POUR FAIRE UN MARIAGE
— Vous auriez dû mettre deux cravates, ce soir.
— J'en ai mis trois.
— Alors, vous auriez dû en mettre quatre, (;a garnit le cou. Que pensez-vous de la demoiselle?
— Je la trouve bien laide.
— Elle n'est pas positivement jolie, mais elle a une de ces figures auxquelles on s'accoutume... Et puis, les vertus, les qualités, voilà l'essentiel dans un ménage.
— Oui, mais... elle est trop laide !
— Eh! mon cher ami, est-ce que vous vous croyez un Spartacus, vous! avec votre pied bot, votre long cou et votre méchant nez?
— Je sais bien comment je suis... (.-a n'empêche pas d'aimer la beauté.
— Je vous conseille de l'aimer de loin, alors. Quand on n'a que votre place et des bouchons à lui offrir, la beauté nous tient rigueur.
— Alors, je ne me marierai pas.
— Et on dira : Il ne s'est pas marié parce que personne n'a \oulu de lui.
On cesse de parler. Dupont n'est pas content; il voit s'évanouir le repas de noces qu'il lorgnait dans la perspective; madame B... est très-contrariée parce que c'est le neuvième parti <iue Célestine manquera. Le jeune homme frappe la mesure avec son pied bot, et a l'air de ne s'occuper que de la musique; et Célestine commence à regarder à droite et à gauche , la présence de ce monsieur lui étant devenue fort indifférente.
Le temps se passait; on jouait lavant-dernier morceau du concert. J'examinais en silence les deux personnages qu'on avait voulu marier, et je commençais à trouver qu'ils étaient fort bien assortis. Dupont et madame B... perdaient au contraire toute espérance de les unir.
11 me passe par la tète l'idée la plus bouffonne, et tandis que Dupont me dit d'un air piteux :
— C'est une affaire manquée!... et que madame B... répond :
— 11 y a incompatibilité d'humeur.
Je leur glisse dans l'oreille un ■peut-être! k\\x\ les fait tressaillir (le joie ; puis je m'adresse tout haut à la société :
— 11 me semble que nous pourrions maintenant faire autre chose que d'écouter la musique. Allons nous placer dans un de
ces bosquets, devant une table. Je propose et j'oti're du punch à la société; cela nous animera un peu, je l'espère, et je crois que nous en avons besoin.
Ma proposition est acceptée. Je prends bravement le bras de Célestine... (Il faut dire que la moitié des assistants était partie.) On me suit; j'entre dans un bosquet, et je demande un bol de punch au rhum.
Le punch arrive; je verse.
— Je l'aime beaucoup, dit Célestine; mais je n'en bois jamais, je crains que cela ne me porte à la tète.
— Eh ! mon Dieu ! ma chère, il n'est plus question de faire {)etite bouche, dit madame B...; tu l'aimes, bois-en!... Si ça te porte à la tète, tu feras un peu plus la paresseuse demain.
M. Pincelure, c'était le nom du grand jeune homme, s'écrie :
— Moi, je puis boire du puncli sans jamais en être incommodé. Quand je suivais l'armée française en Espagne, j'en buvais trèssouvent. J'ai une forte tête, rien ne me fait mal.
Je soigne M. Pincelure, qui avale le punch comme du pelitlait; et Célestine, qui parait s'y être accoutumée, ne fait plus aucune façon pour en boire. Notre bol n'est pas achevé que j'en ai demandé un second. Ainsi que je l'avais prévu, le punch commence à faire son effet ; nous sommes beaucoup plus gais qu'avant d'être sous le bosquet. Madame B. . . fredonne avec l'orchestre le galop de Gustave. Dupont se dandine sur sa chaise, se bourre de macarons, et lorgne les dames; M. Pincelure parle à tort, à travers, et Célestine rit.
— Ma foi, vive la musique! dit le grand monsieur, ça met en train... Moi. je ne danse pas à cause de mon pied bot, et cependant j'aime beaucoup la danse!... Une seule fois j'ai voulu me risquer dans un galop. . . je suis tombé avec ma danseuse, et nous avons reçu la moitié des galopeurs sur nous!
— Moi, dit Célestine, je n'ai jamais pu aller en mesure; je nai pas du tout d'oreille, et puis je brouille toutes les figures, et j'empêche les autres de danser... Mais je n'ai pas souvent cette peine ; quand je vais à un bal, je fais constamment tapisserie, on ne m'invite jamais.
— Et moi, on me refuse toujours.
— Ah! ah! ah!...
— Les messieurs m'appellent calorifnc!