‹ Moustache (volume 2)Chapitre 36 sur 37 · POUR FAIRE UN MARIAGE · texte numérisé non relu

POUR FAIRE UN MARIAGE

— Les dames me nomment la girafe...

— Ah! ah! ah!...

— Ça va bien, dis-je tout basa madame B..., et je continue d'emplir les verres.

— Il est plus aimable que je ne croyais, dit tout bas Célestine en parlantde M. Pincelure.

— Elle a l'air fort bon enfant! dit le grand monsieur en parlantde Célestine.

Moi, j'ai soin d'animer l'entretien.

— Monsieur, dis-je en m'adressant à Pincelure, vous faites le modeste, mais convenez qu'un pied bot n'empêche pas d'avoir des aventures galantes.

— C'est possible; mais, quant à moi, les miennes n'ont jamais eu de conclusions agréables. Une fois, on me donne rendez-vous dans une rue étroite, j'y attends deux heures, et je finis par être arrosé d'une façon fort peu gracieuse. Une autre fois, je causais avec une dame; elle me dit : Voilà mon mari, sauvons-nous! et la voilà qui se met à courir; je veux en faire autant; je me laisse choir au milieu de la rue, et je suis battu par le mari. Décidément, il faut que je renonce à l'amour.

— Et au mariage?

— Encore bien plus' Une vieille tireuse de cartes m'a dit que si je me mariais jamais, je serais...

— Eh bien?...

— Je serais... oh!... parbleu, ces dames devinent bien.

Ces dames riaient beaucoup; Célestine pleurait à force de s'amuser, ce qui l'embellissait en mettant plus d'égalité dans ses yeus; M. Pincelure ne déparlait plus, si ce n'est quand il portait son verre à ses lèvres, ce qui arrivait très-souvent.

Nous passons ainsi plus d'une heure sous le bosquet; le concert est fini, nous ne nous en sommes pas aperçus; nous faisons une conversation monstre qui remplace la musique ; Célestine ne cesse de répéter :

— Mais c'est qu'il est tout à fait aimable, ce grand monsieur ! Et ^[. Pincelure dit à chaque instant :

— Cette demoiselle est beaucoup moins mal quand on est à l'ombre!

Tout à coup de grosses gouttes de pluie tombent dans notre punch.

— Ah! mon Dieu, voilà un orage, s'écrie madame B...; moi qui ai mis mon joli chapeau lilas !

— Et moi ma plus belle robe, dit Célestine en rianl toujours.

— Venez sous ces tentes, mesdames... vous serez à l'abri : cela va peut-être se passer.

— Je ne crois pas que cela se passe, dis-je ; d'ailleurs il est onze heures et demie, il vaudrait mieux s'assurer d'une voiture.

— Onze heures et demie!... Mon Dieu! comme le temps a passé vite !

M. Pincelure a pris le bras de Célestine pour la conduire sous une tente, et quand on est arrivé, soit oubli, soit préméditation, 'Célestine laisse son bras sous celui du grand monsieur.

L'orage redoublait : je cours à la porte, je ne vois qu'un fiacre; je le retiens, puis je retourne vers ma société.

Dupont et madame B... s'occupaient de se retrousser, de prévenir les atteintes de la pluie; je fais de loin signe à M. Pincelure; il accourt avec Célestine; je les fais sortir du jardin; je les pousse vers le fiacre, et je les fais monter dedans.

— Mais madame B... ? balbutie Célestine.

— Ne vous en inquiétez pas; elle demeure d'an autre côté, je la reconduirai.

— Mais M. Dupont?...

— 11 est déjà bien loin...

— Mais...

— Mais...

.Je n'en écoute pas davantage; je referme la portière sur eux.

Le punch, l'orage, ma précipitation, tout les étourdit; et le cocher, auquel j'ai donné l'adresse de Célestine, a fait partir ses chevaux avant qu'ils aient eu le temps de se reconnaître.

Je retourne près de madame B...

— Où donc est Célestine? me dit-elle; qu'en avez-vous fait?

— Je viens de la marier.

— Ah! la bonne plaisanterie!

— Je gage à présent qu'elle épousera M. Pincelure !

— Vraiment!... Mais où sont-ils donc?

— Partis en fiacre, tous deux !...

— En fiacre... tous deux... Ah! qu'avez-vous fait là? et la décence !

— Oui vous dit qu'elle sera mitragée?... D'ailleurs, quand un

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