je veux bien vous dire que M. Merlandin n'est pas du tout mon amant ; c'est le prétendu de Prudence; il est venu de Poissy exprès pour l'épouser, et si, hier, c'est moi et non pas elle qu'il a fait danser, c'est parce que Prudence avait des souliers qui la gênaient et des cors qui la faisaient souffrir. Voilà ce que c'est que M. Merlandin ; et si je vous dis tout cela, c'est seulement parce que je ne veux pas que l'on croie que j'ai pour amoureux un homme aussi laid et qui a l'air aussi bête. Quand je voudrai des amants, je n'en manquerai pas, et ce ne seront pas des Merlandin... c'est bon pour Prudence, puisqu'il faut des époux assortis.
— Mademoiselle... je n'ai pas besoin de cette explication pour savoir que... si... que... Ah! ma foi, Cœlina, je n'y tiens plus!... quand on a été si bons amis, c'est trop gênant de se parler comme cela... Ah! je t'en prie, parle-moi encore comme autrefois!
En disant cela. Bouchenot a été mettre sa chaise à côté de
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celle de la jeune fille, et il veut lui prendre la main; mais Cœlina la relire aussilùt en répondant d'un air très-sec :
— Moi, monsieur, je ne veux plus vous parler comme autrefois, car si vous avez éte^ mon amant, vous ne l'êtes plus; nous ne devons plus nous voir, et, je vous le répète, il n'y a plus rien de commun entre nous.
— Cœlina!... pouvez-vous conserver autant de rancune?... Eh bien, j'en conviens, j'ai eu des torts... de grands torts... Quand vous êtes venue chez moi, je ne vous ai pas reçue comme je l'aurais dû... je vous ai dit... des bêtises... Que voulez-vous! c'était ma robe de chambre... c'était ma fortune qui me tournaient l'esprit... cela est arrivé à bien d'autres. Mais puisque je sens mes torts... puisque je vous en demande pardon... Cœlma... ne voudrez-vous pas m'aimer encore?...
— Vous aimer!... Oh! non, monsieur, cela est impossible à présent.
— Impossible!... Ah! Cœlina... ma petite Cœlina... vous ne pensez pas cela... Encore une fois, je suis corrigé... je n'ai plus d'orgueil, de sotte fierté... Je sortirai avec toi, Cœlina; tu me donneras le bras... je te mènerai partout où tu voudras... Oli ! je n'ai plus peur de me compromettre!...
— Et moi, monsieur, dit Cœlina en se levant et s'éloignant de Bouchenot, je ne consentirai plus à sortir avec vous.
— Pourquoi donccela?...
— Parce qu'à mon tour... j'aurais peur de me compromettre.
— Comment!... que voulez-vous dire, mademoiselle?... je ne vous comprends pas 1
— Oh ! cherchez bien, monsieur, et vous me comprendrez...
— De grâce!... expliquez-vous, Cœlina...
— Eh bien, monsieur, puisque vous m'y forcez... je vous dirai que si vous avez craint de vous compromettre en sortant avec une grisette, moi, je le craindrais bien davantage en allant avec un mouchard.
— Un mouchard ! s'écrie Bouchenot, qui reste un moment atterré par ce mot. Un mouchard!... moi... Ah! quelle horreur!... Qui a pu vous dire une chose si abominable?... qui a pu me calomnier à ce point?
— Vos anciens amis, qui rougissent comme moi maintenant de vous avoir connu... Ils ne m'ont pas dit précisément que vous étiez cela,,, mais j'ai deviné ce qu'ils pensaient de vous
par leurs demi-mots, par leurs conjectures, par leur silence même quand je les questionnais.
— Mais, Cœlina, je vous jure sur ma vie que cela n'est pas... Vous vous trompez tous... vous me faites injure!.,.
— Oh ! monsieur, il n'est pas question de faire des phrases ici ; il s'agit de parler franchement : vous avez une fortune dont vous ne pouvez pas avouer la source... Vous n'avez aucune place, aucun emploi ; vous ne faites rien du malin jusqu'au soir, et vous vivez dans le luxe... dans l'opulence... Depuis longtemps votre conduite était louche . mystérieuse : si l'on vous calomnie, prouvez sur-le-champ d"où vous vient votre argent... dites comment vous le gagnez.,. Eh bien 1 vous vous taisez... vous ne pouvez pas répondre... Ah! vous parleriez si vous le pouviez sans lionte!... Vous voyez bien, monsieur, que l'on ne vous calomnie pas, que l'on ne se trompe pas en disant que vous êtes mouchard. Fil monsieur, fi!... Je vous aurais pardonné toutes vos infidélités, toutes vos fiertés, toutes vos sottises... mais me forcer à vous mépriser; à rougir de vous avoir connu, voilà ce que je ne vous pardonnerai jamais. Ne revenez plus chez moi, c'est inutile, monsieur, car je ne veux plus vous voir, et je n'ouvrirai pas ma porte quand je penserai que c'est vous.
Bouchenot reste quelques instants comme accablé par tout ce qu'on vient de lui dire; puis il semble indécis, incertain de ce qu'il doit faire : on dirait qu'il va parler... Mais tout à coup, prenant son chapeau, il sort brusquement sans avoir levé les yeux sur Cœlina, et celle-ci, courant à la porte, la referme avec violence sur Bouchenot.
En sortant de chez Cœlina, Bouchenot a marché longtemps au hasard ; le nom de mouchard qu'on vient de lui donner retentit encore à ses oreilles. Il souffre, il étouffe, il ronge ses ongles; il lui semble maintenant que tout le monde le regarde d'un air de dédain, de mépris, que chacun a de lui la même opinion que la petite enlumineuse.
L'heure du dîner arrive, mais Bouchenot n'a plus d'appétit ; il rentre chez lui et se met au lit; il se sent malade, il a la fièvre, et à chaque instant il se dit :
— Me croire mouchard!... suis-je assez malheureux!... et mes anciens amis ont de moi la même opinion ! Ah ! je ne m'étonne plus s'ils passent près de moi sans avoir l'air de me voir... s'ils se détournent pour ne plus me parler... Cette petite Cœ-
lina qui me méprise... qui craindrait de se compromettre en sortant avec moi... Suis-je assez liumilié !... Pourtant je pouvais me justifier... lui dire la vérité... Pourquoi ne la lui ai-je pas dite?... je ne sais... je crains encore... alors je perdrai la pension qu'on me fait!... Mais n'étais-je pas cent fois plus heureux lorsque je n'avais pas le sou?... Mon Dieu! moi qui croyais qu'il suflisait d'avoir de l'argent pour être content !
Quelques jours s'écoulent. Bouchenot est toujours triste et chasrin ; il n'ose plus retourner chez Cœlina, et pourtant il brûle de la revoir; quelquefois il va jusqu'à la rue de la Calandre; mais arrivé devant son ancienne demeure, il n'ose point monter, et revient lentement sur ses pas. Maintenant il ne s'occupe plus du tout de sa tournure, et ne fait pas attention à la manière dont il met son chapeau.
Un matin, en suivant les boulevards sans savoir où il veut aller, Bouchenot voit venir devant lui un jeune homme qui est pâle et semble souffrant ; malgré le changement qui s'est opéré dans ses traits, il reconnaît Henri, et court vers lui en s'écriant :
— Je ne me trompe pas! c'est mon ami Henri... Mon Dieu ! comme tu es changé ! . . . tu as donc été malade ?. . .
Henri lève les yeux, et, en reconnaissant Bouchenot, semble vouloir rétrograder; mais il est trop tard : déjà Bouchenot est devant lui. Il se contente alors de répondre d'un air contraint :
— Je vous remercie... je n'ai pas été malade... mais d'autres motifs... Pardon... je suis pressé... je ne puis m'arrèter.
— Eh quoi I... tu me quittes si vite... et sans me dire pourquoi tu es changé ainsi?,..
— Oh! cela ne peut vous intéresser... Veuillez me permettre...
— Cela ne peut m'intéresser !... Comment!... tu crois donc que je ne t'aime plus... que je ne suis plus ton ami... Je ne veux pas que tu croies cela!... Qu'est-ce que j'ai fait pour que vous me traitiez tous comme cela?... Voyons, Henri... donnemoi une poignée de main, et rends-moi ta confiance.
Henri retire sa main, que Bouchenot voulait prendre, en répondant d'un ton glacial :
— Monsieur, il y a de ces choses qui ne peuvent s'avouer... vous le savez mieux que personne... Ceux qui furent vos amis